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Full text of "Oeuvres complètes de Lord Byron"

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OEUVRES COMPLETES 



DE 



LORD BYRON. 



Imprimerie d'AucusxE DESREZ , rue Lemercier, 24, Batignolles-Monceaux. 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/oeuvrescomplteOObyro 




BYROW 



OEUVRES COMPLETES 



DE 



LORD BYROrS 



TRADUITES SUR LA DERNIERB EDITION ANGLAISE 

PAR M. BENJAMIN LAROCHE, 

AVEC 

LES NOTES ET COMMENTAIRES DE SIU WALTER SCOTT, TUOMAS MOORE, FRANCIS JEFFREY, 
LE PROFESSEUR "WILSON, SIR ÉGERTON BRIDGES, l'ÉVLQUE UÉBER, J.-G. LOCKART, UGO FOSCOLO, GEORGE ELLIS, 

THOMAS CAMPBELL, ETC., ETC. 

CINQUIÈME ÉDITION, 

ornée d'un fac-similé, 

ET PRÉCÉDÉE D'UNE NOTICE SUR LORD BYRON ET SES OUVRAGES, 

PAR M. VILLEMAIN, 

PAIR DE FRANCE, MINISTRE DE L'INSTRDCTION PUBLIQUE. 



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PARIS, 



CHARPENTIER, LIBRAIRE-EDITEUR, 

RUE DE SEINE-SAINT-GEIIMAIN , 29. 

® 

1841 



NOTICE SUR LORD RYRON, 



PAR M. VILLEMAIN, 

Pair (le France , Ministre de l'Instruction publique. 



Le dix-neuvième siècle, qu'on accusait d'être peu 
poétique, a vu dans ses premières années s'élever un 
des hommes qui ont exercé le plus d'empire par l'ima- 
gination et le talent des vers. Cet homme est Byron. 
Jamais, avant lui, la gloire contemporaine d'un poëte 
n'avait aussi rapidement parcouru l'Europe, et passé 
d'une nation chez toutes les autres. De son vivant, et 
dans une vie courte, il a eu l'honneur refusé long- 
temps aux plus grands poêles de son pays, celui d'être 
compris, admiré, traduit, imité chez tous les peuples 
civilisés. 

Plusieurs causes ont concouru sans dont», à cette 
destinée; et d'abord le commerce plus facile et plus 
prompt entre les diverses langues, la curiosité crois- 
sante pour les littératures étrangères, et le besoin 
d'émotions nouvelles en poésie. Mais la part du génie 
fut grande aussi dans ce succès cosmopolite d'un poète 
anglais, mort à trente-six ans. A ce don du génie, il 
faut ajouter une singulière affinité avec les mœurs, les 
idées, les passions, les dégoûts du siècle où il a vécu. 
Sous ce rapport , on peut dire ([ue s'il est Anglais par 
le tour de l'expression et le génie, il est Européen par 
les idées. 11 représente au plus haut degré ce qu'après 
de grandes destructions sociales les âmes devaient 
éprouver d'agitation et de doute. Il est le dernier type, 
mais le type éloquent du dix-huitième siècle, relevant 
le scepticisme par la mélancolie, et la philosophie 
sensuelle par l'imagination. De ce mélange d'impres- 
sions et de qualités diverses, s'est formé un talent 
original , quoiqu'un peu monotone : par là aussi , les 
âmes étaient préparées à le comprendre et à l'aimer 
dans ses rêveries romanesques, ses sombres peintures 
cl ses héros toujours dessinés d'après lui-même. Il a 
ressemblé à son temps; il en a été la vive et rayon- 
nante image; et comme dans son temps plusieurs na- 



tions étaient à la fois arrivées au même degré de raffl- 
nement etd'égoïsme, de lumière et de satiété, en étant 
l'homme de son temps, il a été le poète de ces diverses 
nations à la fois. Cette influence sera-t-elle aussi du- 
rable qu'elle a été rapide? N'est-elle pas déjà même 
affaiblie et partagée? Ne doit-elle pas s'affaiblir en- 
core? La diversité des opinions à cet égard ne saurait 
diminuer l'admiration curieuse qui s'attache, pour 
l'ami des lettres , au génie de Byron; elle ajoute au 
contraire à une question de goût l'intérêt sérieux d'un 
problème social. Mais si la renommée à venir de Byron 
dépend, pour ainsi dire, du bon sens futur de l'Eu- 
rope et doit gagner ou perdre en proportion des erreurs 
ou des vérités qui prévaudront chez les peuples , son 
talent en lui-même dépend surtout des passions de sa 
vie; et, sous ce rapport, il n'est pas d'écrivain peut- 
être dont la biographie soit aussi nécessaire à l'intel- 
ligence de ses ouvrages, et pas de poëte qu'il faille 
considérer davantage comme le héros de roman de ses 
propres écrits. 

Byron (Georges Gordon) était issu, par son père , 
d'une famille dont l'ancienneté remonte à la conquête 
de Guillaume, et qui, nommée plusieurs fois dans 
l'histoire, enrichie par Henri VIII de la confiscation 
d'un monastère, dotée de la pairie par Charles I<", 
avait compté, dans le dix-huitième siècle, un célèbre 
navigateur, le commodore Byron. Par sa mère, Byron 
était allié à la race des Stuarts, que ses ancêtres 
paternels avaient fidèlement servis. Ce nom antique , 
dont il était si fier, n'était pas venu sans tache jusqu'à 
lui. Son grand-père, lord Byron, avait comparu de- 
vant la Chambre des Pairs i)our homicide d'un de ses 
voisins dans un duel ; et, retiré du monde, il menait 
dans son fief de l'ancienne abbaye de JVewstcad, une 
vie solitaire et bizarre. Son père, le capitaine Byron , 



VI 



NOTICE 



homme d'espril et de désordre, avail enlevé une 
femme mariée, de haule noblesse , lady Camarlhen , 
qu'il épousa quand elle devint libre par un divorce. 
Elle mourul bientôt, lui laissant une fille. Jeune en- 
core, il se remaria, l'année suivante, à miss Catherine 
Gordon deGight, riche et noble héritière d'Kcosse, 
qu'il séduisit par ses agréments et l'éclat de son nom. 
En peu d'années il la ruina, coupa ses bois, lui fit 
vendre ses terres, et l'abandonna sans autre ressource 
qu'une rente substituée de l5(i livres sterling , dont ni 
lui ni elle n'avaient pu disposer. De cette union na- 
quit à Londres, le 22 janvier 1788, Georges Gordon 
Byron. Lady Byron , obligée par son peu de fortune 
de retourner en Ecosse, vint vivre avec son enfant 
dans la ville d'Aberdeen. Elle y fut encore une fois 
visitée et rançonnée par son mari, qui s'éloigna d'elle 
enfin pour toujours, et passa sur le continent, où il 
mourut à Valenciennes, en JT91. 

Lady Byron, qui parait avoir eu dans '.e caractère 
beaucoup de passion et de violence, supporta ses mal- 
heurs avec courage, et s'occupa, dans une modeste 
retraite, d'élever son fils. Le jeune Byron, par un ac- 
cident dont il ne se consola jamais, et qu'il reprochait, 
on ne sait pourquoi , à la pruderie de sa mère , avait 
été blessé en naissant ; et son pied tordu était resté lé- 
gèrement boiteux. Ce mal et des remèdes inutiles tour- 
mentèrent son enfance. Il grandit cependant, et se 
fortifia sous la tutelle un peu orageuse de sa mère. Vif 
et hautain, il eut, dès le bas âge, de ces saillies de 
caractère que tous les parents remarquent avec admi- 
ration, et qu'enregistrent les biographes des hommes 
célèbres. 

Durant les premières éludes qu'il avait commencées 
à une petite école d'Aberdeen , étant tombé malade, 
il fut conduit par sa mère dans les montagnes d'Ecosse, 
près du cours pittoresque de la Dec, et du sombre 
sommet du Loch-Na-Gar, que n'avait pas encore il- 
lustré la poésie. L'aspect sauvage de ces lieux, l'air 
libre et les cimes azurées des montagnes ne furent pas 
sans influence sur son imagination naissante. Son cœur 
ne fut pas moins précoce. Il fut amoureux au même 
âge que le Dante , mais avec moins de constance : c'est 
â huit ans qu'il aima celte jeune Marie , donl le nom 
est revenu souvent se mêler aux rêves de ses autres 
passions. 

De l'obscure retraite où il était élevé, Byron se vil , 
à dix ans, appelé à un titre qui était encore, à cette 
époque, le premier d'Angleterre. Bon grand-oncle, 
lord NVilliam Byron, qui, depuis nombre d'années, 
vivait enfermé à Newstead , qu'il laissait tomber en 
ruine, et dont il avait abattu les beaux ombrages en 
haine de son fils unique , perdit ce fils , el n'ont plus 
d'autre héritier de son dotnaine el de sa pairie que le 
jenne neveu qu'il n'avait jamais vu. Il mourut en 1798, 
el Byron fut salué jusque dans son école du litre de 
lord. L'enfant ressentit avec joie cette fortune nou- 
velle. Sa mère , heureuse et flère , se hâta de quiller 
Aberdeen el l'Ecosse, el partit avec lui et sa vieille 
gouvprnanle pour le domaine de Newstead , dans le 
comi-' de Noltingham. Celait un grand château go- 
thique, couvert d'un côté par un lac et par quelques 
fortifications en ruine. L'intérieur avait gardé la forme 
d'un cloi'rc antique, ses nombreuses cellules, ses 
vastes salles délabrées. Les terres d'alentour, dépouil- 
lées par la bizarre malédiction du feu lord, semblaient 
stériles cl désolées. F>'aspecl du lieu, les souvenirs du 
rnallre, les récils sur" sa vie farouche et mystérieuse , 



le lac où, disait-on, il avait secrètement noyé sa 
femme, les sombres corridors, la vieille lour, la salle 
d'armes et les armoiries des usurpateurs du cloître , 
lout cela frappa vivement les yeux el la pensée du 
jeune Byron , qui prit dès lors l'usage de porter sur lui 
des armes chargées, comme son grand-oncle, le feu 
lord. 

Cependant, il soufTrait toujours de son pied boiteux; 
sa mère essaya d'un nouveau traitement, et , après 
avoir épuisé l'art d'un médecin de Nottingham , elle le 
fit partir pour Londres, et l'y plaça dans une école où 
il recevait aussi les soins orthopédiques d'un célèbre 
médecin. Byron les contrariait par son impatience et 
son ardeur aux exercices violents. Le régime, comme 
les éludes, lui était rendu difficile par les complai- 
sances et la tendresse passionnée de sa mère. Toute- 
fois , l'enfant fit quelques pri)grès à celte école , el lut 
avidement beaucoup de livres. A douze ans , épris de 
la beauté d'une jeune parente, il fil ses premiers vers. 
A treize, il entreprit une tragédie'. 

Cependant , son éducation inégale et interrompue 
avançait peu. Sa mère, qui avait fondé de grandes es- 
pérances sur lui , désira le voir entrer à la célèbre 
école de Harrow, rendez-vous ordinaire de la jeune 
noblesse. Il y fut envoyé par lord Carlisle, tuteur d'of- 
fice qui lui avait été donné, selon le privilège de la 
pairie, et qui s'accordait peu dans sa direction avec la 
mère du jeune lord. Là , Byron portait quelques com- 
mencements d'études , beaucoup de lectures diverses, 
l'humeur sauvage d'un jeune habitant de Newstead 
et les goûts capricieux d'un enfant hautain, tour à 
tour gâté par la tendresse ou froissé par la violence. Il 
fut d'abord timide, ennuyé, solitaire; puis bruyant et 
chef de bande parmi ses camarades. Il travailla beau- 
coup, quoique inégalement, éludii les classiques grecs 
et latins, fil môme des vers grecs , el réussit dans les 
déclamations publiques, où s'exerçaient les jeunes 
étudiants. Il était le concurrent inférieur, mais re- 
douté, de M. reel. «J'étais toujours dans quelque 
« mauvais pas, dit-il à ce sujet quelque part; lui , ja- 
« mais. Il savait toujours sa leçon; moi, rarement; 
« mais quand je la savais , je la savais aussi bien que 
« lui. » 

Malgré son infirmité, nul n'était plus agile , plus 
hardi, plus querelleur. Mais il avait aussi de vives 
amitiés de collège, que son âme chagrine el dédai- 
gneuse paraît avoir assez longtemps conservées. Sa 
mère, empressée de l'avoir près d'elle , le conduisit, 
pendant les vacances, aux eaux de Bath, el de là dans 
le voisinage de News'cad , qu'elle avait loué pendant 
son absence à lord Grey de Ruthen. Là , Byron se nril 
de passion pour une seconde Marie, miss Maria Cha- 
worth, de la famille de cet ancien ennemi qu'avait 
tué jadis le vieux lord dont il était lui-même héritier. 
L'imagination de Byron n'était nullement attristée par 
ce souvenir, et il parait avoir passé quelques jours 
heureux dans la famille de celle jeune fille, qui, belle, 
spirituelle, plus âgée que lui de deux ans, s'amusait et 
ne se troublait pas de la passion d'un écolier. A seize 
ans , il fit pour elle des vers qui ne sont passansgràce. 
Elle se maria bientôt; Byron se crut dédaigné, et 
souffrit plus d'orgueil que d'amour. Son infirmité l'hu- 
miliait , quoique sa taille fût noble , el que son visage 
eût pris une expression de beauté donl il était fier. 

Après quatre ans de séjour à l'école de Harrow, oà 

' Préface de Werner. 



SUR LORD BYRON. 



Vil 



il avait peu régulièrement étudié, mais beaucoup lu, 
rêvé, disputé, il entra, au mois d'octobre 1805 , à 
l'Université de Cambridge , pour compléter le cours 
d'une éducation anglaise. Il allait de là passer les va- 
cances chez sa mère, à Southwell, où il trouvait 
quelques sociétés spirituelles, et une bibliothèque dont 
il profila beaucoup. Son caractère impétueux com- 
mençait à se heurter vivement contre celui de sa mère. 
C'était souvent d'incroyables violences, d'améres iro- 
nies et de noirs soupçons dans deux imaginations éga- 
lement irritables. Un jour, après une vive querelle, 
la mère et le fils allèrent, chacun de son côté, chez 
le pharmacien de la ville, pour l'avertir de ne pas 
donner de poison à l'autre; tant ils craignaient de 
s'être blessés mutuellement jusqu'au désespoir! Las de 
celte vie , et épris d'un goût très-vif pour l'indépen- 
dance, Byron , à dix-sept ans, s'enfuit de chez sa 
mère , dont il raille impitoyablement , dans ses lettres 
à un ami, la colère et la douleur. Sa mère, désolée , 
le suivit à Londres et ne put d'abord le ramener. 
Après une folle course de quelques semaines, le jeune 
lord revint cependant à Southwell, et y passa deux 
mois, jouant la comédie sur un théâtre de société, et 
composant des vers. 11 en avait déjà un petit volume, 
qu'il faisait secrètement imprimer dans le voisinage , 
à Newark. Il paraît que dans ce premier essai , l'imi- 
tation mal choisie de quelques poêles à la mode et 
l'habitude précoce du plaisir avaient fort multiplié les 
images licencieuses. Un homme d'esprit que Byron 
avait rencontré dans les sociétés de Southwell lui fit 
honte de ce mauvais goût ; et l'édition tout entière fut 
brûlée par le jeune poète , qui s'occupa bien vite d'en 
préparer une seconde plus irréprochable, mais dont 
la publicité fut encore bornée à quelques amis. 

Byron avait atteint dix-neuf ans. Il était beau, 
riche, maître de ses actions, passionné pour le plaisir 
et connaissant déjà l'ennui de la satiété. Froid et dur 
pour sa mère, ayant perdu par la mort deux amis, 
les seuls êtres qu'il ait aimés, dit-il , excepté les 
femmes , il écrivait dès lors : « Je suis un animal so- 
« lilaire, et si parfaitement cosmopolite, qu'il m'est 
« indifférent de passer ma vie dans la Grande-Bretagne 
« ou le Kamtschatka. » L'idée de la gloire le flattait 
cependant; il songeait à la postériié; il ambitionnait 
la vie de Fox ou la mort de Châtain, et composait 
force vers pour épancher son âme et se rendre célèbre. 
En 1808, il les réunit dans un volume sous ce titre : 
« Heures de loisir, suite de poèmes originaux ou tra- 
« duits, par Georges Gordon , lord Byron, mineur. » 

Ce début d'un homme qui devait être si célèbre resta 
d'abord très obscur. Le jeune poète avait repris ses 
études, ou plutôt son séjour à Cambridge, où il con- 
duisait ses chevaux, ses chiens, et môme un ours 
dont il s'était affolé, et qu'il voulait, disait-il, faire 
recevoir agrffjé. Il menait la vie désordonnée des 
riches étudiants, buvait, jouait, et s'échappait sou- 
vent vers Londres pour y faire de |)lus grandes parties, 
et pour guell'T dans les boutiques des libraires le suc- 
cès de son livre. Nageur, boxeur, occupé de fantaisies 
bizarres, il écrivait une partie des nuits, lisait beau- 
coup et raisonnait avec de jeunes camarades spiri- 
tuels et fous comme lui. Son esprit mobile et curieux 
avait déjà louché à toutes les questions philosophiques 
et religicu.scs; cl le jeune poète n'avait guère moins de 
scepticisme dans ses opinions que de liberté dans ses 
mirurs. Il avait fait |)our (pielqucs mille li\res sterling 
àf. dette»; mais il comptait sur Newslead et sur la 



baronnie de Rochdale, qui devait lui revenir à sa 
majorité. Avant cette époque , il s'établit à Newslead, 
que lord P.uthen avait quitté. Il y faisait de folles orgies 
en robe de moine, ainsi que ses amis, et se laissait 
appeler Vahbé. Delà, il retournait à Cambridge, à 
Brighton , et se faisait suivre dans ses courses par une 
jeune fille habillée en homme, semblable, à l'idéal 
prés , au page de Lara. 

Dans celte vie assez commune , où le jeune lord 
mettait seulement un peu d'ostentation de folie, se 
mêlait aussi un grand fonds de tristesse et de lugu- 
bre humeur. Aux soupers de Newslead circulait une 
large coupe formée d'un crâne que Byron avait dé- 
terré dans la vieille abbaye et fait ciseler avec art ; on 
y buvait en bouffonnant; on jouait, dans le vestibule 
du sombre manoir, quelque tragédie bien sanglante 
d'Young; puis, aux amis d'étude se mêlaient des 
maîtres boxeurs, et d'autres sociétés moins nobles 
encore. 

Toute cette vie ne donnait à Byron ni satisfaction de 
lui-même , ni estime pour les autres. Il se piquait déjà 
de cette misanthropie dédaigneuse qui n'est qu'un 
grand fonds d'égoisme mécontent. Il afîectait de n'ai- 
mer guère que son chien et son vieux domestique, 
qu'il mettait à peu près au même rang. Quand le pre- 
mier mourut de la rage , il écrivait : « J'ai tout perdu , 
« excepté le vieux Murray. » Cependant le jeune 
poêle fut tiré de son ennui par une vive piqûre. La 
Revue d'Edimbourg parla des Heures de loisir avec 
une rudesse fort dédaigneuse. Le jeune lord était 
tourné en ridicule, et le talent du poète n'était pas 
même soupçonné par le critique, alors obscur lui- 
même, et devenu plus tard le célèbre lord Brougham. 
Byron, irrité, trouva son vrai génie. Aux imitations 
un peu froides, à l'élégance maniérée, aux rémi- 
niscences ossianiques de son premier essai , il fit suc- 
céder une œuvre sienne, une œuvre d'orgueil blessé 
et de rancune amère, torrent de verve colérique et 
poétique. Byron vint à Londres pour publier sa pièce 
Des Poètes anglais et des Critiques écossais ; et , 
tout en l'imprimant, il y jetait ce que l'accident du 
jour et l'humeur du moment ajoutaient à la première 
inspiration. 

Ayant vingt-un ans révolus, il était alors occupé de 
sa réception à la Chambre des Lords, el fort impatient 
de quelques lenteurs préalables. Byron, malgré son 
orgueil de race, était, par la mauvaise renommée 
de son père , l'ancien isolement de son oncle , la vie 
provinciale de sa mère, un étranger dans la noblesse 
anglaise. Ses obscures sociétés d'étude ou de plaisir 
l'en éloignaient encore plus. Lord Carlisle, son tu- 
teur, ne daignait lui marquer aucun in;érèt;ct, à sa 
mnjorilé, le jeune lord vint prendre séance à la 
Chambre sans un introducteur, sans un ami pour l'ac- 
cueillir. Reçu par les huissiers, il prêta serment le 
13 mars 1809, répondit sèchement à quelques bien- 
veillantes paroles du chancelier, lord KIdon , s'assit 
un moment sur le banc de l'opposition, et sortit fier 
et humilié tout ensemble. Quelques jours après, sa 
Satire parut, et le noble tuteur du jeune lord y re- 
cevait qucl(|ues amers sarcasmes, rersonne, au reste, 
n'était ménagé. Si les criti(]ucs i\' /•'.dimbourg étaient 
l'occasion el le premier objet de l'allaquc , chemin 
faisant , le poêle frajipait avec une franchise de jeune 
homme sur cinglais ot /'.rossais, Tories et If higs, 
patrons el protégés, poêles indépcndanis ou poètes 
pensionnaires, tout cela dans un vers correct, précis, 



VIII 



NOTICE 



plein de feu. C'était presque la poésie el la rancune 
de Pope. 

L'ouvrage fit grand bruit. Pressé de quitter l'Angle- 
terre, Byron y laissait déjà l'opinion qu'un poêle était 
né. C'était , à vrai dire , et malgré les flatteries de la 
critique contemporaine, toujours plus grandes que ses 
injustices, ce qui manquait à l'Angleterre. Dans l'or- 
gueil de sa civilisation, de sa force, de sa lutte contre 
la France, ce pays, tout occupé de politique et de 
guerre . n'avait pas encore revu dans les arts l'action 
ou le contre-coup de la révolution, qui, depuis vingt 
ans, ébranlait l'Europe. Aucun g('nie puissamment ori- 
ginal ne s'était levé sur son horizon. Elle avait en vers 
de pieux moralistes, souvent prosaïques par la bassesse 
et l'uniformité des détails , poètes quelquefois :par la 
pureté du sentiment moral et l'élan momentané vers 
le ciel. Elle avait Crabbe, dont la vie pauvre, errante, 
rebutée , fut tout à coup éclairée par le rayon d'une 
vive tendresse et par une flamme de génie que l'on vit 
s'éteindre sur la tombe de celle qu'il avait aimée. Elle 
avait Cooper, dont l'inspiration tardive et capricieuse 
fermenta, pour ainsi dire, durant les intervalles de 
trouble et de folie où sommeillait son âme; homme 
singulier plutôt que grand poëte, espèce de génie valé- 
tudinaire, touchant et pathétique comme la souffrance, 
mais souvent monotone et fatigant comme elle. Elle 
avait des métaphysiciens, raisonneurs sans invention, 
qui, dans réternelle rêverie d'une vie étroite et peu 
agitée, se parlant à eux-mêmes, avaient produit des ou- 
vrages trop dénués d'art et de simplicité tout ensemble, 
plus rares que sublimes, et, malgré de grandes beau- 
tés, impuissants à dominer l'imagination des hommes. 
Tels étaient Wordsworth et Coleridge. Prés d'eux se 
groupait la foule des poêles descriptifs, des peintres de 
lacs et de montagnes ,- mais rien n'était moins nou- 
veau, après Thompson et tout ce qu'avaient décrit l'Al- 
lemagne et la France. 

L'Angleterre avait encore la première gloire et la 
première imagination de Walter Scott , non celle ima- 
gination inventive et fidèle, dramatique et morale; qu'il 
a prodiguée dans ses beaux romans, mais une autre 
imagination erudite el laborieuse qu'il faisait servir à 
la poésie, et qui ne suffit pas au poëte. Avec elle , dans 
des vers négligés, il amassait mille curieux détails de 
mœurs chevaleresques et de gothiques peintures, et 
exploitait en antiquaire les temps de superstition et 
de féerie , à peu près comme la poésie grecque d'A- 
lexandrie, dans son ingénieuse décadence, recherchait 
les plus curieux souvenirs et les plus rares anecdotes 
de cette mythologie grecque qu'elle ne croyait plus. 
L'.^ngleterre, enfin, venait de perdre de grands ora- 
teurs, dont la parole était égale aux luttes de la vie po- 
litique; mais dans la partie la plus élevée des lettres, 
dans l'imagination et la poésie, le nouvel âge britan- 
nique n'avait encore produit aucune de ces œuvres qui 
représentent une époque et l'immortalisent, aucun de 
ces génies puissants el vrais qui onl le double caractère 
d'une pensée supérieure et d'une pensée nationale, qui 
résument les idées de leur temps en y donnant une 
expr-.ssion sublime. L'Angleterre du dix-neuvième siècle 
n'avait rien produit d'original et de grand comme René, 
le Génie du Christianisme, \es3Iartyrs; elle attendait 
son poêle. C'est à cette gloire que parut dès lors réservé 
Byron. Les juges les plus habiles remarquèrent cette 
verve soutenue, celte vigueur el celte précision de lan- 
gage, ce facile el naturel usage de la langue de Pope, 
avec des impressions si personnelles et si vives. 



Mais ce n'était pas dans une colère d'amour-propre 
blessé, dans une représaille littéraire, que ce génie de- 
vait se renfermer. Byron, pendant qu'on s'indignait, 
ou qu'on riait de son outragcuse satire, partait pour sa 
tournée d'Europe et d'Asie, en disant adieu à l'Angle- 
terre par des stances mélancoliques où il se plaint d'ai- 
mer sans espoir el d'être seul dans la vie ; et il venait, 
écrit-il dans une lettre à la même date , de licencier 
son haretii. Quoi qu'il en fût, à cet égard, de l'idéal ou 
de la réalité, Byron , ayant écrit son testament et as- 
suré le sort de sa mère , mil à la voile , de Falmouth , 
le 2 juillet 1809, avec l'impatiente curiosité d'un jeune 
homme qui se lance dans la vie. Il avait pour compa- 
gnon de voyage un autre jeune homme plein d'ardeur 
pour les lettres, et qui , depuis , s'est fait un nom dans 
la politique, M. Hobhouse. Le paquebot, en quatre 
jours , les porta sous le beau ciel Je Lisbonne. Byron 
traversa en courant le Portugal, une partie de l'Espa- 
gne, Seville, Cadix, loucha Gibraltar, Malle, sans autre 
aventure que quelques commencements d'amours el un 
duel ébauché: puis il partit de là pour l'Albanie, sau- 
vage entrée de l'Orient. Il passa en vue de la bourgade, 
alors ignorée, de Missolonghi, et vint descendre à Pre* 
vesa. Il en partit aussitôt pour Janina , sous le sauf- 
conduit du nom anglais. Beçu el défrayé par les ordres 
du vizir absent, il alla, sur les chevaux d'Ali, le cher- 
cher à Tebelen, sa maison de plaisance , el son lieu 
natal. Ali lui fit grand accueil, comme à un noble sei- 
gneur, loua ses cheveux bouclés, ses mains petites el 
délicates, lui envoya plusieurs fois par jour des sorbets 
et des fruits, et enfin lui donna une garde choisie pour 
se rendre à Palras el dans la Morée, où commandait 
son fils aîné. C'est dans celle roule que, séparé des 
siens , égaré par une nuit d'orage , où la pluie et l'ou- 
ragan battaient avec violence, au milieu de la confu- 
sion et de l'effroi, il rêva , s'appuyant contre un ro- 
cher, ses plus gracieux vers d'amour, en contraste avec 
la tempête el l'horreur qui l'entouraient. De là Byron, 
revenu à Prevesa , s'était fait donner par le gouver- 
neur turc une escorte d'Albanais, parcourut les bois et 
la côte sauvage de l'ancienne Acarnanie, s'arrêta quel- 
ques jours à Missolonghi, qu'il devait revoir, traversa 
la Morée, el vint passer l'hiver à Athènes. 

Ses impressions de voyage étaient excitées par le 
charme des sites et du climat bien plus que par les 
traditions de l'élude. Il cherchait et adorait la Grèce, 
non dans ses ruines savantes et dans ses arts , mais 
dans l'éclat de son soleil et l'azur de son hori/on. Celte 
poésie sensible des lieux dominait en lui celle des sou- 
venirs ; ou parfois, les mêlant toutes deux dans ses 
vers, il avive el rajeunit l'anliquilé par les grâces tou- 
jours présentes delà nature. Dans Athènes, cependant, 
Byron s'occupa de visiter les précieux monuments en- 
core debout, que lord Elgin et la guerre ont plus tard 
dispersés ou détruits. Logé chez la veuve d'un consul 
anglais, dans une petite maison qu'on a visitée depuis, 
comme un des souvenirs d'Athènes, il y rêva quelques 
beaux vers de description el d'amour. Il en partit au 
printemps pour Smyrne, et, après avoir exploré la 
Troade , loucha Constantinople, où le grand événe- 
ment de son séjour fut de traverser l'Hellesponl à la 
nage, el de vérifier par son exemple l'histoire poétique 
de Héro el de Léandre. Il en repartit au mois de juil- 
let, avec M. Hobhouse, sur le vaisseau qui ramenait 
l'ambassadeur anglais ; el, s'étant fait débarquer à l'ile 
de Zéa, il revint passer l'hiver à Athènes et en Morée. 
Il y vit le célèbre voyageur Bruce, el une personne 



SUR LORD BYRON. 



IX 



dont l'esprit original devina son génie , lady Esther, 
qui, dégoûtée de l'Angleterre depuis la mort de son 
oncle Pilt, émigrait vers l'Orient et s'acheminait à sa 
royauté du désert. Byron eut (luelque Icnlalion de s'ex- 
patrier comme elle. Il songeait à s'établir dans l'Archi- 
pel , après avoir vendu son fief de Neivstead , le seul 
lien qu'il eût avec sa patrie , écrivait-il à sa mère. En 
attendant, il voulut visiter l'Egypte. Puis, tout à coup, 
par ennui de son voyage, il se rembarqua pour l'An- 
gleterre. 

Si jeune encore, Byron revenait sans êlre corrigé ni 
changé. Mais son tempérament poétique s'était fortiflé 
dans cette course de deux années; son imagination 
s'était hàlée au soleil d'Orient. En même temps que 
ce jeune Anglais, à la taille élégante et frêle, et aux 
traits délicats, avait pris quelque chose de plus ner- 
veux et de plus coloré, sa pensée s'était empreinte 
de réflexion et de force. l>e progrès paraît immense 
des premiers vers de Byron à ceux qu'il rapportait de 
son voyage j et on eût dit que, par un développement 
hâtif, son esprit avait atteint déjà toute sa croissance 
et toute sa vigueur. La poésie de Byron n'a rien pro- 
duit de plus fort et de plus pur que les deux premiers 
chants du /'è/ennr/^e f/e Cltilde-UarolrJ. II avait ce- 
pendant, à son arrivée, peu de confiance dans ces 
vers, rapidement ébauchés au milieu des émotions du 
voyage ; et il fut d'abord distrait du soin de les publier 
par une perte qu'il sentit avec force. Sa mère, tombée 
malade pendant qu'il s'arrêtait à Londres , lui fui en- 
levée avant qu'il pût la revoir. Il arriva pour l'enseve- 
lir à JVeu'stead, où, peu de jours après, il fut frappé 
d'une autre douleur par la mort du plus remarquable 
de ses compagnons d'études , le jeune Mathews , qu'il 
paraît avoir tendrement aimé. 

Byron sortit de cet accablement de tristesse pour la 
vie brillante de Londres , dans laquelle il commençait 
à être admis et recherché. Il parut à la Chambre des 
Lords, et fit un discours éloquent et populaire contre 
les dispositions rigoureuses appliquées aux émeutes 
d'ouvriers. Enfin, il publia Childe- Harold. L'enthou- 
siasme fut universel , et iu jeune lord, salué grand 
poëte, entouré d'un prestige romanesque et d'une 
gloire sérieuse, jouit quelque temps de l'enivrement de 
la faveur publique. Quelques stances du pocmc, qui , 
en rappelant les égarements du jeune Harold, sem- 
blaient une confession de l'auteur, donnaient, il est 
vrai, aux esprits sévères, des armes contre Byron ; mais 
l'éclat du talent avait tout effacé. 

Ce n'est pas cependant que cet ouvrage n'offrit un 
des caractères qui marquent la décadence du goût et 
du génie, le défaut de composition. On peut remar- 
quer qu'il n'y a pas plus d'art dans OdldeHnrold(\nç. 
dans V Itinéraire de Rutilius , monument curieux et 
parfois éclatant du dernier -Ige des lettres romaines. 
C'est également un homme qui, sans ordre et sans but, 
se rappelle l'impression deslieux, et tour à toiirdécritel 
déclame. H y a même ce rapport entre les deux voyages, 
que tous doux se font à lravei«l des ruines dans un temps 
de révolution pour les croyances et pour les empires. 
Le Gaulois du cinquième siècle voit avec douleur s'é- 
crouler le paganisme devant la foi nouvelle sortie de la 
Judée, et qui, déjà maîtresse à P>ome, peuple de mo- 
nastères les iles désertes de la mer deTyrrhennc. L'An- 
glais du dix-neuvième siècle croit voir tomber, en 
Espagne et en Portugal, les derniers asiles du christia- 
nisme romain. Comme liulilius , il rencontre partout 
les vestiges de l'invasion et de la guerre. Napoléon est 



pour lui le nouvel Alaric, qui laisse partout sa trace 
sur le monde ravagé. Mais ce parallèle ne donne qu'une 
faible idée des couleurs dont Byron a peint ses souve- 
nirs. La poésie descriptive, cette décadence de l'art , 
est ordinairement froide et dénuée de passion. Byron 
mêle à tout ce qu'il décrit son àme ardente et capri- 
cieuse. Tour à tour enthousiaste ou satirique, les lieux 
ne sont pour lui qu'un texte de sentiments ou d'idées, 
et le paysage est animé par la physionomie de son hé- 
ros, ou plutôt par la sienne, par sa passion, par son 
caprice, par les vives émotions et les ardents dégoûts 
qu'il porte sur toutes choses. Quelques pages incompa- 
rables de René a\ aient, il est vrai, épuisé ce caractère 
poétique. Je ne sais si Byron les imitait ou les renou- 
velât de génie ; mais ses propres impressions, sa vue 
passionnée de la nature, son enivrement de la lumière 
et du ciel d'Orient, jettent dans ses peintures un 
charme original. On avait lu les vers élégants d'un 
autre Anglais sur les îles d'Ionie; mais tout cela fut 
nouveau dans les vers de Byron. Au milieu de ce suc- 
cès , pour accroître la curiosité sur lui-même, il déta- 
cha de ses souvenirs de voyage, non plus une descrip- 
tion, mais un récit, une histoire touchante qu'il publia 
toute mutilée, et entrecoupée de lacunes qui semblaient 
des réticences. Cette histoire lui rappelait-elle quelque 
jeune fille turque sacrifiée à l'égoisme de ses plaisirs, 
ou sauvée parson courage? Il n'importe; le poème du 
Giaour e^l admirable, malgré cette affectation de mys- 
tère qui en détruit la simplicité. 

Le moment où Byron intéressait si vivement par des 
vers la curiosité de ses compatriotes semblait pour- 
tant peu fait pour admettre une telle préoccupation. 
C'était la dernière crise de la grande guerre, le péril 
de l'Angleterre attaquée par Napoléon jusqu'au fond 
de la Russie, et la catastrophe qui changea le sort du 
monde. Londres était dans une grande attente. Tous 
les esprits étaient fixés sur Moscou, sur la Bérésina, sur 
Dresde, et les formidables secousses que le géant près 
de tomber donnait à l'Europe. 

C'est au milieu de pensées si graves que le génie du 
poète se fit jour et enleva l'admiration. Lui-même, on 
doit l'avouer, prenait peu de part à ce grand spectacle. 
C'est par là qu'il se montre jeune homme , n'étant oc- 
cupé que de vers , de vanités d'auteur, et déplaisirs 
sans amour. Childe-Uarolde et le Giaour respiraient 
toute la poésie de la Grèce moderne. Byron revint à 
ce thème favori dans la Fiancée d' Abijdos et le Cor- 
saire. Le Corsaire, c'est l'idéal de ces AlepfUes de 
mer dont le nom retentissait dans les Cycladcs, avant 
que l'Europe connût Canaris. Seulement , à cette vie 
d'aventures, à cette joie d'une liberté sauvage qu'il 
avait à décrire, Byron a trop mêlé, d'après lui-même, 
une sorte de mélancolie rêveuse et de tristesse hau- 
taine qui tient au dégoût de la vie sociale. Comme il 
s'était fait deviner dans Childe-Harold , il s'est peint 
dans Conrad, auquel il donne ses traits , l'air de son 
visage, et jusqu'à ses liabitudes de diète austère et de 
froid silence ; mais cela même ajoutait au charme du 
récit et à l'engoucmenl public. Critiques et poêles 
contemporains avouaient également la supériorilé de 
Byron. Moorc, l'.ogers, étaient ses premiers ad.mira- 
leurs; et le chantre de fl/artnion et de la Dnme du 
Xof, jusque-là si populaire, sentant bien ([u'il ne pou- 
vait lutter contre cette riche et neuve poésie, se ré- 
duisait au roman , pour sa gloire et notre plaisir. 

C.cpendant Byron, enivré de 'ouanges et de succès 
faciles, ennuyé de tout, et mécontent de sa fortune 



NOTICE 



trop médiocre pour son rang cl ses goùls , songea sé- 
rieusemenl à se marier. La jeune personne qu'il re- 
chercha dans une noble maison, a\ail un esprit rare 
autant que cultivé. lille fut aliirée par la gloire de 
Byron, malgré lout ce qui s'y inolail de scandale et de 
frivolité auv yeux d'une pieuse famille. Belle, savante 
et prude, miss Mllbanks se llalla de fixer Byron, et de 
le corriger par l'amour. On sait combien celle union 
fut courle et troublée. Après un an de mariage, lady 
Byron avait mis au momie une fille; mais, peu de 
temps après, elle se relira cticz son père, et ne voulut 
plus revoir son époux. La persévérance de ses refus, et 
la discrétion de ses plainles, accusent également By- 
ron, qui, n'oùl-il pas eu d'autres torls, appelait sur lui 
la malignilé des oisifs par sa folle colère, et qui flt 
plus lard la faute impardonnable de tourner en ridi- 
cule celle qui porlail son nom. Alors il fut frappé d'un 
de ces retours cruels qui suivent la faveur publique. 

Sa dissipation, sa fortune dérangée, ses caprices et 
ses manies bizarres firent accuser son cœur et sa rai- 
son. Le grand monde fut impitoyable dans ses scrupu- 
les, et la foule même les partagea. Ce nom glorieux de 
Byron fut couvert de huées , et son souvenir fit sillier 
au lliéàlre une actrice célèbre, soupçonnée d'être com- 
plice d'une des infidélilés du poète. Byron avait dès 
longtemps blessé le parti tory, plus triomphant que 
jamais. L'élal du monde poliliquc amenait alors en 
Angleterre une reprise de celle gravité morale qui s'ir- 
rite contre la licence des opinions et de la conduite. 
Tories et méthodistes, hommes graves et gens à la 
mode, grands seigneurs et journalistes , tout se réunit 
pour accabler Byron et donner gain de cause à la fa- 
mille respectée qui se séparait de lui. 

Ce fut en 1816 que Byron quitta sa patrie pour ne 
plus la revoir, et qu'il s'exila sur le continent, ouvert 
aux .Vnglais par la dispari lion de l'empire. Sa première 
course fut en Belgique, où il visita le champ funeste 
de Waterloo avec une émotion mêlée d'orgueil et de 
douleur. De là il vint passer quelques mois à Genève 
el à Lausanne, Béuni à son ancien compagnon de 
voyage, Ilobhouse, il gravit avec lui les plus âpres gla- 
ciers des Alpes, où la nature lui otfrait un ordre de 
beautés nouveau, après l'Orient et l'Albanie. Aux bords 
du lac de Genève, il chercha surtout la trace des lieux 
qu'avait nommés l'.ousseau, songea peu à Ferney, dont 
il devait invoquer un jour le sardonique génie, et 
trouva dans Copet, près de madame de Staél , cet ac- 
cueil qui flalte el console un cœur blessé par la disgrâce 
du monde. A Genève, il évitait ses compatrioles, hor- 
mis un seul, frappé comme lui d'une sorte d'analbème, 
Shelley, ce poêle rêveur el matérialiste qui, par l'allé- 
gorie transparente et les notes clairemenl impies de sa 
Heine Mab , avait soulevé l'indignation des hommes 
religieux de l'Angleterre. Byron se prit de goût pour 
la conversation originale et savante de Shelley, dont 
il admirait les ouvrages. Ils se voyaient tous les jours. 
Courses aventureuses sur le lac, hardis entreliens de 
métaphysique, confidences anti-sociales entre deux 
âmes également froissées, et chaque soir longues veil- 
lées où i^s poêles sceptiques et leurs amis se troublaient 
à plaisir l'imagination par des contes de revenants, et 
croyaient au diable en doutant de Dieu, telle fut la 
nouvelle étude de poésie que fit [jyron dans la société 
de Shelley et de sa jeune et belle épouse, fille de God- 
win, et pénétrée des mêmes principes que son père el 
son mari. Ksprit logiquement faux, de la race des 
Spinosa, Shelley, jacobin de médilalion. était arrivé, 



par l'athéisme, aux derniéreg conséquences des anciens 
niveleurs, l'absolue démocratie, le partage des proprié- 
tés, la communauté des femmes. Trop jeune et trop 
peu mûr pour être le guide de personne, on ne peut 
douter cependant qu'il n'ait eu, par l'opiniâtreté de ses 
idées, une fâcheuse influence sur l'esprit de Byron, et 
qu'il n'ait contribué à fortifier cette teinte misanthro- 
pique el amère répandue dans ses écrits. Un autre 
Anglais, Lewis , vint mêler à ces enlreliens sa fantas- 
que imagination et sa littérature de sorcellerie. Fort 
instruit dans la poésie allemande, il traduisait de vive 
voix à Byron les plus étonnants passages du Fanst de 
Goethe. Le jeune poète recueillait avidement pour re- 
produire aussitôt, selon l'inslinct de sa courte et hâtive 
destinée. Il avait repris, en courant, son odyssée àe 
Cliilde-HaroUl , el y fixait en beaux vers tout ce qui 
frappait ses yeux, depuis la plaine de IFo^er/oo jus- 
qu'aux bosquets de Clarens. Les ruines d'un vieux 
château sur les bords du lac lui inspiraient le Prison- 
nier de CIdllon. Au sortir d'une rêverie misanlhro- 
pique de Shelley, il décrivait, avec une illusion de 
terreur croissante, la Nuit finale de l'Univers. En- 
fin, en écoutant Lewis, il commençait son drame de 
Manfred. C'est de ce singulier ouvrage qu'il aurait dû 
dire ce qu'il a confessé seulement du troisième chant 
de Childe- Harold : « J'étais à demi fou quand je le 
«composai, entre la métaphysique, les montagnes, 
« les lacs , un désir inextinguible , une souffrance 
« inexprimable , et le cauchemar de mes propres éga- 
« remenis. » 

On y sent , en effet, au plus haut degré les tourments 
de l'âme et la plaie du remords : c'esi la vérité de ce 
drame, d'ailleurs toiit fantastique. Goethe en fut si 
frappé, qu'adoptant une calomnie populaire, il sup- 
posa son imitateur inspiré par une expérience person- 
nelle de crime et de souffrance morale. A ce sujet, 
dans un article littéraire sur Manfred, il assura gra- 
vement qu'à Florence une jeune dame aimée de 
Byron avait été poignardée par son mari, et que, 
dans la même nuit , le mari avait été tué par une main 
facile à deviner; que de là venaient la mélancolie et 
les sombres couleurs du peintre A^ Manfred. Étrange 
vanité du poêle allemand , qui n'admctlait pas qu'en 
fait de crime on ait pu ajouter à ses propres inven- 
tions autre chose que la réalité! Heureusement cette 
explication est démentie par les faits. Byroi. , sous 
l'inspiration des Alpes et de Faust, avait en partie 
composé Manfred avanl de voir l'Italie; et il ne put 
faire de viclime à Florence, où il ne s'arrêta qu'un seul 
jour. 

Il faut en convenir, même ses aventures en Italie 
n'eurent rien de tragique et qui rappelât les vengean- 
ces de l'ancienne jalousie. Byron ayant traversé Milan 
à la fin de 1816 , vint se plonger dans les faciles vo- 
luptés de Venise. La première année qu'il y passa, em- 
porté par une frénésie de plaisir et de frivolité, ne fut 
cependant pas perdue tout entière pour le travail. Là 
il acheva JSlanfred, esquissa le quatrième chant de 
Childe-Harold, tout rempli des souvenirs de Venise, 
dont l'aspect désolé lui inspirait une ode sublime, et 
trouva le beau sujet de Faliero, le seul de ses drames 
où la conception et les caractères décèlent quelque 
veine de génie tragique. A ces inspirations il mêlait 
même de sévères études. Chaque matin , après les fa- 
tigues d'une nuit vénitienne , il conduisait, en ramant 
lui-même, sa gondole vers un îlot voisin de Venise, 
où est bâti le monastère arménien de Saint-La- 



SUR LORD BYRON. 



XI 



zare , el passait quelques heures , avec le père Pas- 
chali et d'autres savants religieux, à déchiffrer la lan- 
gue arménienne, se servant de celte âpre et difficile 
étude pour dompter les agitations de son âme, comme 
autrefois saint Jérôme, tourmenté dépassions, s'élait 
donné pour régime l'élude de Vhébreu. Il encourageait 
ainsi les recherches qui conduisirent les bons pères à 
la précieuse découverte d'un fragment de la chronique 
à'Eusèbe. Il les aidait dans la composition d'une 
grammaire anglo-arménienne, et traduisait sous leur 
dictée, d'après une version arménienne, deux épîtres 
de saint Paul aux Corinthiens, douteuses , mais an- 
tiques. 

Celte élude, et surtout quelques extraits cosmogo- 
niques de Moïse de Chorène, ramenaient l'imagiiia- 
lion du jeune poêle à ces problèmes religieux dont son 
scepticisme était souvent agité, et qui lui ont inspiré 
le Mystère de Cain. Car tout devenait substance de 
poésie pour Byron, depuis ses plus sévères éludes jus- 
qu'à ses folles débauches. Dans la fougue d'un carna- 
val de Venise, ce jeune extravagant d'Anglais, 
comme l'appelaient les gondoliers, au milieu des 
courses, des amours, des querelles, forgeait son ini- 
mitable talent. 

Très ignis lorti radios, 1res alilis auslri 
Miscebanl operi, flammisque sequacibus iras. 

14 vie dissolue de Byron à Venise était citée par les 
voyageurs; et les récils, peut-être exagérés, qu'on en 
reportail à Londres, servirent à ranimer dans la 
haute société l'indignation, sincère ou prude, dont 
le jeune lord était l'objet, et qu'il bravait en la subis- 
sant avec douleur. Mécontent de tout le monde, il 
n'avait gardé que peu de relations avec son pays. En 
lisant ses letlres pleines de verve et d'esprit, on s'é- 
lonne du cercle étroit de sa correspondance. Il n'écrit 
guère qu'à M. Moore, son invariable admirateur, et 
au libraire Murray, qu'il Iraile avec une hauteur tant 
soil peu féodale , en lui vendant fort cher ses vers nou- 
veaux. Le seul souvenir qui mcle quelque émotion 
douce à l'habituelle ironie el à la liberté cynique ou 
haineuse de ses lettres , c'est son amitié pour sa sœur 
Augusla Leigh, el sa reconnaissance pour le généreux 
témoignage que Waller Scoll rendait publiquement 
à son génie. Du reste, au milieu de ses amusements de 
Venise et de la vie Jamn^e dont il se vante, on sent 
un ennui profond et un amer décourogemenl. Ces 
accès de 5p/een ont jeté d'admirables teintes de poé- 
sie sur le quatrième chant de CId Ide- Harold ; et celle 
frénésie de plaisir a inspiré Don Juan, ouvrage qui 
semble réunir deux épo(ities du génie de Voltaire, le 
coloris de sa plus vive el plus fraîche poésie, el le 
malin cynisme de sa \ieillesse. 

Ce séjour à Venise n'avait été interrompu que par 
une rapide excursion vers l'iomc; cl le pocie était venu 
rc|)rendre ses vulgaires plaisirs, lorsqu'il en fut tiré 
par une séduction plus noble, qui tint une grande 
place dans le reste de sa vie. Les faiblesses desécrivains 
célèbres étant de no» jours aussi connues que leurs ou- 
vrages, et formant une partie en quelque sorte offi- 
cielle de leur vie littéraire, tout lecteur de Byron 
connaît la comtesse Guiccioli ; c'est à Venise que 
le poêle anglais vil pour la première foi» la belle 
el s|»iriliiellc Italienne, et I ; charma par les mille en- 
chanlemenls dont il élait ensironné. De Venise, où 
elle passait, il la suivit à Bavennc, son séjour, l'y re- 



trouva malade; el, accueilli fort imprudemment par le 
comte Guiccioli , après avoir vécu quelque temps près 
d'elle, par une tolérance plus singulière, il obtint de 
la ramener sous sa garde à Venise , pour consulter les 
médecins. De là , il !a conduisit dans une maison de 
campagne qu'il avait louée près de Fadoue, la séparant 
ainsi publiquement de son mari, au grand et tardif 
scandale des mœurs italiennes, qui ne s'étaient pas of- 
fensées des autres libertés de Byron. 11 reçut dans 
celte relraile la visite de son ami T. Moore, et, reve- 
nant avec un témoin de sa jeunesse sur quelques évé- 
nements de sa vie, ce fut alors qu'il lui remit en partie 
ses Mémoires, pour élre publiés après sa mort. 

Les jours de Byron, jusqu'à la fin glorieuse qui de- 
vait les terminer, se Irainèrcnl dans le cercle de son 
nouveau lien et dans les stériles agitations de la vie 
italienne. Il voulut retourner à Londres, revint A 
P>avenne près des deux époux un moment réunis; et, 
quand le pape eut prononcé leur séparation , il se dé- 
voua sans réserve à la comtesse, dont le père, le comle 
Gamba, persécuté comme carbonaro, ferma les yeux 
sur un attachement qui donnait un défenseur de plus 
à sa cause. 

En elTet, Byron, qiiiasailespérélarépubliqueen 1815, 
et mêlait à ses préjugés nobiliaires une grande haine 
contre les gouvernonienls de l'Europe , saisit avec ar- 
deur tous les projets d'émancipation italienne. Sa pro- 
phétie du Dante, inspirée au lieu même où le poète 
toscan avait vécu proscrit, était un premier el sublime 
gage de ses vœux pour la liberté de l'Italie. Byron fit 
plus : il enlra dans les associations secrètes formées 
en Bomagne , donna de l'argent, acheta des armes, 
et il attendait avec impatience un mouvement qui, 
suspendu, mal concerté, trahi, échoua par l'invasion 
aulrlcliienne et l'inconcevable faiblesse des Napoli- 
tains. Ce beau révc l'occupa de 1819 à iS21 , et le 
préparait pour un aulre dévouement qui fui plus cé- 
lèbre cl plus utile. 

Au milieu de ses soins de politique el d'amour, By- 
ron n'avait pas cessé d'écrire et de cultiver par la ré- 
flexion el l'étude ce grand talent poétique qui était, 
au fond, le premier intérêt de sa vie. Il s'élait rendu 
maître de la langue et de la lilléralure italiennes, et 
se promenait même de composer quelque jour un 
grand poème dans cet idiome qu'il amail. En atten- 
dant, malgré les conseils de ses amis, il continuait 
Don Juan, cl espérait bien promener par toute l'Eu- 
rope les fantaisies licencieuses de son héros. Il s'occu- 
pail.en même temps d'une controverse toute classique 
pour défendre la gloire de Pope contre la lilléralure 
nouvelle de r.\nglelerre. 

Telles étaient encore ses préoccupations, mêlées à 
ses projets d'alTranchissemcnl el de guerre, pendant 
que les troupes autrichiennes approchaient des Etats 
romains , el que les carbonari venaient cacher leurs 
armes dans sa maison. Le Jo^nfo/ de ses pensées, qu'il 
écrivait alors, est rempli de généreux sentiments et de 
minuties puériles, avec un grand fonds de scepticisme 
sur la liberté , comme sur le reste. L'insurrection de la 
Bornngne ayant manqué , les exils el les proscriptions 
comnieiHèrenl. Byron se vil arracher ses amis, el la 
famille à laquelle il était aflilié par un lien d'amour 
cl de parti. f,e nom anglais le protégea seul lui-mcme , 
cl lui permit de prolonger son séjour à Bavenne. Il y 
revil Shelley, qui , par ses éloges, l'animait à conli- 
nuvr Don Juan, dont les premiers chants, publiés à 
Londres, n'oblcnaient qu'un succès irritant cl cou- 



XII 



NOTICE 



teslé. Il songeait dès lors à passer dans la Grèce , où 
venait d'éclater un soulèvement de religion et de li- 
berté, plus sérieuï que l'insurrection libérale de Na- 
ples. Mais l'attachement pour la femme qui lui avait 
tout sacrifié prévalait encore, et il vint la rejoindre à 
Pise. 

Cette vie errante et inquiète n'ôlait rien à son travail 
de poète ; tout y servait en lui, lectures savantes et 
nouvelles du jour, complots politiques et chagrins de 
famille. Tout ce qui frappait sa pensée ou agitait sa vie 
devenait, dans ses mains, matière de poésie. Sous l'im- 
pression des découvertes anté-diluviennes de Cuvier, 
et des arguments manichéens de Shelley, il avait com- 
posé soti -Vv^/t're rfe Cain. Une annonce de journal 
sur la réception de George IV en Irlande lui inspirait 
la plus virulente satire; et, malgré son dédain pour les 
querelles politiques de son pays, il s'y jetait tout à 
coup avec l'àpreté d'un libeliisle. 

Cette irritabilité extrême, universelle, maladive, 
parait avoir fait en grande partie le talent de Byron; 
elle le livrait aux impressions les plus diverses; et ce 
caractère si fantasque fut toujours plus ou moins do- 
miné par ceux qui l'approchaient. Dans la dernière 
année de son séjour en Italie , il revit avec une grande 
effusion de tendresse un noble Anglais, son compa- 
gnon d'études , dont l'amitié calma l'inquiétude de ses 
esprits, et il fut visité par un des hommes les plus es- 
timés en Angleterre, Rogers, aussi grave, aussi sage 
dans sa vie et dans ses opinions que dans sa poésie. 
Mais il n'en était pas moins obsédé par les noirs fan- 
tômes de la métaphysique de Shelley, et il se laissait 
entraîner par lui dans un projet d'association litté- 
raire avec un écrivain radical dont il goûtait aussi peu 
le caractère que le talent. 

Byron venait d'achever un nouveau mystère, le Ciel 
et la Terre, lorsqu'il apprit qu'à Londres son drame 
de Caïn attirail une poursuite légale au libraire Mur- 
ray, qui subit pour l'auteur quelques mois de prison. 
Celte sévérité aigrit l'amertume de Byron contre des 
croyances auxquelles il semblait quelquefois ramené 
par l'imagination, comme s'en plaignait l'incrédule 
Shelley. Il reprit le poème de Don JuaUi son arme de 
guerre contre la société; et, tout en respectant davan- 
tage les mœurs , par égard pour la femme qu'il aimait, 
il redoubla de scepticisme et d'amerlume politique. 
Deux perles cruelles , dont l'une semblait un avertis- 
sement funèbre , vinrent se mêler à ce travail , et non 
l'en distraire. Une fille naturelle, qu'il élevait avec 
tendresse, et comme un dédommagement de l'absence 
de sa chère Ada, lui fut enlevée par la mort; sou ami 
Shelley, à l'âge de vingt-huit ans, périt presque sous 
ses yeux, avec un autre Anglais, dans une promenade 
de mer, sur le golfe de la Spczzia. Eyron , aidé du ca- 
pitaine Medvsin et de quelques autres, vint recueillir 
les deux corps naufragés, et, se complaisant à une 
sorte de cérémonie païenne, il les brûla sur le rivage 
avec le sel et l'encens, et ne garda que le cœur de 
Shelley, qui n'avait pu être consumé. 

On ne peut dire, en lisant ses lettres, que sa dou- 
leur paraisse bien vive, et qu'il n'aitpasété plus frappé 
du spectacle sauvage et poétique de ce bûcher allumé 
parses mains, qu'il n'était attendri sur la fin préma- 
turée de Shelley, et sur celle mort semblable à sa vie, 
sans consolation et sans culte. 

: Juval ignibus atris 

Inseruisse manus, consirucloque aggcre busli 
Ipsum atras lenuisse faces. ' 



La famille de la comtesse Guiccioli ayant reçu l'or- 
dre de quitter la Toscane, où Byron était lui -même 
suspect, il se rendit avec elle à Gênes , et continua d'y 
vivre occupé de projets politiques et de poésie. L'Italie 
le lassait; il voulait autre chose , uneémigration loin- 
taine en Amérique , ou une occasion de gloire quelque 
part. Quant à l'Angleterre, sans vouloir y revenir, 
c'était toujours elle qu'il avait pour but : c'est pour 
elle qu'il écrivait. Aon content de la charmer par ses 
vers , il se flatta d'y prendre une influence active par 
un journal ; et cette idée, qu'il avait eue souvent, lui 
fit donner son nom et ses vers au Libéral , que 
M. Hunt était venu rédiger en Italie et faisait paraître 
à Londres. Mais il eut le chagrin de voir celle publi- 
cation blâmée, même par ses admirateurs. 

Ce dégoût fut une crise pour celle âme ardente qui, 
de bonne heure accoutumée à la célébrité, avait be- 
soin de produire un effet toujours croissant. Son es- 
prit se tourna vers une entreprise nouvelle. La lutte 
prolongée de la Grèce excitait l'admiration du conti- 
nent. Une sympathie publique s'était formée en de- 
hors des gouvernements : l'Angleterre était , peut- 
être, de tous les pays d'Europe témoins favorable à 
la cause grecque. Londres avait cependant un comité 
philhellène qui , comme le comité de Paris, faisait 
passer aux Grecs des secours et des armes. La plus 
grande force de ces comités était leur influence mo- 
rale, leur protestation permanente, la honte qu'ils 
faisaient à la politiqueinhumaine de quelques puis- 
sances. 

Bien à cet égard ne pouvait être plus éclatant ni 
plus utile qu'un allié tel que Byron. Le comité grec 
de Londres le sentit, et lui fit demander son appui et 
sa présence en Grèce. Byron n'hésita plus à jeter dans 
cette guerre sa fortune et sa vie. Il ne se fit point d'il- 
lusions : il avait accueilli et secouru quelques-uns des 
Philhellènes revenus de la première expédition ; il 
savait à quelles souBTrances, à quelles difficultés in- 
surmontables il devait s'attendre. Il jugeait avec sé- 
vérité le caractère des Grecs , et avait peu d'espérance 
de succès. Sa santé déjà détruite ajoutait au découra- 
gement de son esprit et à ses tristes pressentiments ; 
mais il voulut se dévouer pour une cause juste et pour 
la gloire. Prodiguant alors des sommes considérables 
que, depuis quelques années, il avait amassées par 
une >évère épargne, il mit à la voile de G-nes, le 
14 juillet 1823, emmenant avec lui le frère de !a com- 
tesse Guiccioli, et un Anglais intrépide, le corsaire 
Trelavvncy. 

Bepoussé dans le port par la tempête , il ne quitta 
les côtes d'Italie que quelques jours plus tard , après 
avoir reçu des vers de Goethe sur sa noble entreprise. 
Il toucha Céphalonie , et il trouva une lettre de Bot- 
zaris, qui pressait son arrivée et lui rendait grâce. 
Mais le lendemain, Botzaris, ce Léonidas dé Souli, pé- 
nétrant avec une poignée d'hommes au milieu du camp 
des Turcs, y périssait, après y avoir fait un grand car- 
nage. Byron , voulant attendre et juger par ses yeux, 
demeura trois mois dans la culonie anglaise de Cépha- 
lonie. Son enthousiasme ne s'était pas accru. Il blâmait 
les fautes des Grecs ; et, loin de porter aucun zèle re- 
ligieux dans la cause des martyrs de la croix , il oc- 
cupa les heures de son loisir à discuter en public con- 
tre un pieux méthodiste , le docteur Kennedy , qui 
avait entrepris des conférences chrétiennes pour con- 
vertir quelques jeunes Anglais de la garnison. Il son- 
geait à revenir en Italie. Cependant, pressé de toutes 



SUR LORD BYRON. 



XIII 



parts, il donna généreusement quatre mille livres 
sterling pour la flotte gnnque ; et, lorsque Maurocor- 
dato eut pris le commandeincnl de la Grèce occiden- 
tale, il consentit à aller le joindre à Missolonghi. Il 
s'y rendit à grand'peine à travers mille périls gaiement 
supportés , et fut reçu conmie un sauveur par la po- 
pulation confuse, pressée dans 3Iissolonghi entre la 
guerre civile , la famine et les Turcs. 

Byron jouit un moment de cet accueil, et se livra 
sur-le-champ à tout et à lout le monde, avec un mé- 
lange singulier de prudence et d'irritation maladive. 
Le gouvernement grec lui conféra le litre de général 
en clief , et il devait commander une expédition pour 
s'emparer ôeLépati te. Mais toute la force qu'il pou- 
vait espérer consistait dans une bande de SouUoles , 
soldés à grands frais , et dont la ville et lui subissaient 
la lyrannique insolence. Tout était, autour de lui , 
discorde, misère, anarchie. Il trouvait peu d'appui 
dans ses propres corapalrioles. Un d'eux , le colonel 
Stanhope, brave officier, mais enthousiaste, inflexible 
et froid, ne rêvait que liberté illimitée de la presse , 
et voulait, au milieu de la Grèce à demi barbare et 
envahie, introduire , avant lout, l'exacte rigueur des 
principes libéraux et les théories de Bentham. Byron 
jugeait plus pressant d'avoir du pain et des armes. La 
liberté de la presse , ce souille épuratcur des états 
constitués, lui semblait stérile ou funeste dans l'a- 
narchie de la Grèce ; et , quant aux méthodes nou- 
■yelles , aux perfectionnements industriels ou sociaux, 
à tout le luxe de civilisation qui remplissait les paco- 
tilles des comités philhellènes, il en trouvait l'essai 
prématuré pour des hommes qui n'avaient qu'à com- 
battre et à survivre , s'ils pouvaient. Toutes ses vues 
sur la Grèce étaient nettes , courageuses, pratiques. 
Chaque jour il les soutenait vivement contre le colo- 
nel btanhope , et travaillait à les appliquer au milieu 
du chaos de Missolonghi. 

Animé par sa présence, un ingénieur anglais, Parry, 
avait organisé rarlillerie nécessaire pour l'expédition 
de Lcpante. Mais les Souiiotes , vrais condottieri de 
la Grèce, redoublaient leurs avares exigences. La moi- 
tié des soldats réclamaient de hautes paies d'officiers. 
C'étaient des scènes violentes d'altercation et de rup- 
ture entre le chef anglais et sa bande barbare. Les 
forces de Byron ne pouvaient suffire à celte vie d'irri- 
tation et d'inquiétude. Un jour qu'après une crise ner- 
veuse et un évanouissement il était sur son lit , ma- 
lade , et épuisé par des sangsues aux tempes , les Sou- 
Holes , qui , la ^eille , avaient menacé l'arsenal et tué 
un officier suédois, se précipitent à grands cris dans 
sa chambre en brandissant leurs armes. Le visage 
pâle et sanglant de Byron, à demi soulevé, imprima 
pourtant le respect à ces hommes farouches , et quel- 
ques mots de sa bouche les tirent sortir émus , et un 
moment dociles. Mais on ne pouvait espérer d'eux ni 
service régulier, ni soumission durable ; et leurs fu- 
reurs, leurs menaces , écartaient d'autres auxiliaires. 
Byron, qui les avait soldés à grands frais , s'occupa 
donc de négocier leur éloignement, et, à prix d'ar- 
gent , il aida Maurocordato à les mettre hors de Mis- 
solonghi , n'en gardant qu'une cinquantaine qui lui 
étaient particulièrement attachés, mais qui servaient 
à son cortège plutôt qu'à la cause commune. 

Trompé ainsi dans ses proje's d'attaque contre la 
garnison turque de fJpanle, il s'edorçait du moins 
d'humaniser la guerre au prolit de tous. S'étant fait 
remettre un assez grand nombre de femmes et d'en- 



fants musulmans , reste d'une ville saccagée par les 
Grecs, il les renvoya sans rançon à Prevesa. Dans 
(juclques engagements autour de Missolonghi, il offrit 
une prime pour chaque prisonnier turc qui lui serait 
amené vivant. Ses dons en argent étaient continus, 
ses conseils utiles , son zèle infatigable. Il aidait Mau- 
rocordato à rétublir quelque ordre dans Missolonghi; 
et , par l'éclat de son nom et de son sacrifice , il pou- 
vait seul offrir une médiation entre les Grecs civilisés 
et ces chefs montagnards, tumultueux mais indispen- 
sable appui de la cause commune. Déjà Colocotroni lui 
avait promis, par un message, de se soumettre à son 
avis, si une assemblée nationale était convoquée, et 
s'il consentait à y paraître comme arbitre. D'autres 
chefs mora'ites , en proposant une réunion dans la 
ville de Salone , pressaient Byron de s'y rendre pour 
sceller, par sa présence , la réconciliation des partis. 
31algré son peu d'illusion et le jugement sévère 
qu'il portait sur les Grecs, il eut alors un moment 
d'espérance. Se disposant à passer dans la Morée , il 
hâta de ses derniers conseils la défense de Misso- 
longhi , contre laquelle il prévoyait avec raison que 
se porterait tout l'effort de la prochaine campagne. Il 
excita l'ingénieur Parry à relever, sur le sol maréca- 
geux et coupé de la ville , ces remparts de terre et ces 
fortifications informes qui arrêtèrent tant de mois 
l'armée turque, et donnèrent à l'Europe attentive le 
temps de la réflexion et de la pilié. Il retint d'autori- 
té, pour munir ce poste avancé de la Grèce , l'artille- 
rie que voulaient se faire donner Odyssée et les autres 
chefs moraïtes ,el il affermit les habitants dans la ré- 
solution désespérée de s'ensevelir sous Missolonghi. 

Quant à lui, l'assemblée de Salone étant relardée 
par les divisions politiques et les difficultés des che- 
mins , son parti fut pris de ne pas quitter le coin de 
terre que les Turcs allaient assaillir au printemps. 
Depuis plusieurs mois, malgré son courage et sa con- 
tinuelle activité, il se sentait défaillir. Il était troublé 
par de tristes pressentiments , et par ces frissons invo- 
lontaires qui sont moins des symptômes de faiblesse 
que des avant-coureurs de mort. Il vil avec tristesse , 
dans les murs de Missolonghi, l'anniversaire de sa 
trente-sixième année. Il le pleura dans des vers admi- 
rables , ses derniers vers, où , disant adieu à la jeu- 
nesse et à la vie , il ne souhaitait plus que la fosse du 
soldat. Cei[e pensée lui revenait souvent. Il disait à 
un fidèle serviteur italien : Je ne sortirai pas d'ici ; 
les Grecs, les Turcs ou le climat y mettront bon or- 
dre. Dans ses lettres, il plaisantait encore sur les 
scènes de désordre et de misère dont il était témoin ; 
mais sa mobile et nerveuse nature en souffrait pro- 
fondément, et il y avait du désespoir dans son rire 
sardonique. Deux nobles sentiments soutenaient son 
Ame, la gloire, et l'amour de l'humanité; mais son 
corps, vieilli de bonne heure, succombait. On lui 
écrivait des îles Ioniennes pour l'engager à quitter 
Missolonghi. Ses compatriotes, ses amis, le colonel 
Stanhope, le corsaire Trelawney, partirent. Il resta 
dans ce tombereau de boue, comme il disait énergi- 
quement, au milieu des marais et des pluies insalu- 
bres de Missolonghi. Il en ressentit bientôt la mortelle 
influence. Surpris par l'orage dans une promenade à 
cheval , et revenant trempé d'eau et de sueur, il mon- 
ta dans une barque pour gagner sa demeure, et fut 
saisi d'une fièvre violente. Le lendemain, cependant, 
il parcourut encore à cheval un bois d'oliviers voisin 
de la ville, avec son fastueux cortège de Souiiotes. Il 



XIV 



NOTICE 



rentra pins malade , se débattit deux jours contre les 
médecins, qui voiilaienl le saigner, et leur céda cnfln, 
par crainte pour sa raison piulùl que pour sa vie. 

Cette saignée n'arrêta point la lièvre et ne prévint 
point le délire. On voulait faire venir de l'ile de Zante 
un médecin plus renommé; mais le gros temps y mit 
obstacle. Hyron , consolé seulement par un ou deux 
amis Odèles, et par les pleurs de son vieux domestique, 
élail là gisant, presque sans secours, dans une pauvre 
el tumultueuse demeure, dont sa garde de Soulioles 
occupait le rez-de-chaussée. Celait le jour de Pâques, 
si joyeusement fêté par les Grecs, qui se répandent 
alors dans les rues, dans les places , en criant x Le 
Christ est ressusrilé ! le Christ est ressuscité ! Ce 
jour, la ville fut moins bruyante. On alla décharger 
l'artillerie loin des murs, el les habitants s'invitaient 
l'un l'autre au silence et au recueillement. Le soir , la 
télé de Byron s'embarrassa, sa langue ne pul pronon- 
cer que des mots entrecoupés; et, après de vains ef- 
forts pour faire entendre ses dernières volontés à son 
domestique anglais Fletcher , il fut saisi de délire. 
Ayant pris une potion calmante, il eut encore un re- 
tour de raison, exprima des regrets en termes obscurs, 
prononça quelques touchantes paroles sur la Grèce , 
el puis, en disant Je vais dormir , tomba dans une 
léthargie qui se termina le lendemain par la mort, au 
moment où un orage éclatait sur la ville, et faisait 
dire aux Grecs : Le grand homme se meurt, l^ grand 
homme! il l'élail en elTet pour ceux qu'il élait venu 
défendre, el auxquels il avait si noblement sacrifié sa 
vie. 

Le lendemain, le mardi de Pâques, on rendit à 
Byron les derniers honneurs, selon le rite grec. L'ar- 
chevêque d'Analolikon et l'évéque de Missolonghi 
étaient présents, avec tout leur clergé et tous les chefs 
militaires et civils. Un jeune Grec, Tricoupis, pronon- 
ça l'éloge funèbre. Le cœur de Byron, renfermé dans 
une urne, fut seul porté jusqu'à l'église, et déposé 
dans le sanctuaire, au milieu des bénédictions. Le 
corps devait être ramené en Angleterre , et on fit , 
à Missolonghi, des prières pour souhaiter A ces restes 
glorieux un passage favorable , et le repos de la tombe 
dans la terre natale. Le navire chargé de ce dépôt 
toucha bientôt l'Angleterre. M. Hobhouse et un autre 
ami de Byron vinrent recevoir son corps pour le con- 
duire à la sépulture de sa famille, près du domaine de 
Newslead , dans le caveau où reposait sa mère. Le 
rang du noble lord élait marqué par la magnificence 
du cortège. Des constables et des hérauts d'armes 
marchaient en avant. Suivait un coursier de bataille 
couvert de velours noir, conduit par deux pages , el 
monté par un cavalier qui portait , à demi renver- 
sée , une couronne de pair d'Angleterre; puis venait 
le char funèbre, el une longue suite en deuil. Ce 
triste appareil s'avançait sur la route de Nollingham, 
lorsqu'il fut rencontré par une dame à cheval qu'ac- 
compagnail son mari. La curiosité les fil approcher. 
Celle femme se trouble en reconiiaissanlies armoiries 
de Byron; elle lombe dans le délire , elest reportée 
mourante dans le chateau «ju'elle habitait. Klle ne sor- 
tit d'une fièvre bnil.mte que par de longs accès de 
folie. Celle dame était lady c. L..., qui, autrefois 
nbandonnée de Byron , l'avait peint sous les plus 
noires couleurs dans un roman satirique, el se croyant 
guérie de l'amour p.ir celte vengeance, avail, loin du 
monde, retrouvé la paix cl l'aneclion de son mari. 
Troublée de «^cUe funèbre renronlre, sa léle ne revint 



pas ; elle expira d'une mort lente , en invoquant gang 
cesse le nom de celui qui lui avait ôté l'honneur el la 
raison. 

Cette douloureuse anecdote, attachée encore à la 
mémoire de Byron, n'était pas faite pour affaiblir les 
préventions que sa conduite et ses écrits avaient exci- 
tées. Elles lui ont survécu, et ne furent pas seulement, 
comme on l'a dit, une rancune du grand monde et de 
l'aristocratie, mais la réaction d'un sentiment moral 
que le poète a trop souvent blessé. Pour beaucoup 
d'àmes pieuses, Byron était en Angleterre une sorte de 
mauvais génie. Celle impression se mêlait à l'enthou- 
siasme même qu'il avait inspiré parmi les femmes 
assez heureuses pour ne connaître de lui que son nom 
et ses vers. Il en est qui priaient pour lui comme Cla- 
rice pour Lovelace. En cela, Byrou portait la peine de 
son orgueil autant que de ses faiblesses. Il avait voulu 
frapper les esprits par une singularité hautaine et 
mystérieuse; il avait affecté de donner quelques-uns 
mêmes des traits de sa physionomie à ses héros fan- 
tastiques, pour se confondre lui-même avec eux, el se 
parer de leur audace ; il fut pris au mot, et soupçonné 
de noirceurs qui étaient loin de son âme. Rien ne 
prouve dans vie que son cœur fût corrompu; mais 
son imagination l'était à quelques égards. Il n'a pas 
fait ce qu'il peint avec complaisance; mats, plus d'une 
fois peut-être, il l'avait rêvé comme une expérience 
à tenter, comme une émotion qui eût dissipé son 
ennui et réveillé son âme. Que, tout petit enfant, i! 
se promette de commander à cent cavaliers noirs ap- 
pelés les Noirs de Byron, ou que, dans son âge viril, 
il fasse fabriquer des casques de chevaliers pour son 
expédition de Grèce, on voit toujours le poète qui 
dessine ses actions d'après ses rêves. Qu'il veuille se 
peindre lui-même dans le Corsaire et dans Lara, il 
faut reconnaître là moins les aveux d'une vie Cou- 
pable, que les jeux d'une imagination mai réglée, qui 
se fail parfois des châteaux en, Espagne de crimes 
et de remords. II en résulte, indépendamment de 
loule question morale, un point de vue particulier 
sous le rapport de l'art : c'est ce caractère de préoc- 
cupation personnelle, cet égoisme de l'écrivain, cause 
puissante d'intérêt et de monotonie. On a vu de grands 
poêles dont l'imagination a toujours travaillé hors 
d'eux-mêmes et du cercle de leur vie, simples par les 
habitudes, sublimes par la pensée: tel Shakspeare, 
dont la personne disparait, et qui existe loui entier 
dans ses inventions poétiques; tels sont nos tragiques. 
Corneille, Racine. C'est là, quoi qu'on dise, la grande 
imagination. Elle crée ce qu'elle n'a pas vu; elle entre 
par le génie dans un ordre de sentiments et d'idées 
dont elle n'a pas fait l'expérience, el qui ne naît pas 
pour elle des choses qui l'entourent. Corneille n'avait 
pas de Romains ni de martyrs sous les yeux j il inven- 
tait ces types sublimes : voilà le poète au plus haut 
degré. 

Il est une autre sorte d'imagination , plus restreinte 
et plus physique pour ainsi dire, qui a besoin d'élre 
excitée par les épreuves immédiates el les sensations 
de la vie. Le poêle alors n'agit pas, ne crée pas : il 
souffre, el rend vivement sa souffrance. C'est le génie 
de quelques élégiaques ; c'est le tour d'imagination, 
rêveur, égoïste, douloureux, qui a cdoré de si vives 
images la prose de Rousseau et de Bernardin de Saint- 
Pierre. Byron appartient à celle école; son imagina- 
lion est inépuisable à le peindre lui-même, à décou- 
vrir toutes les plaies de son âme, toutes les inquiétudes 



SUR LORD BYRON. 



XV 



de son esprit, à les approfondir, à les exagérer. Mais 
hors de lui il invente peu. Parmi tant d'acteurs de ses 
poèmes, il n'a jamais conçu fortement qu'un seul type 
d'homme, et un seul type de femme : l'un sombre, 
altier, dévoré de chagrins, ou insatiable de plaisirs, 
qu'il s'appelle Harold, Conrad, Lara, Manfred, ou 
Cain; l'autre tendre, dévouée, soumise, mais capable 
de tout par amour, qu'elle soit Julia, Haidée, Zuléika, 
Gulnare, ou Médora. Cet homme, c'est lui-même; 
cette femme, celle que voudrait son orgueil. Il y a 
dans ses créations uniformes moins de puissance que 
de stérilité. Et malheureusement, par un faux système, 
ou par une triste prétention, dans ces personnages dont 
il est le modèle, le poète aflecle d'unir toujours le vice 
et la supériorité. Il semble dire comme le Satan de 
Millon : « Mal, sois mon bien. » 

A cet égard, le goût n'est pas moins blessé que la 
morale dans les écrits de Byron. Le plus grand charme 
et la vraie richesse du génie, la variété, lui manque. 
C'est un trait de ressemblance qu'il offre avec Alfléri, 
dont il a, dans son théâtre, imité la régularité sévère. 
Byron, en effet, hardi sceptique en morale et en reli- 
gion, ou plutôt disciple involontaire de notre scepti- 
cisme, n'est pas novateur dans les questions d'art et 
de goût. Son innovation était toute dans l'originalité 
de ses impressions et de sa physionomie, et non dans 
une théorie littéraire. Par principe et par étude, il 
tenait au goût ancien, et aux plus purs modèles] du 
siècle de la reine Anne, dont il possédait admirable- 
ment la langue expressive et savante. La pureté ner- 
veuse du style, l'élégance, l'harmonie de l'expression, 
sont en effet essentielles au talent de Byron. Il n'ai- 
mail pas l'affectation subtile ni le germanisme mysti- 
que de quelques-uns de ses contemporains. Il ne pré- 
tendait pas renouveler de fond en comble la langue 
poétique. Tandis que le brillant et pompeux Moore, 
la bouquetière d'Orient, le hardi et métaphysique 
Shelley, le jeune et prétentieux Keats, déprisaienl Pope 
comme un génie timidement classique, Byron le re- 
connaissait pour un désespér^int modèle, et se moquait 
des nouveaux créateurs de hardiesses poétiques. S'ac- 
cusant parfois de jiîur ressembler, et de leur avoir 
ouvert la roule, il disait avec une componcl'on qui 
accablait ses amis : « Nous nous sommes embarqués 
« dans un système de révolution poétique qui ne vaut 
a pas le diable. » Byron revient souvent sur celte 
idée et sur l'éloge exclusif du goût classique, tel du 
moins que le conçoit un Anglais. Il composa même à 
ce sujel deux lettres critiques, où ses contemporains 
sont toujours traités comme des barbares, « qui ma- 
tt çonnenl de petites constructions de terre et de bri- 
« ques, au pied des beaux marbres de l'anliquité. « 

Dans son zèle pour la pureté du goût, Byron va 
même jusqu'à juger sévèrement Shakspeare, Milton cl 
les vieux dramalistes anglais, dont il trouve la langue 
admirable, mais les ouvrages absurdes. H repousse 
également la naive barbarie, l'énergique rudesse du 
seizième siècle, et la barbarie savante, la subtilité 
laborieuse de son temps, qui lui parait lont claudien, 
dit-il. 

En rcjelanl sur l'humeur et sur le caprice une partie 
de cet analhèmc, dont Byron ne s'exemptait pas lui- 
même, on avouera qu'il n'avait |ias toit dans le fond, 
et que les plus vanlés de ses ouvrages portent l'cm- 
prcintc de décadence (ju'il voyait partout autour de 
lui. Son style nerveux et brillant a plus d'un rapport 
avjc la concision affectée, la roideur, la déclamation 



de Lucain. Comme lui il exagère, et il a cette emphase 
que l'imagination trop jeune prend pour de la force. 
Mais II peint des choses neuves, à commencer par lui- 
même, dont il décrit sans fln la fantasque et sombre 
nature. Par là, il cesse d'être rhéteur en devenant ori- 
ginal. Sa poésie, née d'une veine féconde et d'un art 
savant, n'est presque jamais que descriptive ou sen- 
tencieuse; elle n'a rien de dramatique, Coleridge et 
quelques autres modernes l'accusent de négligence et 
de faiblesse. Mais celle poésie est pleine d'éclat et de 
mouvement; elle choisit habilement et transforme la 
langue; elle est logique et passionnée, régulière et 
neuve. Peu variée dans les conceptions, elle est inflnie 
dans la forme, et parcourt rapidement toute l'échelle 
des tons harmoniques, depuis les plus gracieux jus- 
qu'aux plus sévères. 

Byron, malgré son altière misanthropie et le dédain 
qu'il affecle pour ses lecteurs comme pour le reste des 
hommes, était singulièrement épris de la mode, etdocile 
au goût de la foule. De là ces formes bizarres et rapi- 
des, pour réveiller la curiosité et ménager l'impaliencc 
d'un siècle sceptique et politique. Il n'entreprend 
point de longs poèmes pour un temps où fliilton lui- 
même n'était pas lu, dit-il. Il ne compose pas avec art. 
De brillantes ébauches ou même des fragments lui suf- 
fisent. Bien de plus heureux quand le poêle a bien choisi; 
car il n'y a pas d'inégalité dans sa composition ni de las- 
situde pour sa verve. Qu'est-ce que son Mazeppa ? un 
poème, un trait d'histoire, un conle? il n'importe. Ja- 
mais plus vive peinture, jamais plus intime alliance 
de la description, de la passion, de l'harmonie, n'ont 
animé des vers. Mazeppa, œuvre sublime de poésie, 
finissant par une plaisanterie, c'est le chef-d'œuvre et 
le symbole de Byron. Ailleurs, que son imagination 
soit frappée de la mort et des obsèques militaires d'un 
général anglais, John Moore, tué en Espagne, il s'é- 
lève au ton de la plus austère simplicité, et il est lyri- 
que comme Tyrtée. Aucune beauté de la poésie classi- 
que n'a donc été refusée à Byron; il tendait même 
naturellement aux formes les plus élevées de l'art et à 
la pompe savante du langage. Toutefois, à notre avis, 
son chef-d'œuvre, c'est le poème incomplet, moitié 
sérieux, moitié bouffon, où il a jeté pêle-mêle toutes 
ses fantaisies: c'est Don Juan; poème sans règle et 
sans frein, comme le héros; mais plein de feu, d'es- 
prit, de grâce et d'énergie. Au fond, ce héros est en- 
core une variante de Byron lui-même; c'est du moins 
l'idéal qu'il se proposait pour se distraire des mélan- 
coliques dégoûts de C/dlde-JIarolil. Cet ouvrage est 
le fruit du séjour de Byron en Ilalie, et marque en lui 
le triomphe de la vie molle et sensuelle sur les fortes 
passions et la tristesse amère. On ne peut le comparer 
qu'à l'épopée licencieuse de Voltaire; maison y trouve, 
avec moins de cynisme, une imagination plus amusante 
et une plus vive gaieté. Delà diversité des aventures 
nait un charme singulier de poésie. Ce ne sont guère 
que de faciles in\enlions de roman; mais quel art 
dans le récit! et quand l'auteur touche à l'histoire, 
quelle force poéli(jue ! La peinture du siège d'Isniai/o/f 
est un des plus sublimes tableaux de guerre qu'on ait 
tracés; et cela vous saisit après des contes de sérail et 
quelques gracieuses aventures des iles grecques. 

(Mianl à la satire des nneurs anglaises, (|ui occupe 
tant de place dans Don Juan, elle ne nous semble jias 
aussi ingénieuse qu'offensanle. Le poète nous parait 
tomber (luchiuelois ilans le mauvais g'uH et les redites 
ennuyeuses, mais il se relè\e par l'esprit. Nul poète 



XVI 

n'en eut davantage, et du plus vif et du plus hardi, 
depuis l'ope et Voltaire. Malheureusement, cet esprit, 
par prétention ou par légèreltS a souvent l'impitoyable 
ironie du mauvais cœur, et difi'amc également la 
gloire, la vertu, l'infortune. Bien des choses peuvent 
donc choquer dins Don Juan , mais nulle œuvre de 
Byron ne montre mieux la merveille de son talent, 
N'eùt-il fait que Don Juan, la postérité se sou\ien- 
drail de lui, comme d'un génie original. 

Esprit indépendant, nourri d'émotions et d'études, 
Byron ne bornait pas aux vers son talent d'écrire. Sa 
prose est vi>e, élincelantc, légère, comme l'est rare- 
ment la prose anglaise. Elle abonde en saillies d'amu- 
sante humeur et en expressions heureuses. On ne peut 
à cet égard trop regretter la perte des 3Iémoires qu'il 
a>ait donnés à Thomas Moore , et que le légataire a 
supprimés par scrupule, en y substituant une compi- 
lation de lettres originales, d'analyses et de lieux 
communs. Les lettres de Byron, qui seules surnagent 
dans ce recueil, nous laissent deviner combien les 
mémoires mêmes, la confession entière écrite de cette 
main et avec cette verve, auraient oflert une piquante 
lecture. ISous ne savons si la renommée morale de 
Byron a profité beaucoup de la suppression faite par 



NOTICE SUR LORD BYRON. 



son légataire; mais sa gloire d'écrivain y perd un 
titre qui l'eût placé, parmi les prosateurs, entre Swift 
et Voltaire. 

Ce qui survit de Byron, ce qui le représente aujour- 
d'hui, c'est son génie de poète si hautement reconnu 
chez les deux grandes nations qui parlent la langue 
anglaise, et si admiré chez presque toutes les autres. 
Sans élre réellement inventeur, et avec plus d'origina- 
lité dans la manière que dans les idées, Byron a beau- 
coup agi sur les talents contemporains, et excité par 
son exemple la hardiesse poétique qu'il réprouvait par 
ses doctrines littéraires. Les esprits les plus libres ont 
reçu quelque chose de lui. Les énergiques peintures 
d'un de ses poèmes n'ont pas été étrangères à la pensée 
de la belle ode française où le supplice bizarre et le 
triomphe inattendu de Mazeppa re\lvent en traits de 
feu, comme le symbole et l'histoire même du génie. 
L'inspiration tout entière de Byron, sa poésie brillante 
et mélancolique n'a pas été sans influence sur les pre- 
miers essais du grand poète qui combattit son désolant 
scepticisme avec tant d'éclat et de pureté. Sa trace est 
encore partout dans l'imagination de notre siècle ; et 
il a pu beaucoup perdre de l'enthousiasme qu'il inspi- 
rait, sans cesser d'être admiré. 



OEUVRES 



COMPLETES 



DE LORD BYRON. 

HEURES DE PxiRESSE , 

PUBLIÉES POUR LA PKEMltRE FOIS E.\ 1807. 



Ylrgliiibus pucrisquc canto. 

HORACE, lib. \\\ , ode I. 

Mt.'t O.p /AS /;.«A' àitct /j./;ts ti veix£(. 

HOMÉRi; , lltade, x , 2-S9. 

Ile whistled as be went for \vant of Ihought. 
A défaut (le pensée, H sifflait en marchant. 

DllTDEN. 



AU TRES-HONORABLE FREDERIC, COMTE DE CARLISIE, 

CHEVALIER DE Là JARRETIÈRE , ETC., ETC., 
LA SFXONDE ÉDITION DE CES POEMES EST DÉDIÉE 

?l,lav »on ohVxQi pupille et affectionné pavent 
L'AUTEUR. 



PREFACE 

DE LA PliEMIÈllE ÉDITION'. 

Ea soumettant ce recueil an public, je n'ai pas seulement 
à combattre les tlifficullés que rencoutrent en fiénéral ceux 
qui écrivent en vers; j'ai encore à ciaiiidre qu'on ne m'ac- 
cuse de présomption pour me poser ainsi devant le pu! lie, 
lorsque je pourrais sans aucun doute , à mon âge , employer 
plus utilement mim temps. 

Ces productions sont le fruit des heures perdues d'un 
jfuoehonune qui a depuis peu compUMé sa dix-iieu\ième 
année. Le caclut d'adolescence qu'il est facile d'y recon- 
naître rendait peut élre inutile cet avis préal;;b!e. Queli)ues- 
uns de ces peiits poèmes ont élé écrits sous l'iniliicnce défa- 
Torable de la maladie et de l'abatleiucnt. C'est dans la pre- 
mière calépii: te (pi'il faut ranger en particulier les Sonrc- 
nirs- f/'Ed/'r/iire. Celte coîisidéralion ne su'fit pas pour justifier 
l'élofre; mais elle peut du m<>iiis d('saruier la censure. La 
plus grande partie de ce recueil a élé livrée ft i'imjjre.ssion 
à la (lemaiide de mes amis, et pour liMir us;'ge exclusif. Je 
sais (jui- ladmira ion |)arliale et souvent peu jud cieuse d'tin 
cercle d'amis n'est point un bon critérium pour le génie 



poétique : néanmoins celui qui veut « beaucoup faire » doit 
Il l)eaucoup oser. » J'ai donc vaincu mes répugnances per- 
sonnelles et publié ce volume aux risiiues et périls de ma 
réputaiion. C'en est fait, « j'ai passé le Rubicon ; » et, fa- 
vorable ou non, j'attends mon arret. Dans la dernière de 
ces deux a'ternatives, je nte soumettrai sans miirinure; 
car, bien que je ne sois pns sans quekjue sollicitude pour le 
sort de ces prodnclions , jo n'y attache pas de grandes es- 
pérances. 11 est prol)al)le (jue j'aurai beaucoup tenlé et peu 
fait : car, selon l'expression de Cowper, « c'est une chose 
bien différente décrire pour plaire à nos amis . qui par 
cela même (]u'ils sont nos amis sont prévenus en noire 
faveur, ou d'écrire pour i)Iaire à tout le monde; car ceux 
qui ne connaissent pas l'auteur ne se feront pas faute de le 
ciiliiiuer. « ISéamuoins je n'adiuefs pas cette assertion dans 
toute son élendtie : au contraire, j'ai la conviction (]ue ces 
bagatelles ne seront pas traitées avec injustice. Leur mérite , 
,si toutefois elles eu ont, sera lihéralenient reconnu : d'i u- 
tre part, leurs nombreux défauts ne pcuveitl atleuilrc une 
faveur qui a été déniée à des écrivains d'un âge pins mûr, 
d'une répntalion mieux établie c! d'une habileté I c;;ucoup 
plus grande. 



' Cette picface a élé omise dans la seconde édition. 



OEUVRES DE BYRON. 



Je n'ni pas visé à une originaliti' exclusive, et encore 
moins me suis-je proposé im nmdolo spécial. On trouvera 
ici plusieurs traductions qui pour la plui)art ne sont que 
des paraplirases. Dans les pieces originales il pourra de 
temps à autre se rencontrer dos points de coïncidence avec 
des auteurs dont la lecture m'est familière; mais je n'ai 
point commis de i)lagiat volontaire. Ne rien produire que 
d'entièrement neuf est une tàclie qui dans une époque si 
fertile en poètes exigerait des forces vraiment hercu- 
léennes; car il n'e^t point de sujet qui n'ait été traité et 
épuisé. Toutefois la poésie n'est pas ma vocation spéciale : 
« c'est un péché » q;ie je me suis permis pour ai»porier quel- 
que distraction aux heures pesantes de mes journées mala- 
dives, et pour rompre la monotonie du désoeuvrement. 
C'est là, il faut l'avouer, une source d'inspiration qui ne 
promet pas grand'chose. D'ailleurs, un vain laurier, quel- 
que fu:ile qu'il puisse èlre, sera tonte la récompense que 
ces poèmes me vaudront; et quand ses feuilles seront fa- 
nées . je ne cherclierai pas à les remplacer, ni à cueillir une 
seule branche nouvelle dans ces bosquets poétiques où je 
ne suis réellement cpi'un intrus. Bien que dans mon enfance 
j'aie plus d'une fois foulé d'un pied insouciant les Higlands 
de l'Ecosse , il y a longtemps que je n'ai respiré cet air pur, 
que je n'ai habile ce sol élevé; je ne puis donc entrer dans 
la lice avec des bardes qui ont sur moi cet avantage. Mais 
leurs produclions à eux leur valent beauc up de gloire , et 
souvent beaucoup d'argent; tandis que moi j'expi rai mou 
audr.ce sans avoir pour consolation le dernier de ces avan- 
tages, et probablement avec une paît fort modique du pre- 
mier. Je laisse à d'autres ririî/uro/iiare pérora Je m'adresse 
â ceux pour qui dnlce est desipere in loco. Aux premiers 
j'abandonne de bon cœur l'espoir de l'immortaliié, et me 
contente de l'humble perspective de prendre phice «dans 
la populace des écrivains gentlemen; n avec le dédomma- 
gement peut-être de figurer après ma mort dans le « catalo- 
gue des auteurs de sang royal ou nobiliaire », ouvrage 
auquel la pairie a plus d'une oblig Uion , en ce sens que beau- 
coup de noms fort longs , très-sonores et passablement an- 
tiques échappent par ce moyen à l'obscuriié qui couvre 
malheureusement les productions volumineuses de ceux qui 
les portent. 

C'est donc avec quelque crainte et bien peu d'espoir que 
je publie ce livre, le premier sorti de ma phime et qui sera 
le dernier. Une ambition de jeune homme a fait commettre 
bien des actes plus criminels et aussi absiwdes. Ce recueil 
pourra amuser quelques lecteurs de mon âge: j'ai du moins 
la confiance qu'il ne saurait produire de mal. D'après ma 
position et mes occupations ultérieures, il n'est pas probable 
que je fasse un nouvel appel aujngem;nt du public; et 
îors uiême que son premier ari-ét me serait favorable, je 
n'aurais nnlle envie de me rendre coupable d'une seconde 
contravention du même genre. Le docteur Johnson a dit 
q.ieljue part, à propos des [ oëiiies de lun de mes nobles 
jjareuts', (jue « lorsqu'un homme de qualité se fait auteur, 
il a droit d'attendre que ce qu'il peut y avoir de îuéritedans 
.'.es œuvres ne soit pas contesté. « Cette opinion ne saurait 
être d'un grand poids auprès de la criliiiue verbale, et 
moins encore auprès de la censure périodique; mais, dans 
tons les cas , c'est là un privilège dont je ne me ()révaudrai 
)am:;is,et je préfère les attaques les plus acharnées des cri- 
tiques anotiymi'S à des éloges qui ne s'adresseraient qu'à mon 
liie. 



HEURES DE PARESSE. 



SUR LA MOUT D UNE JEUNE DEMOISELLE , 
COUSINE DE l'aIJTEUB , ET QUI LUI FUT BIEN CUÈliE s. 

Les vents retiennent leur haleine ; le soir est calme 
et sombre ; aucun zéphyr n'erre dans le bocage ; et 
moi , je vais revoir la tombe de ma Marguerite \ et 
répandre des Heurs sur la cendre que j'aime. 

Dans cette étroite cellule repose sa poussière, celte 
poussière que tant de \ ie animait naguère ; le Roi des 
Epouvantemenls en a fait sa p. oie ; ni le mérite , ni la 
beauté, n'ont pu racheter sa vie. 

Oh ! si ce Roi des Epouvantemenls avait pu se 
laisser attendrir ! si le Ciel avait réformé son rigou- 
reux décret , celui qui la pleure n'aurait pas de regrets 
à faire parler ici ; ce n'est pas ici que la Muse racon- 
terait ses vertus. 

Mais pourquoi pleurer ^ Son âme incomparable a 
pris son vol par-delà les régions où brille l'astre du 
jour ; et des anges en pleurs la conduisent vers ces 
bosquets sacrés où la vertu est récompensée par des 
plaisirs sans fin. 

Et nous , mortels présomptueux, irons-nous accu- 
ser le Ciel et nous élever follement contre la divine 
Providence ? Ah ! loin de moi des pensées aussi vaines ! 
— Je ne refuserai point à mon Dieu l'honunage de 
ma résignation. 

Et pourtant il est doux le souvenir de ses vertus ; 
elle est fraîche et vivante la mémoire de sa beauté. 
Mes pleins n'ont point cessé de couler pour elle ; et 
son image a gardé dans mon cœur sa place accou- 
tumée. 

1802. 



A E. 



Que des insensés rient de voir l'amitié entrelacer 
nos deux noms; la Vertu a de plus justes droilo à 
l'affection que le Vice opulent et litre. 

Bien que ta destinée soit inférieure , puisqu'un titre 
a décoré ma naissance , ne m'envie pas ce brillant 
avantage , à toi l'orgueil d'un mérite modeste. 

Nos âmes du moins sont de niveau ; ton sort n'a 
rien dont le mien ait à rougir : le sentiment qui nous 
lie n'en sera pas moins doux , car le mérite doit tenir 

lien de naissance. 

Novembre 1802. 



A D.. 



En loi j'espérais presser sur mon cœur ime amie 
dont la mort seule pourrait me séparer ; pourcpioi faut- 



* Le comte de Carlisle, auteur d'une tragédie intitulée : la 
VENGEANCE D'UN piiRE. Voir 1,1 VIE DU JOHNSON, par Boswel, 
vol. ^, p. /i8!î (édition de Croker, tSôl). 

'L'auteur réclame spéci.ilouicnllindiil'^'cnccdulcctcnr pour ce 
petit pocme, san premier essai, nui fut conniusO à lï'go do 14 ans 



' Marguerite Parls.cr, 
Parker. 



fille et petite-fille des deux amiraux 



* Cet enf.mt, pour Iciiiie! Byron avait conçu u»i tendre alla* 
chement, était lilsU'un de ses feiinicrs de Ncvvstcad. 



HEURES DE PAflESSE. 



il que les efforts malveillants de l'envie t'aient déta- 
chée de moi pour toujours ? 

Mais , bien qu'elle l'ait arrachée de mon cœur , tu y 
conserves toujours ta place ; là vivra ton image jusqu'à 
ce que ce cœur ait cessé de battre. 

Et quand les morts briseront leurs tombeaux, quand 
la poussière mortelle reprendra une nouvelle vie, 
c'est sur ton sein que s'appuiera ma tète ; il n'y aurait 
pas pour moi de ciel où tu ne serais pas. 

Février 1803. 



ÉPITAPHE d'C.N ami. 

k'svnp r.p'.-i /Asv IAa/A!:£? év! Çoio'ui;! eoio?. 

I.AERIE. 

O toi que j'ai tant aimé , toi qui me seras é(ernelle- 
ment cher, de combien d'inutiles pleurs jai arrosé ta 
tombe révérée! Que de gémissements jai poussés à 
ton lit de mort , pendant que tu te débattais dans ta 
dernière agonie ! Si des larmes avaient pu retarder le 
tyran dans sa marche , si des gémissements avaient 
pu détourner sa faux impitoyable ; si la jeunesse et la 
vertu avaient pu obtenir de lui un court délai , et la 
beauté lui faire oublier sa proie , à ce spectre , tu vi- 
vrais encore , charme de mes yeux aujourd'hui gon- 
flés de pleurs , tu ferais encoie la gloire de ton canw- 
rade , les délices de ton ami. i-'i ton à me plane encore 
quelquefois sur le lieu où repose ta cendre , tu peux 
voir gravée dans mon cœur une douleur trop profonde 
pour être exprimée par le ciseau du sculpteur; le 
marbre ne marque point la place où lu dors de ton 
dernier sommeil , mais on y voit pleurer des statues 
vivantes. L'image de la douleur ne s'incline pas sur 
ta tombe , mais la douleur elle-même déplore ta perte 
prématurée. Ton père pleure en toi le premier né de 
sa race ; mais l'afiliction d'un père ne saurait égaler 
la mienne. INul sans doute n'adoucira ses derniers 
moments comme l'eut fait ta présence ; pourtant , 
d'autres enfants lui restent pour charnier ici-bas ses 
ennuis. Mais qui te remplacera auprès de moi ? Quelle 
amitié nouvelle effacera ton imaire :' aucune ! — Les 
pleurs d'un père cesseront de couler ; le temps apaisera 
la douleur d un frère jeime encore, l'oùs, liormi un 
seul , seront consolés ; mais l'amitié gémira solitaire. 

1805. 
FRAG.MENT. 

Le jour où la voix d'un père me rappellera au cé- 
ksle séjour, et ou mon âme partira joyeuse; ijunud 
mou omi)re voyagera sur l'aile des vents, ou , rou- 
vcrle d'un nuage sombre, descendra sur le liane de la 
monlai^ne, oh! (ju'une urne ma^milique n'enferme 
[luint ma cendre et ne manjue point le lieu où la terre 
relourne à la terre I Point de longue inscription , point 
(le marbre chargé de nu)n éloge. Que pour toute 
éj>il,iplie on écrive mon nom. S'il faut aulre chose 
pour honorer ma cendre, eh bien ! je ne veux pas d'au- 



tre gloire ! Que ce soit là le seul indice du lieu de ma 
sépulture ; si cela ne suffit pas pour me rappeler au sou- 
venir des hommes , je consens qu'on m'oublie. 

1803. 



VERS COMPOSES EX QUITTANT L ABBAYE DE 
NEWSTEAD. 

Pounuol construis-tu cemaiiolr, Hlsdpsjours à l'aile rnpldel 
Aujourd'hui tu ragardes du faite de ta tour : encore queUjues 
années, et le souffle du désert viendra mugir dans la tour so- 
li'alre. OssiAn. 

Newstead, à travers tes créneaux les vents mu- 
gissent sourdement ; manoir de mes pères , te voilà qui 
dépéris ; dans tes jardins , que la joie animait naguère, 
la ciguë et le chardon croissent où fleurissait la rose. 

De ces barons couverts de cottes de mailles, qui, 
fiers de leur vaillance , conduisaient leurs vassaux d'Eu- 
rope aux plaines de Palestine , il ne reste d'autres ves- 
tiges que les écussons et les boucliers que fait réson- 
ner le soufile des vents 

La harpe du vieux Robert n'excite plus les cœurs 
généreux à cueillir la palme des batailles. Jeand'Ho- 
rislan repose près des tours d'Ascalon ; la mort a fait 
taire la voix de son ménestrel. 

Paul et Hubert dorment aussi dans la vallée de 
Crécy '. Ils tombèrent victimes de leur dévouement à 
Edouard et à l'Angleterre. O mes pères ! vous revivez 
dans les pleurs de votre patrie. Ses aimales raconieiit 
vos combats el votre mort. 

A Marston , luttant avec Rupert contre les rebelles, 
quatre frères arrosèrent de leur sang le champ de ba- 
taille; défenseurs des droits du monarque, ils scellèrent 
de leur vie leur dévouement à la royauté. 

Adieu , ombres héroïques ! En s'éloignant de la de- 
meure de ses ancêtres votre descendant vous salue. 
Sur la rive étrangère ou sur la terre natale , il pensera 
à votre gloire , el ce souvenir ranimera son courage. 

Bien qu'il verse des larmes à cette séparation dou- 
loureuse , c'est la nature el non la crainte qui les lui fait 
répandre. Une noble emulation l'accompagnera aux 
terres lointaines ; il ne .saurait oublier la gloire de ses 
pères, 

II chérira le souvenir de cette gloire; il jure de ne 
jamais ternir votre renom : comme vous il vivra , ou 
mourra comme vous. Quand il ne sera plus , puisse- 
t-il mêler sa cendre à la vôtre ! 

1803. 



VERS ÉcniTS sin in volume des « lettres d vse 

nELlOIEUSE italienne a un anglais. I) 

« Loin de moi vos artifices séducteurs ! Qu'ils s'a- 
dressent à des cœms simfdes et les égarent! vous 
sourirez de leur crédulité; ils pleureront de votre 
perfidie. » 



♦ Deux chevaliers de la {aniillt; <lcByron servirent avec rlistlTicf ion au si«'gc de Calais, soi» lidouard lit , 
et pcriliieiil la vie à Iic/Kbrc l'al.iillc de r.nVy. 



ŒUVRES DE BYROiN. 



REPONSE AUX 



VERS PRECEDENTS 
MISS 



ADRESSES A 



Aimable et simple fille, ces ariifices séducteurs dont 
tu voudrais garantir ton sexe fragile n'existent que 
dans ton imagination ; ce sont des fantômes que tu te 
crées. Va , crois-uioi , il n'a nul dessein de te tromper 
celui qui ne peut voir sans admiration ta grâce enchan- 
teresse , tes belles formes , tes traits charmants : jette 
les veux sur ton miroir , tu y verras cette élégance que 
notre sexe loue avec transport , et qui excite l'envie 
nu tien. Celui qui te parle de ta beauté , celui-là ne fait 
que ce qu'il doit : ne fuis pas la jeunesse au langage 
sincère ; ce n'est pas de la llatterie , — c'est de la vé- 
rité. 

Juillet 1804. 

ADRIEN MOURANT A SON AME. 

( Animula I Tabula , blandula , 
Dospes ronicsque corporis, 
Ouee nunc ablbls In loca, 
Pallidula , rlj;i(la , nudula , 
^ec, ut soles, dabls jocosj ! 

Ah ! gentle , fieeting , waw'ring sprite 
Friend and associate of this clay ! 

To what unknown region borne 
Wilt thou now wing thy distant llight ? 
No more with wonted humour gay , 

But pallid , cheerless and forlorn. 

Petite âme douce et légère , 
Du corps hôtesse passagère , 
Eh ! que vas-tu faire là-bas? 
Pâle, tremblotante, chétive, 
Crois-moi , sur cette froide rive 
Ta gaité ne te suivra pas. 



Puisque l'heure est à la fin venue où tu dois te sépa- 
rer de ton amant désolé , puisque notre rêve de félicité 
a pris fin , encore une douleur , ô mon amie ! et tout 
sera terminé. 

Ah ! moment plein d'amertume que celui où nous 
nous quittons pour ne plus nous revoir , où celle qui me 
fut si chère s'arrache à moi, et part pour de lointains 
rivages ! 

]S' importe ! Nous avons passé quelques moments 
heureux, et il y aura de la joie mêlée à nos larmes quand 
notre pensée se reportera vers ces tours antiques qui 
abritèrent notre enfance. 

Montés sur leur gothique sommet, nous contem- 
plions le lac , le parc , la vallée ; et maintenant encore, 
à travers le voile de nos pleurs, nos regards leur 
adressent un dernier adieu , 

A ces campagnes que nous avons tant de fois par- 
courues , théâtre de nos jeux enHuitins ; à ces ombra- 
ges où , fatigués de nos excursions, nous nousrepo- 
sions , la tète appuyée sur mon sein ; 

Pendant que moi , je te contemplais d'un œil d'ad- 
miration, et j'oubliais d'écarter de ton beau visage l'in- 



secte ailé à qui j'enviais le baiser qu'il posait stir tes 
yeux endormis. 

Vois la petite nacelle peinte dans laquelle , la rame en 
main , je te promenais sur le lac ; vois aussi l'ormeau 
qui balance sur le parc son vaste ombrage , et que j'es- 
caladais à ta voix. 

Ces temps sont passés — Plus de joie : tu me 
quittes ; tu quittes cette vallée heureuse ! Ces beaux 
lieux , je vais désormais être seul à les parcourir ; sans 
toi , quel charme auront-ils pour moi ? 

Ah ! nul , sans l'avoir éprouvé , ne pourra concevoir 
tout ce qu'il y a d'amertume dans un dernier em- 
brassement , alors que, séparé de tout ce qu'on aimait, 
on dit au bonheur un long adieu. 

Oil ! c'est là le plus douloureux des maux ; c'est là 
ce qui maintenant humecte nos joues de larmes brû- 
lantes ; c'est le terme final de l'amour . c'est le dernier, 
le plus tendre adieu. 



A M. s. G. 

Chaque fois que je vois tes lèvres charmantes , je 
suis tenté d'y déposer un baiser de flamme ; mais ce 
bonheur céleste , je me l'interdis, ce serait une félicité 
coupable. 

Quand je pense à ce sein éclatant de blancheur, je 
brûle d'en touclier la neige ! Mais ce désir audacieux , 
je le réprime , de peur de troubler ton re[>os. 

Un regard de ton œil pénétrant me fait palpiter ou 
d'espoir ou de crainte : pourtant je cache mon amour; 
et pourquoi? — c'est que je veux t'épargner des lar- 
mes de douleur. 

Jamais je ne t'ai dit mon amour ; mais tu n'as que 
trop vu ma flamme ardente ; est-ce maintenant que je 
dois t'entretenit de ma passion , afin de changer en 
enfer le ciel de ton âme? 

IXon ! car tu ne peux jamais être à moi ! Jamais 
l'église ne pourrait sanctionner notre union. O mon 
amie , tu ne m'appartiendras jamais que par des liens 
purs et célestes. 

Que mon feu se consume donc en secret. Qu'il se 
consume , je te le laisserai ignorer. J'aime mieux 
mourir que de laisser briller sa lueur criminelle. 

Je ne veux point soulager mon cœur torturé en 
détruisant la paix du tien. Plutôt que de t'intliger un 
coup aussi cruel, je préfère étouffer en moi toute 
pensée présomptueuse. 

Oui ! tes lèvres adorées pour lesquelles je braverais 
plus que je n'ose dire, j'en fais le sacrifice ; pour sauver 
ton honneur et le mien , je te dis maintenant im der- 
nier adieu... 

Je renonce à presser sur mon cœur ton sein char- 
mant; je resterai seul avec mon désespoir. Je re- 
nonce à tes doux embrassements. Ah! pour les con- 
quérir je puis m'exposer à tout, hormis à ton dés- 
honneur. 

Du moins tu resteras pure ; nulle matrone n'aura 
le droit de parler de ta honte. Je serai en proie à d'in- 



HEURES DE PARESSE. 



curables douleurs , mais je ne t'aurai point innnolée à 
l'amour. 



A CAUOLIÎNE. 



Crois-tu donc que j'aie vu sans m'émouvoir tes 
beaux yeux baignés de larmes me supplier de rester ; 
que j'aie été sourd à tes soupirs , qui en disaient plus 
que des paroles n'auraient pu en dire ? 

Quelque vive que fût l'afiliction qui faisait couler 
tes larmes , en voyant ainsi se briser nos espérances 
et notre amour , crois-moi , fille adorée , ce cœur sai- 
gnait d'une blessure non moins profonde que la tienne. 

Mais quand la douleur enflammait nos joues , quand 
tes lèvres cbarmantes pressaient les miennes , les 
pleurs qui coulaient de mes yeux étaient absorbés 
dans ceux que répandaient les tiens. 

Tu ne pouvais sentir ma joue brûlant Le torrent 
de tes larmes en avait éteint la flamme; et lorsque ta 
langue essayait de parler , ce n'était que. par des sou- 
pirs qu'elle articulait mon nom. 

Et cependant, jeune fille, c'est en vain que nous 
pleurons , en vain que nous exhalons nos plaintes par 
des soupirs ; les souvenirs seuls doivent nous rester , 
et ils ne feront que redoubler nos pleurs. 

Adieu encore , ô ma plus aimée ! Ah ! si tu le peux , 
étouffe tes regrets ; que ta pensée ne s'arrête pas sur 
nos joies passées. Tout notre espoir est dans l'oubli. 



A CAROLINE. 



Quand je t'entends exprimer une affection si vive , 
ne pense pas , ma bien-aimée , que je n'ajoute pas foi à 
tes paroles : tes lèvres désarmeraient le pUis soupçon- 
neux des mortels , et dans tes yeux brille im rayon 
qui ne saurait tromper. 

- Et pourlant mon cœur épris, tout en t'adorant, 
songe avec douleur (jue l'amour comme la feuille doit 
se faner un jour, que la vieillesse viendra ; et qu'a- 
lors , les larmes aux yeux , nous conleuiplerons à tra- 
vers le voile des souvenirs les scènes de noire jeu- 
nesse ; 

Qu'un temps viendra où les boucles de ta chevelure 
perdront leur couleur éclatante et botteront plus rares 
au soufi'e de la brise, alors (pi'il ne restera de ces tres- 
ses f)ue quelques cheveux blancs , signe douloureux 
des infirmités de l'âge et du déclin de la nature. 

C'est là , ma bien-aimée , ce qui rembrunit mes 
traits. Loin de moi cependant d'accuser d'injustice 
celte loi suprême qui soumet à la mort tout ce qui 
respire , et qui un jour doit me priver de loi ! 

iSce[»tiquc aiuiable , ne te méprends pas sur la 
cause de mon émulinn : le doute ne peut arriver jus- 
(ju'au cd'ur de Ion auianl ; ciiactm de les regards de- 
vient l'objet de son culte; il suflil d'un sourire pour 
le charmer , d'une larme pour changer ses convic- 
tions. 

Mais,ô ma douce amie! puisque la mort doil lot 
eu lard nous atteindre ; puisque nos ca-urs, brûlants 



aujourd'hui d'une sympathie si vive , dormiront dans 
le sein de la terre pour ne s'éveiller qu'au jour où la 
trompette redoutable sonnera le réveil des morts ; 

Eh bien ! savourons à longs flots le plaisir dont une 
passion telle que la nôtre est la source intarissable ; 
remplissons jusqu'aux bords la coupe de l'amour et 
enivrons-nous de ce terrestre nectar. 

1803. 
A CAROLINE. 

Oh! quand viendra la tombe ensevelir à jamais ma 
douleur! Quand mon âme, quittant celte argile, 
prendra-t-elle son vol? Le présent est l'enfer, et le 
lendemain ajoute de nouvelles tortures aux souffran- 
ces de la veille. 

Mes yeux n'ont point de larmes , mes lèvres point de 
malédictions; je n'exterminerai point les ennemis qui 
m'ont précipité du faîte du bonheur; elle serait vile 
l'âme qui , en proie à de tels tourments , exhalerait en 
paroles ses plaintes bruyantes. 

Si mes yeux , au lieu de pleurs , dardaient des traits 
de feu , si mes lèvres vomissaient des flammes que 
rien ne pourrait éteindre, mes yeux lanceraient sur 
nos ennemis les foudres de la vengeance , ma langue 
avec transport donnerait l'essor à sa rage. 

Mais maintenant à quoi nous serviraient les malédic- 
tions et les larmes ! Elles ne feraient qu'ajouter à la 
joie de nos tyrans ; s'ils nous voyaient gémir de notre 
funeste séparation, cette vue réjouirait leurs cœurs 
impitoyables. 

Pourtant , nous avons beau ployer avec une résigna- 
tion feinte , la vie ne fait plus luire sur nous mi seul 
rayon de bonheur; l'amour et l'espérance n'ont plus 
de consolations pour nous sur la terre ; dans le loin- 
beau est notre esi)oir, car dans la vie est notre crainte. 

O mon adorée ! quand me déposera-t-on dans ma 
tombe , puisque ici-bas l'aniour et l'amitié m'ont (piillé 
pour jamais ! Si au séjour de la mort je puis de nou- 
veau te presser sur mon cœur , peut-être laisseront- 
ils les morts en paix. 

1803. 



STANCES A CNE DAME, 
EN LU tIVVOVANT LES POÈMES DU CA-MOENS. 

Beauté chérie , peut-être en ma faveur tu priseras ce 
gage d'une tendre estime; ce livre parle d'auiour et 
de ses rêves enchaïUeurs : c'est un sujet (jue nous ne 
pouvons jamais traiter avec dédain. 

Qui le blàuie en effet , sinon le sol envieux , la vieille 
fille désappointée, ou la feiume (pii, élevée à l'école 
de la priulerie, est condamnée à languir dans son 
ennui solilaire? 

Mais toi, fennne cliarmanle, toi qui n'appartiens à 
aucune de ces catég(»ries, lis ces vers, lis-les avec 
émotion; je n'aurai pas en vain appelé ta pitié sur les 
infortunes du poète. 

Car c'était là un vrai pocle ; sa flannue n'était point 
nue flaiiuiie f.ictice. Puisse comme lui l'amour le ré- 
compenser, mais (pie sa destinée ne soit pas la li( iuie. 



OEUVPxES DE BYKON. 
LE I'Hemier baiser de lamour. 



ANiClUOM. 

Arrière les fictions de vos romans imbéciles, ces 
trames de mensonges tissues parla folie! Donnez-moi 
le doux rayon d'un regard qui vient du cœur , ou 
le transport que l'on éprouve au premier baiser de Ta- 
mo ur. 

Rimeurs, qui ne brûlez que du feu de Timagina- 
tion , dont les passions pastorales sont faites pour le bo- 
cage , de quelle beureuse source d'inspiration coule- 
raient vos sonnets , si vous aviez savouré le premier 
baiser de l'amour ! 

Si Apollon vous refuse son aide, si les neuf sœurs 
paraissent vouloir s'éloigner de vous, ne les invoquez 
plus, dites adieu à la muse, et essayez de l'effet que 
produira le premier baiser de l'amour. 

Je vous hais, froides compositions de l'art. Dussent 
les prudes me condamner et les bigots me désapprou- 
ver, je recherche les inspirations d'un cœur qui bat 
de volupté au premier baiser de lamour. 

Vos bergers, vos moutons, tous ces sujets fantas- 
'iques peuvent amuser parfois, mais ne pourront ja- 
•nais émouvoir. L'Arcadie n'est après tout qu'un pays 
de lictions ; que sont ces visions-là , compai'ées au pre- 
mier baiser de l'amour? 

Oh ! ne dites pas que Thomnie, depuis sa naissance, 
depuis Adam jusqu'à nos jours, a été soumis à la loi 
du malheur; il y a encore sur la terre quelque chose 
du paradis , et l'Éden revit dans le premier baiser de 
l'amour. 

Quand l'âge aura glacé notre sang , quand nos plai- 
sirs auront disparu , — car les années pour s'enfuir 
ont les ailes de la colombe, — le souvenir le plus 
cher et qui survivra à tous les autres, celui que notre 
mémoire aimera le plus à se rappeler , c'est le pre- 
mier baiser de lamour. 



SLR L>" CHANGEMENT DE DIRECTEUR , 
DA>S L?iE DE >0S ÉCOLES PLCLIQLES '. 

Qn'est devenue, Ida-, l'honorable renommée dont 
tu jouissais , quand Probus '' occupait ton trône ma- 
gistral? De même que Rome dégénérée vit un Bar- 
bare s'asseoir au trône de ses césars , c'est ainsi , ô 
Ida ! que , subissant un destin aussi déshonorant , tu 
vois Pomposus'* occuper le siège de Probus. Pompo- 
sus l'asservit à sa dure loi , Pomposus au cerveau 
étroit, à Tàme plus étroite encore, Pomposus étran- 
ger à toute socialnlité, dont tout le mérite consiste en 
jargon pompeux , en vaine parade , en sonores absur- 



dités , et imposant sans cesse des règles nouvelles tel- 
les (jue jamais collège n'en connut avant lui. Prenant 
lepédantisme pour la science, il gouverne sans autre 
approbation que la sienne. Avec lui attends-toi , Ida, 
à subir la fatale destinée de Rome : comme elle, lu 
touiberas, lu perdras ton antique gloire, et il ne te 
restera plus de la science que le nom. 

Juillet 1803. 



AU DUC DE DORSET 5. 

Dorset ! compagnon de mes jeunes excursions , 
alors que nous parcourions ensemble tous les sentiers 
des ombrages d'Jda; toi que l'a'fection m'apprit à 
proléger, et pour qui je fus moins un tyran qu'un 
ami, en dépit de la loi inflexible de notre jeune so- 
ciété, qui nous donnait à ioi l'obéissance, à moi le 
commandement ^ ; toi qui dans quelques années verras 
pleuvoir sur ta tète tous les dons de l'opulence et tous 
les honneurs du pouvoir, dèt- à présent tu es possesseur 
d'un nom illustre, et lu jouis d'un haut rang, à peu de 
distance du trône. Cependant , Dorset , ne te laisse pas 
persuader de fuir la science et de repousser tout con- 
trôle , malgré l'inaction de ces maîtres qui , craignant 
de censurer l'enfant titré dont le souftie peut un jour 
dispenser l'avancement et les faveurs, voient dun œil 
indulgent des peccadilles ducales, et ferment les yeux 
sur des fautes qu'ils tremblent de punir. 

Quand de jeunes parasites ploient le genou non de- 
vant toi, mais devant l'opulence, leur idole d'or, — car 
jusque dans l'enfance simple et naïve il se trouve des 
esclaves flatteurs et rampants ; — lorsqu'ils te disent 
que « la pompe doit entourer celui que sa naissance 
appelle aux grandeurs, que les livres né sont faits que 
pour de laborieux imbéciles, que les esprits éle\ es dé- 
daignent les règles ordinaires, » garde-toi de les croire, 
ils te montrent le chemin de l'ignominie, et cherchent à 
llétrir la gloire de ton nom. Dans la foule de tes jeu- 
nes condisciples , fais choix de ceux dont l'âme n'hé- 
site pas à condamner le n.al ; ou si parmi les compa- 
gnons de ton adolescence il ne s'en trouve aucun assez 
hardi pour te faire entendre la voix sévère delà vérité, 
interroge ton propre cœur ; il ne te trompera pas , car 
je sais que la vertu y habite. 

Oui , il y a long-lemps que je t'ai distingué ; mais 
maintenant de nouveaux objets m'appellent loin de 
toi ; oui , j'ai remarqué en toi une âme généreuse, qui, 
bien cultivée, fera les délices des hommes Ah! moi- 
même , quoique la nature m'ait créé fier et impétueux , 
et que je sois l'enfant chéri de l'Imprudence , mar- 
chant de faute en faute et prédestiné à une chute cer- 
taine, cependant je veux tomber seul; bien qu'aucun 



* En mars t80ô, le docteur Drury qtiitta la direction du 
collège d'HaiTow, et fut remiihcé par le docteur Butler. 

» C'est le nom par lefjuel l'auteur a partout désigné Harrow. 

» Le docteur Drury , au(|uel j'ai causé liien des tourments, a 
^té l'ami le meilleur , le plus tendre et le plus éclairé (jue j'aie 
jamais eu. Je le regarde encore aujourd'hui comme un second 
père. — Journal de Hyron. 

* Le docteur Butler. Ldc réconciliatioi. eut lieu dcnuis en- 



tre lord Byron etle docteur Butler. C'est en 1S09 , avant le dé- 
part de lord Byron pour la Grèce , <iue ce raccommodement 
s'effectua. 

* George-Jean-Frédéric , quatrième duc de Dorset , né le !3 
novembre 1793. mort d'une chute de cheval le 22 février I8!3. 

« Dans les écoles pulili.iues de lAngletcrre les coinmcnrants 
sont soumis à leurs aînés . jus(iii'à ce que , parvenus aux classes 
supérieures, ils commandent à leur tour. 



HEURES DE 

précepte ne puisse maintenant apprivoiser mon cœur 
hautain, j'aime les vertus auxquelles je ne peux pré- 
tendre. 

Ce n'est pas assez pour toi de jeter au milieu des au- 
tres enfants du pouvoir l'éclat passager d'un météore. 
Tu ne peux te contenter du misérable lionneur d'en- 
fler les annales de la pairie d'une longue suite de noms 
qui ne figurent que là , pour partager ensuite la destinée 
de la foule des gens titrés considérés de leur vivant, 
oubliés après leur mort; sans que rien te distingue des 
morts vulgaires , si ce n'est la froide pierre qui couvrira 
ta dépouille , lécusson délabré et le parchemin héraldi- 
que soigneusement encadré, mais que personne ne re- 
garde , seul monument qui retrace les noms sans valeur 
(le nobles inconnus. Tu ne voudras pas, à leur exemple, 
dormir oublié comme les sombres caveaux qui recou- 
vrent leurs cendres, leurs folies et leurs fautes, et ne 
léguer pour tout souvenir que des armoiries insigni- 
fiantes qui ne seront jamais interrogées. Combien mon 
regard prophétique préfère te voir, exalté entre tous 
les hommes bons et sages . poursuivre une glorieuse 
et longue carrière, au premier i-ang par le talent comnre 
par la naissance, foulant aux pieds le vice, écartant loin 
de toi toute indigne bassesse , non le mignon de la For- 
tune , mais son fils le plus noble ! 

Reporte tes regards sur les annales du passé , où 
brillent les actions de tes pères. L'un , bien que courti- 
san, fut homiiie de mérite, et eut la gloire de créer le 
drame anglais'. In autre, non moins renommé pour 
son esprit , occupa ime place distinguée dans les camps, 
à la cour et au sénat ; guerrier courageux et favori des 
muses, il était fait pour honorer les rôles les plus émi- 
nents. Bien supérieur à la foule des courtisans , il fut 
l'orgueil des princes et l'ornement du Parnasse'^. Tels 
furent tes aïeux ; soutiens donc la gloire de leiu- nom. 
Succède non-seulement à leurs titres , mais à leur re- 
nommée. Pour moi l'heure s'approche ; encore quel- 
ques jours et je ne verrai plus ce. théâtre des joies et 
des chagrins de mon adolescence. Bientôt il me faudra 
quitter ces beaux ombrages , où je \ ivais d'espérance , 
de paix et d'amitié : l'espérance, qui se colorait pour 
moi de toutes les nuances de l'arc-en-ciel et dorait les 
ailes du temps au vol rapide; la paix, que nulle ré- 
flexion ne venait troubler, que n'altérait aucun pres- 
sentiment funeste ; l'amitié, qui n'est pure et vraie que 
dans l'enfance. Ah! ils ne peuvent aimer longtemps 
ceux qui aiment si bien. Adieu à tout cela! Je ne puis 
qu'avec peine détacher mes regards de ces objets si 
cliers. Ainsi l'exilé, quittant son pays natal, tourne 



PAIIESSE. 7 

vers le rivage , qui s'éloigne lentement à travers la 
plaine azurée , des yeux chargés de douleurs , mais qui 
ne peuvent pleurer. 

Adieu , Dorset ! je ne réclame aucun souvenir dans 
un cœur si jeune. Le jour de demain en effacera mon 
nom, et n'y laissera pas de trace. Mais dans un âge 
plus mûr nous nous retrouverons peut-être, car le 
hasard nous a jetés dans la même sphère ; et au sein du 
même sénat , peut-être dans le même débat , l'état peut 
réclamer notre vote. Qui sait si alors nous ne passe- 
rons pas l'un près de l'autre avec indifférence, ou même 
avec une froide réserve? Désormais pour moi tu ne 
seras ami ni ennemi ; je resterai étranger à ta bonne ou 
mauvaise fortune, et c'est la dernière fois que je te rap- 
pelle les souvenirs de notre enfance. Nous ne goûte- 
rons plus ensemble les joies de l'intimité, et ce ne 
sera plus que dans la foule que j'entendrai ta voix con- 
nue. Mais si les vœux d'un cœur inhabile à déguiser 
des sentiments qu'il devrait cacher peut-être, si ces 
V(pux . — mais hâtons-nous de clore ce sujet déjà trop 
prolongé , — si ces vœux n'ont point été formés en 
vain, l'ange gardien qui préside à ta destinée, comme 
il t'a trouvé grand, te laissera glorieux. 

1803. 



FRAGMENT 

tCniT PEU DE TEMPS APRÈS LE MAlilAGE DE MISS CBAWORT. 

Collines d'Annesley, retraite froide et sombre , où 
erra tant de fois mon insouciante enfance, comme les 
tempêtes du nord combattent et nuigissent au-dessus 
de vos touffus ombrages! 

Maintenant, je ne vais plus, trompant le cours des 
heures , visiter mes sites favoris ; le sourire de Marie 
ne fait plus pour moi un paradis de ces lieux '. 

t«03. 



GllAMA''. 



SALMIGONDf. 

Apytjpiaii Adyx"'^' fj-AxoM xoù rzàira K/Jorvjcaij. 

Oh ! que n'ai-je le talisman du démon de Le Sage ^ ! 
Cette nuit même mon corps tremblant serait trans- 
porté sur le clocher de Sainte-Marie. 

Là , découvrant les toits des édifices de la vieille 
Cranta, ses pédantesques habitants m'apparaîtraient 
sans voile; ces hommes qui rêvent de prébendes et de 
béuéliccs , salaire de loiu* vote vénal. 

Là je verrais les deux candidats rivaux, Petty et 



' f lliomas Sackville, lord Bncklmrst , crc'é ji.ir Ja'-(Hi''s I" 
Cdiiilc de I)ai«ct, fut l'iiii dos pins brilLiiits oinciTKiils delà 
\iot's:e anglaise. Il fui lo premier (|ui coinpusa un drame régu- 
lier. » — Lrs Portes , par Am)ers():h. 

» (.liarles SacKxilln, comte de Uorset , regardf* commr; 
riiuinnic le plus accompli de son tcinjis, s<^ lit rg.ilcmciit ro 
uiari|uer et à la cour volu|itui'use de Cliarles 11 et à la cour 
triste cl sombre de Guiil.'iume III. Il $c (ii.slin^ua d.'uis la lia- 
tailh; navale contre les II illand.iis en IGfl.'i. Ge fut la veille 
([M il composa sa chanson célèbre : « To ail y ou ladies of llie 
laud. » 11 a été loué par Drydcii , Pope, Prior et Goiigrévc. — 
les PoéUs , AriDEBso.x. 



' miss Gbavvortli appartenait à cette famille des Gliavrorth qui 
devait avoir pour lord Hyrou un intihct profond el toul spé- 
cial. C'était en ^^0'(. Six semaiiies passées auprès d'elle enllani- 
mèrent le cœur du jeune honune. Avec les vacances son beau 
rêve s'évanouit. Il ne la revit plus qu'une fois, l'aimée suivanle. 
r:n août 180"), elle se maria, et mourut eu ISIî'l, de la frayeur 
((lie lui causa le (lillasc du manoir de Golwiclt par les insurgés do 
Nottinsliam, 

* C'est le nom classlnue de l'université de Cambridge. 

' Ou sait (pie dans Ir Diuliir boHi iix de Le Sase, le démon 
Asuiodée traii-porte Clé^ifas sur un lieu éle\é, enlève les toits 
des maisons et lui en découvre l'intérieur. 



8 OEUVRES DE BYllON 

Palmerslon, qui vont à la récolte des voix pour le 
jour des éleclioiis prochaines '. 

Mais, candidats et électeurs, la sainte phalange dort 
d'un profond somme : gens célèhres pour leur piélé 
et dont la conscience ne trouble jias le sommeil. 

Lord Hawke^ peut être tranquille sur le résultat; les 
niejubres de l'université sont gens sages et qui rétlé- 
chissent : ils savent que les promotions sont choses 
rares , qui n'arrivent qu'à de longs intervalles. 

Ils savent que le chancelier a de bons bénéfices à 
donner : chacun espère en obtenir un , et , en consé- 
quence, accueille .d'un sourire le candidat qu'il pro- 
pose. 

Maintenant , comme la nuit s'avance , quittons ce 
tableau soporifique, et examinons, invisibles, les fils 
studieux de l'université. 

Là, dans des chambres étroites et humides, l'aspirant 
aux prix universitaires travaille à la lueur delà lampe 
nocturne , se couche tard et se lève matin. 

Certes , il a bien mérité ces prix , ainsi que tous les 
honneurs de son collège , celui qui pour les obtenir se 
condamne à amasser des connaissances improfitables ; 

Qui sacrifie les heures destinées au repos pour scan- 
der des mètres attiques , ou se tommente à résoudre 
des problèmes mathématiques ; 

Qui cherche dans Scale ^ de fausses quantités , ou 
se morfond sur un triangle , et se prive de plus d'un 
repos salutaire pour ergoter en latin barbare ; 

Renonçant au charme des lectures historiques , et 
préférant aux chefs-d'œuvre littéraires le carré de 
l'hypothénuse. 

Toutefois, ce sont là des occupations innocentes qui 
ne font de mal qu'à l'infortuné étudiant, comparées 
aux récréations qui rassemblent ces jeunes impru- 
dents , 

Dont les audacieuses orgies blessent la vue, alors 
que le vice s'unit à l'infamie , que l'intempérance et le 
jeu sollicitent , et que tous les sens sont plongés dans 
l'ivresse du vin. 

Telle n'est pas la coterie des méthodistes , qui rê- 
vent des plans de réforme : ceux-là prennent une atti- 
tude d'humilité et prient pour les péchés des autres ; 

Oubliant que leur esprit d'orgueil , l'étalage qu'ils 
font de leurs épreuves , diminuent beaucoup le mérite 
de leur désintéressement si vanté. 

Voici venir le jour : — portons ailleurs notre vue. 
Quelle scène devant moi se présente? Quelle est cette 
foule , vêtue de blanc •* , qui fuit à travers les campa- 
gnes verdoyantes? 



La cloche de la chapelle résonne dans les airs ; elle 
se tait : — quels accords maintenant lui succèdent ? 
L'orgue fait entendre à l'oreille attentive et charmée 
sa douce et céleste harmonie. 

A ces sons se joint le chant sacré, l'hymne du roi- 
prophète ; mais celui qui aura pendant quelque temps 
entendu cette musique ne sera pas tenté de l'entendre 
de nouveau. 

Nos chantres sont plus que médiocres , même pour 
des novices. Point de grâce à ce ramas de pécheurs à 
la voix croassante. 

Si David , quand il eut fini son œuvre , avait en- 
tendu chanter devant lui ces lourdauds , ses psaumes 
ne seraient point arrivés jusqu'à nous ; — dans son dé- 
pit il les eût mis en pièces. 

Les infortunés Israélites , captifs d'un tyran inhu- 
main , rerurent l'ordre de chanter , dans leur tris- 
tesse , sur les rives du fleuve de Babylone. 

Oh ! si le stratagème ou la crainte leur eût inspiré 
d' aussi effroyables accords, ils n'eussent pas eu besoin 
de se gêner j personne ne fût resté là pour les enten- 
dre. 

Mais , pour peu que je continue encore à écrire , je 
crains bien de mettre les lecteurs en fuite : ma plume 
est émoussée ; mon encre est presque épuisée ; je 
pense qu'il est grandement temps de finir. 

Vieille Granta , je te dis adieu ainsi qu'à tes clo- 
chers. Je ne veux plus voyager en l'air comme Cléofas : 
tu n'inspires plus rien à ma muse : le lecteur est las et 
moi aussi. 

<8C6. 

SUR UNE VUE LOIiXTAlJVE DU VILLAGE ET DU 
COLLEGE D'HARROW SUR LA COLLINE. 

mihi prœteritos referai si JupUer annost 
ViaciLE, 

Scènes de mon enfance , dont le souvenir aimé rend 
le présent amer parle contraste du passé, de celte 
époque où la science éveilla pour la première fois en 
moi la puissance de la rétiexion , oii je formai des ami- 
tiés trop romanesques pour être durables •■ ; 

Où liuiagination me retrace encore «es traits de 
camarades unis à moi par l'amitié et l'espièglerie ; 
combien m'est cher votre souvenir toujours vivant , 
qui repose là dans ce cœur d'où l'espérance est bannie! 

Je revois par la pensée les collines témoins de nos 
jeux, les ondes dans lesquelles nous nagions, les champs 
qui ont vu nos combats ^ , la classe où nous rappelait 
la cloche bruyante , et où nous méditions avec ennui 
les préceptes des pédadogues. 



* Après la mort de M. Pitt, en janvier 1806, lord Henri 
Petty et lord Palinerston briguùretit llionneur de représenter au 
parlement l'université de Cambridge ; le premier était le can- 
didat du ministère , le secoiid appartenait à lopposition. 

' Edouard Ilarvey Hawke , troisième lord de ce nom. 

' Auteur dun ouvrage sur la versification grecque qui n'est 
pas sans mérite, mais où se trouvent inévitaljkiuent Leau- 
coiip d'erreurs. 



* Les jours de fête les étudiants portent des surplis dans 
chapi'Ue. 

= Mes amitiés d'enfance ont été des prtWfons (car j'ai toujours 
été violent) : je ne crois pas qu'il y en ait une seule qui ait duré 
jus(iu'à présent; il est vrai que la mort en a moissonné quel- 
«lues-unes. Journal de Pyron , 1821. 

8 A Harrow, dans tous mes combats , je me suis passablement 
tiré d'affaire. Je ne crois pas avoir été vaincu plus dune fois sur 
se|)t. Journal de Vy roi. 



HEURES DE PARESSE. 



Je revois la tombe où j'avais coutume de m'asseoir 
et de passer des heures enlières à rêver le soir ' , et le 
cimetière où je me rendais pour jouir des derniers 
rayons du soleil couchant. 

Je revois encore la salle où , entouré de specta- 
teurs , je servais d'interprète aux fureurs deZanga-, et 
foulais à mes pieds Alonzo , pendant (}ue mon jeune 
orgueil , enivré du doux bruit des applaudissements , 
s'imaginait surpasser Mossop ' lui-même ; 

Où, dans le rôle de Léar, dépouillé j)armes Fdles de 
mon royaume et de n)a raison , j'exhalais mes impré- 
cations douloureuses ; à tel point qu'exalté par l'ap- 
probation bruyante de l'auditoire et ma propre va- 
nité , je me regardais comme un nouveau Garrick. 

O rêves de mon enfance ! combien je vous re- 
grette ! Votre souvenir conserve dans ma mémoire 
toute sa fraîcheur; dans ma tristesse et mon isolement, 
je ne puis vous oublier : je jouis encore de vos plaisirs 
par la pensée. 

Ida, puisse le souvenir me reporter souvent vers 
toi , pendant que le destin déroulera mon sombre ave- 
nir ! Puisque devant moi je n'ai que des ténèbres , le 
rayon du passé n'en est que plus cher à mon cœur. 

IMais si , dans le cours des années qui m'attendent, 
une nouvelle perspective de plaisirs vient à m'apparaî- 
tre , alors , dans mon enthousiasme , je m'écrierai : 
« Oh ! tels étaient ces jours qu'a connus mon enfance.» 

1800. 



A M. 



Oh ! si tes yeux avaient , au lieu de flamme , l'ex- 
pression d'une tendresse vive mais douce, peut-être 
allumeraient-ils moins de désirs , mais un amour plus 
que mortel serait ton partage ; 

Car le ciel te créa si diviiiement belle , qu'en dépit de 
ton regard indomptable , nous t'admirons sans espoir ; 
mais ce fatal regard nous interdit l'estime. 

Quand la nature te fit naître, tant de perfection 
brillait en toi , qu'elle craignit que , trop divine pour la 
terre , le ciel ne réclamât ta possession. 

Pour proléger son plus bel ouvrage, et de peur 
que les anges ne te disputassent à son empire, elle 
plaça un éclair secret dans ces yeux naguère célestes. 

Dès lors ils brillèrent de tous les feux du midi , et 
tinrent en respect le sylphe le plus audacieux. 1! n'est 
personne (jue ta beauté ne charme. Mais qui oserait 
affronter ton ardent regard? 

On dit rpie la clievelure de Bérénice, changée en 
ronslellation , orne la voùie céleste; mais on ne t'ad- 
mettrait [ids dans ce sijour, lu éclipserais les sept 
planètes. 



Car si tes yeux brillaient là-haut comme des astres, 
on distinguerait à peine la clarté des étoiles , tes com- 
pagnes : et les soleils eux-mêmes , dont chacun préside 
à un système planétaire , ne jetteraient plus dans leurs 
sphères qu'une clarté douteuse. 

1806. 



A LA FEMME. 



Femme , l'expérience aurait dû me dire qu'il est 
impossible de te voir sans l'aimer ; certes , elle aurait dû 
m'apprendre que les promesses les plus sacrées ne sont 
rien ; mais dèsipie tu m'apparais avec tous tes charmes, 
j'oublie tout et ne sais plus que l'adorer. O mémoire ! 
bienfait si doux quand on espère ou qu'on possède 
encore, combien tous les amants te maudissent quand 
l'amour a fui , et que la passion est éteinte ! Femme , 
objet cher et décevant, combien la jeunesse est 
prompte à le croire ! Comme le cœur bal quand nous 
voyons pour la première fois ces yeux qui nagent 
dans l'azur , ou ces éclairs que lance une noire pru- 
nelle, ou cet éclat plus doux qui brille à travers des cils 
d'un brun clair ! Comme nous ajoutons foi à tous les 
serments de la beauté ! vivec quelle confiance nous ac- 
cueillons ses promesses ! Insensés ! nous croyons que 
cela durera toujours ; mais , hélas ! un jour s'écoule , et 
voilà qu'elle a changé. 11 sera éternellement vrai cet 
adage : n Femme, les serments sont écrits dans le 
sable *. » 



A M. S. G. 



Quand je rêve que vous m'aiirez , vous me par- 
donnerez sans doute. Que voire courroux ne séieude 
pas juscjue sur le somaieil, car volie amour ne peut 
exister qu'en rêve. — Je m'éveille, il ne me reste 
plus qu'à pleurer. 

Eh bien donc, ô Morphée! hâte-toi d'assoupir mes 
sens , épands sur moi ta douce langueur ; si le rêve lie 
cette nuit ressemble au songe de la nuit dernière, quel 
céleste ravissement sera mon partage ! 

On dit (pie le sommeil , ce frère de la mort , en est 
aussi l'emblème; qu'il me tarde de rendre le dernier 
soupir, si ce que j'éprouve est un avant-goût du ciel ! 

Ah ! ne froncez point le sourcil , beauté charmante ; 
éclaircissez ce beau front, et ne m'enviez pas ma fé- 
licité. Si je suis coupable en rêve, maintenant j'expie 
mon crime, condamné que je suis à me contenter de 
la vue du bonheur. 

Bien (pie je vous voie peut-être me sourire dans mes 
rêves, femme adorable , n'allez j»as croire ma punition 
légère! Quand votre ilouce présence a charmé mon 
sommeil , le réveil est à lui seul un cliâtimenl suffi- 
sant. 



* On montre , tl.ins le ciinclière d"(Iarr<iw, une loml)e de la- 
quelle on di'couvie Windsor. C'est là que Byrun allait fi iiiucin- 
nient |)asser des heures enlières, [iloiiKé dans ses niédilalions. 
Le» élèves l'ont appelée la « louiln' do Ityron.i 

' Pirsonnage d'un drame d Vouiik , intilulé la Fer.qrnncc 
Pour se» exercices de déclauwlioii, Uj rou clioiiissait toujours 



les morceaux les plus véhéments , tels cpic le discours de Zanga 
sur le corps d'Alonzo, et l'apostroplie de Lear à la tempête. 

' Acteur ct'lèbre dans le rôle de Zanga. Il était coutcinpo- 
raiii de r.arrick. 

* C'est la traduction pres(iuc littérale d'un proverbe cspa- 
Kiiol. 



10 



ŒUVIŒS DE BYRON. 



A MARIE, EN RECEVANT SON PORTRAIT '. 

Cette faible imasce de tes cliannes (lartiste le plus 
habile na pu aller au-delà) apaise les craintes de mou 
cœur fidèle, ravive mes espérances, et me permet de 
vivre. 

J'y retrouve ces boucles dorées qui flotlent autour 
de ton front de neijje , ces joues sorties du moule de la 
beauté, ces lèvres (pii ont fait de moi ton esclave. 

J'y retrouve... Oh! non! Ces yeux, dont l'azur 
flotte dans un feu liquide, délient tout l'art des pein- 
tre.^ , et c'est eu vain qu'ils essaieraient de les imiter. 

Je vois bien ici leur teinte céleste. Mais où est le 
charmant rayon ijui s'en échappait , et relevait l'éclat de 
leur azur, comme la lune dont la lumière se joue sur 
les flots de l'océan ? 

Douce copie , bien que privée de vie , bien qu'insen- 
sible, tu m'es plus chère que toutes les beautés vivantes, 
à l'exceplion de celle qui t'a placée près de mon cœur ! 

Elle l'y a placée, avec tristesse , et avec la crainte, 
assurément bien vaine, que le temps ne fit changer 
mon âme vacillante, it.'^norant que son image est un ta- 
lisman qui enchaîne toutes les facultés de mon çlre. 

Elle charmera mes heures , mes années , ma vie en- 
tière; dans mes moments de tristesse, elle relèvera 
mon espoir; elle m'apparaitra à ma dernière heure , 
et mes regards expirants la contempleront encore. 

A LESBIE. 

Lesbie , depuis que j'ai porté mes pas loin de vous , la 
même affectionne brûle plus nos âmes; vous dites que 
c'est moi (jni ai changé et non vous; je voudrais vous 
en dire la raison , — mais je l'ignore. 

Aucun souci na traversé votre front poli ; et nous 
n'avons pas beaucoup vieilli, ma Lesbie, depuis qu'en 
tremblant je vous donnai mon coeur, et. enhardi par 
l'espoir, vous déclarai mon amour. 

Seize ans formaient alors notre âge. Depuis , il s'est 
écoulé deux ans, mon amour! et maintenant voilà 
que de nouvelles pensées nous occupent. Du moins , 
pour ma part , je l'avoue , je me sens disposé au chan- 
gement 

C'est moi seul qu'il faut blâmer, moi qui me suis 
rendu coupable de trahison envers l'amour; puisque 
votre cd'ur fidèle est encore le même , il faut que le 
ca-srice seul m'ait porté à changer. 

Je ne doute point, mon amie, de votre sincérité; 
des doutes jaloux n'agitent pas mon sein; la passion de 
ma jeunesse fut naïve et clialeuruese; elle ne laisse 
après elle aucune trace d'imposture. 

Nun , non , ce n'était point une flamme factice que la 
mienne, c'était dans toute la sincérité de mon âme que 
je vous aimais; et, — bien que notre rêve soit fini. 



— mon cœur vous conserve une affectueuse estime 
Nous ne nous verrons plus sous ces ombrages; 
l'absence m'a rendu volage ; mais des cœurs plus âgés 
et plus fermes que les nôtres ont trouvé la monotonie 
dans l'amour. 

Votre joue a conservé son doux incarnat; chaque 
jour révèle en vous de nouveaux charmes ; vos yeux , 
qui préhulenl à leurs conquêtes, lancent dtjà les 
éclairs irrésistibles qui doivent allumer la forge de 
l'amour. 

Ainsi armée , fennne charmante , vous allez faire sai- 
gner bien des cœurs; et plus d'un amant vous offrira 
comme moi l'hommage de ses soupirs ; ils pourront 
témoigner plus de constance que moi, ils ne mon- 
treront jamais plus d'amour. 



VERS ADRESSÉS A UNE JEUNE DEMOISELLE '. 

( Dn jour l'auteur décharg^'ait sps pislolels dans un jardin ; 
deux dames qui ivissaient [irès de là , entendirent avec effroi 
une balle siffler à deux pas d elles. Le lendemain matin Fauteur 
adressa à l'une d'elles les stauces qui suivent. ) 

Sans doute , aimable fille , le plomb sifflant , qui a 
balancé la mort sur tes charmes et résonné au-dessus de 
ta têle charmante , a dû remplir ton cœur d'alarme. 

Il faut qu'un démon jaloux, irrité de la présence de 
tant de beauté , ait imprimé à la balle un mouvement 
invisible, et changé sa première direction. 

Oui, clans cet instant qui a failli être funeste, la 
balle a obéi à l'impulsion de quelque agent infernal. 
Mais le Ciel , interposant sa puissance, a dans sa misé- 
ricorde détourné le coup mortel. 

Mais, comme il est possible qu'une larme trem- 
blante soit tombée sur ce sein énui ; comme je suis la 
cause innocente de cet effroi , et que c'est moi qui ai 
fait couler cette larme de sa source brillante ; 

Parle, prescris toi-même le sévère châtiment qui 
doit expier un tel outrage ! Me voilà, humble accusé , 
devant le trône de ta beauté ; quelle est la peine que tu 
veux m' infliger? 

Que ne puis-je remplir le rôle déjuge! la sentence 
n'aurait rien de bien effrayant ; elle cons(?terait à te 
donner un cœur qui t'appartient dt^à. 

Le moins que je puisse faire en expiation de mon 
crime, c'est de perdre ma liberté. Désormais donc , je 
ne respire plus que pour loi, et tu seras en toutes 
choses tout pour moi. 

Mais peut-être rejetteras-tu une semblable expiation; 
eh bien! fais choix dune autre peine : que ce soit la 
mort, enfin tout ce que lu voudras. 

Choisis donc sans pitié! Et je jure que ce que tu 
auras ordonné sera exécuté; cependant, arrêle! — 
Peruicts-moi d'ajouter un seul mot! Inflige -moi 
toutes les punitions, hornùs le bannissement. 



* Tout ce iiu'on sait de cette Marie, qu'il ne faut pas con- 
fondre avec l'héritière d'Annesley, ou la * Mari.- d'Aberdeen, » 
c'est ((u'cUe était d'une humble condition , et qu'elle avait d^ 
« beaux cheveux d'un blond dorO ,. dont il arrivait fréqucinmeat 



au poète, dit Moore, « de montrer une boucle à ses amis en 
même temps que sou portrait. » 

- Cet iiicidait eut lieu à Southwell, et la jolie demoiselle à 
laquelle ces vers furent adresses était miss Ilouson. 



LE DEUMEll ADIEU DE L AMOUR. 



As;, (}"«£! IJ.S yîU'/E! 
ANACnÉO.N. 



Les roses d'amour einbellissent le jardin de la vie, 
bien qu'elles croissent au milieu d'herbes peslilen- 
lidles, jusqu'au jour où le temps de sa faux impitoyable 
eu moissonne les feuilles , ou les arracbe pour toujours 
dans le dernier adieu de l'amour. 

En vain nous demandons aux affections de soulager 
In tri.slesse du cceur; en vain nous nous promettons un 
lo/ig avenir de tendresse : le hasard d'un moment peut 
noiis séparer, ou la mort nous désunir dans le dernier 
adieu de l'amour. 

Toutefois , l'Espérance nous console ; etau milieu de 
la douleur qui gomle notre sein, elle nous dit tout bas : 
« Peut-être nous reverrons-nous encore ! » Ce chimé- 
rique espoir apaise notre afiliction , et nous ne sentons 
pas tout ce qu'a d'amertume le dernier adieu de l'a- 
mour ! 

Voyez ces deux amants, au midi de leur jeunesse. 
L'amour jeta autour de leur enfance ses guirlandes de 
fleurs; ils se sont aimés en grandissant. Les voilà qui 
feurissent dans la saison de la vérité; mais ils seront 
glacés quand viendra l'hiver du dernier adieu de 
l'amour. 

O douce beauté! pourquoi cette larme qui sillonne 
une joue dont la couleur rivalise avec celle de ton 
sein ? Mais pourquoi cette demande? En proie au déses- 
poir, ta raison a péri dans le dernier adieu de l'amour ! 

Oh ! quel est ce misanthrope qui fuit le genre bu- 
main? 11 abandonne les cités pour les cavernes des 
forêts. Là , dans sa fureur, il hurle ses plaintes aux 
vents ; l'écho des montagnes répète le dernier adieu de 
l'amour ! 

Aujourd'hui la haine gouverne le cœur qui, jadis 
enfermé dans les douces chaînes de l'amour, goûta les 
caresses tumultueuses qui apaisent la passion ; aujour- 
d'hui le désespoir allume son sang dans ses veines , 
il songe avec rage au dernier adieu de l'amour. 

Comme il porte envie au misérable dont l'âme est 
cuirassée d'acier ! 11 a peu de plaisirs et peu de douleurs 
aussi, celui qui se rit de tourments qu'il n'éprouvera 
jamais , et ne redoute pas le supplice du dernier adieu 
de l'amour. 

La jeune.'^se s'enfuit, la vie s'use, l'espérance elle- 
même se voile le visage ; l'amour perd sa première 
ardeur ; il déploie ses jeunes ailes; le vent l'emporte : 
le linceul de l'affection, c'est le dernier adieu de l'a- 
mour. 

Astrée veut(]ue dans cette vie d'épreuves nous ache- 
tions lebonî;eur au prix de ((uelques peines ; celui (|uia 



IIEIIŒS DE PARESSE. 11 

porté ses adorations aux pieds de la beauté, celui-là 
trouve une pénitence assez ample dans le dernier adieu 
de l'amour ! 

Quiconque adore ce dieu , doit sur son autel de lu- 
mière semer tour à tour le niyrle et le cyprès : le 
myrte, eniblèmede la volupté la plus pure ; le cyprès, 
image funèbre du dernier adieu de l'amour. 



DAMOETAS. 



Enfant d'après la loi ', adolescent par son âge, es- 
clave par son âme de tous les plaisirs vicieux ; ayant 
dépouillé tout sentiment de pudeur et de vertu ; habile 
dans l'art de mentir, vrai démon d'imposture ; adonné 
à l'hypocrisie dès son enfance; capricieux connue le 
vent, extravagant dans ses goûts ; faisant de la fenmie 
une dupe, et de son trop confiant ami un instrument ; 
déjà vieux dans le monde , quoiqn'à peine sorti des 
bancs de l'école : tel est Damœtas. lia parcouru tout le 
labyrinthe du vice, et atteint le but à un âge ou les 
autres ne font encore que commencer. Des passions 
contradictoires se disputent son âme et lui font vider 
jusqu'à la lie la coupe du plaisir. IMais, blasé par le 
vice , il ne tarde pas à briser sa chauie et ce qui , 
naguère , était pour lui le bonheur, ne lui offre plus 
([u'amertume-. 

A MARION. 

Marion! pourquoi ce front pensif? Quel dégoût de la 
vie s'est emparé de toi? Bannis cet air mécontent. 
L'humeur ne sied pas à la beauté. Ce n'est pas l'amour 
qui trouble ton repos. L'amour est inconnuà ton cœur. 
11 se montre dans les fossettes d'un sourire,ou verse de 
timides larmes, ou baisse des yeux languissants; mais 
il évite la froideur repoussante. Reprends donc ta 
première vivacité ; quelques-uns t'aimeront et tous vont 
t'adiiiirer. Tant que nous verrons cet aspect glacial, 
nous n'éprouverons pour toi qu'une froide indifférence. 
Si tu veux fixer les cœurs errants , souris du moins , 
ou feins de sourire. Des yeux comme les tiens n'ont 
pas été faits pour cacher leurs prunelles sous le voile 
de la contrainte. Quoi que tu puisses dire , ils n'en 
lancent pas moins d'éclatants rayons. Tes lèvres, — 
mais ici ma muse modeste doit chastement me refuser 
son aide ; elle rougit, fait la révérence, fronce le 
v;oiir(il; — enunmot,elle parait craindre (pie le sujet 
ne m'enllamme ; et la voilà (pii, courant après la raison, 
ramène fort à propos la prudence ; je me bornerai donc 
à dire (quant à ce (pie je pense, c'est une autre 
(pieslion) que ces lèvres charmantes ont été formées 
pour tout autre emploi (pie lironie. Si mon conseil est 
dénué de compliments, du moins il est désintéressé. 
Je te donne des avis sincères et où la llatlerie n'entre 



* Srlon les lois, tfiiit ininoiir osl rc'iiult^ curant. 

' « (iiiaiiil jViitrai au c.o'.lrs.c de la liinit(î , à Cainliridgc , 
cil I^^O't, à dix s''|)t aiiH et diiiii, j'rt.iis dans la (lisposilioii dVsprtt 
la plus iiisiippoi l.ililc. .l'rt.iis iiialhciirciix do cpiitlrT Harrow, 
liialhi'iirciix d'allt.T à CaiidiridRi' ao lien d'.dlri' a Oxford , iiial- 
hciirciix par siiiU; fie ciicorislaiircs (loineslnpics de différciils 



M. Moore ajoiilo : « l,c Ronrc do vie «pie menait alors IJyron. au 
milieu <Ics dissipations (U; Londres et de CandiridRi' , sans foyer, 
sans uiëine |i' loit d'un ami pour le recevoir, ('tait pen propre à 
le rendre eonlenl de lui-mêiiie on dn monde. N'ayant à se con- 
former à d aiilre volonté (pi'à la sienne, les plaisirs ponr lesqnels 
il avait le plus de Rnflt , lui devinrent lùintùt insipides, faute 



genre», et conséipiemmenl aus«i insoeiabic qu'un loup qu'on a | de ce» indiNpens.d)U'8 assaisouiicmciils de toute jouissaucc. la 
enlevé du milieu de sa Ijande. • Journal de llijvon. ' rareté cl l'olmtacle. » 



42 ŒUVRES DE BYRON 

pom- rien. Tu peux y ajouter foi coniine à ceux d'un 
frère. Mon cœur s'est donné à d'autres, ou, pour 
mieux dire, inliabile à tromper, il se partage entre une 
douzaine de beautés. Adieu, Marion! Je t'en conjure, 
ne dédaigne pas cet avertissement, quelque déplaisant 
(luil te paraisse ; et, de peur que mes avis ne teblessent, 
(pie mes remontrances ne l'importunent, je vais te dire 
cpielle est notre opinion, à nous autres hommes , sur 
le doux empire île la femme. De quelque admiration 
que nous saisisse la vue de beaux yeux bleus, de lèvres 
vermeilles, quelque séduisantes que spient pour nous 
les boucles d'une ondoyante chevelure, quelque attrait 
que nous trouvions à toutes ces beautés, eh bien! 
capricieux et inconstants que nous sommes ! tout cela 
ne suffit pas pour nous fixer. Je ne crois pas être trop 
sévère eu disant que tout cela ne forme qu'une jolie 
peinture. Mais veux-tu savoir quelle est la chaîne 
secrète qui nous attache humblement à votre char, et 
ce qui à nos yeux vous confère l'empire de toute, la 
création? je te le dirai en im seul mot, c'est l\\mma- 

TION. 



A UNE DAME 



Çll AVAIT BEMISAL'AtTEUBUNE BOL'CLE DE SES CHEVEUX TRESSES 
AVEC LES SIE^S, ET LUI AVAIT DO^NE IIEMDEZ-VOUS DANS UM 
JAilDIX AU MOIS DE DÉCEHBUE ', 

Ces cl:eveux , amoureusement entrelacés , lient nos 
cœurs d'une chaîne plus forte que toutes les protesta- 
tions frivoles qui enflent de leur absurdité les discours 
des amants. Notre amour est fixé ; j'estime que nous 
l'avons prouvé suffisamment, il s'est montré à l'é- 
preuve du temps , des lieux et de la ruse. Pourquoi 
donc soupirer et gémir, nous tourmenter d'une jalousie 
sans motif et nous remplir l'imagination d'idées extra- 
vagantes, uniquement pour rendre notre amour roma- 
nesque? Pourquoi, comme Lydia, pleurer la langueur, 
et nous créer à nous-mêmes d'inutiles tourments? 
Pourquoi condamner votre amant à grelotter par une 
nuit d'hiver, à faire parler son amour dans des bos- 
quets dépouillés de leur feuilles, et cela pour avoir le 
plaisir de mettre la scène dans un jardin? Car, depuis 
le précédent établi par Shakspeare, depuis la déclara- 
lion de Juliette , les jardins semblent être devenus le 
théâtre inévitable de tous les rendez-vous. Je regrette 
pour ma part que le poète, mieux inspiré, n'ait pas 
choisi de préférence le coin dun bon feu. S'il avait 
comjiose son drame à l'époque de ISocl , et (pi'il eût 
mis la scène en Angleteire, je nedoule pas que, par un 
sentiment de commisération, il n'eût changé le lieu de 
la déclaration. En Italie, à la bonne heure! les nuits 
chaudes sont favorables aux longs entretiens ; mais 
nous avons un climat si rigoureux, qu'il comnumiqueà 



l'amour une portion de sa froidure. Songez au désa- 
grément de geler ainsi en plein air, et mettez un frein à 
cette fureur iriuiilation. Donnons-nous rendez-vous , 
comme nous avons fait souvent, à la clarté vivifiante 
du soleil ; ou , lorsque je devrai vous voir à minuit, que 
ce soit dans votre demeure. Là, pendant la saison des 
neiges, nous pourrons nous aimer des heures entiè- 
res , et beaucoup plus à l'aise que si nous étions pla- 
cés dans les bosquets les plus beaux (jui , en Arcadie, 
aient prêté leurs ombres aux champêtres amours. 
Alors , si je ne parviens à plaire , je consens à geler la 
nuit suivante ; je veux ne plus rire de ma vie , et passer 
le reste de mon existence à maudire ma mauvaise 
étoile -. 



OSCAR d'alva', 

LÉGENDE. 



Comme l'astre des nuits, brillant dans l'azur des 
cieux , éclaire doucement les rivages de Lora , où s'élè- 
vent les tours antiques d'Alva et oîi ne retentit plus le 
bruit des armes ! 

Mais les rayons de cet astre sont plus d'une fois tom- 
bés sur les casques d'argent des guerriers d'Alva, alors 
que, dans le silence de la nuit, ils apparaissaient 
couverts de leurs armures étincelanles. 

Et souvent sur ces rocs ensanglantés qui se projettent 
sur les flots irrités de l'océan, pâle, il a vu la mort 
précipiter ses coups, et ces braves mordre la poussière ; 

Alors que plus d'un guerrier, dont les yeux ne de- 
vaient plus revoir l'astre du jour, détournait tristement 
ses regards de la plaine sanglante , pour les reporter 
en mourant sur les pâles rayons de la lune. 

Hélas ! leurs yeux naguère voyaient en lui l'astre de 
l'amour, ils bénissaient sa lumière propice ; mais en ce 
moment il ne brillait du haut des cieux que coimne une 
torche funéraire. 

Elle est éteinte , la noble race d'Alva ; et ses tours, 
qu'on aperçoit de loin, sont couvertes d'un vernis gris 
et soml)re ; ses guerriers ne se livrent plus au noble 
amusement de la chasse et ne soulèvent plus la san- 
glante tempête de la guerre. 

Mais qui fut le dernier maître d'Alva? Pourquoi la 
mousse couvre-t-elle ses remparts? Ses tours ne ré- 
sonnent plus des pas des guerriers , et ne répètent que 
le gémissement des vents. 

Et quand la bise souffle avec violence, un bruit s'en- 
tend dans le manoir ; ce bruit rauque monte vers les 
cieux, et vibre sur les murs en ruines. 

Oui, quand mugit le tourbillon de la tempête, il 
asile le bouclier du brave Oscar ; mais la bannière du 



» Voir plus haut la nple page 10. 
Ayant appris que cette pièce de vers avait été l'olijet de 
censures sévères et (>eu luéiiagiies , je n'y répondrai ipi'en citant 
un passage d'un ouvrage estimé, l'Élranger en France , de 
Carr : — « Pendant que nous étions occupés à regarder un grand 
tableau , où l'on voyait entre autres un guerrier totalement nu , 
une dame à l'air prude et qui paraiis.iit avoir atteint l'.igc où l'on 
dcsespcrc, l'cxaniiiia longtemps a\ ce sa lorgntttc, puis dif aux 



personnes de sa société : « Il y a beaucoup d'indécence dans ce 

tableau. » Sur quoi madame S me dit à l'oreille : « C'est 

dans ce qu'elle vient de dire quest l'indécence. » B. 

' La catastrophe de cette légende est puisée dans l'histoire de 
Jéronymo et Lorenzo, au premier volume de l'Aruienicnne, 
ou le Vo'jevf de sptclrc^, par S: hi:lcr. Elle a aussi (pielque 
analogie avec une scène du troisième ai.tc do ilacbelh. 



HEURES Dl 

héros ne se déroule [)liis dans ces lieux ; on n'y voit 
plus flotter son noir panache. 

Il était beau le jour qui vit naître Oscar; ce jour-là 
An^us salua son preniier-né. Les vassaux accoururent 
au ibyer de leur seigneur, el leur joie célébra cette 
aurore fortunée. 

On mangea le daim des montagnes ; la cornemuse 
fit entendre sa peryanle harmonie, el une musique 
guerrière réjouit le cœur des montagnards. 

Et ceux qui entendirent cette musique belliqueuse 
espérèrent qu'un jour le Ills du héros, précédé de 
semblables accords, conduirait an combat ses guer- 
riers vêtus du tartan. 

Bientôt une autre année s'écoule , et Angus salue 
la naissance d'un second fils. Ce jour fut célébré 
comme le premier, et les réjouissances se prolongè- 
rent longtemps. 

Sur les poudreuses collines d'Alva , Angus apprit à 
ses fils à tendre l'arc ; dès leur enfance ils poursuivi- 
rent le daim et laissèrent bien loin derrière eux leurs 
lévriers agiles. 

Mais avant d'être sortis de l'adolescence on les vit 
prendre place dans les rangs des guerriers ; ils savaient 
manier légèrement la brillante claymore et lancer au 
loin la flèche sifflante. 

La noire chevelure d'Oscar flottait an gré des vents; 
celle d' Allan était brillante et claire , son front était 
pensif el pâle. 

Mais Oscar avait l'âme d'un héros ; la franchise 
brillait dans ses yeux noirs. Allan avait de bonne 
heure appris à dissimuler, et dès son enfance il n'avait 
eu à la bouche que des paroles de miel. 

Néanmoins tous deux étaient braves ; leur glaive 
avait plus d'une fois brisé la lame des Saxons. Le 
cœur d'Oscar dédaignait la crainte, mais il était ac- 
cessible à la pitié. 

Pour Allan , Sun âme démentait son extérieur, elle 
était indigne d'un si beau corps : rapide coiiime l'éclair 
pendant l'orage , sa vengeance s'appesantissait sur les 
vaincus. 

De la tour lointauie de Southannon arriva une 
jeune et noble dame ; c'était la fille de Glenalvon, la 
vierge aux yeux bleus ; les terres de Kenneth devaient 
former sa dot. 

Oscar réclama la main de la belle fiancée, et Angus 
sourit à la demande d'Oscar : l'orgueil féodal d' Angus 
s'applaudissait de l'alliance de la fille de Glenalvon. 
Entendez-vous les doux accords du pibroch? En- 
tendez-vous le chant nuptial? Les voix retentissent en 
sons joyeux el se prolonu^enl en chœur. 

Voyez flotter au manoir d'Alva les rouges pana- 
ches des héros ! tous les jeunes guerriers ont revêtu le 
manteau bigarré et ont répondu à l'appel de leur sei- 
gneur. 

Ce n'est pas la guerre qui les appelle; la corne- 
muse ne fait entendre que des (hauts de paix ; c'est 
pour assister aux noces a'Oscar (|ue toute cette foule 
s'assemble, et partout retentit l'accent du plaisir. 



PAl'iESSE. 



13 



Mais où est Oscar? il se fait tard Est-ce là l'em- 
pressement d'un nouvel époux? Tousles convives, 
toutes les dames sont arrivés ; on n'attend plus que 
lui. Mais on ne voit paraître ni Oscar, ni son frère. 

Enfin le jeune Allan arrive et s'approche de la fian- 
cée. <i Qui peut retenir Oscar? » dit Angus. » ]N 'est-il 
pas ici? » réplique le jeune homme. « Il ne m'a point 
accompagné dans la forêt. 

(I Peut-être s'est-t-il oublié dans son ardeur à chasser 
le daim , ou ce sont les vagues de l'océan qui le re- 
tiennent. Pourtant il est rare que la barque d'Oscar 
soit relardée. » 

— (I Oh! non! » dit le père alarmé; ce n'est ni la 
chasse, ni la mer qui relient mon fils; voudrait-il 
faire à xMora un tel affront? Quel obstacle pourrait 
l'empêcher de se rendre auprès d'elle? 

» Guerriers , allez à la recherche de mon fils. Al- 
lan, accompagnez-les, parcourez avec eux les do- 
maines d'Alva. Ne revenez qu'après que Oscar, 
mon fils, sera retrouvé. Hâtez-vous , et point de ré- 
ponse ! ') 

Tout est en confusion. — Le nom d'Oscar retentit 
au loin dans la vallée ; il est emporté par la brise mur- 
murante , jusqu'à ce que la nuit ait étendu ses ailes 
sombres. 

A travers l'ombre et le silence les échos le répè- 
tent vainement ; en vain il se fait entendre au milieu 
des clartés nébuleuses du matin. Oscar n'a pas reparu 
dans la plaine. 

Pendant trois jours el trois nuits sans sommeil , le 
chef redemanda Oscar à toutes les cavernes de la 
montagne; puis il perdit tout espoir, et s'écria en 
arrachant ses cheveux blancs : 

« Oscar ! mon fils ! — Oh ! Dieu du ciel , rends-moi 
l'appui de ma vieillesse ! ou si je dois renoncer à cet es- 
poir , livre son assassin à ma fureur. 

» Oui, j'en ai la certitude, les ossements de mon 
Oscar blanchissent sur quelque roc désert. O mon 
Dieu ! je te demande pour unicjue grâce d'aller re- 
joindre mon Oscar ! 

)i El pourtant, qui sait? Peut-être vit-il encore! 
Chassons de mon cœur le désespoir! Calme-toi, mon 
âme. Il est vivant peut-être ! N'accusons point la 
destinée. O Dieu ! pardonne-moi ma prière impie ! 

t) Mais s'il ne vil plus pour rnoi Je descends oublié 
dans la tombe ! Angus a perdu l'espoir de ses vieux 
jours : ai-je donc mérité de pareilles tortures? » 

(Vest ainsi que le malheureux père se livra à sa 
douleur. A la fin, le temps, qui adoucit les maux les 
plus cruels, ramena la sérénité sur son front et sécha 
les larmes dans ses yeux. 

Car il conservait encore au fond du cœur le secret 
espoir qu'Oscar lui serait rendu. Cette lueur d"esp(v- 
rance naissait et mourait tour à tour ; et c'est ainsi 
que s'écoula une année longue et douloureuse. 

I>e temps marcha, l'astre de la lumière parcourut 
de nouveau son cercle accoutume ; Oscar ne vint pas 



ii 



consoler les yeux paternels , et la donleiir d'Anjrus 
laissa une trace de plus en plus faible. 

Car il lui restait Allan , et c'est lui qui faisait main- 
tenant la joie de son père. Le C(rurde Mora ne tarda 
pas à se rendre , car la beauté couronnait le front tlu 
jeune bonune aux blonds cheveux. 

Elle se dit qu'Oscar était dans la tombe, et qu'Al- 
Lin avait un bien beau visage ; puis , si Oscar vivait 
encore , une autre femme avait sans doute obtenu son 
cœur inconstant. 

Et Anî^us déclara que si une année encore s'écoulait 
dans un inutile espoir , tous ses scrupules cesseraient , 
et il lixerait le jour de la cérémonie nuptiale. 

Les mois se succédèrent lentement ; et enfin on vit 
luire laurore désirée, maintenant que l'année dan- 
xiété est écoulée, le sourire se joue sur les lèvres des 
amants. 

Entendez-vous les accords de la cornemuse ? En- 
tendez-vous le chant nuptial? Les voix retentissent en 
sons joyeux et se prolongent en chœur. 

Les vassaux , en habits de fête , accourent en foule 
au manoir d'Alva ; leur joie bruyante se déploie, et ils 
ont retrouvé leur gaieté. 

Mais quel est cet homme dont le front triste et 
sombre contraste avec l'allégresse générale ? Devant 
son regard le feu de l'âtre jette des llammes bleues 
et semble brûler plus vite. 

Un noir manteau l'entoure de ses plis ; sa lèle est 
surmontée d'un panache couleur de sang ; sa voix res- 
semble aux bruits sourds, précurseurs de l'orage ; mais 
son pas est léger, et on ne peut l'entendre. 

11 est minuit. La coupe circule à table ; on boit 
avec transport à la santé du jeune époux ; les acclama- 
lions résonnent sous les voûtes, et chacun s'empresse 
de répondre à cet appel. 

Tout à coup l'étranger se lève, la foule fait silence, 
l'étonnement se peint dans les traits d'Angus , et le 
sein charmant de Mora est agité d'un subit effroi. 

« Vieillard ! " s'écria-t-il , <i on vient de porter une 
santé , et tu as pu voir que moi aussi je m'y suis 
réuni , et que j'ai salué l'h} men de ton fils. Maintenant 
j'ai à mon tour une santé à te proposer. 

» Pendant qu'ici tout est dans la joie , pendant que 
chacun bénit le destin de ton Allan , dis-moi , n'avais- 
tu pas un autre fils? Pourquoi Oscar serait-il oublié ? 

— <i Hélas ! 1) répondit , les larmes aux yeux , le père 
infortuné , « ou Oscar s'est éloigné de nous , ou il est 
mort ; quand il disparut, mon cœur fut presijue brisé 
de douleur. 

» Trois fois la terre a accompli son cours annuel de- 
puis que la présence d'Oscar n'a réjoui mes yeux ; et 
depi'is la mort ou la fuite du belliqueux Oscar , c'est 
Allan qui fait toute ma consolation. » 

— " C'est bien » , répondit le sombre étranger. Et 
en même temps son œil farouche lançait des éclairs. 



OEUVRES DE BYRON. 

« Je serais curieux de connaître le destin de ton fils 
car ; peut-être ce héros n'es-l-il point mort. 

» Si la voix de ceux qu'il chérissait le plus venait à 
l'appeler , qui sait? peut-être que ton Oscar revien- 
drait ! Peut-être que ce guerrier ne s'est absenté que 
poiir quelque temps. Les feux de mai ' peuvent en- 
core s'alhmier pour lui. 

» Remplissez votre coupe d'un vin généreux , que 
chacun imite votre exemple ; je le déclare sans ar- 
rière-pensée , c'est la santé d'Oscar absent que je vous 
propose. I) 

— « De tout mon cœur, » dit le vieil Angus en 
remplissant sa coupe jusqu'aux bords, u A la santé 
de mon lils ! Mort ou vivant , je ne retrouverai jamais 
son pareil. » 

— (I Bravo \ vieillard. "Voilà une santé bue selon les 
règles ; mais pourquoi Allan reste-t-il là , tremblant 
et immobile? Allons, jeune homme, bois à la mé- 
moire des morts , et lève ta coupe d'une main plus 
ferme. » 

La rougeur qui couvrait le visage d' Allan fit place 
tout à coup à la pâleur d'un spectre, et la sueur du 
trépas découla de son corps en gouttes glacées. 

Trois fois il leva en l'air sa coupe , trois fois ses lè- 
vres refusèrent d'en loucher les bords ; car trois fois 
il rencontra le regard de l'étranger qui fixait le sien 
avec une fureur mortelle. 

« Est-ce donc ainsi qu'un frère accueille le souvenir 
chéri d'un frère? Si c'est par de tels signes que l'affec- 
tion se fait connaître , comment donc se manifestera la 
crainte ? » 

Excité par l'ironie de ces paroles, Allan leva sa 
coupe , et s'écria : « Que mon frère n'est-il ici pour 
partager notre allégresse ! » Mais soudain une secrète 
terreur se saisit de lui , et il laisse tomber la coupe 
à terre. 

« Il est ici! — J'entends la voix de mon assassin! » 
s'écrie la voix terrible d'un spectre qui apparaît tout 
à coup. (I Assassin ! » a répété l'écho des voûtes , et 
ce cri se mêle au mugissement de la tempête. 

Les flambeaux s'éteignent , les guerriers reculent 
d'horreur, l'étranger a disparu. Au sein de la foule 
on remarque un fantôme vêtu d'un tartan vert , et 
dont la taille semble grandir. 

Il portait à la ceinture un large baudrier , un noir 
panache ondoyait sur sa tête ; mais sa poitrine était 
nue et laissait voir de sanglantes blessures, et son œil 
vitrifié avait la fixité de la mort. 

Trois fois il sourit d'un air sinistre et fléchit le ge- 
nou devant Angus ; trois fois il fronça le sourcil en 
regardant un guerrier étendu à terre et que la foule 
contemplait avec horreur. 

Les roulements du tonnerre se prolongent d'un pôle 
à l'autre , la foudre éclate dans les cieux ; et le fan- 



* Les montagnards d'Ecosse allument le l" inni de grands feux de joie, appelés Beal-tain, feux de BaaU 
C'est une ancienne supeistilion celtique. 



HEURES DE PARESSE. 



15 



tome , au milieu de la nuit orageuse , disparaît em- 
porté sur les ailes de Touragan. 

L'allégresse s'est enfuie , le banquet a cessé. Qui 
est là étendu à terre ? Angus a perdu l'usage de ses 
sens ; on réussit enfin à le rappeler à la vie. 

« Vite ! vite ! que le méilecin essaie d'ouvrir les 
veux d' Allan à la lumière ! » Mais son heure est venue. 
— Sa course est terminée ! Allan ne se relèvera plus ! 

La poitrine d'Oscar gisait découverte et sans sépul- 
ture. Sa chevelure était le jouet des vents , et la (lèche 
d'Allan était avec lui dans la vallée sombre de Glen- 
tauar. 

D'où venait le redoutable étranger, qui il était, 
c'est ce que personne ne peut dire ; mais tous avaient 
reconnu le fantôme , car les traits d'Oscar étaient fa- 
miliers à tous les guerriers d'Alva. 

L'ambition arma le bras d'Allan , les démons donnè- 
rent des ailes à sa llèche, l'envie secoua sur lui sa torche 
brûlante et versa ses poisons dans son cœur. 

Elle est rapide la flèche lancée par l'arc d'Allan. Ce 
sang qui coule, à qui appartient-il ? Le noir panache 
d'Oscar est étendu à terre ; la llèche a bu et sou sang 
et sa vie. 

La beauté de Mora avait conquis le cœur d'Allan ; 
son orgueil blessé s'était révolté. Oh ! comment des 
yeux où brillent l'amour peuvent-ils inspirer des for- 
faits dignes de l'enfer? 

Voyez-vous celle humble tombe qui recouvre la dé- 
pouille d'un guerrier? On l'aperçoit à travers l'ombre 
du crépuscule ! C'est là le lit nuptial d'Allan. 

Loin , bien loin de ce lieu , s'élève le noble monu- 
ment qui recouvre les cendres glorieuses de sa race ; 
sur la tombe d'Allan ne (lotlent pas ses bannières, le 
sang d'un frère les avait rougies. 

Quel vieux ménestrel, quf 1 barde en cheveux blancs 
osera chanter sur la harpe les exploits d'Allan? Les 
chants sont la réc(uipense de la gloire; mais qui peut 
célébrer un meurtrier? 

Que la harpe reste immobile et détendue ; qu'aucun 
ménestrel ne la fasse résonner. Le remords glacerait 
sa main ; sa harpe ne ferait entendre que des sons dis- 
cordants et lugubres 

Aucune lyre fameuse, aucun po5te saint ne célé- 
l)reront sa gloire. Sa tombe n'entendra que la malé- 
diction d'un père expirant , que le râle de mort d'un 
frère. 



RÉFLE.XIONS A l'oCCASION d'uN EXAMEN DE 
COLLÈGE. 

Exhaussé au-dessus de tous, entouré de ses pairs, 
Magnus ' lève son front vaste et sublime ; assis dans 
son fauteuil de cérémonie , on dirait un dieu , pendant 
qu'anciens et nouveaux , tous tremblent au moindre 



signe de sa volonté. Dans le silence universel et sombre 
qui l'entoure, sa voix tonnante ébranle le dôme sonore, 
et dispense le blâme aux pauvres diables qui ont pâli 
sans succès sur les problèmes matliémaliques. 

Heureux le jeune homme hal)ile aux axiomes d'Eu- 
clide, ignoràl-il toute autre chose! heureux qui sait 
scander des vers grecs avec tout l'aplomb d'un érudit, 
dùt-il ne pas savoir écrire un vers anglais ! Qu'importe 
(lu'il ignore comment ses pères ont versé leur*sang dans 
ces discordes civiles qui couvrirent nos champs de 
morts, ou dans ces jours glorieux où Edouard guidait 
aux combats ses bataillons intrépides, où Henri foula 
à ses pieds l'orgueil de la France ! 11 est vrai qu'il ne 
sait ce que c'est que la Grande-Charte ; mais il con- 
naît pertinemment la législation de Sparte ; et bien 
qu'il n'ait jamais ouvert son Blakslone, il vous dira 
quels edits promulgua Lycurgue ; il iimore jusqu'au 
nom de l'immortel barde del' Avon -, mais vante l'im- 
périssable gloire du théâtre des Grecs. 

Tel est le jeune homme dont le savant mérite re- 
cueillera pour récompense les classiques honneurs les 
médailles, les bourses gratuites; peut-être même le 
prix de déclamation , s'il lui convient de prétendre à 
une gloire aussi élevée. Mais , hélas ! nul orateur ordi- 
naire ne peut espérer d'obtenir la coupe d'ar.-ent si ar- 
demment enviée. Ce n'est pas que nos professeurs 
soient bien exigeants en fait d'éiocpience ; il n'est pas 
nécessaire d'avoir le style brillant de l'orateur d'Athè- 
nes ou le feu de Cicéron. La clarté , la chaleur , sont 
des qualités inutiles céans , car notre éloquence à nous 
n'a pas pour but de convaincre. Que d'autres clier- 
chent à plaire à leur auditoire ; nous parlons pour 
notre amusement , et non pour émouvoir la foule : 
noire gravité piéfère une psalmodie murnuiranle qui 
tient le milieu entre le ton criard et le ton dolent. 
Surtout qu'on n'ajoute point à la parole l'éloquence du 
geste : le plus léger mouvement dc'plairait au doAcn ' ; 
et puis tous les gradués ne manqueraient pas de ridi- 
culiser ce qu'il leur serait impossible dimiter. 

Celui qui veut obtenir la coupe promise doit rester 
dans la même posture , ne point lever les yeux , ne 
pas s'arrêter, et dire toujours, n'importe quoi, pourvu 
qu'on ne l'entende pas. Qu'il continue donc sou débit 
sans reprendre haleine. Celui (jui parle le plus vile est 
sûr de p:ulcr le mieux ; celui qiù en débite davantage 
dans le |tlus court espace de temps est a.ssuré de rem- 
porter le prix de la course oratoire. 

Ces (ils de la science , qui , ainsi récompensés , goû- 
tent un doux repos sous les ombrages de Cranta, mol- 
lement étendus le long des rives du Cam * couroimé 
de roseaux, ceux-là meurent mconnus, .sans laisser 
après eux ni .souvenirs ni larmes ; tristes comme les 
tableaux (pii ornent leurs salles , ils pensent que toute 
.science est renfermée dans l'enceinte de leurs nuirs ; 
grossiers dans leurs manières, attachés aux lois d'une 



* Lr dortrnr William î.orri M.insol, |ilnc('' pir M. PiU'i l.i trie 
dn rolli-qnrjr la Tritrl'- k Citiibriibo 'n t708; drpiiis <»MV|iin 
de Bri.HloI . |iroiiioli(jii (juil ijut en gr.iiiilc pailii' à liiilliiciicc du 
ministre l'erceval , son ami de collège. Il csl mort en 1820. 



' .Shnlvsprnrc. 

» D.ins ins collrpes des universités an;1.iiso» , le fflloiv i\ui 
préside .lU service de lacliipelle, est appelé doyen, 
* Le Cam , rivière de Camliriflse. 



46 



ŒUA'RES DE BYRON. 



sotte étiquette, ils affectent de mépriser tous les arts 
modernes ; et grands admirateurs de Bentley , de 
Brunck et de Porson , font plus de cas du conunen- 
taire que des vers commentés ; vains de leurs hon- 
neurs , lourds comme leur bière , insipides comme 
leur esprit , ennuyeux comme tout ce qu'ils disent , 
morls à l'amitié , iU ne s'émeuvent que lorsque leurs 
intérêts et ceux de l'Église réclament le déploiement 
dun zèle bi;;ot. Courtisans empressés du pouvoir, que 
ce soit Pilt ou Petty * ((ui commande , ils s'inclinent 
devai t lui avec un sourire suppliant, tant qu'il fait luire 
à leurs regards les mitres que leur ambition convoite ; 
mais qu'un orage survienne , que l'homme en pouvoir 
soit renversé , ils porteront leur encens à son succes- 
seur. 'J'els sont les hommes commis à la garde des 
trésors de la science ! telle est leur manière d'agir , telle 
leur récompense ! A tout événement , il est une chose 
qu'on peut affirmer : c'est que le prix qu'ils obtiennent 
ne vaut pas toujours ce qu'il a coûté. 

<8C6. 



A DXE JOLIE QUAKERESSE. 

Fille charmante ! quoique nous ne nous soyons vus 
qu'une fois, je n'oublierai jamais ce moment ; et dus- 
sions-nous ne jamais nous revoir, je n'en garderai pas 
moins ton image. Je n'ose dire : « Je t'aime » ; mais 
malgré moi mes sens luttent contre ma volonté. En 
vain, pour te chasser de mon cœur, j'impose de plus 
eu plus silence à mes pensées; en vain je réprime un 
soupir, un autre bientôt lui succède : peut-être n'est- 
ce pas de l'amour , et pourtant ce moment où je l'ai 
vue , je ne puis l'oublier. 

Nous n'avons pas dit un mot ; mais nos yeux ont 
parlé un langage plus doux. La parole débite des men- 
songes flatteurs; elle dit ce que le cœur ne sent pas. 
Les lèvres coupables trompent et font taire les senti- 
ments du cœur ; mais les yeux , interprètes de l'âme, 
s'affranchissent de cette importune contrainte, etdédai- 
{çnent l'imposture. C'est ainsi que souvent nos regards 
ont causé, et ont servi de iruchementsà nos cœurs. 
Alors bien loin que le sentiment intérieur nous repro- 
chât quelque chose , je crois , moi , que c'était « l'Es- 
prit saint qui parlait en nous -. » Je ne répéterai pas 
ce que nos yeux se sont dit ; car tu dois m'avoir suf/i- 
samment compris ; et pendant que ton souvenir do- 
mine ma pensée , peut-être aussi que la tienne se re- 
porte sur moi. Je l'avoue, ton image m'apparaît et la 
nuit et le jour; éveillé, elle féconde mon imagination; 
pendant mon sommeil, elle me sourit en des rêves fu- 
gitifs, douces visions qui charment le cours des heures, 
et me font maudire les rayons de laurore qui viennent 
interrompre un sommeil de délices , et désirer que la 
nuit régnât toujours. Oui, quelle que soit ma destinée, 
quj la joie ou la douleur m'attende, tenté par l'amour, 



ou ballotté par l'orage , ton image chérie , non , ja- 
mais , je ne puis l'oublier. 

Hélas! nous ne devons plus nous revoir; notre muet 
entretien ne se renouvellera plus ; laisse-moi soupirer 
une dernière prière que me dicte mon c(Pur : « Que le 
ciel veille sur ma charmante quakeresse! Puisse-t-elle 
toujours ignorer la douleur ! Que la paix et la vertu ne 
la quittent jamais! Que le bonheur soit à jamais son 
partage ! Oh ! puisse le fortuné mortel que les plus 
doux liens uniront à son sort découvrir à chaque ins- 
tant pour elle de nouvelles joies, et puisse l'amant faire 
disparaître l'époux ! Puisse-t-elle ignorer toujours et 
les vains regrets , et les poignantes douleurs de celui 
qui ne peut oublier ' ! » 



LA CORNALIXE. * 

Ce n'est pas la splendeur apparente de cette pierre 
qui la rend chère à mon souvenir; son lustre n'a brillé 
qu'une seule fois à mes yeux, son éclat est modeste 
comme celui dont je la tiens. 

Ceux qui tournent en ridicule les liens de l'amitié 
m'ont souvent reproché ma faiblesse; je n'en prise pas 
moins ce simple don , car je suis sûr que celui qui 
me l'a fait m'aimait. 

11 me l'offrit, en baissant les yeux, comme s'il eût 
craint un refus ; en l'acceptant , je lui dis que ma seule 
crainte était de la perdre. 

J'examinai attentivement ce don, et, en le regardant 
de près , il me sembla qu'une goutte en avait arrosé la 
pierre; et depuis ce temps une larme m'a toujours paru 
précieuse. 

Et pourtant pour orner son humble adolescence , la 
richesse ni la naissance n'ont prodigué leurs trésors ; 
mais celui qui cherche les fleurs de la vérité doit qiiit- 
ter les jardins pour les champs. 

Ce n'est pas la plante élevée dans l'indolence qui 
étale les plus riches couleurs et exhale les plus doux 
parfums ; les mieux pourvues de ce double charme 
sont celles qui fleurissent dans la sauvage abondance 
de la nature. 

Si la fortune, cessant d'être aveugle, avait secon<lé 
la nature , et proportionné ses dons à son mérite, il eût 
été beau son partage. 

Mais d'autre part, si la déesse eût vu clair, sa beauté 
eût fixé son cœur capricieux ; elle lui eût donné tous 
ses trésors , et il ne fût rien resté pour les autre>. 



PROLOGUE DE CIRCONSTANCE , 

AVANT LA REPRÉSENTATION DH o LA BOUE DE LA FORTUNE, » 
SLR LN TUÉATKE d'aMATEI US '. 

Puisque les raffinements de ce siècle poli ont 
chassé du théâtre la raillerie immorale; puisque le 



* Lord Henri PcUy, depuis marquis de Lansdown, reprc'sen- 
tait alors au parlemf-nt rnniveisilé de Camijridi^e. 

» Expression familière aux (pialcers. qui croient à rop(?r2tion 
de l'Ksprit saint dans le cœur de l'homme. 

» Ces vers ont été composés k Harrow en aofit 18^6. 

< La cornaline dont il est ici parlé fut donnée à Lord Byron par 



un enfant de chœur de Cambridge nommé Eddiesfone, qtie 
son talent musical fit connaître au jeune pocto, et qui paraît 
avoir été de sa part l'objet de l'amitié la plus enlhousiasle. 

' Dans mon enfance, je passai pour bon acteur. Ontre les 
di'clamations d'Ilarrow; dans les((uellcs j'excellai en 1806, à 
Soulhweil, sur un lliéàtre d'amateurs, j'ai joué trois jours de 



HEURES DE 

goflt a maintenant banni l'esprit licencieux qui désho- 
norait tout ce qu'écrivait un auteur ; puisque aujour- 
d'iuii nous cherchons à plaire par des scènes plus dé- 
cenles, évitant avec soin tout ce qui pourrait faire mon- 
ter la rougeur au front de la beauté , oh ! prenez quel- 
que pitié de la muse modeste , et à défaut de gloire , 
qu'elle obtienne du jnoins de l'indulgence. Cependant, 
ce n'est point pour elle seule que nous demandons des 
égards : les acteurs ont la conscience de leur faiblesse : 
vous ne verrez pas ce soir des Roscius expérimentés, 
vieillis dans tous les secrets du jeu théâtral. INi Cooke 
ni Kemble ne vont vous saluer; nulle Siddons ne tirera 
de vos yeux des larmes sympathiques; vous venez ce 
soir assister au début ' d'acteurs en herbe , entièrement 
neufs sur la scène. Nous essayons des ailes à peine gar- 
nies de plumes; ne les coupez pas avant que les oiseaux 
puissent voler : si nous échouons dans cette première 
tentative pour prendre notre essor , nous tomberons , 
hélas ! pour ne plus nous relever. Il ne s'agit pas ici 
seulement d'un pauvre débutant, qui tremble de peur, 
qui espère et redoute presque d'obtenir votre appro- 
bation. Ce sont tous nos comédiens qui attendent, 
dans une anxiété douloureuse , que leur sort se décide. 
Nulle pensée vénale ne peut nous arrêter. Vos applau- 
dissements généreux sont notre seule récompense : 
c'est pour l'obtenir que chacun de nos héros va dé- 
ployer devant vous tout ce qu'il a de talents, et que nos 
héroïnes vont baisser des yeux timides sous le regard 
de leurs juges. Sans doute ces dernières trouveront 
en vous des protecteurs ; nul de vous ne voudra man- 
quer d'égards au beau sexe. Quand la femme entre 
dans la lice, ayant pour bouclier la jeunesse et la 
beauté , il n'est pas de farouche censeur qui ne lui 
rende les armes. Mais si nos faibles efforts étaient inu- 
tiles ; si après tout nous devions échouer , montrez- 
nous au moin.- (jueUiue compassion, etsi vous ne pouvez 
applaudir , veuillez du moins pardonner. 



SUR LA MORT DE FOX. 

LE QUATRAIN SUIVANT AVAIT PABU DANS LE MOnMNG-POST. 

La mort de Fox a mis nos ennemis en deuil ; 

Ils ont ri lorsque l'ilt descendit au cercueil ; 

Leur exemple non» montre à tiui des deux , en somme , 

Nous devons décerner la pdlme du grand homme. 

LB LENDEMAin, LOBD BVBOX EnVOYi AU MORNING-CURONICLE 
LA nKFONSE SUIVANTE : 

O vi[»ère factieuse! dont la dent envenimée s'a- 
charne juscjue sur les morts , et dénature la vérité ; 
parce que « nos ennemis , » animés d'un sentiment gé- 
néreux , pleurent la mort de ceux (|ui furent bons et 
grands , faut-il (jiie la langue d'un lâche es-saie de flé- 
trir le nom d'un homme dont la gloire est impérissable? 
Quand Pitl expira dans la plénitude de sa |)iiissancc , 



PARESSE. 17 

([uoique des revei-s eussent obscurci sa dernière heure, 
la Pitié étendit devant lui ses ailes humides de pleurs, 
car les esprits généreux « ne font pas la guerre aux 
morts.» Ses amis en larmes fiient entendre i'hynine de 
deuil , et toutes ses erreurs dormirent dans sa tombe. 
Robuste Atlas , il succomba sous le poids des soucis et 
des périls de l'état ; Fox alors se présenta , et nouvel 
Hercule, soutint pendant quelque temps le croulant 
édilice. Après avoir réparé la perte de l'Angleterre , 
lui aussi, il est tombé, et avec lui s'est éteinte noire 
dernière espérance; ce n'est pas un grand peuple seule- 
ment (jui le pleure, c'est l'Europe tout entière qui prend 
le deuil. Oui , « cet exemple nous apprend à qui est 
vraiment due la palme des grands hommes; .. mais que 
la dévorante calonmie ne s'attache pas à notre homme 
d'état; qu'elle ne prétende pas voiler sa gloire d'une 
ombre injurieuse. Fox , à qui le monde entier donne 
des larmes, dont les restes honorés reposent nobleinent 
sous le marbre , dont même les nations hostiles dé- 
plorent la perte , et dont amis et ennemis s'accordent 
à proclamer les talents , Fox brillera dans les annales 
de la Grande-Bretagne , et ne cédera pas à Pitt lui- 
même la palmedu patriotisme, cette palme que l'envie, 
sous le masque sacré de la candeur, ose revendiquer 
pour Pitt , et pour Pitt seul. 



LA LARME. 



lacrymarum fous , tenera sacros 
Duccollum onus ex animo; quater 
rcllï! In Imo qui sc.ilcntem 
Puture le , pla iNymplia , senslt. 

GRàï. 

Quand l'amitié ou l'amour éveillent nos synipalhies, 
quand la vérité devrait apparaître dans le regard, les 
lèvres peuvent tromiter avec luie grimace et un sou- 
rire ; mais le signe d'affection le plus infaillible , c'est 
une larme. 

Le sourire n'est souvent qu'une ruse de l'hypocrisie 
pour masquer la haine ou la crainte ; moi , j'aime le 
doux soupir, alors que les yeux, ces voix de l'âme, sont 
un moment obscurcis par une larme. 

C'est à une ardente charité qu'on reconnaît une âme 
compatissante; alors que la pitié se manifeste, elle 
répand sa douce rosée dans une larme. 

L'homme qui s'abandonne au souffle des vents , et 
traverse les flots orageux de l'Atlantique, se penche 
sur la vague (|ui bientôt peut-être sera son tombeau ; 
et sur la verte surface brille une larme. 

Le soldat affronte la mort pour un laurier imaginaire, 
dans la carrière chcvaleresipie de la gloire ; mais il 
tend la main à son ennemi vaincu et arrose sa blessure 
d'une larme. 

Si , heureux et lier , il revient auprès de sa fiancée, 



suite Pcnrudflock dans /« Tlour de ta Fortune, et Tristram 
Fickle dans la farce de lu Cirourllr ; iton m'y a fori applaudi. 
Le prolof;ue pionunec'r en celle occasion était de ma composi- 
tion. Les autres roles élaient joué» par des jeunes persoiuies 
et (les jeunes gens du voisinage . laudilniie i lait iinlulgenl; cl 
tout se passa pour le mieux, .loutnaldr Hijnm , tt<2l. 
• Le jeune poeie écrivit ce prologue entre deux relais en 



revenant d'Harrowgate. Au moment où il inonlait en voltino à 
Cliesterlield, il ilil à son roinpaRnon de voyage : • I'IruI, je vais 
hroeliej un prologue pom- iiulre ((um'ilii'. > Avant d arriver à 
Mansfield, il avail lermiiii' s.i tàcbe, n'ayant inlerronipii sa rêve- 
rie vei'silianle i|iie pour ileniaiid<'i' la priiiKiiirialion du mot fian- 
çais dcljitl. L'épilogue, (pii élait de la pliiine de M. Dcdier, 
fut prononcé par lord Byron. 



18 ŒUVRES 

el dépose sa lance sanglante, tousses exploits sont 
payés , alors que , pressant sa belle sur son cœur , le 
baiser qu'il dépose sur sa paupière a rencontré une 
larme. 

Lieu cher à mon adolescence \ séjour d'amitié et de 
franchise, où l'année fuyait si vite devant l'amour, 
ente quittant j'avais la tristesse au cœur; je me retour- 
nai pour te voir encore une dernière fois , mais je n'a- 
perous ton clocher qu'à travers le voile d'une larme. 

Je ne puis ]Aus faire entendre à Marie mes doux 
serments, IMarie , autrefois si chère à mon amour; mais 
je me rappelle l'heure où à l'ombre d'un bosquet , 
ces serments , elle les paya d'une larme. 

Un autre la possède ! Puisse-t-elle être heureuse ! 
Mon cœur continuera à révérer son nom. Je renonce 
en soupirant à ce cœur que je croyais à moi, et lui par- 
donne son parjure , mais non sans verser une larme. 

O vous ! amis de mon cœur , avant que nous nous 
séparions , laissez-moi exprimer un espoir qui m'est 
bien cher : Si jamais nous nous retrouvons ensemble, 
dans celte retraite champêtre, puissions-nous nous re- 
voir comme nous nous sommes quittés, avec une larme ! 

Quand mon âme prendra son vol vers les régions de 
la nuit, quand mon corps sera couché dans son cer- 
cueil, s'il vous arrive de passer devant la tombe qui 
recouvrira mes cendres, ôraes amis ! mouillez-les d'une 
larme ! 

Pomt de marbre, point de ces monuments d'une fas- 
tueuse douleur , qu'élèvent les enfants de la vanité. 
Qu'aucun honneur mensonger n'accompagne mon 
nom. Tout ce que je demande , tout ce que je désire , 

c'est une larme. 

26 octobre 4 «06. 

LA. COQUETTE. 

EN BÉPONSE A INK PIÈCE DE TEBS DE J. S. B. PI GOT , SUH LA 
CRUAUTE DB Si MAITRESSE. 

Ami , pourquoi te plaindre des dédains de cette de- 
moiselle ? Pourquoi te désespérer ? Essaie des mois en- 
tiers , si tu veux , la puissance des soupirs; mais, crois- 
moi , jamais les soupirs ne triomphent d'une coquette. 

Veux-tu lui apprendre à aimer? Feins quelque temps 
d'être volage. D'abord , il est possible qu'elle te témoi- 
gne de l'humeur ; mais laisse-la faire , bientôt tu la 
verras le sourire, et tu obtiendras tout de ta coquette. 

Car ce sont là les airs de ces belles capricieuses. Elles 
regardent notre hommage comme une dette ; mais en 
les délaissant un peu , on les ramène, et on fait baisser 
pavillon à la plus orgueilleuse coquette. 

Dissimule ton cliagrin , relâche ta chaîne , parais 
mécontent de sa hauteur ; quand tu lui rapporteras 
les soupirs , tu n'auras plus à craindre ses refus : elle 
sera à toi , ton aimaljle coquette. 

Si pourtant un faux orgueil lui faisait dédaigner les 
tourments, oublie, crois-moi, cette capricieuse; adresse 



DE BYUON. 

tes hommages h d'antres, qui partageront ta flamme et 
riront de la petite coquette. 

Pour moi, j'en adore une vingtaine et plus, et je les 
aime tendrement ; mais bien qu'elles régnent sur mon 
cœur, je les abandonnerais toutes , si elles agissaient 
comme ta jeune coquette. 

Ne t'afilige donc plus ; adopte mon plan ; brise le 
filet fragile qu'elle a jeté sur toi. Chasse le désespoir , 
et n'hésite plus à fuir cette adroite coquette. 

Quitte-la, mon ami ! Défends ton cœur, avant que tu 
sois tout-à-fait dans ses rets : n'attends pas qu'en ton 
âme , profondément blessée , l'indignation te fasse 
maudùre la coquette. 

27 octobre <?06. 



AD MEME. 



Pardon , mon ami , si mes vers vous ont offensé ; 
pardon , mille fois pardon. Je tâchais , par amitié , de 
guérir vos tourments ; mais je ne le ferai plus ,'je vous 
jure. 

Depuis que votre belle maîtresse a payé de retour 
votre flamme, je ne déplore plus votre folie; elle est 
maintenant ce qu'il y a de plus divin , et je fléchis le 
genou devant cette coquette si promptement réformée. 

Néanmoins, je l'avoue, en lisant vos vers, je n'aurais 
jamais pu connaître tout ce qu'elle valait. Vous parais- 
siez tant souffrir ! Votre belle montrait une si cruelle 
froideur, que vraûnent je plaignais votre sort. 

Mais puisque le baiser embaumé de cette enchante- 
resse produit de si étonnants transports ; puisque vous 
oubUez le monde entier dès que vos lèvres se sont 
jointes, mes conseils ne peuvent être que fort mai 
reçus. 

Vous dites que je suis « un volage qui n'entend rien 
à l'amour. » Il est vrai que je suis assez porté à l'in- 
constance. Autant qu'il m'en souvient, j'en ai aimé 
un assez grand nombre ; mais quoi ! le changement a 
bien aussi son charme. 

Je ne veux point, pour complaire au caprice d'une 
belle, suivre en amour les règles du roman. Un sourire 
peut me charmer; mais un regard sévère ne saurait 
m'effrayer et me réduire à un horrible désespoir. 

Tant que mon sang sera chaud , je ne me corrigera i 
pas , et je n'u-ai pas à l'école du platonisme ; et j'ai la 
certitude que si ma passion avait ce degré de pureté, 
je passerais pour un sot aux yeux de votre maîtresse. 

Si je dédaignais toutes les femmes pour une seule, 
dont l'image remplirait mon cœur tout entier ; si je 
devais la préférer à toutes , ne soupirer que pour elle 
seule , quelle insulte ce serait pour les autres ! 

Adieu donc, mon ami. Votre passion, je ne vous 
le cache pas , me paraît des plus absurdes ; votre amour 
est in'ontestablement l'amour pur et abstrait, car c'est 
dans le mot seul qu'il consiste. 



* Ijaiio'v. 



HEURES DE 



A ÉLIZA.^ 



Eliza, quels imbécilles que ces musulmans, qui 
nient Texistence future de l'âme de la fenuue ! S'ils le 
voyaient, Eliza, ils reconnaîtraient leur erreur; et 
cette doctrine trouverait parmi eux une résistance uni- 
verselle. 

Si leur prophète avait eu l'ombre du sens commun, 
jamais il n'aurait exclu les femmes du paradis ; au lieu 
de ses houris qui ne sont bonnes à rien, c'est de 
femmes qu'il aurait peuplé son ciel. 

Cependant, pour ajouter encore à vos calamités, 
non content de refuser une âme à vos corps , il veut 
qu'un pauvre mari se partaire entre quatre épouses. 
A la rigueur, vous vous passeriez d'âme; mais ce 
dernier outrage est par trop fort. 

Sa religion ne peut plaire à aucun des deux sexes ; 
elle est rigoureuse pour les maris , et très-incivile pour 
les épouses. Néanmoins , je ne puis contester cet adage 
si connu : « Les femmes sont des anges , sans doute , 
mais c'est le diable que l'hymen. » 



LACHIN Y GAIR ^. 

Loin de moi , riants paysages , jardins semés de ro- 
ses ; que les fds de l'opulence errent dans vos bosquets. 
Rendez-moi les rochers où repose la neige : leur soli- 
tude est chère à la liberté et à l'amour. Calédonie I je 
clicris tes montagnes , quoique leurs blancs sommets 
soient témoins du choc des éléments. Quoique la cata- 
racte écumante y remplace le ruisseau paisible , moi je 
soupire pour la vallée du soiubre Loch na Garr. 

Ah I c'est là que mes jeunes pas ont erré dans mon 
enfance. La toque couvrait ma tète , le plaid était mon 
manteau , et dans mes courses journalières à travers 
les sombres forêts de pins, j'évoquais la mémoire des 
guerriers morts depuis longtemps; je ne revenais à 
mon foyer que lorsque l'éclat mourant du jour avait 
fait place à la lueur brillante de l'étoile polaire , et pen- 
dant tout ce temps mon imagination s'enivrait des 
récits que me faisaient les habitants du sombre Loch 
na Garr. 

<i Ombres des morts! n'entends-je pas votre voix 
que m'apporte le souflle de la brise orageuse du soir? » 
C'est sans d«)ule l'ombre du héros qui se réjouit, et 
plane sur l'aile du vent, au-dessus de sa vallc-e natale. 
Les va|>eurs de l'orage s'amassent autour de Loch na 
Garr, et l'hiver y règne, assis sur son char de glace. 



PARESSE. 49 

Là , les nuages enveloppent les ombres de mes pères , 
elles habitent au milieu des tempêtes du sombre Ix)ch 
na Garr. 

« Guerriers malheureux, mais braves', nul pres- 
sentinîent ne vint-il vous apprendre que votre cause 
était abandoimée par le destin? » Ah! votre sort était 
de périr à Cùlloden'*, et la victoire ne devait point cou- 
ronner votre trépas. Mais vous fûtes heureux de mou- 
rir ; vous reposez avec votre race dans les caverne; de 
Braemar '^ ; le pibroch en votre honneur retentit sur la 
cornemuse , et redit vos exploits aux échos du soml)re 
Loch na Garr. 

Des années se sont succédé , Loch na Garr, depuis 
que je l'ai quitté ; des années se succéderont avant que 
je te revoie : la nature t'a refusé la verdure et les llem's, 
et pourtant je l'aime mieux que les plaines d'Albion. 
Angleterre ! les beautés sont fades et couununes pour 
quiconque a erré au loin dans la montagne : oh ! com- 
bien je leur préfère les rocs sauvages et majestueux, 
les sites escarpés et menaçants du sombre Loch na 
Garr. 



A LA FICTION. 



Muse de la fictiop , mère des rêves dorés , reine for- 
lunée des joies enfantines , qui conduis la danse aé- 
rienne de ton cortège déjeunes garçons et de jeunes 
filles, je me soustrais à ta magie, je brise enfm les 
liens de mon adolescence ; je ne me joins plus à ta ronde 
mystique ; je quitte les domaines pour ceux de la vérité. 

Et néanmciîis , il est dur de renoncer à ces rêves 
d'une âme ingénue, dans lesquels chaque nymphe 
semble une déesse dont les yeux lancent des rayons 
immortels ; alors que l'imagination règne sur un em- 
pire sans limites , que toute chose se teint de couleurs 
mobiles et variées ; que les jeunes vierges ne sont plus 
vaines, que les sourires des femmes sont sincères. 

Faut- il donc avouer que tu n'es qu'un nom, et de- 
vons-nous descendre de ton palais de nuages? Ne plus 
trouver dans chaque daine une sylphide , dans chaque 
ami unPylade? Abandonner ton royaume aérien aux 
lutins , enfants de la féerie ? Confesser que la femme est 
aussi fausse que belle, et. (|ue les amis ont beaucoup 
d'affect ion — pour eux-mêmes ? 

Je l'avoue à ma honte , je me suis soumis à ta puis- 
sance : aujourd'hui, repentant, je m'affranchis de ta 
domination , je ne veux plus obéir à les lois ; je ne 
veux plus prendre mon vol sur des ailes imaginaires. 
Insensé que j'étais d'aimer des yeux brillants et d'a- 



' Miss Elisabeth Pi!»ot , de Southwell , à laquelle sont adressée» 
plusieurs de» 1» Ures i|ui datent de la jiîuncgsc de Uy ron. 

» Lnchin y Gaiv, (|iu; , dans la langue erse, on prononce Loch 
na Garr, est une haute inoutafine des lIlRhlands du Nord, près 
d'iuvercauld. C'est, dit-on, la plus haulo inonta!;nc de la 
Graiule-Iirctagne. C'est assurément 1 une des plus snliliines et des 
plus pittoresques de nos « Alpes calédoniennes •. Son aspect est 
sombre mais son 8omlT^■t est counjun»! de nelpes ('tcrnclles. C'est 
li que j'ai passé une [lartie de mon enfance , et c'est ce souvenir 
qui a produit ces stanc<;s. B. 

'Je fais ici allusion à mes ancêtres maternels les Cordons, 
dont plnsicurs conibittircnt j)our le malheureux prince (ih.irlcs, 



plus connu sous le nom de Prétendant. Cette branche de ma fa- 
mille était alliée auK Stuarts par les liens du sang et du liévone- 
mcnt. George, seeond comte d'ijntillcy, épousa la- princesse Au- 
nabella stu.irt. fille de .lacijuos l'"", d'Ecosse. Il en eut trois fils, 
et j'ai riionneur de compter le (roUiëme , sir William Gordon, 
parmi mes anccires. /?. 

* Je ne suis pa^ certain qu'aucun Gordon ait perdu la vie A la 
batiillc (le Cullod'-n; mais comme il y en eut plusieurs qui péri- 
rent dans l'insurrci.'lioii , je rao suis servi du nom de l'actioa 
prjiu:i|).ile; pais pro lolo. 

* Il y a dans les Iliglilauds un canton de co nom. Il y a aussi 
un eliàtf au de Uracniar. 

2. 



20 



ŒUVRES DE BYRON. 



jouter foi à leur langage; de croire aux soupirs d'une 
volage, cl de m'allendrir à la vue de ses lannes ! 

Fiction! dégoûté de mensonges, je fuis loin de ta 
cour changeame, oi» lAffectation tient ses assises, au- 
près de la Sensibllilé fastidieuse qui ne s'apitoie que 
sur ses propres maux, et qui, réservant ses larmes 
pour tes douleurs d'apparat , n'en a pas une à donner à 
des douleurs véritables. 

Appelle à toi la sombre Sympathie, couronnée de 
cvprès, vêtue de deuil, qui mêle à tes soupirs ses 
soupirs inibécilles, et dont le cœur saigne pour tout 
le monde ; ordonne au chœur de tes nymphes boca- 
géres de pleurer un berger à jamais perdu , qui na- 
guère brûlait de ton feu banal, mais qui aujourd'hui 
ne s'incline plus devant ton trône. 

vous ! nymphes sensibles , qui avez des larmes 
pour toutes les occasions , dont les cœurs palpitent de 
craintes idéales , nourrissent des flammes factices et un 
délire imaginaire ! dites , pleurerez-vous l'absence de 
l'apostat qui a déserté votre aimable cortège? refuse- 
rez-vous un regret de sympathie à un barde adoles- 
cent? 

Adieu , êtres si chers , adieu pour longtemps ! 
L'heure fatale approche. J'aperçois déjà le gouffre où 
vous disparaîtrez sans me laisser de regrets. Voilà, 
voilà le lac sombre de l'oubli agité de tempêtes que 
vous ne pouvez maîtriser, et où vous et votre aimable 
reine vous allez , hélas ! périr tous ensemble. 



RÉPONSE A QUELQUES VERS ÉLÉGANTS QU'ON AMI 
AVAIT ENVOVÉS A l'aUTEUR, ET DANS LESQUELS 
IL LUI REPROCHAIT LA CHALEUR DE SES DESCRIP- 
TIONS. 

SI l'on me réimprime, et qu'aussitôt docteur, 
Prêtre, dame, chacun s'attaque au pauvre auteur; 
Si mon livre est sifflé par quelque vieille buse, 
Ke puis-Je riposter d'un soufflet de ma muse? 
Nouveau Guide de Bath. 

Bêcher', la bonne foi m'oblige à louer vos vers , qui 
sont tout à la fois d'un censeur et d'un ami. J'applaudis 
à vos reproches énergiques , mais mérités , moi qui en 
suis la cause irréfléchie et imprudente. Pardonnez-moi 
les défauts qui régnent dans mes vers ; ce pardon l'im- 
plorerais-je en vain? Le sage s'écarte parfois des voies 
de la sagesse : dès-lors comment la jeunesse poun-ait- 
elle réprimer les inspirations du cœur? Les préceptes 
de la prudence courbent, sans pouvoir les maîtriser, 
les ardentes émotions d'une âme qui déborde. Quand 
le délire de l'amour s'empare de l'esprit enthousiaste, 
le décorum suit de loin en boitant. Le radoteur en vain 
active sa marche décente et prude, il est dépassé et 
vaincu dans la chasse de la pensée. Jeunes et vieux, 
tous ont porté les chaînes de l'amour : que ceux qui en 
ont été exempts désapprouvent mes chants ; victime 
sans défense , qu'ils fassent pleuvoir sur moi leur cen- 



sure , ceux dont l'âme dédaigna de fléchir sous ce pou- 
voir enchanteur. 

Oh! combien je hais la poésie énervée et glaciale, 
éternel écho de la foule des rimailleurs , et dont les 
vers laborieux coulent avec une froide monotonie, pour 
peindre des souffrances que l'auteur n'éprouva de sa 
vie. Moi , mon Helicon sans art , c'est la jeunesse ; ma 
lyre , c'est mon cœur ; ma muse , la simple vérité. Loin 
de moi de corrompre le cœur de la jeune lille ; aucune 
séduction dans mes vers n'est à craindre. La jeune fille 
dont le cœur virginal est sans fard , dont les désirs se 
montrent dans la fossette d'un modeste sourire , dont 
l'œil baissé dédaigne une œillade lascive , forte de sa 
vertu sans être sévère, celle enfin qu'embellit une grâce 
naturelle, celle-là, mes vers ne sauraient la corrompre. 
Mais quant à la nymphe dont le cœur, tourmenté de 
précoces désirs et de coupables flammes , s'offre de lui- 
même à la séduction sans qu'on lui tende des pièges, 
elle aurait succombé , lors même qu'elle n'aurait pas 
lu. Pour moi , mon ambition serait de plaire à ces âmes 
d'élite, qui, fidèles au sentiment et à la nature, seront 
indulgentes pour ma muse adolescente , et ne condam- 
neront pas impitoyablement les légères effusions d'un 
enfant inexpérimenté. Ce n'est pas à la foule insensée 
que je demanderai la gloire ; jamais je ne serai fier des 
lauriers imaginaires qu'elle dispense. Je dédaigne ses 
applaudissements les plus chaleureux ; je méprise éga- 
lement ses sarcasmes et ses censures. 

26 novembre 1806. 



ELEGIE SUR L ABBAYE DE NEVVSTEAD. 

C'est la voix des années qui ne sont plus; elles 
se déroulent devant mol avec tous leurs évéue- 
menis. Ossun. 

Newstead! dôme naguère resplendissant, aujour- 
d'hui tout en ruines ; temple de la religion , orgueil de 
Henri repentant^, tombeau cloîtré de guerriers ^ de 
moines et de châtelaines, dont les ombres pensives 
glissent autour de tes ruines ; 

Salut , monument plus respectable dans ton déclin 
que les modernes manoirs dans leur magnificence ai- 
chitecturale ! Les voûtes de tes salles s'élèvent mena- 
çantes dans un majestueux orgueil , et semblent défier 
les outrages du temps. 

Tu ne vis point les serfs revêtus de cottes de mailles , 
obéissant à la voix de leur seigneur , venir, phalange 
formidable, demander la croix rouge ^, ou gaiement 
s'asseoir, bande immortelle, au banquet de leur chef; 

Car l'imagination inspiratrice, avec son magique 
regard , me retracerait leurs exploits dans la suite des 
âges, et évoquerait devant moi le souvenir de ces 
jeunes hommes qui, pèlerins pieux, allaient mourir 
sous le soleil de la Judée. 

Ce n'est pas de ton enceinte, vénérable édifice , que 
partait le chef belliqueux; sa gloire féodale brillait 



* Le révérend John Bêcher, de Southwel , auteur de plusieurs 
plans philanthropiques pour l'amélioration de la condition des 
pauvres. Le jeune poète trouva en lui un critique probe et ju- 
dicieux « et on anù sincère. Byron fit, par son conseil, di- 



verses corrections à la deuxième édition des Heures de Paresse. 

' L'abbaye de Newstead fut fondée par Henri II , peu de temps 
après le meurtre de Thomas Becket. 

* La croix rouge était le signe que portaient les croisés, 



HEURES DE 

d'ailleurs : mais la conscience souffrante, fuyant l'éclat 
offensant du jour, venait y chercher un soulagement à 
ses blessures. 

Oui , dans tes sombres cellules et tes épaisses om- 
bres , le moine abjurait un monde qu'il ne pouvait plus 
revoir : c'est là que le crime taché de sang trouvait un 
allégement dans le repentir ; c'est là que l'innocence 
fuyait l'oppression cruelle. 

Un monarque te fit naître du sein de ces déserts où 
erraient autrefois les proscrits de Sherwood , et les 
divers crimes de la superstition y cherchèrent un asile 
sous le capuchon protecteur du prêtre. 

Là où le gazon exhale une rosée de vapeurs, humide 
poêle jeté sur l'argile des morts , les moines vénérés 
croissaient en sainteté , et leurs pieuses voix ne s'éle- 
vaient que pour prier. 

Là où maintenant le triste oiseau des nuits déploie ses 
ailes vacillantes aussitôt que le crépuscule étend son 
ombre douteuse , le chœur retentissait du chant des 
vêpres ou des prières matinales adressées à Marie'. 

Les années font place aux années ; les siècles suivent 
les siècles ; les abbés succèdent aux abbés ; la charte 
de la religion est leur bouclier protecteur jusqu'au jour 
où un roi sacrilège prononce leur arrêt. 

Ce fut un pieux Henry qui éleva cet édifice gothique, 
et en fit pour ses religieux habitants un asile de paix ; 
un autre Henry -reprend ce don bienfaisant, et impose 
silence aux saints échos de la dévotion. 

Menaces , supplications , tout est inutile ; il les chasse 
de leur retraite fortunée ; il les condamne à errer dans 
un monde hostile , sans espoir, sans amis, sans foyer, 
n'ayant que Dieu seul pour refuge. 

Ecoutez! les voûtes sonores delà salle retentissent 
des étranges accords d'une musique belli(jueuse ! em- 
blèmes du règne impérieux d'un guerrier , les hautes 
bannières armoriées flotleni dans ton enceinte. 

Aux cris d'alarmes se mêlent la voix lointaine des 
sentinelles qu'on relève , la joie brillante des festins , 
le cliquetis des armes polies , les sons de la trompette , 
les roulements du tambour. 

Jvidis une abbaye, aujourd'hui forteresse royale'', 
entourée d'insolents rebelles , les redoutables machines 
de la guerre hérissent tes remparts menaçants et vo- 
missent le trépas au milieu d'une pluie sulfureuse. 

Inutile défense! Le perfide assiégeant, souvent re- 
poussé, triomphe du brave par la ruse. D'innom- 
brables ennemis accablent le sujet fidèle, et sur sa tète 
flotte le sombre étendard de la rebellion. 

Le baron irrité ne tombe pas sans vengeance ; le sang 



PARESSE. 21 

des traîtres rougit la plaine. Invaincu, sa main brandit 
encore le glaive , et des jours de gloire lui sont réser- 
vés dans l'avenir. 

Le guerrier eût désiré alors mourir sur les lauriers 
qu'avait cueillis sa main ; mais le génie protecteur de 
Charles accourut sauver l'ami et l'espoir du monarque. 

Tremblant, il l'arracha d'un combat inégal^ pour 
aller sur d'autres champs de bataille repousser le tor- 
rent. Sa vie était réservée pour de plus nobles combats , 
et il devait guider les rangs au milieu desquels tomba 
le divin Falkland ^. 

Malheureux édifice, maintenant abandonné à un 
infîime pillage ! un encens bien différent de celui auquel 
tu étais accoutumé s'élève de ton enceinte et monte 
vers les cieux , au milieu des gémissements des mou 
rants et du sang des victimes égorgées. 

Le cadavre de plus d'un brigand hideux et pâle 
souille ton sol sacré ; sur les coursiers et les hommes 
pêle-mêle entassés, monceau de pourriture, les fa- 
rouches spoliateurs se fraient un passage. 

Les tombeaux , que recouvrait une herbe humide 
et pieuse, sont forcés de rendre les dépouilles mor- 
telles qu'ils renferment ; et pour chercher r(*r enseveli 
dans la terre , des mains avides ne craignent pas de 
troubler le repos des morts. 

La harpe se tait , la lyre belliqueuse a cessé de ré- 
sonner ; la mort a glacé la main du ménestrel ; elle ne 
fait plus frémir la corde tremblante pour chanter la 
gloire des guerriers. 

Enfin, les meurtriers , gorgés de butin, rassassiés 
de sang , se retirent. Le bruit des combats cesse de se 
faire entendre ; le Silence vient s'asseoir de nouveau 
au sein de son domaine; et l'Horreur, au visage sombre, 
veille au seuil de la porte massive. 

C'est ià que la Désolation tient sa retloutable cour ; 
quels satellites proclament son règne fatal ! Des oiseaux 
de mauvais augure , à l'hem-e sombre du soir, élèvent 
leur cri lugubre et agitent leurs ailes poudreuses dans 
l'édifice désolé 

Bientôt les rayons vivifiants d'une nouvelle aurore 
chassent les nuages de l'anarchie du ciel de l' Anglelene. 
Le farouche usurpateur rentre dans son enfer natal , 
et la Nature applaudit à la mort du tyran. 

Elle salue son agonie par la voix des orages ; l'oura- 
gan répond à son dernier soupir; la terre tremble nu 
moment oii elle reçoit ses ossements, répugnant à 
accepter l'offande d'une mort aussi hideuse* . 

Le souverain légitime ' reprend le gouvernail , et 
guide le vaisseau de l'état sur une mer calmée. L'espé- 



• Le pripiirë de Newsteatl «îtait consacré à la VierRC. 

» Lors (le la dissulutiiin dfs moiiastùres , Henri VUI donna 
ralitiayc de Ne\vst<'ad à sir Jodn Hyron. 

* ^|,■w^^ead soutint un long siégedans la gnciTe entre Charlesf'', 
et son parleriirnt. 

'Lord Byroaet son frère sir A'illiam avaient un coinmandriiietil 
dans rarni(*e royale. Le premier »'t;iil général en etief en Irlande , 
lieutcn.int de la Tour, et gouverneur de Jacques, duc d'Yorek, 
depuis Jacques II ; le second so distingua dans plun d'une bataille. 

> Lucius Cary, lord vicomte Falkland , l'Iioninic le plus ac- 



compli de son temps , fut lu(' à la bataille de Newbury, en char- 
geant dans les rangs du régiment de cavalerie de lord Hyron. 

«Ceci est un f.iit liistoriipic. I'ne violente tempête suivit la 
mort ou l'enterrement de Cromwell , ce (pii occasionna plus 
d'une dispute entre ses partisans et les cavaliers : lis uns et les 
autres y virent une intervention divine. Qu'elle ait eu jionr obji-t 
l'approlialion ou le bi.lme, c'est ce que nous abandonnons à la 
décision des rasuistes de l'époque. J'ai cru devoir, dons mon 
poëuje , tirer parti de cette circonstance. B. 

' Charles II. 



22 



(EUVRES DE BYRON. 



rance sourit au rèçrne pacifique , et cicatrise les bles- 
sures saia:nautes de la haine épuisée. 

Newslead , les sombres habitants de tes arceaux , 
poussant des cris discordants , abandonnent leurs nids 
profanés ; le maître revient hal)iter ses domaines ; et 
l'absence relève le charme de leur possession. 

Les vassaux que réunit ton enceinte hospitalière 
bénissent dans un banquet joyeux le retour de leur 
seii^neur ; la culture revient embellir la riante vallée, 
et les mères, naguère désolées , ont quitté le deuil. 

Des milliers de chants sont répétés par l'écho har- 
monieux ; les arbres se revêtent d'un feuillage inac- 
coiiiumé. Écoutez! c'est le cor qui fait entendre sa 
voix sonore ! c'est le cri du cliasseur que prolonge la 
brise ! 

Sous les pieds des coursiers la vallée tremble au 
loin. Que de craintes, que d'espérances inquiètes ac- 
compagnent la chasse ! Le cerf mourant cherche un 
refuse dans le lac ; des cris triomphants proclament 
sa défaite. 

Ah! heureux jours! trop heureux pour durer! 
C'étaient là les plaisirs innocents de nos simples aïeux ! 
Point de ces vices brillants qui séduisent par leur 
éclat ! Leurs joies étaient nombreuses , et rares leurs 
soucis. 

Issus de tels hommes, les fils succèdent aux pères. 
Le temps fuit, et la Mort brandit sa faux. Un autre 
chef presse les flancs du coursier blanchissant d'écume : 
une autre foule poursuit le cerf haletant, 

Newsf ead ! comme ton aspect est douloureusement 
changé ! Tes arceaux entr 'ouverts aimoncent les progrès 
lents de la destruction. Le jeune et dernier rejeton 
d'une noble race est aujourd'hui le maître de tes tou- 
relles , prêtes à s'écrouler. 

Il contemple tes vieilles tours, maintenant solitaires; 
tes caveaux , où dorment les morts des âges féodaux ; 
tes cloîtres, que traversent les pluies de l'hiver; il les 
contemple , et à cette vue il se prend à pleurer. 

Toutefois , ce ne sont pas des pleurs de regret qu'il 
répand , c'est une pieuse affection qui les fait couler. 
L'orgueil , l'espérance et l'amour lui défendent d'ou- 
blier, et échauffent son cœur d'une vive flamme. 

Et néanmoins il te préfère aux dômes dorés , aux 
grottes brillantes de la grandeur vaniteuse ; il se plaît 
à errer parmi tes tombes humides et moussues, et il ne 
murmure point contre les arrêts du destin '. 

Ton soleil , sortant de son nuage , peut briller en- 
core; il peut encore t'éclairer de l'éclat de son midi. 



Ton splendide passé peut revivre, et l'avenir te rendre 
tes premiers beaux jours 2. 



SOUVENIRS d'enfances. 

Ces beaai Jours sont cncor chers îi mon souvenir; 
De ma mùmuirc , bêlas, je ne puis les bannir. 

Quand la maladie lente, avec sa longue suite de 
souffrances , glace le sang chaud dans les veines ; que 
la Santé, effrayée, étend ses ailes roses, et s'enfuit au 
moindre soufile de la brise printanière , ce n'est pas 
le corps seul qui souffre , d'opiniâtres tourments vien- 
nent assaillir l'âme découragée. De hideux fantômes , 
cortège de la Douleur, assiégeant la Nature, qui courbe 
sous le coup une tète tremblante , livrent à la Résigna- 
tion une incessante guerre, pendant que l'Espérance 
se retire épouvantée , et se détache à regret de la vie. 
Mais nous souffrons moins quand, pour tromper 
l'ennui des heures, la mémoire déploie autour de nous 
sa salutaire puissance ; soit qu'elle nous rappelle ces 
jours d'ivresse déjà bien loin, alors que nous étions 
heureux par l'amour, que la beauté était pour nous le 
ciel ; soit que, chère à la jeunesse, elle nous rende les 
souvenirs de notre adolescence, et ces beaux ombrages 
sous lesquels tous ont passé à leur tour. Ainsi que 
l'astre du jour, qui , perçant les nuages qui vomissent 
la tempête , dévoile peu à peu son disque lointain , 
dore de ses rayons affaiblis les perles cristallines qu'a 
déposées la pluie , et verse sa clarté douteuse sur la 
plaine inondée; de même, pendant que pour moi 
l'avenir est sombre et sans joie , le soleil de la mé- 
moire , bien qu'il ait perdu de son premier éclat, brille 
à travers mes rêves , éclaire de ses pâles rayons des 
tableaux déjà loin de moi , et soumettant mes sens à 
son irrésistible influence , confond à mes regards le 
présent avec le passé. 

Souvent j'aime à me livrer au cours des pensées 
qui m'apparaissent tout à coup; et sans que je les 
aie appelées , mon âme s'abandonne aux douces pro- 
messes de l'imagination; son vol enthousiaste par- 
court les riens; et c'est alors que je vois se dérouler 
à mes regards ces jours de mon adolescence auxquels 
j'avais dit un long adieu ! Ces sites délicieux, qui ont 
éveillé mes j eunes inspirations ; ces amis qui pour moi ne 
vivent plus qu'en rêve ; les uns qui dorment sous le 
marbre , moissomiés par un trépas premature ; d'au- 
tres qui poursuivent la carrière scientifique où entra 
leur jeune âge, et qui doit faire leur gloire; qui , dis- 
putant les palmes de l'étude , occupent , dans une rapide 
succession, les postes auxquels l'ancienneté les ap- 



' « Arrive ce qui pourra , » écrivait Byron à sa mère en 
mars I80J, Newstcad et moi aurons une destinée commune. 
Main euanl j'ai vécu dans ce lieu, mon cœur s'y est attaché, et 
il n'est pas de nécessité présente et future qui puisse mengager 
à trafiquer du dernier vestige de notre liciitage. J'ai assez d'or- 
gueil pour être en état de supporter des embarras de fortune ; 
mais dussé-je obtenir en échange de l'abbaye de Newstcad la 
plus grande fortune du pays , je rejetterais la proposition. Tran- 
qniilisez-vous sur ce chapitre : je sens comme doit sentir un 
homme d'iionnenr, et je ne vendrai pas Newstead. » 

» Le lecteur, qui, après avoir lu cette élégie, lira dans le 



IS" chant de Don Juan les stances qui contiennent la des- 
cription de l'abbaye de Newstead et des sites enrironnants, 
remarquera que les pensées principales sont les mêmes dans les 
deux morceaux ; et c'est tout à la fois une tache instructive et in- 
téressante que de comparer l'esquisse juvénile avec la touche 
hardie et le coloris vigoureux du tableau du grand maître. 

' Lord Byron composa ces vers i une époque où il était sous !• 
poids d'une grande dépression physique et morale. « J'étais aa 
lit ,» dit-il, «quand cette composition d'écolier fut écrite ou plutiH 
dictée ; et je n'espérais pas me relever. » 



HEURES DE PARESSE. 



25 



pelle : ce sont là les images qui viennent en foule se 
presser devant moi et éblouir, tout en la charmant, ma 
vue fatiguée. Ida, lieu béni où règne la science , avec 
quelle joie je me joignais naguère à ton jeune cortège ! 
Il me semble encore voir briller ton haut clocher et mê- 
ler ma voix aux chants du chœur ! Je me rappelle nos 
espiègleries , nos jeux enfantins : malgré le temps et la 
distance, tout cela m'est encore présent. 11 n'est pas 
un sentier sous tes ombrages que je ne revoie , et où 
je ne reconnaisse des figures souriantes et des traits 
chéris; mes promenades favorites, les moments de 
joie ou de douleur, mes amitiés d'enfance , mes jeunes 
inunitiés; nos réconciliations , j'allais dire mes affec- 
tions brisées ; mais non , mes premières je les bénis , 
les autres je les pardonne. Heures de ma jeunesse! 
où , nourrie au fond de mon âme , l'amitié d'un étran- 
ger me rendait heureux ; l'amitié , ce doux lien , apa- 
nage spécial de la jeunesse, alors qu'un cœur sincère 
bat dans la poitrine , que la mondaine sagesse ne nous 
a point encore appris à dissimuler, et à donner à nos 
impressions le frein de la prudence ; alors (jue nos âmes 
naïves laissent voir ce que nous pensons , affection à 
nos amis , guerre ouverte à nos ennemis : car les lèvres 
de la jeunesse ne répètent pas des mensonges dorés , et 
elle n'a point encore acheté aux dépens de la vérité 
cette science trop chèrement payée. L'hypocrisie, fruit 
d'un long âge, mûrie par les années, marche vêtue 
du manteau de la prudence. Quand l'adolescent passe 
à l'état d'homme, la prévoyance paternelle ne man- 
que yias de lui tracer un plan de conduite prudente ; elle 
lui enseigne à éviter le sentier de la franchise, à par- 
ler d'un ton mielleux , à penser avec circonspection ; 
ù approuver toujours, à ne jamais contredire.— L'ap- 
probation de son patron le paiera de son mensonge ; et 
qui voudrait, sourd à la voix de la fortune , perdre son 
avenir faute d'un mot, dut son cœur se révolter con- 
tre ce mot , et sa franchise s'en indigner ! 

Mais loin de moi un tel sujet! Je laisse à d'autres le 
soin d'arracher a l'infâme llatterie son masque abomi- 
nable ; que des bardes plus mordants que moi se délec- 
tent à décocher les traits de la satire. Les ailes d'un 
génie détracteur ne sauraient convenir au vol de ma 
Muse. Une seule fois seulement il lui arriva de jeter le 



gant à un ennemi secret , et déjà elle méditait contre lui 
une attaque mortelle ; mais lorsque cet ennemi , soit 
remords , soit honte , soit qu'il cédât à un conseil ami- 
cal , eût abandonné la lice , sa soumission désarma sa 
colère : pour épargner à ce faible adversaire de cruels 
tourments , elle oublia son jeune ressentiment et par- 
donna; ou si ma Muse a trace le portrait d'un pé- 
dant, c'est qu'en effet les vertus de Pomposus ' sont 
connues de bien peu de gens. Le coup d'œil de ce 
jeune usurpateur ne m'a jamais fait trembler, et celui 
qui porte la férule doit parfois en ressentir les coups. 
Si depuis il lui est encore arrivé de s'égayer aux dé- 
pens des ridicules de Granta, connus de quiconque a 
pris part à la conversation du collège, cela est passé , 
et maintenant il ne pécliera plus. Les accords de sa 
jeune lyre devront bientôt cesser, et on pourra me 
railler sans péril quand je dormirai de mon dernier 
sommeil. 

Rappelons d'abord ici la bande joyeuse qui me 
salua chef et se rangea sous mon commandement- ; ces 
joyeux compagnons des jeux de mon enfance , dont 
j'étais le conseil et le dernier recours, dont jamais le 
regard ne se baisse devant le coup d'œil hautain ou l'or- 
gueilleuse robe noire de ce pédant parvenu, qui, 
transplanté de l'école paternelle, incapable de com- 
mander, ignorant les règles qui nous gouvernent, a 
succédé à celui que tous s'accordent à louer, au pié- 
cepteur chéri de mon premier âge, Probls^ l'or- 
gueil de la science , maintenant à jamais perdu pour 
Ida. Longtemps sous lui nous avons parcouru les pages 
classiques, et nous craignions le maître tout en aimant 
le sage. Il est maintenant dans la paisible retraite , 
douce récompense de ses .scientifiques travaux. Pom- 
posus occupe le fauteuil magistral; Pomposls gouver- 
ne. — Mais arrête-toi , ma Muse ^ : n'accorde au pédant 
que ton mépris; que son nom et ses préceptes soient 
pareillement oubliés ; que son souvenir ne vienne plus 
souiller mes vers. Je lui ai déjà payé mon tribut. 

A travers ces ormeaux couronnés de leurs l»ranchcs 
antiques, Ida s'élève, ornement du paysage qui l'en- 
toure, c'est de là, comme de son séjour de prédilec- 
tion , que la Science contemple la vallée où l'agrcsic 
nature réclame ses hommages; elle lui confie un mo- 



' Le docteur Butler, directeur du collège d'IIarrow. On voit 
par un brouillon , (*crit de la main de Byron et trouvé dans .ses 
papiers , (|uc dans le cas où une nouvelle édition de ces pocuies 
iiurait été puttiiée . sou intention était de faire disparaître le pas- 
sade cominenrant par ce» mots : « Ou si ma muse a tracé le por- 
trait d'un pédant, » etc. ; et de lui sui)stiluer celui-ci : « Si 
autrefois ma muse, écliaulfée par son ressentiment, a peint 
(le couleurs trop sévères le portrait d un pédant et a cru le 
t'itileau ressemlilant , aujourd'liui, jugeant (dus froiilemcnl, 
elle confesse «on tort. Auprès d'un esprit généreux, l'aveu 
d'une fnutr la répare. » 

' Lors de la retraite du docteur Prury, trois candidats se pré- 
sentèrent pour occuper le fauteuil vacant; MM. I)nu-y, lAans 
<t IJutler. t y\u premier iiiouv-mcnt (|uelit naîlredans le collège 
cette lutte des trois rivaux, • dit M. .Moorc,« It; jeune Wildnian se 
mit à la tète du i)arli de Marc Drurjr; mais Ilyrou se tint à l'é- 
cart, et ne prit parti jjfiiir personne. Iiésireux toutefois «le 

• en faire un allié, un memlirc de la f.i- tinn Drury dit* Wilduian ; 

• Je sais cjnc Hyron ne se joindra pas à noufi, parce i|u'd ne veut 
(Miiiil du ;«c<>ii<l rang ; mail Cii'le liouiuiant notre <:Iicf nous 



sommes sftrs de l'avoir pour nous. » C'est ce (juc fit \^ ildui.ui 
et Byron prit le commandement. 

' Le docteur Drury. Lord Byron en parle partout dans li" 
termes les plus tionoraliles. Il est curieux de voir l'opinion <pie le 
docleureut de son élève lor>;(|uil fut jiourla première fuis confié 
à ses soins. « Je lis , » dil-il , • entrer mon jemie disciple dans 
mon cabinet, et l'inlerrogeai sur les aunisi'mcnts et les occupa- 
tions qui avaient jus(|ue-i;i reurpli son tcm|is. ainsi (|ue sur les 
individus «lu'il avait fré(juenli's. Je ne tardai pas .\ m'apeiccvoir 
<|ue c'était un véritable cheval sauvage <iu'on m'avait conlié. 
Mais son regard lirillait d'intelligence. Ses manières et son ca- 
ractère me convaiufpiirent bienf^t qu'on devait le conduire 
avec un fil de soie plutôt qu'avec un câble, et j'agis d'api è» ce 
principe. » 

' Voilà comment Byron voulait dans une édition postérieure 
nuxlilicr ce passage: « Un autie occupe le fauteuil magistral j 
Ml accepte avec lépuguanec la direction d'un étranger. Ohl 
p iss(;nt les mêmes lioumurs eouronner son nom dam l'avenir. 
S il I éeak! cji verliii , il I'dg-dera auMl en gloire. « 



24 



ŒUVRES 



ment son jeune corté2:e, qui se meut plein de joie et 
bondit dans la plaine, puis se divise en groupes épars, 
où chacun se livre à ses jeux favoris, en renouvelle 
d'anciens , en invente de nouveaux. Ceux ci , échauffés 
par les rayons du soleil de midi, partagés en batail- 
lons rivaux, parcourent le champ des barres, chas- 
sent la balle d'un bras vigoureux, ou d'un pied agile 
accélèrent sa vitesse ; ceux-là plus lentement dirigent 
leurs pas tranquilles aux lieux où les froides eaux de 
Brent promènent leur cours limpide , tandis que d'au- 
tres vont à la recherche de quelque verte retraite dont 
l'ombre les abrite contre la chaleur du jour ; et cepen- 
dant plus loin, une bande d'espiègles , apercevant un 
étranger à l'air simple et campagnard , le premient pour 
but de leurs tours d'écoliers et saluent son passage de 
leurs taquineries. Ils n'en restent pas toujours là ; la 
tradition raconte plus d'une échauffourée : « Ici la ven- 
geance arma les paysans irrités , et nous achetâmes 
chèrement la victoire ; voici où nous fûmes obligés de 
fuir devant des forces supérieures ; voilà où nous avons 
recommencé la lutte acharnée et tumultueuse. » Mais 
pendant que des passions précoces agitent ainsi nos 
âmes, la cloche fait entendre de loin ses sons prolongés ; 
l'heure de la récréation est passée , et la Science , de- 
bout sur le seuil de son temple , nous fait signe d'en- 
trer. Nulle inscription fastueuse ne décore sa simple 
salle; mais les murs poudreux sont couverts de gros- 
sières empreintes. Là chaque écolier, gravant pro- 
fondément son nom , lui assure l'immortalité classique ; 
là le fils unit son nom à celui de son père ; ce dernier 
depuis longtemps tracé , l'autre qui vient de l'être. 
Tous deux survivront lorsque le père et le fils auront 
succombé sous la loi commune du destin ' . Ce sera 
peut-être tout ce qui restera d'eux, alors que la pierre 
d'un tombeau leur sera refusée, et que se balancera 
au sou file lugubre de la brise l'herbe qui couvrira 
leur sépulture ignorée. C'est là que sont gravés en 
gros caractères et mon nom et celui de plus d'un ami 
de mon premier âge. Nos hauts faits amusent encore la 
jeune génération qui marche sur nos pas et a pris 
notre place. Naguère elle nous obéissait en silence ; 
un signe de nous était pour elle un ordre, un mot 
était une loi ; aujourd'hui elle règne à son tour, et sa 
tjTannie passagère tient les rênes du pouvoir. Parfois 
l'histoire des anciens jours vient charmer pour elle les 
longues veilles de l'hiver : « C'est ainsi , disent-ils , 



DE BYRON. 

que nos anciens chefs firent tête à l'orage ; c'est ainsi 
qu'ils disputèrent le terrain pied à pied ; c'est ici qu'ils 
escaladèrent la v ieille muraille , les verrous ni les bar- 
reaux ne leur purent résister 2. Ici Probus arriva pour 
calmer la tempête prêle à éclater; là il fit d'une voix 
émue ses derniers adieux. Voici l'endroit où ils s'éva- 
dèrent , pendant que le hardi Pomposus les laissait 
bravement partir sans lui. » Ils disent ; et cependant le I 
temps n'est pas loin où leurs noms remplaceront les 
nôtres et seront seuls rappelés dans ces récits. Encore 
quelques années, et disparaîtra dans un naufrage gé- 
néral le faible souvenir de notre magique empire. 

Race honnête et candide ! quoique maintenant nous 
ne nous voyions plus , je ne puis jeter un dernier et 
long regard sur ce que nous étions naguère, sur 
notre première entrevue, sur noire dernier adieu, 
sans que des pleurs ne viennent mouiller ces yeux 
qui , auprès de vous , étaient étrangers aux larmes. 
Dans ces cercles splendides, brillant empire de la 
mode , où la folie déroule son éblouissant drapeau , je 
me suis plongé , pour noyer dans le bruit mes regrets 
et des souvenirs si cliers. Tout ce que je demandais , 
tout ce que j'espérais , c'était d'oublier ! Inutile désir ! 
Dès qu'un visage connu , un compagnon de mon ado- 
lescence , venait plein d'une joie sincère revendiquer 
auprès de moi les droits de sa vieille amitié , soudain 
mes yeux, mon cœur, tout en moi redevenait en- 
fant; cet éclat scintiUant, ces groupes mobiles , je ne 
voyais plus rien du moment que j'avais retrouvé mon 
ami ; le sourire de la beauté ( car, hélas ! j'ai connu ce 
que c'était que de courber la tête devant le trône puis- 
sant de l'amour) , le sourire de la beauté , si cher qu'il 
me fût , auprès de mon ami ne pouvait plus rien sur 
moi. Une douce surprise remuait toutes mes pensées : 
les bois d'Ida se déroulaient à mes regards ; il me 
semblait voir encore se précipiter la bande agile ; je 
me joignais par la pensée à la foule joyeuse; je me 
rappelais avec émotion les allées majestueuses témoins 
de- nos ébats , et dans moi l'amitié triomphait de l'a- 
mour ^. 

Mais suis-je donc le seul qui se retrace avec ravisse- 
ment ses premiers jours ? N'y a-t-il pas dans ce mot 
même d'enfance je ne sais quoi qui parle à tous les 
cœurs , qui sourit à toutes les mémoires ? Ah ! il y a 
là quelque chose qui me dit que l'amitié est doublement 



' Pendant une révolte à Harrow, le poëte empêcha qu'on ne 
mit le fi;u à la classe , en montrant aux élèves les noms de leurs 
pères gravés sur les murs. 

» Lord Byron dit quelque part , en parlant de la vie qu'il 
menait à Harrow : « On me trouvait toujours au milieu du ta- 
page , des révoltes, des querelles et des espiègleries de tout 
genre. » Un jour, par manière de bravade , il arracha tous les 
barreaux de la fenêtre de la grande salle. Le docteur Butler lui 
ayant demandé le motif di; cet acte de violence , il répondit froi- 
dement : « C'est parce qu'ils interceptaient le jour. » 

' La description de ce qu'éprouvait en <?06 le jeune poète en 
retrouvant dans le monde lun do ses anciens condisciples , est 
bien loin d'égaler ce passage d'une de ses lettres où il parle 
de la rencontre qu'il fit par hasard de lord Clare sur la route 
d'tmola.à Bologne, en 1821 «Cette rencontre, » dit-il, « fit pour 
un moment disparaître toutes les années écoulées depuis ma sor- 



tie d'Harrow. Ce que j'éprouvai est inexplicable. Il me semblait 
sortir du tombeau. Clare , de son côte, était vivement ému , 
plus que je ne le paraissais moi-même ; car je sentis les batte- 
ments de son cœur à l'extrémité de ses doigts à moins que ce ne 
fussent les pulsations de mon propre cœur que je sentais. Nous 
ne passâmes ensemble que cinq mincîtes . et sur la grand'route 
encore ; mais je n'ai pas imeheure dans toute mon existence que 
je puisse mettre en parallèle avec ces cinq minutes-là. » Nous 
pouvons aussi citer ce passage intéressant d'une lettre de ma- 
dame Guiccioli : « En (822 », dit-elle, «quelques jours avant de 
quitter Pise, nous étions un soir assis dans le jardin de Palazzo 
Laiifranchi. Un domesti()uc vint annoncer M. Hobhouse : la 
légère teinte de mélancolie répandue sur les traits de lord By- 
ron lit place tout à coup à la joie la plus vive, tellement qu'il 
faillit se trouver mal. Une effrayante pfdeur couvrit ses joues, 
et ses yeux se remplirent de larmes lorsqu'il embrassa son ami : 
son émotion était si grande, qu'il fut obligé de s'asseoir. » 



HEURES DE 

chère à celui qui est obligé d'aller ainsi chercher des ! 
cœurs amis , et demander au loin une affection qu'il ne I 
trouve pas autour de lui. Ces cœurs, Ida ^ je les ai ; 
rencontrés dans ton enceinte , qui fut pour moi une j 
patrie , un monde , un paradis. La mort cruelle n'a 
pas voulu que ma jeunesse orpheline eût pour guide 
l'affeclion d'un père. Est-ce que le rang ou un tuteur 
peuvent remplacer l'amour qui brille dans le regard 
paternel? Peuvent-ils compenser une telle perte, la ; 
fortune et le titre que me légua la mort prématurée 
d'un père? Quel frère a recherché l'attachement de 
mon ccrur fraternel? Quelle sœur a déposé sur ma 
joue un baiser affectueux ? Ah ! pour moi rien ne vient 
charmer l'ennui des heures ! nul cœur aimant ne m'est 
uni par de doux liens ! Souvent , dans l'illusion d'un 
songe , je crois voir le sourire d'un frère ; cette douce 
vision assiège mon cœur , et une voix d'amour mur- 
mure à mon oreille. J'entends. — Je m'éveille , — ces 
sons chéris réjouissent mon âme ; — j'écoute de nou- 
veau ; — mais , hélas! je n'entends plus cette voix fra- 
ternelle. Au milieu de la foule, je marche seul à travers 
les milliers de pèlerins (jui remplissent la route. Pen- 
dant que ceux-ci sont enchaînés par d'innombrables 
guirlandes, moi, je n'ai pas un seul rameau que je 
puisse appeler mien. Que dois-je donc faire? Gémir 
dans la solitude , vivre dans l'amitié , ou soupirer 
tout seul. Ma main cherche donc à presser la main d'un 
ami ; et où en trouver de plus chers que parmi mes 
condisciples d'Ida ? 

Alonzo ' , le meilleur et le plus aimé de tous mes 
amis , ton nom fait l'éloge de celui qui parle ainsi de 
toi. Ce tribut ne peut te conférer aucune gloire; la 
gloire est pour celui qui t'offre aujourd'hui cet hom- 
mage. Oh! si les espérances que donne ta jeunesse 
doivent se réaliser , une lyre plus éclatante chantera 
ton nom glorieux , et sur ta renommée impérissable 
élèvera un jour la sienne. Ami de mon cœur, le 
premier entre ceux dont la société faisait mes déli- 
ces , que de fois nous avons ensemble bu à la source de 
la sagesse anticpie sans pouvoir étancher notre soif! 
Quand l'iieure du travail était écoulée , nous nous 
retrouvions encore ; nous mettions en commun nos 
jeux, nos éludes et nos âmes; ensemble nous chas- 
sions la balle bondissante ; ensemble nous retour- 
nions auprès du professeur. Nous nous livrions de 
concert, soit à la mâle diversion de la crosse, .soit 
au plaisir de la pèche , dont nous partagions le pro- 



PARESSE. 25 

duit ; ou , plongeant dn sommet de la rive verdoyante, 
nos membres agiles fendaient les flots écumeux. Tous 
les éléments nous revoyaient les mêmes , véritables 
frères sans en porter le nom. , 

Je ne t'ai point non plus oublié , mon joyeux ca^ 
marade Davus -, dont l'aspect parmi nous apportait 
l'allégresse , toi qui brillais le premier dans les rangs de 
la gaieté , toi le riant messager du bon mot inoffensif ; 
et , malgré cette organisation , désireux de plaire avec 
une modeste timidité , candide , libéral , opposant au 
péril un cœur d'acier, qui n'en était pas moins sensible. 
Je me rappelle encore le jour où , dans le désordre 
d'un combat acharné , le mousquet d'un paysan me- 
naça ma vie ^ ; déjà l'arme pesante était levée en l'air; 
un cri d'horreur s'échappa de toutes les bouches. Pen- 
dant qu'occupé à combattre un autre adversaire , j'i- 
gnorais le coup qui allait me frapper , ton bras , intré- 
pide jeune homme , arrêta l'instrument homicide : 
oubliant toute crainte , tu t'élanças ; désarmé et abattti 
par ta main victorieuse , le misérable roula sur la pous- 
sière. Que peuvent , en retour d'un tel acte , de simples 
remerciements, ou le tribut d'une muse reconnaissante? 
Non, non , Davls, le jour où j'oublierai ton action, 
ce jour-là mon cœur aura mérité d'être broyé i»ar la 
doirieur. 

Lycus ! '* tu as à mes souvenirs des droits mérités. 
Oh ! si ma muse pouvait redire tes vertus aimables , 
c'est à toi , à toi seul que seraient consacrés les faibles 
chants de ce poème déjà trop prolongé. On te verra un 
jour unir dans le sénat la fermeté Spartiate à l'esprit 
athénien : bien que ces talents ne soient encore qu'eu 
germe , Lycus , tu ne tarderas pas à égaler la gloire de 
ton père. Quand l'instruction vient nourrir un esprit 
supérieur , que ne devons-nous pas attendre du génie 
ainsi perfectionné ? J^orsque le temps aura mûri ton 
âge , tu planeras de toute ta hauteur au-dessus des 
pairs tes collègues. En toi brillent réunis la prudence, 
un sens droit, un esprit fier et libre , une âme asile de 
l'honneur. 

Oublierai-je dans mes chants le belEuRYALE^, 
digne rejeton d'un antique lignage. Quoiqu'un dou- 
loureux désaccord nous ait séparés , ce nom est reli- 
gieusement embaumé dans mon cœur ; quand je l'en- 
tends prononcer , ce cœur bondit et palpite, et toutes 
ses fibres y répondent. Ce fut l'envie , non notre vo- 
lonté , qui brisa nos liens : autrefois amis , il me sem- 



' L'honorable John Wingfielil , frère de Richard , quatrième 
vicomte Pow( rscourt. Il est mort à Coïiiibic , dans sa ving- 
tième annde.lc M mai I8H. 

' Le révfîrend John Cfîcil Tattcrsall , mort à vingt-quatre ans, 
le 8 décembre «842. 

' Le combat dont il est ici parlé eut lieu par suite de la ren- 
contre fortuite des élèves d'Ilarrow et de quflciucs recrues re- 
venant lie lexercice. Il parait qu'en celle occasion lacrosse d'un 
fusil était déjà levée sur la tète de Byrou , et allait l't tendre 
sur le carreau , lorsque l'intervention de Tattersall le sauva. 

* John l'itrgibbon , second comte de Clare, né le 2 juin 1792. 
Son [H;rc . auquel il succéda le 28 janvier t80i , avait été pendant 
près de dmno, ans lord chaneelinr d irlandn. Sa seifriieiiric était 
en 1812 gouverneur de Hond)ay. Lord Byron écrivait en «821 : 



« Je n'entends jamais , maintenant encore, prononcer le nom 
de C'/flrcsansun battement deccrur. > 

» George John, cinquième comte Pclawarr, né le 2G octo- 
bre 1791. Il succéda à son père , John Richard , le 28 juillet 1793. 
C'est une des ramilles les plus anciennes de la noblesse anglaise. 
Voici ce (|ue nous lisons dans des lettres inédiles de lord Byron : 

• Anow. 2") octobre ISO'S. Je me trouve ici beiu-i-ux et con- 
fortable. J'ai (les amis |ieu nombreux, mais choisis ; .\ leur tète je 
place lord Deiawarr, qui est très-aimable et mon ami intime. * 
— « 2 novembre I80L Lord Deiawarr est beaucoup plus jeune 
que moi ; niais c'est le meilleur, le plus aimable , et lephis habile 
garçon du monde: à quoi il ajoute ime qiialllt- fort im|ioi'tantc 
aux yeux des femmes , celle d'être remar(piahlenienl beau. Deia- 
warr et moi . nous sommes un peu parents , car l'un de mes an- 
cêtres, du t(nipsde Charles 1", prit fenuncdans sa famille. > 



20 



(OUVRES DE BYRON. 



ble que nous le sommes encore *. En toi nous aimions 
à voir une ânie pure unie à un beau corps (|iic la na- 
ture s'était plu à former. Toutefois tu ne feras pas 
retentir au sénat les foudres de ton éloquence ; tu 
ne chercheras pas la gluire sur les champs de bataille ; 
tu laisseras ces occupations à des âmes d'une enve- 
loppe plus rude : la tienne planera plus près du ciel, 
sa patrie. Peut-être pourrais-tu te plaire au sein de la 
politesse des cours ; mais ta langue ne sait point trom- 
per; les souples salutations du courtisan , son ironique 
sourire, ses compliments intarissables, son astuce 
perîide , allumeraient ton indignation, et tous ces piè- 
ges brillants, tendus autour de toi , n'exciteraient que 
ton dédain. Le bonheur domestique , voilà ta destinée : 
ta vie sera une vie d'amour , et aucun nuage de haine 
n'en ternira la sérénité. Le monde t'admire , tes amis 
te chérissent ; un esclave de l'ambition pourrait seul 
en désirer davantage. 

Enfin le dernier , mais non le moins cher de ce cor- 
tège d'amis, voici venir Cléon ^ au cœur probe, ou- 
vert et généreux : comme un délicieux paysage dont 
nulle tache ne diminue le charme , aucun vice ne dé- 
grade l'inaltérable pureté de son âme. Le même jour 
commença notre can-ière studieuse, le même jour elle 
se termina. Ainsi , plusieurs années nous virent tra- 
vailler ensemble et courir dans la lice côte à côte. Lors- 
qu'enfin arriva le terme de notre vie studieuse, nul de 
nous ne sortit vainqueur de la lutte classique. Comme 
orateurs , nous nous valions l'un l'autre , et la voix 
publique nous décernait à tous deux une part de 
gloire à peu près égale \ Pour consoler l'orgueil de son 
jeune rival , la candeur de Cléon le portait à partager 
entre nous la palme; mais la justice m'oblige aujour- 
d'hui d'avouer qu'elle appartient tout entière à mon 
ami. 

amis tant regrettés , objets doux et chers, votre 
souvenir encore fait couler mes larmes ! Triste et pen- 
sif , j'évoque dans ma mémoire des temps qui ne re- 
viendront plus. Pourtant ces souvenirs me sont doux , 
ils calment l'amertume du dernier adieu ! J'aime à me 
reporter à ces jours de triomphe de mon adolescence , 
alors qu'un jeune laurier venait ceindre ma tète, qu'un 
éloge de Probus récompensait mon lyrique essor * , 
ou m'assignait un rang plus élevé dans la foule stu- 
dieuse. Le jour où ma première harangue reçut des 
applaudissements , dont ses sages instructions étaient 
la cause première, combien mon cœur lui voua de re- 
connaissance! car le peu que je vaux, c'est à lui que je 



le dois ; à lui seul en revient la gloire ! Oh ! que ne peut 
ma nuise prendre un vol plus hardi , bien au-dessus de 
ces faibles chants , de ces jeunes effusions de mon pre- 
mier âge ! C'est à lui qu'elle consacrerait ses plus no- 
bles accords : les chants périraient peut-être , mais le 
sujet vivrait. Mais pourquoi tenter pour lui un inutile 
essor? Son nom honoré n'a pas besoin de ce vain éta- 
lage de louanges ; cher à tous les enfants d'Ida recon- 
naissants, il trouve un écho dans leurs jeunes cœurs. 
C'est là une gloire bien supérieure aux gloires de l'or- 
gueil ou à tous les applaudissements d'une foule vé- 
nale. 

Ida ! Je n'ai point épuisé ce sujet; je n'ai point dé- 
roulé tout entier le rêve de mon adolescence. Combien 
d'amis mériteraient d'être rappelés dans mes chants ! 
Que d'objets chers à mon enfance ont été oubliés dans 
ces vers ! Toutefois , imposons silence à cet écho du 
passé, à ce chant d'adieu , le plus doux et le dernier, 
et savourons en secret le souvenir de ces jours de joie. 
Occupation silencieuse et chère ! J'envisage l'avenir 
sans espérance ni crainte ; je ne pense avec plaisir qu'au 
passé. Oui, c'est au passé seulement que s'attache mon 
cœur ; c'est dans le passé que je poursuis le fantôme 
de ce qui naguère était à moi. 

Ida ! continue à dominer avec joie sur tes collines , à 
voguer majestueusement à travers ce fleuve du temps 
qui entraîne tant d'événements dans son cours ; puis- 
sent tes fils , florissante jeunesse , révérer ton nom, 
sourire sous tes ombrages , mais te quitter avec des 
larmes, larmes d'adieu aux derniers jours de bon- 
heur, les plus douces peut-être qu'ils verseront jamais! 
Pariez , vieillards en cheveux blancs , qui vous glis- 
sez , comme des ombres , sur ce nouveau théâti'e du 
monde, d'où vos amis ont disparu, comme ces feuilles 
d'automne que disperse le souffle de l'ouragan ; rap- 
pelez à A'otre mémoire les fugitifs moments de votre 
jeunesse, alors que les soucis éloignaient encore de 
vous leur dent envenimée ; dites , si toutefois le sou- 
venir de tels jours peut surviAre à l'enivrement des 
années qui les suivent, dites si le rêve fiévreux de 
l'ambition vous offre un baume aussi doux pour sou- 
lager vos heures d'amertume ! dites si les trésors 
amassés pour un fils ingrat , si le sourire des rois , si 
les lauriers cueillis dans le sang , si les croix ou l'her- 
muie, ces joujoux de l'âge mxir (car les brillants ho- 
cliets ne sont pas l'exclusif apanage de l'enfance ; 
dites si tout cela vous rappeUe des souvenirs aussi 
suayes que ces jours où la jeunesse tressait pour vous 



< Il pst impossible de lire Textrait siiivanl d'une lettre adressée 
à lord Clare en février t807, sans rendre hoinjnnge à la noble 
candeur et à la conscience de l'écrivain : « Vous serez étonné 
d'apprendre que j'ai depuis peu écrit à Delawarr, à l'effet d'ex- 
pliquer (autant du moins que je pouvais le faire sans compro- 
iiiettrc à'anrAens amis) la cause de mes procédés à son égard, 
pendant mon séjour à Harrow. Vous devez vous jouvenir que 
ces procédés ont été tant soit peu cavaliers. Depuis lors j'ai 
découvert qu'il avait été injustement traité par ceux qui m'a- 
vaient représenté sa conduite sdus un faux jour et par moi- 
même , par suite des impressions crroiiécs qu'on m'avait coni- 
launiiuées sur son compte. J'ai donc fait toutes l'.s réparations 
en mon pouvoir, en faisant l'aveu de ma méprise. Je ne sais si 
cette démarche réussira. Toutefois j'ai soul.igé ma conscience par 



cette expiation , qui a dft coûter à un homme de mon carac- 
tère.; mais l'idée d'avoir, à mon insu , infligé un tort à quel- 
qu'un , m'aurait ôté le sommeil. J'ai réparé ce tort autant qu'il 
était en moi. 

" Edouard Noël Long , auquel une pièce de vers est adressée 
plus bas. 

» Allusions aux discours oratoires que prononçaient les élèTes 
du collège d'Harrow, à l'époque des examens publics. 

* « Je me souviens , » dit Byron , « que ma première déclama- 
tion étonna le docteur Drury. et lui arr.xlia (car il en était éco- 
nome) une expression subite et inaccoutumée de satisfaction, 
devant tous les déclamateurs, fois di noire première répéti- 
tion. »— Journal de By on. 



HEURES DE PAIiESSE 



27 



sa guirlande? Non, §ans doute : dans le calme sombre 
de la vieillesse, s'il vous arrive de tourner dune 
main tremblante les feuillets du livre de la vie, et de 
repasser les annales de vos jours mortels , pures seu- 
lement à l'époque qu'a marquée votre naissance , on 
vous voit arrêter tristement vos regards sur chaque 
feuillet funeste , et mouiller de vos larmes les som- 
bres lignes qui retracent ces jours d'amertume que 
les passions ont couverts de leur manteau, ou la vertu 
dit , en pleurant , un douloureux adieu : mais vous bé- 
nissez les pages où les doigts de rose du matin de la 
vie ont tracé de plus doux caractères , alors que l'a- 
mitié s'inclinait devant l'autel de la vérité, et que l'a- 
mour sans ailes souriait à la belle jeunesse. 



RÉPOriSE A UN POÈME INTITULÉ « LA DESTINÉE 
COMMUNE. I) 

Montgomery ! tu dis vrai , c'est dans les vagues du 
Léthé qu'est la destinée commune des mortels. Toute- 
fois il en est qui ne seront point oubliés , il en est qui 
vivront par-delà le tombeau. 

Le héros qui fait rouler les vagues du flem'e des 
batailles , on ignore peut-être le nom du lieu de sa 
naissance ; mais on n'ignore pas sa gloire guerrière , 
qui brille de loin comme un météore. 

Sa joie on sa douleur, ses plaisirs ou ses peines 
échapperont peut-être aux pages de l'histoire; et néan- 
moins , des nations qui n'ont point encore vu le jour 
répéteront son nom immortel. 

Le corps périssable du patriote et du poète parta- 
gera la tombe commune ; il n'en sera pas de même de 
leur gloire : celle-là ne dormira pas ; elle planera sur 
les empires écroulés. 

L'éclat des yeux de la beauté prendra l'effrayante 
fixité de la mort ; le beau , le brave , le bon , doivent 
mourir et descendre dans la tombe béante. 

Mais des yeux éloquents revivent et brillent de nou- 
veau dans les vers d'un amant : la Laure de Pétrar- 
que est vivante encore. Elle est morte une fois, mais 
elle ne mourra plus. 

Les saisons dans leurs cours passent et disjjarais- 
sent , et le Temps a^if e son aile infatigable ; tandis (pie 
les palmes de la gloire ne se flétrissent jamais , mais 
lleurissent d'un printemps éternel. 

Tous , tous dormiront d'un hideux sommeil , im- 
mobiles dans la tombe silencieuse ; jeunes et vieux , 
amis et ennemis , tous pourriront de même dans le 
linceul. 

Le marbre vieillisfanl dure son temps , puis il tombe 
à la fin , inutile débris ; il cède aux coups impitoyahles 
de la destruction ; et de l'édifice orgueilleux il ne reste 
plus qu'une ruine. 

Et pendant que le temps détruit ce chef-d'œuvre de 
sculpture «pii devait sauver des ténèbres tlel'oidjli, 
un ren<»m écl^tjinl sera le partage île ceux dunl le» 
vertus auront mérite cette récompease. 

IS« (lis donc pa* ([ue c'est dans les va^rtie* du Lcthé 



qu'est la destinée commune des mortels : 11 en est qui 
ne seront point oubliés et qui briseront les chaînes de 
la tombe. 

1S06. 



A UNE FEMME QUI AVAIT PRÉSENTE A L ALTECJR 
LE BANDEAU DE VELOURS QUI RETENAIT SA CHE- 
VELURE, j 

Ce bandeau qui enchaînait ta chevelure d'or, il est 
à moi, jeune fille! C'est un gage de ton amour ; je 
veux le garder avec un soin jaloux, comme on con- 
serve les reliques d'un saint. 

Oh ! je veux le porter tout près de mon cœur ; il 
servira de lien pour enchaîner mon âme à toi : désor- 
mais il ne me quittera plus , il m'accompagnera dans 
la tombe. 

La rosée que je cueille sur tes lèvres m'est moins 
chère encore que ce don ; elle , je ne l'aspire qu'un 
moment , ce n'est qu'une félicité passagère ; 

Lui, il me rappellera les jours de mon jeune âge, 
lors niême que notre vie sera sur son déclin. Le feuil- 
lage de l'amour sera vert encore , el la mémoire le 
fera refleurir. 

O petite boucle de cheveux d'or, qui fiottais si gra- 
cieusement sur la tête chérie où lu croissais , je ne 
voudrais pas te perdre pour tout un monde , 

Dussent des milliers d'autres boucles semblables à 
loi orner le front poli où naguère tu brillais couune le 
rayon qui dore un matin sans nuages, sous le ciel brû- 
lant de Colombie. 

1806. 



SOUVENIR. 



C'en est fait ! — je l'ai vue dans mes rêves. L'espé- 
rance n'embellit plus mon avenir ; ils ont été courts mes 
jours de Félicité. Glacé par le froid aquilon du mal- 
heur, le matin de ma vie est voilé d'un nuage. Amour, 
espoir, bonheur, adieu ! Que ne puis-je ajouter : Sou- 
venir, adieu ! 

' <806. 



AU RÉVÉREND J. E. BECHER, QCl AVAIT CONSEILLÉ 
A l'autel R DE FRÉQUENTER DAVANTAGE LE 
MONDE. 

Cher Bêcher, vous me dites d'aller dans le monde. 
Ce conseil est sage , je ne puis le nier ; mais la retraite 
convient au ton de mon esprit. Je ne veux point des- 
cendre à un monde (jue je méprise. 

Si le sénat ou les camps réclamaient mes efforts, 
l'ambition me pousserait peut-être à me produire. 
Quand l'enfance et ses années dépreuve seront termi- 
nées, peut-être essaicrai-je de me rendre digne de ma 
naissance. 

Le feu qui bnde aux cavernes de l'Etna bouillonne 
invisible dans ses mystérieuses retraites ; enfin il se 
révèle, tcrrihle, immense; nul torrent ne peut l'é- 
teindre , nulle limite le contenir. 

Oh! c'est Jiinsi quej'ai au cœur un désir de gloire. 
Je ne vis que pour obtenir les applaudissements de la 
pu: Vérité. Que ne puis-jc, romnie le plKHiix, m'él«v«r 



28 



ŒUVRES DE BYRON. 



sur des ailes de flammes , dussé-je être consumé sur le 
même bûcher ! 

Oh ! pour la vie d'un Fox ou la mort d'un Chatam , 
ijue de censures, que de périls ne braverais-je pas! 
Leur vie na pas pris lin lorsqu'ils ont rendu lesoufile ; 
la gloire ilhunine les ténèbres de leur tombe. 

Et pourcpioi me mèlerais-je au troupeau de la mode? 
Pourquoi irais-je llatter ses arbitres et ramper sous 
ses lois? Pourquoi m'abaisser devanU'orgueilleux, ou 
applaudir l'absurde? Pourquoi chercher le bonheur 
dans l'amitié des sots? 

J'ai goûté les joies et les amertumes de l'amour; 
j'appris lie bonne heure à croire à l'amitié. Les pru- 
dentes matrones ont désapprouvé ma flamme. J'ai 
trouvé qu'un ami peut promettre et cependant trom- 
per. 

Qu'est pour moi l'opulence ? Un moment peut vous 
l'enlever ; il suffit du succès des tyrans , d'un fronce- 
ment de sourcil de la fortune. Qu'est-ce qu'un titre 
pour moi? le fantôme de la puissance. Que m'importe 
la mode ? Je ne cherche que la gloire ! , 

L'imposture est encore étrangère à mon âme ; je ne 
sais point vernir la vérité. Pourquoi donc vivrais-je 
sous un odieux contrôle ? Pourquoi sacrifier follement 
les jours de ma jeunesse ? 

4806. 



LA MORT DE CALMAR ET D ORLA , 

IMITATION DE l'oSSIAN DE MACPHERSON '. 

Chers sont les jours du jeune âge ! Le vieillard y 
arrête ses souvenirs à travers le brouillard des temps. 
Au milieu de son crépuscule , il rappelle à sa mé- 
moire les heures brillantes de son aurore. Il soulève 
sa lance d'une main tremblante, et dit : « Ce n'est 
point ainsi que je levais l'acier en présence de mes 
pères! » Elle est passée la race des héros! mais la 
harpe fait revivre leur gloire ; leurs âmes , portées sur 
l'aile des vents, entendent ses accords à tra^ers les 
soupirs de l'orage , et se réjouissent dans leur palais de 
nuages ! Tel est Calmar. Une pierre grise indique son 
étroite et dernière demeure. Du milieu des tempêtes il 
contemple la terre : il roule dans le tourbillon et vole 
sur l'aquilon des montagnes. 

Le chef vivait dans Morven ; il était le glaive de ba- 
taille de Fingal. Au milieu des combats ses pas étaient 
marqués par des traces de sang. Les fils de Lochlin 
avaient fui devanlsa lance irritée ; mais doux était l'œil 
de Calmar, douces étaient les boucles de sa blonde che- 
velure : il brillait comme le météore de la nuit. A nulle 
vierge ne s'adressaient les soupirs de son âme ; ses pen- 
sées étaient données à l'amitié , à Orla aux cheveux 
noirs, destructeur des héros! Égaux étaient leurs 
glaives dans la bataille ; mais farouche était l'orgueil 
d'Orla , — doux seulement pour Calmar. Ils habitaient 
ensemble dans la caverne d'Oïihona. 

Swaron partit de Lochlin en bondissant sur les flots 



bleus ; les fils d'Erin tombèrent sous les coups de sa 
puissance. Fingal appelle ses guerriers aux combats. 
Leurs vaisseaux couvrent l'Océan, leurs bataillons sont 
amoncelés sur les vertes collines. Ils viennent au se- 
cours d'Érin. 

La nuit se lève au milieu des nuages. Un voile de 
ténèbres s'étend sur les deux armées ; mais les chê- 
nes enflammés brillent à travers la vallée. Les fils de 
Lochlin dormaient ; ils rêvaient de sang. Dans leur 
pensée , ils soulevaient la lance et voyaient fuir Fin- 
gal. Il n'en était point de même de l'armée de Mor- 
ven. C'était Orla qui veillait. Calmar était debout à 
ses côtés; ils avaient leur lance à la main. Fingal 
réunit ses chefs : ils se rangèrent autour de lui. Le 
roi était au milieu ; blanche 'tait sa chevelure , mais 
robuste était le bras du roi ; l'âge n'avait point af- 
faibli sa force. « Fils de Morven » , dit le héros , « de- 
main nous nous mesurons contre l'ennemi. » Mais où 
est CuthuUin , le bouclier d'Érin ? Il se repose dans 
le palais de Tura ; il n'est pas instruit de notre arrivée. 
Qui veut se rendre auprès de ce héros , en traversant 
l'armée de Lochlin , et l'appeler aux armes? Il faut se 
frayer un passage à travers les glaives des ennemis ; 
mais nombreux sont mes héros : ils sont des foudres 
de guerre. Parlez , vous , chefs ! qui se présentera ? 

— (I Fils de Trenmor ! je réclame ce péril » , dit 
Orla aux cheveux noirs ; « je le veux pour moi seul. 
Que m'importe la mort ? J'aime le sommeil des braves ; 
d'ailleurs il y a peu de danger. Les fils de Lochlin dor- 
ment. J'irai chercher Cuthullin , celui qui est né sur 
un char de bataille. Si je succombe , que le chant des 
bardes s'élève en mon honneur, et qu'on me dépose 
au bord des eaux du Lubar. » — Veux-tu donc tomber 
seul ? I) dit Calmar aux blonds cheveux ; « veux-tu 
laisser ton ami loin de toi? chef d'Oïthona ! mon bras 
ne faiblit point daas la bataille ; pourrais-je te voir mou- 
rir et ne point lever ma lance? Non , Orla ! nous avons 
été ensemble à la chasse aux élans , ensemble aux fes- 
tins , parcourons ensemble le sentier du péril ; la ca- 
verne d'Oïthona nous a vus réunis ; laisse-moi partager 
ta tombe sur les rives du Lubar. » — « Calmar » , dit 
le chef d'Oïthona, « pourquoi ta chevelure dorée serait- 
elle noircie dans la poussière d'Érin? Laisse-moi mou- 
rir seul. Mon père habite son palais aérien : il se réjouira 
de revoir son enfant ; mais Mora aux yeux bleus pre- 
pare le banquet pour son fils dans Morven. Elle écoute 
les pas du chasseur sur la bruyère , et croit entendre 
les pas de Calmar. Qu'il ne vienne pas lui dire : « Cal- 
mar est tombé sous l'acier de Lochlin; il est mort 
avec le sombre Orla, le chef au front sévère. » Pour- 
quoi les pleurs mouilleraient-ils les yeux d'azur de 
Mora ? pourquoi sa voix maudirait-elle Orla , le des- 
tructeur de Calmar? Vis , Calmar ! vis pour m'élever 
la pierre couverte de mousse ; vis pour me venger 
dans le sang de Lochlin ; joins sur ma tombe ta voix 
au chant des bardes ; le chant de mort parti de la voix 
i de Calmar sera doux à Orla. Mon ombre sourira aux 



* >ous ferons reniaïqiier <|iie ce porine. quoique bien diffùient dans la catastrophe , est Iç 
iiiéinc sujet <!i;c Icpisodo de Ninus et Eurjale dans Y Enéide. B. 



HEURES DE PARESSE. 



29 



accents de la louanj^e. » — « Orla » , dit le fils de 
RIora , « pourrais-je faire entendre le chant de mort 
sur la tornlie de mon ami? pourrais-je redire sa gloire 
aux vents ? Non, mon cœur ne trouverait que des sou- 
pirs : faibles et entrecoupés sont les accents de la dou- 
leur. Orla ! nos âmes entendront ensemble le chant 
de mon. Nous habiterons là-haut dans le même 
nuage. Les bardes ne sépareront pas les noms d'Orla 
et de Calmar. » 

Ils s'éloignent du conseil des chefs. Ils s'avancent 
vers le clan de Lochlin ; les mourantes lueurs du 
chêne brillent obscurément à travers la nuit ; l'étoile 
du nord indique le chemin de Tura. Swaran , le roi , 
repose sur la colline ; les guerriers dorment pèle- 
méle , la tète appuyée sur leurs boucliers , farouches 
jus(jue dans leur sommeil. Plus loin on voit briller 
leurs glaives en faisceaux ; les feux sont presque 
éteints ; une faible fumée s'exhale du milieu des cen- 
dres. Tout est calme , on n'entend que la brise qui 
soupire là-haut sur les rochers. Les héros s'avancent 
d'un pied léger à travers les troupes endormies. La 
moitié de la distance est déjà franchie , quand tout-à- 
coup Orla aperçoit Mathon , qui repose sur son bou- 
clier; les yeux d'Orla lancent des llammes et brillent 
à travers les ténèbres ; il lève sa lance : « Pourquoi 
fronces-tu le sourcil, chef d'Oïthona » ? dit Calmar 
aux blonds cheveux : « nous sommes au milieu des 
ennemis ; est-ce le moment d'inutiles délais ?» — 
(' C'est le moment de la vengeance, » dit Orla au 
front farouche ; « Mathon de Lochlin est là qui dort : 
vois-tu sa lance ? sa pointe est humide du sang de mon 
père ; la mienne se teindra du sang de Mathon. Mais , 
lils de Mora , le tuerai-je endormi ? Non , il sentira 
sa blessure ; je ne fonderai pas ma gloire sur le sang 
d'un guerrier plongé dans le sommeil. Lève-toi, Ma- 
thon , lève-toi ! le fils de Conna t'appelle ; ta vie est à 
lui , lève-toi pour combattre. Mathon se réveille en 
sursaut; mais se lève-t-il seul ? Non ; les guerriers ras- 
semblés bondissent dans la plaine. « Fuis ! Calmar , 
fuis , » dit Orla aux cheveux noirs. — « Mathon est à 
moi , je mourrai avec joie, d — « Mais les guerriers de 
Lochlin accourent en foule : fuis à la faveur de la nuit. 
I) Orla se retourne , le casque de Mathon est fendu ; 
son bras laisse échapper son l)ouclier ; il chancelle dans 
son sang. If tombe à côté du chêne enflammé. Strumon 
est témoin de sa chute; .son courroux s'allume, son 
glaive brille sur la tête d'Orla. Mais le fer d'une lance 
pénètre daas son œil ; sa cervelle sort à travers la bles- 
sure et couvre de son écume la lance de Calmar. 
Comme on voit les vagues de l'Océan s'élancer sur 
deux puissantes barques du nord , ainsi .se précipitent 
sur les deux chefs les guerriers de Lochlin ; mais , de 
même que les barques du nord , brisant le Ilot écu- 
meux, poursuivent fièrement leur roule, ainsi s'élè- 
vent les chefs de Morven sur les cimiers épars de 
Lochlin. Le bruit des armes arrive aux oreilles de Fin- 
gai ; il frappe son bouclier : ses ills accourent en foule ; 
les guerriers inondent la bruyère, Uino bondit de joie, 
Ossian s'avance couvert de srs armes, Oscar agile 
sa lance , les plumes daiglc «le Fiilan flottent au .souf- 
fle des vents. Terrilde est le bruit de la mort , nom- 



breuses sont les veuves de Lochlin ! Morven est vain- 
queur. 

Le matin brille sur les collines ; nul ennemi vivant 
n'apparaît , mais ils sont nombreux ceux qui dor- 
ment ! Farouches , ils reposent sur la terre d'Erin. La 
brise de l'Océan soulève leur chevelure ; cependant 
ils ne s'éveillent pas. Les vautours planent en criant 
au-dessus de leur proie. 

Quelle est cette chevelure blonde qui se balance sur 
la poitrine d'un guerrier? Son or brillant comme celui 
de l'étranger se mêle à la chevelure noire de son ami. 
C'est Calmar ; il repose sur le sein d'Orla ; les flots de 
leur sang se confondent. Farouche est le regard du 
sombre Orla : il ne respire plus , mais son œil est en- 
core enflammé. Ouvert , il étincelle dans la mort. Sa 
main serre la main de Calmar ; mais Calmar vit ! il 
vit , bien qu'aux portes de la mort. « Lève-toi » , dit 
le roi ; « lève-toi , fils de Mora ; c'est à moi de guérir 
les blessures des héros. » 

— « Calmar ne chassera plus le daim de Morven 
avec Orla » , dit le héros. « Seul , que m'hnporterait 
la chasse ? qui partagerait avec Calmar le butin de la 
bataille ? Orla est en repos ! Rude était ton âme , Orla ! 
mais pour moi elle était douce comme la rosée du ma- 
tin. Pour les autres, elle brillait comme un éclair; 
pour moi , comme un rayon argenté de la nuit. Por- 
tez mon glaive à Mora aux yeux bleus ; qu'on le sus- 
pende à mon foyer désert. Il n'est pas pur de .sang ; 
mais il n'a pu sauver Orla. Déposez-moi auprès de mon 
ami. Quand je ne serai plus, faites entendre le chant 
de mort ! » 

Ils reposent au bord du torrent de Lubar. Quatre 
pierres grises marquent la tombe d'Orla et de Calmar. 
Quand Swaran fut enchaîné , nos voiles se déployè- 
rent sur les flots bleus ; les vents poussaient nos I)ar- 
ques vers Morven ; le barde fit entendre son chant. 

« Quelle est cette apparition qui plane sur le mu- 
gissement des vagues? quelle est cette ombre farouche 
qui brille à travers les rouges clartés de la tempête ? 
sa voix domine celle du tonnerre. C'est Orla , le chef 
brun d'Oïthona. 11 n'avait point d'ég;d à la guerre. 
Paix à ton âme, Orla! ta gloire ne périra pas, ni la 
tienne, Calmar. Tu étais beau , fils de Mora aux yeux 
bleus; mais ton glaive n'était pas inoffensif. Il est 
suspendu dans ta caverne; les ombres de i>ochlin jet- 
tent des cris d'effroi autour de son acier. Entends le 
chant de ta gloire, Calmar! Il est dans la bouche des 
braves. Ton nom est répété par les échos de l\Iorven 
Relève donc ta blonde chevelure, fils de Mora; dé 
ploie-la sur l'arc-en-ciel , et souris à travers les larmes 
de l'orage. » 

l'amitié est i/amoi r sans ailes 

(DÉCF.XBnB 1806. ) 

Pour(|uoi gj'mir de la fuite de ma jeunesse? Des 
jours de délices m'attendent pcut-êlre encore : l'afrec- 
tion n'est pas moric. Quand je re|)as.se dans ma mc- 
m<»ire les années de mon adolccence , une éternelle 
vérité, gravée en caraclères ineffaçables, me donne 



30 ŒUVRES DE BYRON. 

de célestes consolations. Zéphyrs, portez-la dansées 
lieux où mon co?ur ballil pour la première fois : « l'A- 
niitié est l'Amour sans ailes ! « 

Dans mes années peu noml)reuscs,mais ai!:itées,quel- 
ques moments m'ont appartenu , tantôt à demi obs- 
curcis par lies nuages de larmes, tantôt éclairés de 
rayons divins ! Quel que soit le sort que me prépare 
l'avenir , mon âme , enivrée du passé s'attache avec 
amour aune idée unique. Amitié! cette pensée, elle 
est à toi tout entière ; elle vaut à elle seule un monde 
de i'élLcUé : « l'Amitié est l'Amour sans ailes. » 

Là où ces ii's balancent kv;èreme!it leurs branciies 
au souiiie de la brise , s'élè\ e une tombe sinqile et ou- 
bliée , monument de la destinée qui nous est com- 
mune à tous. Voyez jouer autour d'elle d'insouciants 
écoliers , jusqu'à ce que retentisse dans le studieux 
manoir l'ennuyeuse cloche qui met fin aux jeux enfan- 
tins. Mais ici, partoutoù je porte mes pas, mes pleurs 
silencieux ne prouvent que trop que « l'Amitié est l'A- 
mour sans ailes. » 

Amour , devant ton regard séduisant j'ai prononcé 
mes premiers vœux ; mes espérances , mes rêves , 
mon cœur étaient à toi ; mais tout cela maintenant est 
usé et l'étri , car tes ailes sont comme celles du vent , 
lu ne laisses aucune trace de ton passage , si ce n'est , 
hélas! tes jaloux aiguillons. Arrière! arrière! pou- 
voir décevant , tu ne présideras plus aux jours qui 
m'attendent, à moins que tu ne sois dépouillé de tes 
ailes. 

Séjour de mon adolescence ! ta lointaine spirale me 
rappelle de joyeux jours ; mon cœur brûle de ses pre- 
miers feux, je me crois redevenu enfant. J'aime à 
revoir ton bouquet d'ormeaux , ta verdoyante colline ; 
chaque promenade me réjouit le cœur , chaque fieur 
m'apporte un double parfum ; et dans un gai entretien 
les amis chers à mon enfance semblent me dire : 
« l'Amitié est l'Amour sans ailes. » 

Lycus ' , pourquoi pleures-tu ? retiens tes larmes. 
T.'afïection peut dormir quelque temps ; mais bientôt 
elle se réveille. Songe, songe, mon ami, quand nous 
nous reverrons, comme elle sera douce cette entre- 
vue longtemps désirée! C'est là que je fonde mes 
espérances de bonheur. Tant que de jeunes cœurs 
savent aimer ainsi, l'absence, ô mon ami! ne peut 
que nous dire : « l'Amitié est l'amour sans ailes. » 

Trompé une fois , une seule fois , ai-je déploré mon 
erreur? Non. Affranchi d'un lien tyrannique, j'a- 
bandonnai le misérable au mépris. Je me tournai 
vers ceux qu'avait connus mon enfance , gens au cœur 
chaleureux , aux sentiments sincères ; vers ceux que 
rattachaient à mon cœur des cordes sympathiques ; et 
jusqu'à ce que ces cordes vitales soient brisées, c'est 
pour ceux-là seulement que je ferai vibrer dans mon 



âme les accords de l'Amitié; l'Amitié , ce génie qui n'a 
peint d'ailes. 

Amis choisis! âme, vie, mémoire, espérance, vous 
êtes tout pour moi ; votre mérite vous assure une af- 
fection durable et lil)re dans son cours. Fille de l'Ipi- 
posture et de la Crainte, que l'Adulation, au visage 
riant , à la langue enuniellée , s'attache aux pas des 
rois ; pour nous , amis , entourés de pièges , nous res- 
terons joyeux , et n'oublierons jamais « que l'Amitié 
est l'Amour sans ailes.» 

Des fictions et des rêves inspirent le barde qui fait 
entendre le chant épique; que l'amitié et la vérité 
soient n^a récompense : je ne veux pas d'autre laurier. 
Les palmes de lu Gloire croissent au sein du men- 
songe : que l'enchanteresse s'éloigne de moi , car c'est 
mon cœur et non mon imagination qui parle dans 
mes chants. Jeune et sans art , je ne sais pas fein- 
dre; et je répète ce rustique et sincère refrain du cœur . 
« l'Amitié est l'Amour sans ailes. » 



PRIÈRE DE LA NATURE'. 

Père delà lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu 
les accents de mon désespoir? Un coupable tel que 
l'homme peut-il être pardonné? Le vice peul-il ex- 
pier des crimes par des prières? 

Père de la lumière, c'est vers toi que je crie! Tu 
vois les ténèbres de mon âme; toi qui remarques la 
chute du passereau , éloigne de moi la mort du péché. 

Je n'adopte point d'autel, je ne m'unis à aucune 
secte. Oh ! enseigne-moi le sentier de la vérité ! Je 
crois à ta redoutable omnipotence ; réforme ma jeu- 
nesse, tout en lui pardonnant ses fautes. 

Que les bigots t' élèvent des temples lugubres ; que la 
superstition les salue! Que les prêtres, pour propager 
leur noir empire , trompent les hommes et leur parlent 
de mystiques droits. 

Eh quoi ! l'homme prétendrait circonscrire la puis- 
sance de son Créateur dans des dômes gothiques de 
pierres vermoulues? Ton temple est la face du jour; 
tu as pour trône sans limite , la terre , l'océan , le 
ciel '. 

L'homme condamnera-t-il ses frères aux tourments 
de l'enfer, s'ils refusent de se plier à certaines cérémo- 
nies pompeuses? Nous dira-t-il que pour un seul qui 
a succombé, tous nous devons périr dans un com- 
mun naufrage ? 

Quoi! chacun, pour son compte , prétendra aller au 
ciel , et condamnera son frère à la destruction , parce 
que son âme nourrit d'autres espérances ou professe 
des doctrines moins rigoureuses ! 

Ces hommes, en vertu de dogmes qu'ils ne peuvent 



' Lonl Clare. 

> il est difficile d'en dire la raison, mais il est certain que 
CCS st-^nces , bien supérieures à la pliiparl <lcs aiilres poëiiicsde 
Il jriini'Kse de liyron, n'ont pas été comprises dans l'édilion de 
1807. « Écrites à une rpo [iic oi'i l'aueur n'av.iit p;is atlciiit sa 
div-iieuvi('ine année, » dit >I. Moore; « elles moiilreat coni!)icn 
est née dt bonne heure en lui la lutte entre le doute ctln piéé 



naturelle. » En lisant plus bas la crilique de la Revue d'Edim- 
bourg, il ne faut pas perdre de vue que le volume des Tlcures 
de Paresse ne contenait pas la Prière de la Kature. 

' Le poète parait ici avoir eu quelque réminiscence de l'un 
(ÎC3 poiimes de la jeunesse de Soutlicy, qui commence ainsi : 

Va dsns la maison de prière, 

Je vois sous la To4t«4!e«bo1$. 



HEURES DE PARESSE. 



31 



e:îpliqtier, nous destinent à un bonheur ou à un mal- 
heur imaginaire ! Comment des reptiles , qui ram- 
pent sur la terre, connaîtraient-ils la volonté du sou- 
verain Créateur ? 

Quoi! ceux qui ne vivent que pour eux seuls, qui 
flottent chaque jour sur un océan de crimes , ils pour- 
ront expier leurs forfaits par la foi , et vivre par delà 
les temps ! 

Père! je ne m'attache aux lois d'aucun prophète. 
Tes lois se manifestent dans les œuvres de la nature. Je 
m'avoue corrompu et faible; pourtant je te prierai, car 
tu ra'ccouteras 

Toi qui guides l'étoile errante à travers les royaumes 
infinis de l'espace éthéré , qui apaises la guerre des élé- 
ments, et dont je vois la main empreinte d'un pôle à 
l'autre ; 

Toi qui , dans ta sagesse , m'as placé ici-bas ; qui 
peux , quand il te plaira , m'en retirer ; ah ! tant que 
mes pieds fouleront ce globe terrestre , étends sur moi 
ton bras sauveur. 

C'est vers toi , mon Dieu , vers toi que je crie ! 
Quoi qu'il m'advienne en bien ou en mal , que ta volonté 
m'élève ou m'abaisse , je me confie à ta garde. 

Lorsque ma poussière sera rendue à la poussière , si 
mon âme s'envole en déployant ses ailes , comme elle 
adorera ton nom glorieux! comme il inspirera les 
chants de sa faible voix ! 

Mais si ce soufile fugitif doit partager avec l'argile le 
repos éternel de la tombe , tant qu'il me restera un bat- 
tement de vie . j'élèverai vers toi ma prière, dussé-je en- 
suite ne plus quitter la demeure des morts. 

Vers toi j'élève mon humble chant, reconnaissant 
de toutes tes miséricordes passées; et j'espère, mon 
Dieu , que cette vie errante doit à la fin revoler vers 

loi. 

29 décembre ISOG- 



▲ ÉDODARD NOEL LONG*. 

ÎSil ego couliilerlm jucundo sanus amtco. 

UO.'UCE. 

Cher Long , dans cette retraite soUtaire , pendant 
qu'autour de moi tout sommeille, les jours joyeux que 
nous avons connus viennent se reproduire dans toute 
leur fraîcheur aux regards de mon imaginalion. 
Ainsi, lorsqu'un orage se prépare, et que de sombres 
nuages obscurci.ssent le jour, si tout à coup le ciel 
change d'aspect, je salue l'arc-en-ciel , qui , déployant 
son pacilique étendard, fait cesser la guerre des tem- 
[lètcs. Ah! bien que le présent ne m'apporte que des 
douleurs, je pense qu'ils peuvent revenir, ces jours; 
ou si dans un moment de tristesse, (jnelque crainlc en- 
vieuse, se glissant dans mon âme , vient y rq)riiner 
nia pensée la plus chère et interronijtre mon beau 
rêve, j'écrase ce démon pervers et continue à me li- 
vrer à mon illusion chérie. Je sais que nons n'irons [ilus 
dans la vallée de Granla , prêter l'oreille aux levons des 



pédants; qu'Ida ne nous verra plus dans ses bois 
poursuivre comme naguère nos chimères enchante- 
resses ; que la jeunesse s'est envolée sur ses ailes roses , 
et que l'âge d'homme réclame ses droits sévères ; il est 
vrai : mais les années ne détruiront pas toutes nos espé- 
rances; elles nous tiennent encore en réserve quelques 
heures de joie modérée. 

Oui, j'espère que le Temps étendant ses vastes ailes, 
il en tombera pour nous quelques gouttes de rosée 
printanière; mais si sa faux doit moissonner les fleurs 
qui embaument les magiques l)osquets où se plaît à er- 
rer la riante Jeunesse, où les cœurs sont gon liés de 
précoces ravissements; si la sourcilleuse Vieillesse, 
avec son froid contrôle, vient resserrer le courant de 
l'àine, glacer les larmes dans les yeux de la Pitié, 
étouffer les soupirs de la Sympathie ; si elle exige que 
j'entende sans m'émouvoir les gémissements du Mal- 
heur, et que toutes mes afi'ections se reportent sur moi 
seul; oh! que mon cœur ne l'apprenne jamais, celle 
fatale science! qu'il continue à mépriser l'impitoyable 
censeur, mais qu'il n'oublie jamais les maux d'autr ni. 
Oui , tel que tu m'as connu dans ces jours auxquels 
nous ahnons à reporter notre pensée , tel puissé-je être 
toujours , avec ma sauvage indépendance , mon imagi- 
nation vagabonde et mon cœur en'ant jusque dans la 
vieillesse ! 

Bien qu'emporté maintenant par mes visions aé- 
riennes , pour toi mon cœur est toujours, le même. J'ai 
eu fréquemment des pertes à pleurer, et toutes mes 
premières joies se sont affadies. Jlais fuyez loin de 
moi , heures aux sombres couleurs ! vos tri-tesses 
sont passées, mes douleurs ont disparu : j'en jure [lar 
les joies qu'à connues ma jeunesse, je ne veux plus 
penser à votre ombre. Ainsi quand la fureur de l'ou- 
ragan a cessé , et que les vents, rentrés dans leurs ca- 
vernes , y concentrent leurs sourds mugissenients , 
nous oublions les autans et leur rage, et nous nous en- 
dormons sur la foi des zéphyrs. 

Souvent ma jeune Muse accorda sa lyre aux tons 
langoureux de l'amour ; mais aujourd'hui , n'ayant rien 
à chanter, ses sons expirent en vagues niodulaiions. 

Mes jeunes nymphes , hélas ! se sont envolées ! E 

est mariée; C est devenue mère; Caroline sou- 
pire seule; Marie s'est donnée à unaulre; les yeux 
de Cora , qui s'arrêtaient sur moi , ne peuvent pins 
rappeler mon amour; et en effet, cher ami, il était 
temps de battre en retraite ; car les yeux de Cora s'ar- 
rêtent maintenant sur tout le monde. Je sais que le so- 
leil (iispen.se à tous ses rayons bieufaisanis, et bien que 
l'œil d'une femme .soit m\ soleil, j'ai la faiblesse de 
croire (juil ne <Ioit luire que pour un seul h<inune ; le 
méridien de l'ànic ne convient pas à celle dont le soleil 
étale la splendeur d'un été perpétuel. C'est ain>i (juc 
mes anciennes llanunes se sont refroidies, cl l'amour 
n'est phis pour moi qu'un nom. Lorsqu'un feu est prêt 
à s'éteindre, ce qui en redoublait l'ariiviléct le 'aisail 
bri'iler avec plu.s de force , ne fait jdus qu'accélérer sa 



* C^' jeune liommp, conipngiioii ifrliKlr» <lc Byron au poIIi-rc j priih ifiuc. Il prrit fn 1^09. il.iii» In tr.ivcrst'i; d Anglclfirc cl 
d'Harryw rt * ruiiivorsitôilc canilirlflso, ciil..i i>Im!i t.iid djiis Lspisiic, ou il aUail rejoindre l'jnni'c de U riiiiiiii;ile. 
•«•sg.inlcs, et servit avec iliitiuctiaii dam ici;) liiioi iJc Co- ' 



32 



a-.aVRES DL BYRON. 



lin el hâter Texiinction des dernières étineelles. Comme 
maint jouvenceau , mainte jeune fille en a mémoire, 
il en est de même des feux de l'amour, alors que leur 
force expire et qu'ils disparaissent ensevelis sous leurs 
propres cendres. 

Mais maintenant, ami, il est minuit; des nuages 
obscurcissent le ilisque humide de la lune , dont je ne te 
redirai pas les beautés décrites par tous les rimailleurs. 
Pounpioi marcherais-je dans le sentier battu où tous 
les poètes ont marché avant moi? Toutefois je te dirai 
qu'avant que la lampe argentée de la nuit ait ac- 
comi)li trois fois sa révolution accoutumée et parcouru 
trois fois sa route lumineuse , j'espère , mon cher ami, 
voir avec toi son disque éclairer le pacifique et bien 
aimé séjour qu'habita naguère notre jeunesse'. Alors 
nous nous mêlerons à la troupe joyeuse de nos ca- 
marades d'enfance ; les récits du passé rempliront le 
cours charmant des heures ; nos âmes s'épancheront 
en de doux entretiens où pleuvront les mots heu- 
reux, jusqu'à l'heure où le croissant de Phébé, com- 
mençant à pâlir, ne jettera plus qu'une lueur incer- 
taine à travers les vapeurs du matin. 



A U^E DAME 2. 

Si le ciel à ton sort eût joint ma destinée, comme ce 
gage m'en avait naguère donné l'assurance, on n'eût 
point eu à me reprocher ces folies; car alors la paix de 
mon cœur n'eût point été troublée^. 

Je te dois ces fautes précoces ; jeté dois les reproches 
des vieillards et des sages : ils savent mes torts; mais ils 
ne savent pas que ce fut toi qui brisas la première les 
liens de l'amour. 

Car il fut un temps où mon âme était pure comme la 
tienne et pouvait étouffer ses passions à leur nais- 
sance ; mais maintenant tu m'as retiré tes serments , 
un autre les a reçus. 

Je pourrais détruire son repos et troubler le bonheur 
qui l'attend; mais je veux laisser mon rival sourire dans 
sa joie; — pour l'amour de toi, je ne puis le haïr. 

Ah! depuis que ta beauté angélique m'est ravie, 
nulle autre ne peut calmer l'orage de mon cœur. Ce 
qu'autrefois il voulait trouver dans toi seule , il le 
cherche maintenant dans plusieurs. 

Adieu donc , jeune fille décevante ! il serait inutile 
de te regretter. Psi l'espérance ni le souvenir ne me 
viennent en aide ; mais la fierté peut m'apprendre à 
l'oublier. 

Et pourtant cet insensé gaspillage de mes ans , ce 
cercle fastidieux de plaisirs sans saveur, ces nom- 
breuses amours , cet effroi jeté au cœur des mères , 
cet abandon aveugle au brarde des passions ; 

Tout cela eût été réprimé si tu avais été à moi. 



Mes joues , pâles maintenant de l'orgie de la nuit , an 
lieu d'être enllammées parla fièvre des passions, eus- 
sent porté la calme empreinte du bonheur domes- 
tique. 

Oui , le spectacle des champs m'était doux autrefois, 
car en ta présence la Nature semblait sourire Mon 
cœur alors abhorrait l'imposture , car il n'avait de vie 
que pour t' adorer. 

Mais maintenant il me faut d'autres joies. Mes pen- 
sées , je les fuis ; elles me rendraient fou. Au milieu de 
la foule frivole et du bruit , je perds la moitié de ma 
tristesse. 

Et cependant, en dépit de tous mes efforts, une 
pensée se glisse furtivement d?ns mon âme ; les démons 
auraient pitié de ce que je souffre en apprenant que 
je t'ai perdue pour toujours ! 



OH ! QUE NE SDIS-JE ENFANT ! 

Oh ! que ne suis-je enfant, exempt de soucis et de 
peines , dans ma caverne des montagnes , ou eirant à 
travers la solitude sombre , ou bondissant sur la vague 
bleuâtre ! La pompe gênante de l'orgueil saxon '' ne 
convient pas à l'âme libre qui ainie'les flancs escar- 
pés de la montagne et gravit les rochers d'où jaillit 
le torrent. 

Fortune ! reprends ces terres cultivées , reprends ce 
nom au son splendide ! Je hais le contact des mains 
serviles ; je hais les esclaves qui rampent autour de 
moi. Place-moi au milieu des rochers que j'aime, et 
aux pieds desquels l'Océan vient briser ses vagues 
mugissantes. Je ne te demande qu'une chose, c'est 
de pouvoir errer encore aux lieux qu'a comius ma 
jeunesse. 

Peu nombreuses sont mes années , et pourtant je 
sens que le monde ne fut pas fait pour moi. Ah ! 
pourquoi des ténèbres épaisses cachent-elles à l'homme 
l'heure où il doit cesser d'être? J'eus naguère un 
magnifique rêve ; j'entrevis l'image d'mi bonheur ima- 
ginaire. Vérité! pourquoi, éveillé par ton odieuse 
lumière, me suis-je retrouvé dans un monde tel 4ue 
celui-ci? 

J'ai aimé ; mais ceux que j'aimais ne sont plus. J'ai 
eu des amis ; mes amis d'enfance ont disparu. Quelle 
tristesse s'empare du cœur solitaire, quand toutes ses 
premières espérances sont mortes ! En vam , la coupe 
en main , de jov'cux convives chassent un instant loin 
de nous le sentiment de nos maux ; en vain l'âme se 
livre à la fureur du plaisir, ah ! le cœur , le cœur n'en 
garde pas moins son isolement. 

Oh ! qu'il est triste d'entendre la voix de ceux dont 
l'amitié ou la haine nous sont indifférentes , et que le 
rang ou le hasard , l'opulence ou le pouvoir nous donne 



* Les deux amis étaient passionnément attachés à Harrow , 
et y faisaient de fréquentes excursions pour raviver l"urs sou- 
venirs. 

^llistriss Musters. 

' « Notre niari;ige eût apaisé des haines où le sang de nos 
pères avait coulé ; — U aurait réuni des terres étendues et 



fertiles; il eût du moins réuni un cœur et deux personnes 
assez bien assorties par l'âge (elle est mon ainéc de deux ans); 
et — et — et— quel a été le résultat? » — Journal de By- 
run, 182». 

* Sassenach , ou saxon ; ce mot , dans la langue gaélique , 
signifie tout à la fois habitant des basses- terres , et anglais. 



HEURES DE PARESSE. 



33 



pour compagnons de plaisir. Rendez-moi quelques 
amis fidèles , des amis de mon âge , dont les senti- 
ments n'aient point changé ; et je quitterai pour eux 
ces réunions nocturnes où le bruit remplace la joie. 

Et toi ; femme , être charmant , toi , mon espoir, 
ma consolation , mon tout ! combien mon cœur doit 
être de glace maintenant , puisque je commence à être 
insensible même à tes sourires ! J'abandonnerais sans 
regret ce bruyant théâtre de splendides douleurs , pour 
posséder ce calme contentement que la vertu connaît 
on semble connaître. 

Je voudrais fuir le contact des hommes. — Je cher- 
che à éviter l'espèce humaine sans la haïr. Il me faut 
le séjour de la sombre vallée ; ses ténèbres conviennent 
à celles de mon âme. Oii ! que n'ai-je les ailes qui 
transportent la colombe vers son nid ! je prendrais 
mon vol vers la voûte des cieux ; c'est là que j'irais 
chercher la paix'. 

QUAND j'errais , JEUNE MONTAGNARD. 

Quand j'errais , jeune montagnard , sur la bruyère 
sombre, que je gravissais , ô Morven^ ! ta cime nei- 
geuse , contemplant à mes pieds le torrent à la voix 
tonnante ou les vapeurs que la tempête amoncelait 
au-dessous de moi , étranger à la science , ignorant la 
crainte , sauvage comme les rochers au sein desquels 
grandissait mon enfante , une pensée unique occupait 
mon cœur ; et cette pensée , ô ma douce IMarie ! ai-je 
besoin de vous dire qu'elle se reportait tout entière 
sur vous ? 

Pourtant ce ne pouvait être de l'amour ; car j'en 
ignorais jusqu'au nom : quelle passion peut vivre au 
cœur ilun enfant? Et cependant j'éprouve encore la 
même émotion que j'éprouvais, adolescent, dans cette 
solitude de rochers. Une seule image était empreinte 
dans mon cœur : j'aimais ces froides régions, et n'en 
désirais point d'autres. J'avais peu de besoins ; car tous 
mes vœux étaient comblés ; et pures étaient mes pen- 
sées , car mon âme était avec vous. 

Je me levais avec l'aube. Guidé par mon chien , je 
bondissais de montagne en montagne ; ma poitrine 
luttait contre les (lots rapides de la Dée', ou j'écou- 
tais de loin le chant du Highlander. 

Le soir, étendu sur ma couche de bruyère , vous 
seule, ô Marie! remplissiez tous mes rêves; mes 
prières s'élevaient ferventes vers le ciel , car elles com- 
mençaient toujours par une bénédiction pour vous. 

J'ai quitté ma froide patrie, et mes illusions ont dis- 
paru ; les montagnes se sont évanouies , ma jeunesse 
n'est plus; dernier rejeton de ma race Je dois me flé- 
trir solitaire et n'avoir de joie (jue dans le passé. Ah | 
la grandeur, en élevant ma destinée, la rendue anière. 



Scènes de mon enfance , combien vous m'étiez plus 
chères ! Mes espérances , quoique déçues , ne sont 
point pourtant oubliées ; malgré le froid qui glace mon 
cœur, il ne s'est point détaché de vous. 

Quand je vois une colline sombre lever son front 
vers le ciel , je songe aux rochers qui couvrent Col- 
bleen de leur ombre ^ ; quand je vois deux yeux bleus 
qui parlent d'amour, je pense aux yeux qui me fai- 
saient aimer ces lieux sauvages ; quand par hasard 
s'offre à mes regards une flottante chevelure, pour peu 
que sa couleur me rappelle celle de Marie , je songe à 
l'or de ces boucles ondoyantes, trésor de la beauté , et 
que je nai vues qu'à vous. 

Cependant il luira peut-être le jour ou je verrai les 
montagnes s'élever devant moi dans leurs manteaux 
de neige ^ Mais quand planeront au-dessus de ma 
tête leurs cimes qui n'auront point changé , Marie 
sera-t-elle là pour me recevoir ? Oh , non ! Adieu donc 
collines où fut élevée mon enfance ; et toi , rivière de 
la Dée , adieu à tes ondes ! Nul toit dans la forêt n'a- 
britera ma tête. Ah, Marie ! sous quel abri pourrais-je 
vivre sans vous ? 



AU COMTE GEORGE DELAWARR. 

Oh , oui ! je l'avouerai , nous étions chers l'un à 
l'autre. Les amitiés de l'enfance sont passagères , mais 
vraies. Vous aviez pour moi la tendresse d'un frère ; 
j'éprouvais pour vous le même sentiment. 

Mais l'Amitié déplace parfois le siège de son doux 
empire ; une longue affection expire en un moment : 
comme l'Amour, elle vole sur des ailes rapides ; mais 
elle ne brûle pas comme lui d'un feu inextinguible. 

Bien souvent Ida nous vit rêver ensemble. Elles fu- 
rent heureuses les scènes de notre jeunesse ! Au prin- 
temps de la vie , comme le ciel est serein I Mais voici 
venir l'hiver et ses sombres tempêtes. 

La mémoire ne s'unira plus à l'amitié pour nous 
retracer les délices de notre enfance; le cœur cui- 
rassé d'orgueil ne se laisse point émouvoir, et ce qui 
ne serait que justice lui paraît une honte. 

Cependant , cher George ( car je dois encore vous 
estimer, et je ne puis récriminer contre le petit nom- 
bre de ceux que j'aime ) , le hasard m'a fait vous per- 
dre, le hasard peut vous rendre à moi ; le repentir ef- 
facera le vn'u (|ue vous avez fait. 

Je ne me plaindrai pas, et malgré lo refroidissement 
de notre affection , nul ressentiment corrosif ne vivra 
dans mon cœur. Je suis rassuré par cette siniple ré- 
flexion, que tous deux nous pouvons avoir tort , et 
tous deux devons [lanlonner. 

Vous saviez f|uc , si le danger l'exigeait , mon âme , 
mon cn'ur, ma vie , étaient à vous ; vous s.iviez que, 



* « Et je dis : Oil ! que n"ai-jc les ailes île la colomlic! je 
m'envolerais pour clifrclicr le repos. » — PinlmiUe, 1. 95, v. 6. 

'Morveii, liante inonlagnc de l'Aberileensliire. « Neigrux 
Gourmal • est une expression fi ':<|iiciiiinoiit reproduite dans 
Ossian. 

* La Dée est une l>clle ririire, qui prend sa source pn^s de 



Mar- Lodge et se jette dans la mer à New-Abinlccn. 

' Colbleen est une montagne à l'oilK^iiiiti': des Highlands d( 
l'Ecosse , non loin des i .lines de Dée-C.astle. 

'An printemps de 1807, au sortir d'une maladie dangereuse, 
lord nyroii avait projette île faire un voyage en Ecosse; co plan 
ne (ut pas mis ï cxiicutiun. 



3i 



OEUVRES DE BYRON. 



dévoué tout entier à l'amitié et à ramoiir, le temps et 
l'absence ne m'avaient point changé. 

Vous saviez.... îMais loin de moi ces vains retours 
sur le passé ! les liens qui nous unissaient sont rompus. 
TJn jour, mais trop tard , ces doux souvenirs revien- 
dront à votre mémoire, et vous soupirerez après celui 
qui fut autrefois votre ami. 

Pour le moment , nous nous séparons : j'espère que 
ce ne sera pas pour toujours , car le temps et le regret 
vous ramèneront à moi. Efforçons-nous l'un et l'autre 
d'oublier la cause de notre désaccord. Je ne veux point 
de réparation : je ne demande que des jours semblables 
à ceux du passé. 



AU COMTE DE CL.\1\E. 

Tu semper araorls 
Sis meinor, et cnii comllls ne absredat Imago. 
Vai-ebios Flacccs. 

Ami de ma jeunesse ! lorsque tous deux enfants nous 
errions ensemble, cliers l'un à l'autre , unis par l'amitié 
la plus pure, le bonheur qui donnait des ailes à ces heu- 
res vermeilles était si doux , qu'il est rarement accordé 
aux mortels de savourer ici-bas de tels plaisirs. 

Le souvenir seul de cette félicité m'est plus cher 
que toutes les joies que j'ai connues loin de vous. 
J'éprouve une peine , sans doute , mais une peine qui 
me fait du bien , à me rappeler ces jours et ces mo- 
ments , et à soupirer encore le mot : « Adieu ! » 

Ma pensive mémoire en*e avec délices sur ces scènes 
dont nous ne jouirons plus , ces scènes à jamais re- 
grettées. La mesure de notre jeunesse est comblée. Le 
rêve du soir de la vie est plein de tristesse et d'om- 
bre, et nous ne nous reverrons peut-êire jamais ! 

Comme l'on voit deux fleuves partir d'une cource 
commune. Bientôt , oubliant le lien qui les unit , ils se 
séparent , vont , en murmurant , se frayer un autre 
cours , et ce n'est que dans l'Océan qu'ils se rejoi- 
gnent. 

Ainsi coulent nos deux existences , mêlées de biens 
et de maux , dans des lits rapprochés, mais diclincls, 
sans se confondre comme auparavant; tour à tour 
lentes et rapides, troubles et transparentes, jitçqu'à 
ce que l'une et l'autre s'engloutissent dans le gouffre 
sans fond de la mort ? 

Cher ami! nos deux âmes, qui n'avaient autrefois 
qu'un vœu, qu'une pensée , coulent maintenant dans 
des lits différents. Dédaignant les humbles plaisirs des 
champs, ta destinée t'appelle à vivre au sein de la po- 
litesse des cours , à briller dans les fastes de la mode. 

Mon sort à moi est de perdre mon temps au milieu 
des amours , ou d'exhaler mes rêveries en rimes dé- 
pour\nies de sens et déraison. Car (les critiques le 



savent ) le sens et la raison abandonnent tout poète 
amoureux , et ne lui laissent pas une pensée saisis- 
sable. 

Ce pauvre Little ' , ce barde tendre et mélodieux 
qui s'était déjà fait connaître du public par ses chants, 
qui avait servi d'interprète aux leçons de l'amour, il 
lui a semblé dur que d'impitoyables critiques l'accu- 
sassent d'être sans esprit et immoral 2. 

IMais tant que tu seras loué par la beauté , harmo- 
nieux favori des neuf Sœurs , ne te plains pas de ta 
destinée. On lira encore tes vers charmants quand le 
bras de la persécution sera llétri et tes critiques oubliés. 

Toutefois , je reconnais un certain mérite à ces gens 
dont la férule impitoyable châtie les mauvais vers et 
ceux qui les écrivent; et dussè-je moi-même être bien- 
tôt à mon tour immolé à leurs sarcasmes , franche- 
ment, je ne les appellerai pas en duel^. 

Peut-être ne feraient-ils pas mal de briseï la Ijtc 
discordante d'un novice aussi jeune. Celui qui»com- 
mence à pécher à dix-neuf ans ne peut manquer à 
trente d'être un incorrigible mécréant. 

Maintenant, cher ami , je reviens à toi; et vrai- 
ment des excuses te sont dues : accepte donc ma 
concession. En vérité , cher Clare , mon imagination 
dans- son vol , voltige tantôt à gauche , tantôt à droite; 
ma muse aime beaucoup les digressions. 

Je disais donc , autant que je me le rappelle , que 
ton destin serait d'ajouter une étoile au ciel de la 
royauté. Puisse la faveur des rois se fixer sur toi ! 
Si un noble monarque vient à régner, qui sache ap- 
précier le mérite , tu ne rechercheras pas en vain son 
sourire. 

Mais , puisque les périls abondent dans les cours , 
où de subtils rivaux font briller leur clinquant , puis- 
sent les saints te préserver de leurs pièges , et puisses- 
tu n'accorder jamais ton amitié ou ton amour qu'à des 
âmes dignes de la tienne ! 

Puisses-tu ne pas dévier un seul moment de la voie 
droite et sûre de la vérité ! Ne te laisses point séduire 
à l'appât du plaisir. Puisses-tu ne fouler jan^.ais que 
des roses ! Que tous tes soiu-ires soient des sourires 
d'amour,, tous tes pleurs des pleurs de joie ! 

Oh ! si tu veux que le bonheur soit le partage des 
jours et des ans qui te sont réservés , et que la vertu 
forme ta couronne, sois toujours ce que tu as été, 
sans tache , comme je t'ai connu ; sois toujours ce que 
tu es maintenant. 

Et moi , bien qu'un léger tribut d'éloge , qui vien- 
drait consoler mon vieil âge , me fût doublement cher, 
dans ces bénédictions que j'appelle sur ton nom chéri 
je renoncerais volontiers à la gloire du poète pour celle 
du prophète. 



* C'est sous ce nom que Tlioinas Moore avait publié sa traduc- 
tion d'Jnacréon. 

> Ces stances furent écrites peu de temps après la critiipie 
sévère qui fut faite dans la Beviie d' Kdim'wurg , d'une nouvelle 
production de VÀnacièon i)ilanni',ni\ ( Voir dans la lî'eviic 
d'Edimbourg, numéro de juillet t807, un article sur louvrnge 



intitulé : Épitres, odes et autres poèmes par Thomas Little. 
5 Un poPte {lioiresco referens) a défié son critique à un 
coml)at à mort. Si cet exemple devient contagieux , il faudr.1 
nécessairement plonger dans le Styx nos censeurs périodiques. 
Par (iiiel autre mi^yen les mcUrc à l'abri de la fureur d'une nuée 
d'assaillants ? B. 



HEURES DE PARESSE. 



3S 



vells écrits sous un ormeau dans le cimetiere 
d'harrow*. 

Lien cher à mon jeune âge ! tes vieux rameaux fré- 
missent agités par la brise qui rafraîcliit ton ciel sans 
nuage! Ici je suis seul, et je médite; je foule ton ga- 
zon tendre et verdoyant, que j'ai tant de fois foulé 
avec ceux que j'aimais; avec ceux qui, dispersés au 
loin , regrettent peut-être comme moi les jours heureux 
qu'ils ont connus autrefois. En revoyant cette colline 
sinueuse, mes yeux t'admirent, mon cœur t'adore 
encore, ormeau vénérable qui tant de fois m'as vu cou- 
ché sous ton ombrage, rêver à l'heure du crépuscule. 
J'étends encore ici mes membres fatigués , comme j'ai 
fait naguère; mais ce n'est plus avec les mêmes pensées. 
Tes branches, qui gémissent au souffle du vent, sem- 
blent inviter mon cœur à évoquer la mémoire du 
passé ; elles semblent murmurer, en se balançant dou- 
cement sur ma tête : « Pendant que tu le peux , dis- 
nous un long et dernier adieu. » 

Lorsque le destin glacera enfin ce cœur qu'agite 
une fièvre brûlante . et que ses inquiétudes et ses pas- 
sions se calmeront dans la mort, j'ai souvent pensé 
que ce serait un adoucissement à ma dernière heure , 
si quelque chose peut adoucir ce moment où la vie 
abdique sa puissance, de savoir qu'une humble tombe, 
une étroite cellule renfermerait ma cendre aux lieux 
où se plaisait mon cœur ; il me semblait ([u'avec cet 
espoir la mort me serait douce. Ainsi, je reposerais là 
où se reportaient toutes mes pensées; je dormirais en 
ce lieu oii naquirent toutes mes espérances, théâtre 
de ma jeunesse , couche de mon repos , étendu pour 
toujours sous cet ombrage protecteur, pressé par la pe- 
louse où s'est jouée mon enfance, enveloppé parce sol 
qui m'était cher, mêlé à la terre qu'ont foulé mes pas , 
béni par les voix qui , enfant , charmaient mon oreille, 
pleuré parle petit nombre de ceux qu'ici mon âme avait 
choisis , regretté par les amis de mon premier âge , et 
oublié du reste du monde. 

2 septembre 1807. 



Les » Vers «^crits sous un ormeau dans le cinielière 
d'IIarrow « tcrminentle recueil imprime à Newark en 1807. 
Nous iillons maintenant donner l'article célèbre dans lequel 
la liex'ue d' Edimbourg -Maqxia ces prodiictionsde la jeunesse 
de notre poète. Le génie de Byron avait besoin peut-élrede 
cette critique acerl)e , de ce vigoureux st'mtilant. Ce fui l'in- 
dignation qui le fit véritablement poëte et lui révéla sa mis- 
sion. C'est sous ce point de vue surtout que cette critique 
aajuiert de l'importance. On voit dans les dernières lettres 
de Byron, qu'il l'attribuait à M. Broiigbani (aujourd'hui 
lord Brongham ). Nous ignorons si celte opinion est fondi-e; 
mais, quel que soit l'auteur de cet article, il forme dans l'his- 
toire littémire do Byron un lien si eisentiel, <)ue nous 
crovons devoir l'inbércr ici en entier. 



ARTICLE DE LA « REVUE D EDIMBOURG, i) 

EXTRAIT DO NUMERO DE JANVIER 1 808. 

HEURES DE PARESSE, recueil de Poèmes originaux, 
de Traductions en vers, par George Gordon , lord 
Bijron, mineur. Un volume in-ocldvo de deux ceiits pa- 
ges. IS'ewark, t807. 

La poésie de ce jeune lord appartient à cette classe d'ou- 
vrages qui est à bon droit maudite des hommes et des 
dieux. En effet, nous ne nous rappelons pas avoir jamais 
vu un recueil de vers qui s'éloignât aussi peu que celui-ci 
de ce terme moyen de la médiocrité. Ces productions sont 
d'un plat mortel, ne descendent ni ne s'élèvent, et gardent 
le juste niveau , comme pourrait le faire une eau stagnnnte. 
Pour atténuer ce tort, le noble auteur se plaît à se réfugier 
dans l'excuse de sa minorité. Cette excuse, nous la voyons 
sur le titre , nous la retrouvons encore sur la dernière page 
de la couverture ; elle arrive à la suite de s(m nom , et sem- 
ble faire partie de son slyle. On en parle beaucoup dans la 
préface ; et on a eu soin de mettre à chaque pièce de vers 
une date indiquant l'âge auquel elle a été composée. Or 
nous pensons qu'en fait de minorité la loi est parfaitement 
claire. Elle constitue un motif d'excuse pour le défendeur : 
nul demandeur ne peut le présenter à l'appui de ses pré- 
tentions. C'est ainsi, par exemple, que, si une action était 
intentée contie lord Byron, à l'effet de l'obliger à produire 
à la cour une certaine quantité de poésies, et qu'il y fût 
condamné par jugement , il est très probable qu'il ne 
serai! pas admis à donner comme poésie le contenu de ce 
vulunie. C'est alors qu'il.pourrait s'excuser sur sa minoriJp; 
mais , comme c'est volontairement qu'il produit sa hiarchan- 
dise , si elle ne peut avoir cours , il n'a pas le droit d'exiger 
que le prix lui en soit payé en numér.iire de bonnes et so- 
lides louanges. Tel est l'état de la loi en celte matière , et 
nous ne douions pas que les tribunaux ne prononcent dans 
le même sens. Toutefois la vérité est peut-être que, d:ius 
tout ce qu'il nous dit sur sa jeunesse, l'auteur a bien plus 
en vue d'exciter notre étonnement que d'i^doucir nos censu- 
res. Il veut peut-cire nous dipe par là : « Voyez comme un 
mineur peut écrire ! J'ai composé ce poëme à dix-huit ans 
quand j'ai fait celui-ci je n'en avais que seize ! » Mais, hélas I 
nous nous ra()pelons fous la poésie de Ciwley à dix ans et 
de Pope ù douze; et, loin d'a[)prendre avec surprise qn'ua 
jeune homme a fait de mauvais vers dans l'intervalle de sa 
sortie de pensien à sa sortie de l'Université inclusivement, 
nous regardons cet événement connue on ne peut plus 
connnun , c'est ce qui arrive à neuf personnes sur dix parmi 
les individus élevés en Angleterre; et la dixième personne 
fait encore mieux les vers que lord Byron. 

Il est un antre privilège encore que l'auteur fait valoir, 
mais celui-là il ne le produit que pour l'écarter ensuite. 
Toutefois, il est certain qu'il fait de fréquentes allusions à sa 
famille et à ses ancc-tres, tanlot dans sc!s vers, tantôt dans 
ses notes; et, tout en faisaul l'aliandon de ses préUnlions 
sur l'élévation de son mus, il a grand soin de nous rappe- 
ler le sentuncut du docteur Johnson, qui veut que lorsqu'un 
grand seigneur se fait auteur il lui soit tenu compte de son 
mérile. Et , par le fait, c'est cette considération seule qui 
nous engage à donner place aux poèmes de lord Byron dans 



' A la mort (\'A\\é^r», sa fille naturelle, en avril 1822, lord 
Byron fit transportera H,irrow sa dt'pouille niort<'llc pour y cire 
Inhumée. • C'est \i , » éerivalt-il ii M. Murray, t <jhp j'<»p<'T.ii» 
reposer moi-même. » Il ajoute; « Il y a dans le rimrlirrc un 
endroit, prêt du sentier, sur la c6lc de la colline, d'où Ion dé- 
eMivr«^^'ind»or; là se trouve une tombe sou j un grand arbre, 



i l'omlirr du(|ur'l j'avai» routnme de m assooirde» heures cniière» 
lors<pn; jYUiis enfant. C'ét.iit ma relr.iite f.ivorite ; mais, comme 
je me propose d'i'lever un marbre fuuèraii'e à sa mémoire, il 
v.iiidi a mieux déposer le corps dans ï'c'jiut. » — C'est aussi co 
cpii fut fait. 

5. 



56 



ŒUVRES DE BYRON. 



notre Rerue , eny ajontant toutefois notre désir de lui don- 
ner un bon conseil, qui est d'abandonner désormais la 
poésie, et d'appliquer d'une manière plus profitable ses ta- 
lents, qui sont considérables, et ses autres ayantages , qui 
ne laissent pas que d'etre gramls. 

Dans ce but, nous prenons la liberie de lui déclarer très- 
sérieusement que tout l'art de la poésie ne consiste pas 
dans la rime de la syllabe finale, même accompagnée de la 
présence d'un certain nombre de pieds , lors même ( ce qui 
n'arrive p;is toujours) que l'auteur les aurait régulièrement 
sc»indés et comptés avec exactitude sur ses doigts. ÎVous le 
supplions de croire qu'une certaine portion de chaleur et 
quelque peu d'imagination sont nécessaires pour constituer 
un poème, et que, de nos jours, un poëme, pour être lu, doit 
contenir au moins une pensée tant soit peu différente des 
idées des écrivains antérieurs, ou différemment exprimée. 
ÎSous lui demanderons de bonne foi s'il y a quelque cliose qui 
mérite le nom de poésie dans des vers comme ceux-ci , par 
exemple, écrits en 1806; et sij en supposant même qu'un 
jeune homme de dix-huit ans pût adresser à ses ancêtres des 
choses aussi communes, un jeune homme de dix-neuf devait 
les publier : 

« Adieu, ombres héroïques : en s'éloignant de la rési- 
dence de ses pères, votre descendant tous salue. Aux rives 
éîraugères ou sur la terre natale, il pensera à la gloire et à 
vous, et ce souvenir ranimera son courage. » 

<■ Bien qu'il verse des larmes à cette séparation doulou- 
reuse, c'est la nature et non la crainte qui les lui fait ré- 
pandre. Une noble émulation l'accompagnera aux terres 
lointaines. Il ne saurait oublier la gloire de ses ancêtres. » 

« Il chérira le souvenir de cette gloire; il jure de ne 
jamais ternir votre renom. Comme vous il vivra, et mourra 
comme vous. Quand il ne sera plus, puisse-t-il mêler sa 
cendre à la vôtre! » 

iSous affirmons positivement que la totalité du volume 
publié par le noble mineur ne contient rien de mieux que 
ces stances. 

Lord Byron devrait se garder de tenter ce que les plus 
grands poètes onl fiit avant lui; car il n'y a rien de terrible 
comme les comparaisons, ainsi qu'il aura pu s'en convain- 
cre chez son maître d'écriture. L'ode de Gray sur le collège 
d'Etou aurait dû lui faii-e supprimer les dix strophes boiteu- 
ses « sur une vue lointaine du village et du collège d'Harow, 
« Où l'imagination me retrace encore les traits de ca- 
marades unis à moi par l'amitié et l'espièglerie. Combien 
m'est cher votre souvenir toujours vivant, qui repose là 
dans ce cœur d'où l'espérance est bannie. » 

De uiéme les vers charmants de M. Rogers « Sur une 
Larme » auraient dû servir d'avertissement au noble au- 
teur de ce recueil, et nous épargner une douzaine de 
strophes comme les suivantes : 

« C'est à l'ardente charité qu'on reconnaît une âme com- 
patissante; alors que la pitié se manifeste , elle répand sa 
douce rosée dans une larme. 

» L'homme qui s'abandonne au souffle des vents et tra- 
verse les flots orageux de l'Atlantique, se penche sur la 
vague qui bientôt peut-être sera son tombeau , et y laisse 
tomber une larme. » 

?Jous en dirons autant des sujets dans lesquels des poètes 
antérieurs ont échoué. Ainsi , par exemple, nous ne croyons 
pas qu'une muse dans sa minorité fût capable de traduire 
« l'Aposlrojihe d'Adrien à son âme, » tentative qui avait déjà 
réussi assez mal à Pope lui-même. Si nos lecteurs ne veulent 
pas nous croire , qu'ils jugent par eux-mêmes . 

Petite ime, douce et légère, 
I>u corps hOtes^ passagère. 



Eh I qnc vas-tu faire là-bas. 
Pâle, tremblolaule, chélWe, 
Crols-mol , sur celle froide rive, 
Ta gailé ne te suirra pas. 
Quoi qu'il en soit, nous croyons lord Byron épris surtout 
de ses traductions et de ses imitiitions. Nous en avons de 
toutes les espèces, depuis Anacréon jusqu'à Ossian; et, à les 
considérer comme devoirs declasse, ce n'est pas trop mal; 
seulement, pourquoi les imprimer lorsqu'elles ont fait leur 
temps et servi à leur but? Pourquoi, par exemple, appeler 
traduction le je ne sais quoi de la page 79, dans lequel deux 
mots de l'original ( 6^x-^ Xsysiy ) sont délayés en quatre vers; 
et cet autre passage à la page 81 , où ixeîovyxnatç zod' <i>pai^ 
est traduit en six vers qui clochent. Quant à la poésie ossia- 
nique , nous ne sommes pas juges compétents; car, à dire 
vrai, nous sommes si peu versés dans cette espèce de com- 
position , qu'en exprimant notre opinion sur les rapsodies 
de lord Byron, nous craindrions que notre critique ne 
tombât sur quelque lambeau de l'œuvre de Macpherson 
lui-même. Si donc le début suivant d'un « Chanl des Bar- 
des » est effectivement de la plume de sa seigneurie, nous 
le condamnons formellement , autant du moins que nous 
pouvons le comprendre : « Quelle est celte apparition qui 
plane sur le mugissement-des nuages ? quelle est cette om- 
bre farouche qui brille à travers les rouges clartés de la 
tempête ? C'est Orla , le chef brun d'Oîihoua. Il n'avait 
point , » etc. Après avoir retenu ainsi ce « chef brun » 
pendant quelque temps, les bardes concluent en lui con- 
seillant de relever sa blonde chevelure, puis de la déployer 
sur l'arc-en-ciel , et de sourire à travers les larmes de l'o- 
rage, s II n'y a pas moins de neuf pages de ces belles cbo- 
ses-là. Tout ce que nous pouvons dire en leur faveur, c'est 
qu'elles sentent terriblement leur Macpherson ; et, en effet, 
elles sont presque aussi ennuyeuses et aussi stupides. 

Les poètes ont le privilège de l'égoïsme; mais ils sont 
tenus d'en faire un usage modéré ; et surtout un individu 
qui, bien qu'ayant complété sa dix-neuvième année, se 
pique d'être un barde enfant ( « moi , mon Helicon sans art, 
c'est la jeunesse » ), devrait ne pas en savoir tant au sujet 
de ses ancêtres. Outre un poëme déjà cité sur le manoir de 
la famille des Byron , nous en avons un autre de onze pa- 
ges sur le même sujet. L'auteur se serait abstenu de l'insé- 
rer, mais , à la demande particulière de ses amis , el-c. Il 
conclut par cinq strophes sur lui-même , « le jeune et der- 
nier rejeton d'une noble race. » On trouve aussi de longs 
détails sur ses ancêtres maternels dans un poème sur le 
t Lachin y Gair », montagne où il a passé une partie de sa 
jeunesse , et où il aurait pu apprendre qu'un pibroch n'est 
pas une cornemuse pas plus qu'un duo n'est un violon. 

Comme l'auteur a consacré une grande partie de son 
recueil à immortaliser l'emploi de son temps au collège et 
à l'Université, nous ne terminerons pas sans offrir au lec- 
teur un extrait de ses ingénieuses compositions. Dans une 
ode qui porte une épigraphe grecque, et intiiulée « Granta, » 
nous lisons les magnifiques stropties qui suivent : 

« Là, dans des chambres étroites et humides, le candidat 
aux prix du collège travaille à la lueur de la lampe nocturne, 
se couche tard et se lève matin, 

• Celui qui cherche dans Seale de fausses quantités, ou 
se morfond sur un triangle , et se prive de plus d'un repas 
salutaire pour ergoter en latin barbare , 

» Renonçant au charme des lectures historiques, et pré- 
férant aux chefs-d'œuvre littéraires le carré de l'hypo- 
thénuse. 

» Toutefois ce sont là des occupations innocentes, qni 
ne font de mal qu'à l'ioiortuné étudiant, comparées aux 
récréations qui rassemblent ces jeunes imprudents. » 
Nous sommes vraiment fâchés de trouver sur la psalmo- 



POÉSIES DIVERSES. 



1^ 



die du collège des détails aussi peu favorables que ceux que 
contiennent ces strophes d'un sel tout à fait attique : 

« Nos chantres sont plus que médiocres, même pour des 
novices. Point de grâce à ce ramas de pécheurs à la voix 
croassante. 

» Si Dnvid, quand il eut fini son œuvre, avait entendu 
chanter devant lui ces lourdauds , ses psaumes ne seraient 
point arrivés jusqu'à nous ; dans son dépit il les eût mis en 
pièces. » 

Mais, quelque jugement que nous portions des poèmes 
de ce noble mineur , il paraît qu'il faut les prendre tels 
quels et nous en contenter, car ce sont les derniers que 
nous aurons de lui. Il n'est , dit-il , qu'un intrus dans les 
bosquets du Parnasse, il n'a jamais vécu dans un grenier 



comme les poètes de pur sang; et, « bien qu'aufreFois, in- 
souciant montagnard , il ait erré dans les highlands de l'E- 
cosse n , il y a quelque temps qu'il n'a eu cet avantage. D'ail- 
leurs il n'attend aucun profit de son livre; et, qu'il réus- 
sisse ou non, il n'est pas probable, d'après sa position et 
ses occupations ultérieures, qu'il coui^esccnde à devenir au- 
teur. Prenons donc ce qu'on nous offre , et soyons recon- 
naissants Pauvres diables que nous sommes, de quel droit 
ferions-nous les difficiles? Nous devons être fort aises d'ob- 
tenir déjà tant d'un homme du rang de sa seigneurie , qui 
n'habite pas un grenier, mais qui a en sa possession l'abbnye 
de Newstead. Nous le répétons, soyons reconnaissants. 
Comme l'honnête Sancho , bénissons Dieu de ce qu'on nous 
donne , et ne regardons pas dans la bouche d'un cheval dont 
on nous fait cadeau '. 



^>^^^:^^i^,^,^)00^,^,^,^i^^^>^>^,^>0^>m^0^>^'^m>m^-<^<^^f^^ 



POÉSIES DIVERSES, 

■ COMPOSÉES EN 1807 ET 1808. 



l'adieu , 

iCBIT A UNB ÉPOQUE OU L'auTEUR CBOTAIT QU'iL ALLAIT 



BIENTOT MOURIR. 



Adieu, colline 2 où les joies de l'enfance ont cou- 
ronné de roses mon jeune front , où la science appelle 
l'écolier paresseux pour lui dispenser ses trésors; 
adieu , amis ou ennemis de mon jeune âge , compa- 
gnons de mes premiers plaisirs , de mes premières 
peines; nous ne parcourrons plus ensemble les sen- 
tiers d'Ida ; je descendrai bientôt dans l'étroite et som- 
bre habitation où il fait toujours nuit et où l'on dort 
d'un étemel sommeil. 

Adieu , vénérables et royales demeures qui élevez 
vos spirales dans la vallée dp Granta , où régnent l'E- 
tude en robe noire et la Mélancolie au front pâle. 
Compagnons de mes heures joyeuses, habitants du 
classique séjour que baigne le Cam ' aux verdoyantes 
rives , recevez mes adieux pendant que la mémoire me 
reste encore ; car pour moi bientôt ces souvenirs s'ef- 
faceront, immolés sur l'autel de l'oubli. 

Adieu, montagnes des contrées qui ont vu grandir 
mes jeunes années , ou le Loch ua Garr, neigeux et 
sublime, lève son front géant. Pourquoi, régions du 
Nord , mon enfance s'éloigna-t-elle de vous , et allâ- 



t-elle se mêler aux fils de l'orgueil? Pourquoi ai-je 
échangé contre le séjour du Midi ma caverne highlan- 
daise, Marr et ses sombres bruyères, la Dée et son flot 
limpide ? 

Manoir de mes pères , adieu pour longtemps ! Mais 
pourquoi te dirai-je adieu? L'écho de tes voûtes répé- 
tera mon glas de mort ; tes tours contempleront ma 
tombe. La voix défaillante qui a chanté ta ruine ac- 
tuelle et ta gloire passée ne peut plus faire entendre 
ses simples accents ; mais la lyre a conservé ses cordes 
et parfois le souffle des vents y éveillera les sons niiou- 
rants d'une éolienne mélodie. 

Campagnes qui entourez cette cabane rustique , 
adieu pendant (jue je respire encore ; en ce moment 
vous n'êtes point oubliées, et votre souvenir m'est 
cher. Rivière * qui m'as vu souvent, pendant la chaleur 
du jour, m'élancer de ton rivage et fendre d'un cours 
agile ton onde frémissante , tes lIoLs ne baigneront plus 
ce corps aujourd'hui sans force. 

Et dois-je oublier encore un lieu le plus cher à 
mon cœur? Des rochers se dressent, des fleuves cou- 
lent entre moi et ce séjour où je savourai le bonheur 
d'aimer; et pourtant, ô Marie ^1 ta beauté m'appa- 
rait vivante, comme naguère dans le rêve enciian- 
teur de l'amour, né d'un de tes sourires. Jusqu'à ce 



' I.aKeciLc mensuelle (Munlhlij-Rtiiew,\a plus rtpancluc de 
ci.'tlc éjKKjue après la liecuc d'Edimbuufj, rendit un coni|itc 
1-c.iuc'jiip plus favoral)le des Hevirs de Paresse. « Ces conipo- 
i-ilioiis, • dit-elle, tont en général un ton plainlif et tendre en- 
trcuicli: parfois de satire ; on y trouve de la facilité, do la force, de 
iV'uorgic, de la chaleur. On doit s'attendre à y voir dis traces de 
jeunesse et des ncj;lig<;nces ; et nous conseillons sérioiisenicnt à 
notre jeune barde de les réviser et de les corri?;'T avec une 
modeste persévérance. Kous aperce von» dans lord Ityion une 
puissance intellectuelle et une tournure d'idées, (jiii nous font 
désirer vivement de le voir sagement dirigé dans la carrière de 
la vie. Il a reçu de la nature des t ilenls , et il est comptable de 
leui- us.ige. >'ou» espérons ([uil les rendra utiles à l'humanité, 
et ([u il y trouTcra une source ur satisfai tion réelle pour lui- 
niciue dans sa vieillesse, c'est alors «(u il pourra just'-mcnt 



s'écrier avec l'orateur romain : Je n'.ii point à d('pIoivr ma vie, 
connue ont fait souvent beaucoup d boinmef el d<splus sav.mls ; 
je ne me repens pas d'avoir vécu : cai' j ai vécu de manièri- (pic 
mon existence n'a pas été inutile. Non luhit ntihi di])l<inie 
vHdin. qiiod tnulli, et ii dorli. .-œpe frrnuul , m-quf nie 
vLris.se ; wnilet ; quoniain Ha i i.ti, ut wm frustra iw niilutn 
txistimon. » 

Loi d Hyroii répondit à la critique iVÉdiinlfvrQ \wr mic s ilira 
et devint I un des n d ictcnrs de la Ri rue Mensuelle 

» Harrow upon Hill. Harrow, sur la colline. 

•C'est le nom de la rivière d'où Cambridge (pont du Ciin) 
tiré son nom. 

' l,a Grète , rivière qui passe i Southwell. 

« Marie Duff. 



58 



ŒUVRES DE BYRON. 



que le mal lent qui nie consume ait abandonné sa proie 
à la mort, mère de la desIrucUon, ton image ne sau- 
rait s'effacer de ma mémoire. 

El toi, mon ami', dont la douce affection fait vibi-er 
encore les libres de mon cirur ! oh ! combien ton ami- 
tié était au-dessus de ce que des paroles peuvent expri- 
mer! Je porte encore sur mon cœur ta cornaline, don 
sacré de la tendresse la plus pure, que mouilla naguère 
ime larme de tes yeux émus ! Nos âmes étaient de ni- 
veau en ce moment si doux , et la différence de nos 
destinées était oubliée : l'orgueil seul pourra m'en faire 
un sujet de reproche. 

Tout, tout maintenant est triste et sombre! Nul 
souvenir d'un amour-décevant ne peut réchauffer mes 
veines ni me rendre les pulsations de la vie; l'espé- 
rance même d'un immortel avenir ne pourrait, par 
l'appât de ses couronnes imaginaires, ranuuer mon 
épuisement et réveiller ma langueur. J'aurai vécu sans 
gloire , pour cacher ma face dans la poussière et me 
mêler à la foule des morts. 

O Gloire ! divinité de mon cœur, heureux celui à qui 
tu daignes sourire ! embrasé par tes feux immortels , 
la mort ne peut rien sur lui, et son dard tombe 
émoussé. Mais moi, elle me fait signe de la suivre, 
et je meurs obscur et sans nom. Nul n'aura remarqué 
ma naissance; ma vie n'aura été qu'un rêve court et 
vulgaire. Confondu dans la foule, un linceul, voilà tout 
mon espoir ; l'oubli , voilà ma destinée. 

Quand je dormirai oublié sous le sol et dans l'argile 
que foulaient naguère mes jeux enfantins et où doit 
maintenant reposer ma tète, ma tombe chétive ne sera 
arrosée que par les vapeurs de la nuit ou les pleurs 
de l'orage. Les yeux d'aucun mortel ne daigneront 
humecter d'une larme le gazon funéraire qui recou- 
vrira un nom inconnu. 

Ame agitée , oublie ce monde ! Tourne , tourne tes 
pensées vers le ciel : c'est là que bientôt tu dois diriger 
tonA'ol, si toutefois tes fautes sont pardonnées. Étran- 
gère aux bigots et aux sectes , prosterne-toi devant le 
trône du Tout- Puissant; adresse-lui ta prière trem- 
blante. Il est miséricordieux et juste, il ne repoussera 
pas un fils de la poussière, l'objet le pluschétifde sa 
sollicitude. 

Père de la lumière , c'est toi que j'implore ! Les té- 
nèbres remplissent mon âme ; toi qui remarques la 
chute du passereau , éloigne de moi la mort du péché. 
Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre 
des éléments , qui as pour manteau le firmament sans 
limite , pardonne-moi mes pensées, mes paroles, mes 
fautes; et puisque je dois bientôt cesser de vivre, ap- 
prends-moi à mourh-. 

1807. 



A. DNE DAME VAINE. 



Insensée! pourquoi révéler ce qui ne devait jamais 
arriver à d'autres oreilles! Pourquoi détruire ainsi ton 
repos, et te creuser dans l'avenir une source de larmes ! 



Oh! tu pleureras, fille imprudente, pendant que 
souriront secrètement tes ennemis jaloux; tu pleu- 
reras l'indiscrétion qui t'a fait redire les paroles déce- 
vantes qu'on t'adressait. 

Fille vaine, tes jours d'affliction s'approchent , si ta 
crois ce que te disent les jeunes hommes. Oh ! fuis les 
pièges de la tentation, et ne deviens pas la proie du 
corrupteur habile. 

Ainsi donc, tu redis avec un orgueil d'enfant les 
discours qu'on ne te tient que pour te tromper? Si tu 
as le malheur d'y ajouter foi, c'en est fait de ton re- 
pos, de tes espérances , de toi ! 

Pendant qu'au milieu de tes compagnes, tu répètes 
ces doux entretiens , vois sur leurs lèvres ces sourires 
ironiques que la duplicité voudrait en vain cacher. 

Ces choses couvre-les du voile du silence; n'ap- 
pelle pas sur toi les regards du public : quelle vierge 
modeste pourra sans rougir répéter les adulations d'un 
fat! 

Le jeune homme ne méprisera-t-il pas celle qui se 
plaît à répéter les flatteries obligeantes qu'on lui 
adresse ; qui , s'imaginant que le ciel est dans ses yeux, 
ne sait point pourtant découvrir l'imposture sous son 
voile transparent! 

Car la femme qui aime à révéler tous ces riens 
amoureux que sa vanité l'empêche de tenir secrets , 
doit nécessairement croire tout ce qu'on lui dit et lui 
écrit. 

Comge-toi donc , si tu mets quelque prix à l'em- 
pire de ta beauté ! Ce n'est pas la jalousie qui me fait 
parler. Celle que la nature fit si vaine, je puis eti 
avoir pitié; mais je ne puis l'aimer. 

13 janvier! 807. 



A ANNA. 



O Anna ! vous avez été bien coupable envers moi ! 
J'ai cru qu'aucune expiation ne désarmerait mon 
courroux ; mais la femme fut créée pour nous comman- 
der et nous tromper ; j'ai revu votre visage, et je vous 
ai presque pardonné ! 

J'avais juré que vous n'occuperiez plus un seul * 
moment ma pensée , et pourtant un jour de séparation • 
me parut long : quand je vous revis , j'étais résolu à 
ne pas me fier à vous ; votre sourire m'a convaincu 
bientôt de l'erreur de mes soupçons. 

J'avais juré, dans le transport de ma jeune indi- 
gnation , de vous vouer désormais le plus froid mé- 
pris : je vous vis , — ma colère se changea en admira- 
tion ; et maintenant , tous mes vœux , tout mon espoir, 
sont de vous reconquérir. 

Contre une beauté telle que la vôtre , combien il 
est insensé de lutter ! Je m'incline humblement de- 
vant vous pour obtenir mon pardon. Pour terminer 
une discussion aussi inutile , je n'ajoute plus qu'un 
mot : trahissez-moi, ma douce Anna, le jour où je 

cesserai de vous adorer. 

<6 janvier 1807. 



' Eddlestone , clioristG de Catu!»ridge. 



POÉSIES DIVERSES. 



39 



▲ LA MÊME. 



Oh! ne dites point, douce Anna, que la destinée 
avait résolu que le cœur qui vous adore chercherait 
à hriser ses liens. C'eût élé pour moi une destinée 
ennemie que celle qui meut enlevé à jamais à l'a- 
mour et à la beauté. 

Votre froideur, fille charmante , voilà la destinée 
qui seule m'obligea à imposer silence à ma tendre 
admiration. Ce fut elle qui détruisit tout mon espoir 
et tous mes vœux, jusqu'au jour où un sourire fit 
renaître mon ravissement. 

Ainsi qu'on voit dans la forêt le chêne et le lierre , 
entrelacés , affronter réunis la fureur de la tempête , 
ainsi ma vie et mon amour ont été destinés , par la 
nature , à fleurir en même temps ou à mourir ensem- 
ble. 

Ne dites donc point , ma douce Anna , que la des- 
tinée avait résolu que votre amant vous dît un éternel 
adieu : tant que la destinée n'aura pas ordonné à ce 
cœur de cesser de battre , mon âme, mon existence 
seront absorbées dans vous. 

1807. 

A l'auteur d'un SOîiNET 
COMMENÇANT PAU CES MOTS ; 

« Mon vers est triste, et ne fait polot pleurer, > 

Ton vers est « triste , » on n'en saurait douter, 
beaucoup plus triste que spirituel ! Je ne vois pas trop 
pourquoi nous pleurerions, à moins de pleurer de 
pitié pour toi. 

Mais i! est quelqu'un que je plains davantage en- 
core , et certes celui-là le mérite : car, j'en suis sûr, 
celui qui te lit doit horriblement souffrir. 

On pourra te lire ujie fois, mais à moins d'être sorcier, 
on ne te lira pas une seconde. Assurément tes vers 
n'ont rien de tragique ; ils feraient même rire s'ils 
n'étaient pas trop ennuyeux. 

Mais veux-tu nous mettre le désespoir au cœur, 

nous imposer une souffrance réelle, nous faire enfin 

pleurer tout de bon? Je vais t'en dire le moyen : c'est 

de nous faire une seconde lecture de tes productions. 

8marsl»07. 

SUR UN ÉVENTAIL. 

Dans un cœur qui sentirait aujourd'hui comme il 
sentait autrefois, cet éventail eût pu ralliuner sa 
flamme; mais aujourd'hui ce cœur ne peut s'atten- 
drir, parce qu'il n'est plus cequ il était. 

Lorsqu'un feu est prêt à s'éteindre , ce qui en re- 
doublait l'activité et le faisait brûler avec plus de 
force ne fait plus que hùler l'exlinclion des dernières 
étincelle.';. 

Comme plus d'un jouvenceau, plus d'une jeune 
fille en a mémoire, il en est de même des feux de 
l'amour, alors que toute espérance meurt, et qu'ils 
disparaissent ensevelis sons leurs propres cendres. 

LeprcHiirr feu,bien(ju'il n'en reste plus une étin- 
celle, une main soigneuse peut le rallumer. Hélas! il 



n'en est pas de même du dernier : nul n'a la puis- 
sance de le faire renaître. 

Ou si , par hasard , il se réveille , si la llamme n'est 
pas éloui'fée pour toujours, c'est sur un autre objet 
(ainsi rordoime la capricieuse destinée) qu'il répand 
sa première chaleur. 



1807 



ADIEU A LA MUSE. 



Divinité qui régnas sur les jours de mon premier 
âge, jeune enfant de l'imagination, il est temps de 
nous séparer ; que les vents emportent donc encore 
sur leurs ailes ce chant qui sera le dernier, cette effu- 
sion de mon cœur, la plus froide de toutes. 

Ce cœur, sourd maintenant à renthousiasme, im- 
posera silence à te accents sauvages , et ne te deman- 
dera plus des chants; les sentiments de mon adoles- 
cence, qui avaient soutenu ton essor, se sont envolés 
au loin sur les ailes de l'apathie. 

Quelque simples que fussent les sujets qui faisaient 
résoimer ma lyre grossière , ces sujets ont disparu 
pour toujours ; les yeux qui inspiraient mon rêve 
ont cessé de briller; mes visions sont parties, hélas! 
pour ne plus revenir. 

Lorsqu'estbu le nectar qui remplissait la coupe, 
pourquoi chercher en vain à prolonger la joie du fes- 
tin? Lorsqu'est froide la beauté qui vivait dans mon 
âme, quelle puissance de l'imagination pourrait rani- 
mer mes chants? 

Mes lèvres peuvent-elles parler d'amour dans la 
solitude, de baisers et de sourires auxquels il leur 
faut dire adieu? Peuvent-elles s'entretenir avec dé- 
lices des heures écoulées? Oh! non; car ces heures 
ne peuvent plus être à moi. 

Parleront-elles des amis à l'affection desquels j'a- 
vais voué ma vie? Ah! l'amitié sans doute ennobli- 
rait mes chants. IMais quelle sympathie éveilleront 
mes vers dans leur âme, lorsque je puis à peine es- 
pérer de les revoir ? 

Dirai-je les hauts faits de mes pères, et consacre- 
rai-je les sons éclatants de ma harpe à célébrer leur 
gloire? Mais combien ma voix est faible pour de telles 
renommées ! combien sera insuffisante mon inspiration 
pour chanter les exploits des héros ! 

Je dépo.se ma lyre , encore vierge ; je laisse aux 
vents à faire résonner ses cordes : qu'elle se taise ; 
mettons lin à mes faibles efforts. Ceux qui l'ont en- 
tendue me pardonneront le passé, sachant que sa 
voix murmurante a vibré pour la dernière fois. 

Son errante et irrégulière mélodie sera bientcU 
oid)liée, maintenant que j'ai dit adieu à l'amitié et à 
l'amour. Heureux eût été mon destin, fortuné mon 
partage , si mon premier chant d'amour eût aussi été 
le dernier! 

Adieu, ma jeune muse, pui.sque maintenant nous 
ne devons plus nous revoir. Si nos chants ont été fai- 
bles, du moins ils sont peu nombreux ; espérons que 
le présent nous sera doux , le présent qui met le sceau 
à noire éternel adieu. 



40 



œUVRES DE BYRON. 



A UN CHÊNE DE NEWSTEAD*. 



Jeune chêne, quand mes mains t'ont planté, j'espé- 
rais que tes jours seraient plus nombreux que les 
miens; que lu balancerais au loin ton épais feuillage, 
et qu'autour de ton tronc vigoureux serpenterait le 
lierre. 

Tel était mon espoir lorsqu'aux jours de mon en- 
fance , sur le sol de mes pères , je te voyais croître 
avec orgueil. Ils sont passés, ces jours -, et voilà que 
j'arrose ta tige de mes larmes. Les herbes dont tu es 
entoiu-é ne peuvent me cacher ton déclin. 

Je t'ai quitté , ô mon chêne ! et depuis cette haire 
fatale , un étranger a fixé son séjour dans le manoir 
de mes pères. Tant que je ne serai point homme je 
ne pourrai rien pour toi ; ce pouvoir appartient à celui 
dont la négligence a failli îe laisser mourir. 

Oh ! tu étais fort ! et maintenant encore quelques 
soins suffiraient pour raviver ta jeune tête , pour cica- 
triser doucement tes blessures ; mais tu n'étais point 
destiné à partager son affection. Eh ! que pouvait sen- 
tir pour toi un étranger ! 

Oh ! ne t'incline point ainsi , mon jeune chêne ; 
relève un moment ta tête ; avant que ce globe ait fait 
deux fois le tour de l'astre radieux que tu vois , mon 
adolescence aura complété ses années d'épreuve , et tu 
souriras de nouveau sous la main de ton maître. 

Vis donc , ô mon chêne ! lève ton front au-dessus 
des herbes parasites qui entravent ta croissance et 
hâtent ton déclin ; car tu as encore au cœur des ger- 
mes de jeunesse et dévie, et tes branches peuvent 
encore se déployer dans leur mâle beauté. 

Oui , des années de maturité te sont encore réser- 
Tées; quand je dormirai dans la caverne de la mort, 
loi tu braveras le temps et le soufrle glacé des hivers ; 
et pendant des siècles les rayons de l'aurore viendront 
dorer ton feuillage. 

Pendant des siècles tu balanceras légèrement tes 
branches sur la tombe de ton maître , qu'elles couvri- 
ront comme d'un pavillon ; pendant qu'ainsi ton feuil- 
lage ombragera gracieusement sa tombe , ton nou- 
veau possesseur s'étendra sous ton ombre. 

Lorsque accompagné de ses enfants il visitera ce 
lieu , il leur dira tout bas de marcher doucement. 



Oh! sans doute mon nom vivra dans leur mémoire , 
le souvenir sanctifie la cendre des morts. 

(. C'est ici , I) diront-ils , « quand sa vie était à son 
aurore, qu'il a exhalé les simples chants de sa jeu- 
nesse ; c'est ici quil dort jusqu'au jour où le temps 

disparaîtra dans réteinité. » 

am. 



LORS d'une VISITE A HARROW 2, 

Ici les yeux de l'étranger lisaient naguère quelques 
mots simples tracés par l'Amitié; ces mots étaient en 
petit nombre , et néanmoins la main du Resseniimeut 
voulut les détruire. 

Malgré ses incisions profondes les mots n'étaient 
point effacés ; on les voyait encore si lisiblement qu'un 
jour l'Amitié, de retour, y jeta les yeux, et sou- 
dain les mots se reproduisirent à la Mémoire charmée. 

Le Repentir les rétablit dans leur premier clat ; le 
Pardon y joignit son doux nom ; et l'inscription re- 
devint si belle , que l'Amitié crut que c'était la même. 

Elle existerait encore maintenant ; mais hélas ! mai- 
gre les efforts de l'Espérance et les larmes de l'Ami- 
tié, l'Orgueil accourut et effaça l'inscription pour tou- 
jours. 

Septembre 4807. 

EPITAPH E DE JOHN ADAMS , 

TOITLRIEH DE SOUTHWELL, MOBT d'OM EICÈS DK BOISSOH. 

Le voiturier Adams ici repose en terre. 

A sa bouche sans peine il voiturait son verre. 

Il en voitura tant , que, tout considéré, 

La mort dans l'autre monde enfin la voiture ». 

Septembre 1807. 



A MON FILS*. 



Cette chevelure blonde, ces yeux d'azur, brillants 
comme ceux de ta mère ; ces lèvres roses , au sédui- 
sant sourire, me rappellent un bonheur qui n'est plus, 
et touchent le cœur de ton père, ô mon fils ! 

Et tu balbuties déjà le nom de ton père ! Ah ! Wil- 
liam , que ce nom n'est-il le tien ! Mais écartons d'af 
fligeants reproches et d'amers souvenirs. Va, mes 
soins pourvoiront à ton repos ; l'ombre de ta mère 
sourira joyeuse; elle me pardonnera tout le passé, 
ô mon fils I 



* Lord Byron . lors de sa première visite à Newstead , en 1798, 
planta un chêne dans le jardin , avec la pensée que la destinée 
de cet arbre serait la sienne. Étant revenu voir l'abbaye , à l'é- 
poque où lord Grey de Uuthven y faisait sa résidence , il trouva 
le chêne entouré de mauvaises herbes et presque mort ; ce fui à 
cette occasion qu'il fit celte pièce de vers. Quelques temps après 
que le colonel Wildman , propriétaire actuel de ce domaine , en 
eut : ris possession, il remarqua ce chêne, et dit au dninestique 
qui l'accompagnait : « Voilà un jeune chêne qui est fort beau ; 
mai» il faut l'abattre, car il gêne dans cet endroit. » — J'espère 
<jue vous n'en ferez rien . » répliqua celui-ci , « c'est un arbre 
auquel milord était fort attaché, parce qu'il l'avait planté iui- 
mcrae . « Comme on peut le croire, le colonel en a |jris le plus 
grand soin. On le montre aux étrangers, sous le nom du chêne 
de Byron , et il promet d'égaler plus tard ea célébrité le mû- 
rier d^; Sbakepeare ei le saule de Pope. 



a II y a quelques années , un des amis de l'auteur, se trourant 
à Harrow, grava dans un certain endroit son nom et le sien , en 
y ajoutant quelques mots , expression de 1 anaitié qui les unissait. 
Plus tard, a son départ d'Harruw, fauteur, croyant cet ami 
coupable d un tort réel ou imaginaire , détruisit l'inscription 
fragile. De retour en ce même lieu , en 1807, U écrivit au-desaous 
les vers qu'on va lire. B. 

' C'est par suite du respect scrupuleux que nous nous sommes 
imposé de reproduire tout ce qui est sorti de la plume de Byron. 
que nous avons traduit ceUe boutade , qui n'est qu'un mauvais 
jeu de mots , dont nous avons même beaucoup adouci la cru- 
dité. B. L. 

* Ni dans les conversations de lord Byron que!a presse a livrées 
au public , ni dans ses lettres, ni dans ses notes de voya?e . on 
no trouve rien qui autorise à penser qu'il ait jamais eu uu fais. 



POÉSIES 

Un simpie gazon a couvert son humble tombe , et 
tu as pressé le sein d'une étrangère ; la dérision insulte 
à ta naissance , et c'est à peine si elle te laisse un nom 
ici-bas. Qu'importe? Tu n'en perdras pas une seule 
espérance ; le cœur d'un père est à toi , ô mon fils ! 

Eh ! que me font à moi le monde et sa rigueur bar- 
bare ? dois-je désavouer les droits sacrés de la nature ? 
JNon , non ! dussent les moralistes me désapprouver, 
je te salue , cher enfant de l'amour, bel ange , gage de 
jeunesse et de joie ; un père protège ton berceau , ô 
mon fils ! 

Oh ! avant que l'âge ait ridé mes traits , avant que 
ma vie ait atteint le milieu de sa course , qu'il me 
serait doux de voir tout à la fois en toi et un frère et 
un fils ! et de consacrer le déclin de mes ans à m'ac- 
quitter envers toi , ô mon fils ! 

Tout jeune et imprudent qu'est ton père , la jeu- 
nesse n'affaiblira pas en lui les sentiments paternels ; 
et , lors même que tu lui serais moins cher, tant que 
limage d'Hélène revivra en toi , ce cœur encore pal- 
pitant de sa félicité passée n'en abandonnera jamais le 
gage , ô mon fils ! 

1807. 



DIVERSES. 41 

I ni le cyprès. Pourquoi porterions-nous le deuil des 
I bienheureux? 



ADIEU ! SI DANS LE CIEL ON ENTEND LA PRIÈRE. 

Adieu ! Si dans le ciel on entend la prière d'une 
âme fervente qui prie pour le bonheur d'une autre ,.la 
mienne ne sera pas tout entière perdue dans les airs ; 
mais elle ira porter ton nom par delà le firmament. 
Que servirait de parler, de pleurer, de gémir? Oh ! 
plus de douleurs que n'en pourraient dire des larmes 
de sang , arrachées des yeux d'un coupable expirant , 
sont contenues dans ce seul mot : — Adieu ! — Adieu 1 

I\Ies lèvres sont muettes , mes yeux sont secs ; mais 
il y a dans mon sein et dans mon cerveau des tour- 
ments qui ne passeront point , une pensée qui ne som- 
meillera plus. Mon âme ne «îaigne ni n'ose se plain- 
dre, malgré la révolte de la douleur et de la passion. 
Tout ce que je sais , c'est que nous avons aimé en 
vain ; tout ce que je sens , c'est : — Adieu ! — Adieu ! 

1808. 



BRILLANT SOIT LE SÉJOUR DE TON AME ! 

Brillant soit le séjour de ton âme ! Nulle âme plus 
adorable (|ue la tienne ne brisa sa chaîne mortelle pour 
briller dans les sphères des bienheureux. 

rci-l)as peu s'en fallait que tu ne fusses divine, 
comme tu le seras dans réterniti'. Nous pouvons calmer 
notre douleur en songeant que ton Dieu est avec toi. 

Que le gazon de la tombe te soit léger ! Puisse sa 
verdure briller de l'éclat de l'émeraude ! il ne doit pas 
y avoir une imbre de tristesse dans ce qui nous fait 
souvenir de toi. 

Que déjeunes Meurs et un arbre toujours vert crois- 
sent au lieu où tu reposes ; mais qu'on n'y voie ni l'if 



4808. 



QUAND NOUS NOCS SOMMES QUITTÉS. 

Quand nous nous sommes quittés , dans le silence et 
les larmes , le cœur demi-brisé , pour ne nous revoir 
de long-temps , pâle et froide devint ta joue , plus 
froid encore ton baiser : ce moment-là présagea vrai- 
ment la douleur de celui-ci. 

La rosée du matin descendit glacée sur mon front. 
Ce que je ressentais alors était l'annonce de ce que je 
ressens maintenant. Tu as rompu tous tes serments , 
et légère est ta renommée ; j'entends prononcer ton 
nom, et j'en partage la honte. 

Ils te nomment devant moi ; c'est un glas de mort à 
mon oreille ; je me prends à tressaillir. — Oh pour- 
quoi me fus-tu si chère ? Ils ne savent pas que je t'ai 
connue , moi qui t'ai connue trop bien. — Ton sou- 
venu- me suivra longtemps , empreint d'une profonde 
et ineffable amertume. 

Nous nous vîmes en secret. — Je gémis en silence 
que ton cœur ait pu oublier et ton âme tromper. Si 
jamais je te revois , après de longues années d'absence, 
comment l'accueillerai-je ? Dans lesilence etles larmes. 

4808. 
A UN JEUNE AMI*. 

Peu d'années se sont écoulées depuis (pie tous deux 
nous étions amis , du moins de nom ; et , grâce à la 
joyeuse sincérité de l'enfance , nos sentiments restè- 
rent long-temps les mêmes. 

Mais maintenant tu sais trop bien , comme moi 
combien il faut souvent peu de chose pour aliéner un 
cœur ; et ceux qui ont aimé le plus , bientôt ne se 
souviennent même pas qu'ils ont aimé. 

Si inconstant est notre cœur, si frêles sont nos pre- 
mières amitiés, qu'il te suffira d'un mois, peut-être 
d'un jour, pour le faire changer de nouveau. 

S'il en est ainsi , ce n'est pas moi qui déplorerai la 
perte d'un tel cœur. La faute n'en est point à loi , mais 
à la nature , qui te fit une âme capricieuse. 

Ainsi que les flots inconstants de la mer, les senti- 
ments de l'homme ont leur flux et leur reflux. El qui 
voudrait se fier à une âme toujours agitée de passions 
orageuses? 

Qu'importe qu'élevés ensemble, les jours de notre 
enfance aient été d'heureux jours? le printemps de ma 
vie a fui d'un vol rapide ; loi aussi tu as cessé d'être 
ent'ant. 

Et qjiand nous prenons congé de la jeunesse , es- 
claves du contrôle d'im monde spécieux , nous disons 
à la vérité im long adieu : ce monde corrompt l'ârae 
la plus noble. 

Joyeux âge où l'âme ose tout faire hardiment , si ce 



* Crlto pif ce ri cnileqiii la suit p.inircnt pour h pirmiùrc fois 
dans un volume publié en «WW par M. Uoblxiusp (tîiainlcii.mt sir 
John llobliousc), sous ce litre : « luiit.itiona et Iraduclious , 



accoinp.istircs de fjuclijiTg |)ocnic9 originaux , • avec cette épi- 
graphu modeste : 

Nue hnc DOTlmue etsc dI^II, 



42 



OEUVRES DE BYRON. 



n'est mentir ; où la pensée se manifeste avant la pa- 
role , et étincelle clans l'œil calme et paisible ! 

Il n'en est plus de même de l'homme arrivé à im 
îge |>lusmûr; dès lors il n'est plus qu'un instrument; 
fintérèt domine nos espérances et nos craintes; la 
haine et l'amour sont asservies à des règles. 

Enfin nous apprenons à marier nos vices aux vices 
des insensés qui nous ressemblent ; et c'est à ceux-là, 
à ceux-là seuls , que nous prostituons le beau nom 
d'amis. 

Telle est la destinée commune à l'humanité : pou- 
vons-nous échapper à la folie universelle ? Pouvons- 
nous renverser cet ordre général , et ne pas être ce 
que tous doivent être à leur tour? 

Non! pour moi, dans toutes les phases de la vie, 
ma destinée a été si sombre , je hais tellement et 
l'homme et le monde, que peu m'importe le moment 
oil je quitterai la scène. 

Mais toi , esprit frêle et léger, tu brilleras quelque 
temps , et puis tu disparaîtras , comme ces vers qui 
étincellent dans l'ombre de la nuit , mais n'oseraient 
affronter l'éclat du jour 

Hélas ! dans ces lieux que fréquente la folie , où 
s'assemblent parasites et princes ( car sous les lambris 
des rois les vices sont toujours les bien-venus ) ; 

On te voit chaque soir ajouter un insecte de plus à 
la foule bourdonnante ; et ton cœur frivole est charmé 
de faire chorus avec la vanité , de courtiser l'orgueil. 

Là tu voltiges de belle en belle , souriant et em- 
pressé , comme ces mouches qui , dans un brillant 
parterre , souillent toutes les fleurs et en goûtent à 
peine une. 

Mais quelle nymphe , dis-moi , fera cas d'une flamme 
qui , semblable à la lueur vaporeuse qu'un marais ex- 
hale, va et vient d'une beauté à l'autre, véritable feu 
follet de l'amour ? 



Quel ami , y fùt-il même enclin, osera avouer pour 
toi un sentiment d'affection? Qui voudra ravaler son 
mâle orgueil à une amitié à laquelle le premier sot 
venu peut prétendre? 

Arrête , pendant qu'il en est temps encore , ne te 
montre plus dans la foule aussi méprisable ; ne mène 
plus une existence aussi frivole ; sois quelque chose, 
tout ce que tu voudras , mais ne sois pas vil. 



VERS GRAVÉS SUR UNE COUPE FORMÉE D'UN 
CRANE*. 

La mort ne m'a point fait sa proie; 
Pourquoi de moi l'effrayer tant? 
Je ne contiens que de la joie : 
Quel cerveau peut en dire autant? 

Boire, aimer, ce fut là ma vie. 
Mort , voilà qu'on m'a déterré. 
Bois : je crains moins ta lèvre amie 
Que les vers qui m'ont dévoré. 

Dans un festin, coupe écumante, 
Mieux vaut régner avec orgueil. 
Qu'aller dans la tombe béante, 
rs'ounir les hôtes du cercueil. 

Qu'on puise de l'esprit à iable 
Dans ce vase où régna le mien ! 
Puis, quand la cervelle est au diable. 
Le vin la remplace fort bien. 

Hâte-toi donc ! bois à plein verre 1 
D'autres , quand tu seras là-bas. 
De (es os ravis à la terre 
Égairont aussi leurs repas. 

Et pourquoi non? homme futile, 
Nul bien ne sort de ton cerveau : 
Qu'après la mort il soit utile. 
C'est encore un sort assez beau. 

Abbaye de Newstead, <808. 



* Voilà ce que dit Byron à propos de cette coupe : — t Le 
jardinier, en bêchant, découvrit un crâne qui avait probable- 
ment appartenu à quelque joyeux frère ou moine de l'abbaye à 
ré|>oque où eile fut démonastérisée. Voyant qu'il était d'une 
grande difnension , et dans un étdt parfait de conservation , il 
me prit l'étrange envie d'en faire une coupe. Je l'envoyai donc 



en ville ; et bientôt on me le renvoya bien monté , avec un beau 
poli , et une belle couleur écaille de tortue. » Cette coupe est en 
la possession du colonel Wildman, propriétaire actuel de l'ab- 
baye de Newstead. Dans plusieurs des vieux poètes dramatiques 
de l'Angleterre, il est fait mention de cette coutume de boira dans 
des coupes de la même nature. 



LES BARDES DE L'ANGLET. ET LES CRITIQUES DE L'ECOSSE. 



43 



LES BARDES DE L'ANGLETERRE 

ET 

LES CRITIQUES DE L'ECOSSE 

SATIRE. 



Ma foU j'aimerais mieux être raatou mlauleur 
Que ralseur de ballade et méchant rliDailleur. 

Des bardes ennuyeux si la race est féconde, 
Le critique impudent pareillement abonde. 
Pope. 



PRÉFACE». 

Tous mes amis , éclairés ou non , m'ont conseillé de ne 
pas mettre mon nom à cette satire. Si des jeux de mots et 
des boulets de papiers sufOsnient pour ciiauger mes deter- 
minations , je me serais conformé à leur a\is ; mais les in- 
jures ne m'effraient pas , et je ne me laisse pas intimider 
par des rédacteurs de revue , amis ou non amis. Je puis dire 
en conscience que je n'ai attaqué personnellenient aucun 
iudividu qui n'ait commencé par prendre l'offensive. Les 
ouvrages d'un auteur sont une propriété publique : qui- 
conque les achète a le droit de les juger, et de publiei' son 
opinion si cela lui convient, et les auteurs dont je me suis 
efforcé de perpétuer le souvenir peuvent faire pour moi ce 
que j'ai f;iit pour eux. Je suis sûr qu ils réussiront beaucoup 
mieux à critiquer mes écrits qu'à améliorer les leurs. Le 
but que je me piopoic n'est pas de prouver que je puis 
écrire bien, mais, s'il est possible , d'obliger les autres à 
écrira mieux. 

Comme ce poërae a eu beaucoup plus de succès que je 
ne m'y attendais . j'ai lâché dans celte édition d'y faire des 
additions et des changements qui le rendissent plus digne 
des regards du public. 

La premiere édition de celte satire, publiée sans nom 
d'auteur, contenait au sujet du Pope de Bowles quatorze 
7ers composés par l'un de mes amis, homme d'espiit ' 
qui îiont de mettre sous presse un volume de poésie; c'est à 
sa demande que je les avais insci es. Je les ai retranchés 
dans cette édition , et je leur en ai substitué d'autres de ma 
composition; en cela j'ai été guidé par un sentiment que 
beaucoup d'autres partageront, à savoir la résolution de ne 



mettre mon nom qu'à des ouvrages sortis entièrement et 
exclusivement de ma plume. 

Pour ce qui est ^ des talents réels de la plupart des poètes 
dont il est fait mention ou auxquels il est fait allusion dans 
cette satire, l'auteur est persuadé qu'il ne saurait y avoir 
une grande divergence d'opinion dans la niasse du public; 
ce n'est pas qu'à l'exemple d'autres sectaires, chacun d'eux 
n'ait son tabernacle spéeial de prosélytes qui exagèrent son 
mérite, fermant les yeux sur ses défauts , et reçoivent s;ins 
scrupule et avec respect ses oracles poéiiques. Mais la dose 
considéralile desprit (]ue possèdent ineontestal)lemeiit plu- 
sieur.>des écrivains (;ue j'ai censurés, rend plus regrettable 
encore la prostitution qu'ils ont faite de leur intelligence. 
La so'lise peut exciter la pitié, du moins on peut en rire 
et l'oublier ; mais l'abus du laleiit appelle une énergique ! é- 
probation. INul plus <|iie 1 auteur n'eût désiré voir un écri- 
vain connu et plus capable prendre en main la tâche de dé- 
mas(iuer cis hommes ; mais 51. dilTord est absorbé par ses 
tra\aux sur Massinger ; et , en l'absence de docieurs de la 
Faculté, il est permis h un médecin de campagne, dans le 
cas d'absolue nécessité, de déiriter son baume |)our empê- 
cher la propagation d'une si déplorable cpidéuiie, poiuvu 
qu'il u'y ait poiut de charlatanisme dans son traitement; et 
il est à craindre que le cautère ne soit indispmbablopour la 
guéi'ison des nombreux malades afiiigés di^ cette rage de 
rimer, qui lait de nos jours de si ndoutablcs progiès. — 
Quant aux rédacteurs de /u Hevvc d Édimlioug^ , il fau- 
drait un Hercule pour écraser cette hydre. Mais si l'auteur 
parvient seidement à briser l'une des têtes du serpent, dût 
sa main cire blessée daus le combat, il s'estimera ample- 
ment satisfait '. 



* Cette préface accompagnait la seconde édition pour la(juclle 
elle avait été écrite. Le noble auteur avait quitté ce pays avant la 
publicitiou de cotte édition . et n est pas encore de retour. — 
Note ajoltée a l* qlatbième ldition. 18H. — (« Il est revenu 
et reparti. • B. 18<6.) 

» M. Ilobhou-e. 

* Ici coramenrait la préface de la première édition. 

* f Je me rappelle parfaitenu lit , • «lit lord Hyron m (820, 
• l'effet (nu^prfKluisil sur moi la critique de i.aKevl'e ii'F.iiiMniu ne 
i propos de mon premier rerin'il de [iw'sie. C'était de la rase, 
le tx'soin de résister et d'obtenir ri'paratioii ; iii.ii'i il n'y avdit en 
moi ni accableinent ni déses|K)ir. 1,'nc critii|ii(! s ululante est de 
lacignë pour un auteur ^ la mamelle, et relic-ci , qui produisit 
LES Baroks de i,'Api(ii>TFiiHR, pf'' , mn j'ia liai, — mais ji; me 
rel«Tai. Cette critique < tait un cbcf-il icuvre de hastci plaisante- 



ries, un tissu d'injures grossières. Je me rappelle qu'elle conte- 
nait beaucoup de lieux communs de bas aloi ; comme, par 
exemple, «ju il fallait se montrer reconnaissant de ce (pi'on obte- 
nait, — cpiil fallait ne pas reg'rder d.ins la hoiiclie d'un cheval 
donné ; et antres exprissiiiiscpii senlaieiit l'écurie. Mais cela fut 
loin (le m'cffiMycr ou de me (létnuriier d'écrire; je résolus de 
di'inenlir li'urs prédicllin» de mauvais augure , cl de leur f.iirc 
voir que , toute disecrdanle qn'étiil ma voix , ce n'était pas la 
derniéfC fois qu'ils entendraient parler de moi. » 

»« I, 'amertume de cette critique, » observe avec raison sir 
loeeiloii llriclgrs. « pi |n.i ail vif lord Ryniii , blessa sa fierté cl 
soiilev.i Mill iiidi,ii.dioii. Il publia sa satire , i.i.s Iîaroks dk i, AN- 
GLhTKiiKB t.T LBS ( u.Tiçi.KS DE L lii.osKK , ct lit 1 oiirbei le Iront 
À eeiix qui jusque -U av.iieiit exereé une puissance absolue sur 
l'opiniuii publique. Il y avait après tout dans l'attaque plus de 



44 ŒUVRES DE BYRON. 

LES BARDES DE L'ANGLETERRE 



CRITIQDES DE l'ÉCOSSE. 



SOMMAIHB '. 

.e poète examine l'état de la poésie dans les siècles passés. — De 
là, par une transition subite , il passe à l'époque actuelle. — 
1! exhale sa colère contre les faiseurs de livres , — reproclie à 
Walter Scott sa cupidité et sa fabrique de ballades. — Notables 
observations sur M. Southey. — L'auteur se plaint de ce que 
M, Soutliey a infligé au public trois poèmes épiques et autres. 

— Il s élève contre William Wordsworth; mais loue M. Cole- 
ridge et son élégie sur un jeune âne. — Il se montre disposé à 
blâmer M. Lewis . — il réprimande vertement le ci-devant 
Thomas Little, ainsi que lord Strangford. — Il recommande à 
M. Hayley d'écrire en prose , — exhorte les Moraves à glorifier 
M. Grahame, — exprime sa sympathie pour le révérend Bowle, 

— déplore la malheureuse destinée de James Montgomery, — 
s'emporte contre les rédacteurs delà Revue d'Edimbourg, — 
les gratifie de noms forts durs, tels que celui de harpie et 
autres. — Apostrophe à Jeffrey; prophétie à son égard. — Epi- 
sode de Jeffrey et Moore , péril qu'ils courent , leur délivrance; 
présages dans la matinée où eut lieu le combat; la Tweed, le 
1 olbooth , le Frith de Forth éprouvent une commotion ; une 
déesse descend du ciel pour sauver Jeffrey; incorporation des 
balles avec son sinciput et son occiput, — Revue en masse des 
critiques d'Edimbourg. — Lord Aberdeen , Herbert, Scott , 
Hailam, Pillans, Lambe, Sydney-Brougham, etc. — Lord Hol- 
land loué pour ses dîners et ses traductions. — Le théâtre ; 
Sreffington , Hook; Reynolds , Kenney, Cherry, etc. — Appel 
à Sheridan, à Colman et à Cumberland, pour qu'ils reprennent 
la plimie. — L'auteur revient à la poésie. — Rimailleurs de 
toutes sortes. — Les lords écrivent parfois , ils feraient beau- 
coup mieux de s'en abstenir. — Hafiz, Bose Mathilde, et X. 
y. Z. — Rogers, Campbell, Gifford, etc., poètes véritables. 
Traducteurs de l'Anthologie grecque. — Crabbe, —style de 
Darwin. — Cambridge. — Prix universitaire. — Smyth , — 
Hondgson, — Oxford , —Richards. — Le poète entre en scène. 

— Conclusion. 

Quoi ! je serai condamné à tout entendre ! ^ L'enroué 
Fifz-GerakP braillera dans les tavernes ses couplets 
discordants; et moi, je me tairai , de peur que les Re- 
vues écossaises ne m'appellent rimailleur et ne dénon- 
cent ma muse ! Non ! non ! préparez-vous à me lire. — 
J'écrirai à tort ou à raison; les sots sont le sujet de 
mes vers. L8 satire inspirera mes chants! 

O le plus noble don de la nature ! ma bonne plume 
d'oie ! esclave de ma pensée , obéissante à ma volonté , 
arrachée à l'aile paternelle pour faire une plume, ce 
puissant instrument de bien petits hommes! O toi! qui 
facilites l'accouchement intellectuel d'un cerveau en 
travail, gros de vers ou de prose; toi qui, en dépit 
de l'inconstance des femmes et des sarcasmes de la cri- 
tique, fais la consolation d'un amant et la gloire d'un 
auteur, que de beaux esprits , que de poètes tu fais 



naître chaque jour ! Combien est fréquent ton em- 
ploi , et petite ta gloire , condamnée enfin à un com- 
plet oubli , de même que les pages que tu as tracées ! 
Mais toi , du moins , plume qui m'appartiens , toi que 
j'ai déposée naguère et que je reprends maintenant, 
notre tâche terminée , tu seras libre comme celle de 
CidHamet'' ; si d'autres te méprisent, moi jeté chéris. 
Prenons donc aujourd'hui notre essor ; ce n'est point ' 
un sujet rebattu , une vision orientale , un rêve extra- 
vagant qui m'inspire' ; notre route , bien que hérissée 
d'épines , est distinctement tracée : que nos vers soient \ 
coulants et notre chant facile. 

En ce temps, où le Vice triomphant commande en 
souverain , obéi par les hommes , ses esclaves volon- 
taires ; où la Folie, trop souvent précurseur du crime, 
garnit son chapeau des grelots de tous les pays ; où 
les méchants et les sots dominent réunis et pèsent leur 
justice dans des balances d'or ; eh bien ! les plus har- 
dis redoutent encore la risée publique ; la crainte de 
la honte est la seule qui leur reste ; ils pèchent avec 
plus de mystère, tenus en effroi par la satire, et trem- 
blent devant le ridicule, sinon devant la loi. 

Telle est la puissance de l'esprit ; mais les flèches de 
la satire ne sont point mon partage ; pour châtier les 
iniquités royales de notre âge , il faut une arme plus 
acérée , une main plus puissante. Néanmoins il est des 
folies dont la chasse m'est permise et pourra du moins 
m'amuser. Qu'on rie avec moi , je ne demande pas 
d'autre gloire. Le signal a retenti ; mon gibier, ce sont 
les écrivassiers. Au galop, mon Pégase! — Je cours 
sur vous tous , poëmès grands et petits , odes , épo- 
pées , élégies ! Et moi aussi , je puis comme un autre 
barbouiller du papier. Et il m'arriva un jour de ré- 
pandre par la ville un déluge de vers, vTaie boutade 
d'écolier, indigne d'éloge ou de blâme ; je me fis im- 
primer, — de plus grands enfants que moi en font 
autant. Il est doux de voir son nom imprimé; un livre 
est toujours un livre, bien qu'il n'y ait rien dedans. 
Ce n'est pas qu'un nom titré puisse sauver d'un oubli 
commun le livre et l'écrivain : Lambe en sait quelque 
chose, lui dont la farce bâtarde a été sifflée malgré le 
nom patricien de son auteur. Cela n'empêche pis 
que George ne continue à écrire ^, bien qu'il cache 
son nom aux regards du public. Autorisé par ce grand 
exemple , je suis la même voie , seulement je fais moi- 
même ma revue ; et, sans recourir au grand Jeffrey, 
comme lui je me constitue de ma propre autorité juge 
en poésie. 

Il faut un apprentissage pour tous les métiers , 
excepté pour celui de censeur. On trouve des critiques 



hardiesse, de résolution, plus d'intrépidité , que de force in- 
trinsèque. Mais le courage de l'assaillant et la justice de sa cause 
lui Honnèrent la victoire. Ce fut là l'une de ces rares occasions 
qu: font connaître un homme de génie , et celle-là fixa la réputa- 
tion de Byron A dater de ce moment , il attira l'attention pu- 
blique comme un écrivain qui avait autant de ressources que 
d'énergie dans l'intelligence et le caractère. » 

' On a retrouvé dans les papiers de Byron ce sommaire , que 
son intention était de mettre en tête de sa satire. 

Note du traducteur ^ 



= L'enroué Fitz-Gerald, c'est assez juste ; — mais pourquo I 
parler d'un semblable charlatan? B. tM6. 

' M. Fitz-Gerald, plaisamment nommé par Colbert, « le poète à 
la petite bière. » 

* Cid Hamet Bcnengeli promet le repos à sa plume dans le 
dernier chapitre de Don Quichotte. Oh! si nos faiseurs de livres 
voulaient suivre l'exemple de Cid Hamet Benengeli ! 

» Ceci a dû être écrit dans un esprit de prophétie. B. 1816. 

» Dans la Revue d'Edimbourg. [C'est un fort bon enfant ; et, 
si on en excepte sa mère et sa sœur, c'est , selon moi , le meiUcur 
de la bande. - S. me.] 



LES BARDES DE L'ANGLET. ET LES CRITIQUES DE L'ECOSSE. 



tout faits d'avance. Sachez par cœur les plaisanteries 
rebattues de Miller, ayez tout juste autant de science 
qu'il en faut pour faire des citations erronées , un esprit 
bien dressé à trouver ou à forger des fautes , une cer- 
taine disposition au calembourg, que vous appellerez 
sel attique; allez trouver Jeffrey; soyez silencieux 
et discret : il paie juste dix livres sterling la feuille; 
ne craignez pas le mensonge , il donnera à vos traits 
quelque cliose de plus acéré ; ne reculez pas devant le 
blasphème, il passera pour de l'esprit; foulez aux pieds 
toute sensibilité, ne vous faites pas faute de jeux de 
mots : vous voilà devenu un critique complet ; on vous 
haïra, mais vous serez adulé. 

Nous soumettrons-nous à une telle juridiction? 
ÎNon, certes. Cherchez des roses en décembre, de la 
place en juin; demandez de la constance au vent, du blé 
à îa paille ; croyez à une femme ou à une épitaphe ou à 
tout autre objet menteur, plutôt que d'ajouter foi au 
langage d'un critique chagrin, ou de a'ous laisser 
étrarer par le cœur de Jeffrey ' ou la tête boétienne de 
Lambe^. Tant que, soumis au joug de ces tjTans 
imberbes et sans mission, de ces usurpateurs du 
sceptre du goût , les auteurs courberont humblement 
la tète, accueilleront leur voix comme celle de la vé- 
rité , et recevront leurs anèts comme articles de foi ; 
tant que la critique sera remise en de telles mains , 
ce serait un péché que de l'épargner. De tels censeurs 
méritent-ils des ménagements? INéanmoins nos mo- 
dernes génies se suivent tous de si près, qu'on ne sait 
quel choix faire parmi eux ; nos poètes et nos critiques 
se ressemblent tellement, qu'on ne sait trop qui épar- 
gner ou qui frapper. 

^''ous me demanderez peut-être pourquoi je me 
hasarde dans une carrière que Pope et Gifford ont cou- 
rue avant moi. Si déjà vous n'êtes rebutés , continuez 
à me lire. Mes vers vont vous répondre. « Arrêtez, » 
me crie un ami ; « ce vers est négligé ; celui-ci, celui- 
là et cet autre encore me semblent incorrects. » — 
Eh bien ! qu'en conclurez-vous? Pope a fait la même 
faute, ainsi que l'insouciant Dryden. — Oui; mais 
I've ne Ta pas commise. — Voilà vraiment une belle 
autorité ! Que m'importe? mieux vaut errer avec Pope 
qu'exceller avec Pye. 

Avant nos jours dégénérés , où des œuvres ignobles 



obtiennent des éloges imposteurs, il fut un temps 
où, au lieu de grâces mensongères, l'esprit et le bon 
sens s'alliaient à la poésie et florissaient ensemble, 
puisaient leurs inspirations à la même source , et , 
cultivés par le goût, brillaient chaque jour d'une 
beauté nouvelle. C'est alors que, dans celte île heu- 
reuse, la voix pure de Pope s'efforçait de charmer 
l'âme ravie , et voyait le succès couronner ses efforts ; 
aspirait à l'approbation d'une nation polie , et relevait 
la gloire du pays eu même temps que celle du poète. 
Comme lui, le grand Uryden faisait couler les flots de 
sa muse avec moins de douceur peut-être, mais 
plus de force. Alors aussi Congrève égayait la scène, 
Otway nous arrachait des larmes ; car l'accent de la 
nature allait au cœur d'un auditoire anglais. Mais pour- 
quoi rappeler de tels noms ou de plus illustres en- 
core , quand la place de ces grands hommes est oc- 
cupée par des bardes sans génie ? Mais c'est vers ces 
temps que nous reportons nos regards attristés par la 
fausseté du goût et de la raison. Jetez maintenant les 
yeux autour de vous ; feuilletez cet amas de pages 
frivoles ; contemplez les ouvrages précieux qui char- 
ment notre époque. Il est toutefois une vérité que la 
satire elle-même doit reconnaître : c'est qu'on ne peut 
se plaindre qu'il y ait parmi nous disette de poètes '. 
Leurs œuvres font gémir la presse et fatiguent les 
imprimeurs ; les épopées de Southey font craquer sous 
leur poids les rayons des bibliothèques ; et les poésies 
lyriques de Little brillent en in-douze satinés 

« Il n'y a rien de nouveau sous le soleil ; » disent 
les prédicateurs ; et pourtant nous courons d'innova- 
tions en innovations. Que de merveilles diverses nous 
allèchent en passant ! La vaccine , l'attraction , le gal- 
vanisme et le gaz apparaissent successivement, exci- 
tent l'admiration du vulgaire, puis la bulle de savon 
crève, — il n'y a plus que de l'air ! Nous voyons aussi 
s'élever de nouvelles écoles poétiques où d'ennuyeux 
prétendants réclament la palme. Ces pseudo- bardes 
font pendant quelcpie temps taire la voix du goût. 
Maint club campagnard plie le genoux devant Baal, et, 
détrônant le génie légitime, élève un temple et une 
idole de sa façon'', queltiue veau de plomb, peu im- 
porte lequel, dejiuis l'ambitieux Southey jusqu'au 
rampant Stott^. 



* MM. Jeffrey et Lambe sont l'alpha et l'oméga, le commen- 
cftnent et la lin de la Revue d'Edimbourg; les autres sont 
iiifiitionnés ci -après. 

' Ceci élait injuste : ni le cœur ni la tête de ces messieurs n'é- 
t.iictil U'Is qu'ils sont ici représentés. A l'époque où j'écrivis ceci 
je ne les connaissais pprsonnell<tiienl ni l'un ni l'autre.— fl. 18IG. 

• • Je suis d'avis que l'éj^que actuelle n'est pas l'uue des plus 
ntn,ir(|uableM de U poésie anglaise. Il y a piusdc soi-disant poètes 
f I fomparativeinent moins de poésie (pie jamais. Je soutiens cette 
o|iiiiion depuis queiipies années; mais , chose étrange! elle n'est 
[IIS favorablement accueiltie de mes confrères de la lyre. » - 
Jiiutnat de Binon. 1821. 

'* • Relativement à la p(»<5sie en S''néral, j'ai la conviction que 

n .IIS sommes entrés dans un système poétique révolutionnaire 

' s défectueux , tout <l fait détestable . et dont Rogers et f:rabbc 

t les seuls i|ui se soient afir.mchis. Je me su s coiilirmé dans 

;■ opinion en relii^aiit (pieli|U('s-uiis de nos clissiiiues, spécia- 

ctiil l'ope, sur lequel j ai fait l'essai suivant : — jo pris les 



poèmes de Pope ainsi que les miens et ceux de quelques autres ; 
je les lus en regard de ceux de Pope, et j'ai été réellement mortifié 
de voir l'inexprimable distance (ju'd y avait . sous le rappoit de 
la logi(jue , de l'instruction , de l'effet et même de l'imaginaticm , 
de la passion et de l'invention . entre le petit boiiime de la reine 
Anne et nous autres du bas-empire. Soyez en certain . c'était de 
l'Horace alors , c'est maintenant du Claudien; el si j'avais à re- 
commencer, je changerais de moule. » — Journal de By- 
ron, 1817. 

» Stoit , plus connu dans le Marning-Post sotis le nom dTIatiz. 
Cepersdrin.ige est le maître le plus profoud dans l'art du pathos. 
Je me rappiile il l'époque ou la famille régnante quitta le Portugal 
une ode de M. stott sur ce sujet , clic commençait alusi (c'est 
l'Irlindequi parle) : 

Royal rejvinn de nragmice, 
l/lrluiide le ROlue en tutfrinl une ilûiice, rtc. 

Je me souviens aussi d'un sonnet adressé aux rats cl tout à 



46 



ŒUVRES DE BYRON. 



Voyez , la lésion écrivassière , fractionnée en grou- 
pes divers , délile devant nous , impatiente d'attirer 
raltention : cliacun pique de réi>eron son Pégase 
efilanqué ; la rime et les vers blancs marchent côte 
à côte. Voyez s'amonceler sonnets sur sonnets , odes 
sur odes. Les histoires de revenants se coudoient en 
route ; les vers s'avancent en mesures démesurées, 
car la sottise aime un rhylhme varié ; amie du fatras 
étrange et mystérieux , elle admire toute poésie qu'elle 
ne peut comprendre. C'est ainsi que les lais du mé- 
nestrel — puissent-ils être les derniers ! — font en- 
tendre au soufàe des vents leurs tristes gémisse- 
ments sur des harpes à demi tendues , pendant que 
les esprits de la montagne bavardent avec les esprits de 
la rivière , afin que les dames puissent les entendre 
la nuit; des nains farfadets de la race de Gilpin Hor- 
ner égarent dans les bois de jeunes seigneurs écos- 
sais , sautillant à chaque pas , Dieu sait à quelle hau- 
teur! et font peur aux petits enfants, Dieu sait pour- 
quoi! tandis que dans leur cellule magique des dames 
de haut parage font défense de lire à des chevaliers 
qui ne savent pas épeler, dépèchent un courrier au 
tombeau d'un sorcier, et font la guerre à d'honnêtes 
gens pour protéger un mécréant. 

Voyez ensuite s'avancer gravement , sur son cheval 
de parade , l'orgueilleux Marmion au cimier d'or , 
tantôt faussaire , tantôt le premier au combat ; sans 
être tout à fait un félon, il n'est pourtant chevalier 
qu'à demi , également propre à décorer un gibet ou 
un champ de bataille , puissant mélange de grandeur 
et de bassesse. T'iraagines-tu donc, Scott', dans ta 



folle arrogance , faire agréer au public ton roman in • 
sipide? C'est en vain que Murray se ligue avec Miller 
pour rétribuer ta muse à raison d'une demi-couronne 
par vers. Non! quand les fils d'Apollon s'abaissent 
à trafiquer de leur plume, leurs palmes sont dessé- 
chées, leurs jeunes lauriers sont flétris. Que ceux-là 
abdiquent le titre sacré de poêle, qui tourmentent leur 
cerveau pour un vil salaire, et non pour la gloire 2. 
Puissent-ils travailler en vain pour Mammon, et 
contempler avec douleur l'or qu'ils n'ont pu gagner! 
Que ce soit là leur partage! que telle soit la juste ré- 
compense de la muse qui se prostitue , du barde mer- 
cenaire ! C'est pour cela que nous n'avons que des 
mépris pour le fils vénal d'Apollon ; et sur ce nous 
disons « bonne nuit à Marmion. » 

Voilà les œuvres qui réclament aujourd'hui nos 
applaudissements ; voilà les poètes devant lesquels la 
muse doit s'incliner, pendant que Milton, Dryden, 
Pope , relégués dans un commun oubli , cèdent leurs 
palmes sacrées à Waller Scott. 

Il fut un temps , alors que la muse était jeune en- 
core , qu'Homère faisait résonner sa Ijtc , que Virgile 
chantait, où pour produire un poêle épique dix siè- 
cles suffisaient à peine, où l'admiration des peuples 
saluait avec respect son nom magique ; l'ouvrage de 
chacun de ces bardes immortels apparaît comme l'u- 
nique merveille de mille années. Des empires ont dis- 
paru de la face de la terre , des langues ont expiré avec 
ceux qui leur avaient donné naissance , sans obtenir 
la gloire de l'un de ces chants immortels où revit toute 
une langue éteinte. Il n'en est point ainsi de nous. Nos 



fait à la hauteur de la matière , comme aussi d'une ode retentis- 
sante commençant par ces mots : 

Cn chant bruyanl comme les flots 
Qui battent du Lapon le rivage sonore. 

Mon Dieu , ayez pitié de nous l Le lai du dernier Ménestrel 
n'était rien en comparaison. 

* « Quand Byron écrivit sa fameuse satire, j'eus ma part de 
flagellation, ainsi que beaucoup d'autres qui valaient mieux que 
moi. Mon crime était d'avoir écrit mon poëme pour 23,000 1. st., 
ce qui n'est vrai qu'en ce sens que j'ai vendu le manuscrit pour 
cette somme. Or, je ne vois pas trop en quoi un auteur serait 
ljlàmal)le d'accepter la somme que les libraires lui offrent, si l'on 
considère surtout que ces messieurs ne se sont jamais plaints 
d'avoir fait un mauvais marché. J'ai pensé que cette intervention 
dans mes affaires privées dépassait un peu les limites de la satire 
littéraire. Toutefois, j'étais fort loin d'avoir pris la moindre part 
à la rédaction de l'article injurieux de la Revue d'Edimbourg: 
je fis même des remontrances à cet égard à l'éditeur, parce que je 
pensais que les Heures de Paresse étaient traitées avec une 
sévéïitc injuste. Ces poésies , comme toutes celles qui sont l'ou- 
vrage des jcun''s gens, étaient puisées plutôt dans les souvenirs de 
ses lectures que dans les ressources de sa propre imagination. 
Néanmoins mon opiiiion était qu'on y trouvait des passa?;es qui 
promettaient beaucoup pour l'avenir. » — Sib 'Walteb Scott. 

' Lord Byron , comme on sait, était entré dans la carrière litté- 
raire avec l.T détermination de ne rien recevoir pour ses écrits. 
]1 refusa 400 guin. en échange de l'autorisation de publier une 
nouvelle édition de sa satire, et l'on sait qu'il fit cadeau à .M.Dallas 
du prix du manuscrit des deux premiers chants de C/iiWe Harold 
et du Corsaire. En 4816, M. Murray lui ayant offert 1,000 giiln. 
pour le Siège de Corinlhe et Parisina, et ayant mis dans sa 
lettre un bon pour cette somme, le noble poète lui fit la réponse 
suivante : — « Votre offre est extrêmement libérale et bleu siiiié- 
rieure à ce (jue les deux poèmes peuvent valoir; mais je ne puis 
ni ne veux l'accepter. Vous pouvez, si cela vous convient , les 



ajouter à la collection, sans que je vous demande rien pour cela. 
Je vous renvoie ci-inclus votre bon déchiré, crainte d'accident en 
route. Vous m'obligerez de ne pas me présenter à l'avenir de ces 
tentations-là; ce n'est pas par dédain pour l'idole universelle, 
ce n'est pas non plus que j'aie actuellement une surabond.mce 
de ces trésors ; mais ce qui est convenable est conven/ible et 
ne doit pas céder aux circonstances. » Plus tard , sur les vives 
insistances de M. Murray, le poète consentit à accepter les 
1 ,000 guinées. Voici l'état des sommes payées par lui à lord Byi on 
pour droit d'auteur, en diverses fois ; c'est véritablement une 
curiosité bibliographique : 

Childe Harold. 1,11 1. st. ' 600 

III <o73 

IV 2100 

Le Giaour 525 

La Fiancée d'Abydos 323 

Le Corsaire 525 

Lara 700 

Le Siège de Corinthe 523 

rarisina S2> 

La Lamentation du Tasse 513 

Manfred 313 

Beppo 523 

Don Juan. I, II 1323 

m, IV, V. ....... . «323 

Le Doge de Venise 1030 

Sardanapale , Caïn et les Foscari 1100 

Mazeppa 523 

Le Prisonnier de Chillon S23 

Œuvres diverses ■*30 

Heures de Paresse , les Bardes de l'Angle- 
terre, Imitation d'Horace, Werner, l- Dif- 
forme transformé, le Ciel et la Terre, etc. 38?3 

Total. '^^^ 



LES BARDES DE L'ANGLET. ET LES CRITIQUES DE L'ECOSSE. 



47 



poètes , malgré leur infériorité , ne se contentent pas 
d'appliquer à un grand ouATage le travail d'une vie 
entière : voyez d'un vol d'aigle s'élever dans les cieux 
Southey, le marchand de ballades. Que Camoëns , 
Milton , le Tasse baissent pavillon devant cet homme, 
qui chaque année fait entrer en campagne une armée 
de poëmes. Voyez au premier rang s'avancer Jeanne 
d'Arc, le fléau de l'Angleterre et l'orgueil de laFrance ! 
méchamment brûlée par Bed fort , comme sorcière; 
voyez sa statue entourée d'une auréole de gloire ; 
elle a brisé ses fers , sa prison s'est ouverte , et cette 
vierge phénix renaît de ses cendres.Voici ensuite venir 
le terrible Thalaba , monstrueux , sauvage et merveil- 
leux enfant de l'Arabie, redoutable destructeur de 
Dom Daniel , lui qui a plus exterminé de magiciens 
enragés que le monde n'en a jamais connu. Héros 
immortel ! rival du Petit- Poucet , règne à jamais sur 
les débris de tes ennemis abattus ! Puisque la poésie 
s'enfuit effrayée à ton aspect , tu fus avec raison con- 
damné à être le dernier de ta race ! Des génies triom- 
phants ont bien fait de l'enlever de ce bas monde , 
illustre vainqueur du sens commun! Voici mainte- 
nant le dernier et le plus grand des héros de Sou- 
they ; Madoc déploie sa voile, Madoc, cacique à Mexico, 
et prince au pays de Galles ; comme tous les voya- 
geurs , il nous conte d'étranges histoires , plus vieilles 
que celles de Mandeville et pas tout à fait aussi vraies. 
Southey ! Southey ! mets un terme à la fécondité 
de ta muse ! Un barde peut chanter trop souvent et 
trop longuement : poète vigoureux , par pitié épargne- 
nous! Ln quatrième poëme, hélas ! c'en serait trop. 
Mais si, en dépit de tout ce qu'on peut te dire, tu 
persistes à te frayer en vers un pénible chemin, si 
dans tes ballades, on ne peut plus inciviles, tu con- 
tinues à dévouer les vieilles femmes au diable , Dieu 



garde de tes sinistres desseins les enfants qui sont 
encore à naître ! Dieu te soit en aide , Southey, et à 
tes lecteurs aussi'. 

Voici venir ensuite ton disciple ennuyeux , le bénin 
apostat des règles poétiques , le simple Wordsworth , 
dont les chants sont aussi doux qu'un soir de mai , son 
mois favori 2; qui conseille à son ami « délaisser là le 
travail et le trouble, et de quitter ses livres de peur de 
devenir double'' ; » qui par le précepte et l'exemple fait 
voir qu'il n'y a aucune différence entre les vers et la 
prose ; nous démontre clairement qu'une prose insensée 
failles délices des poétiques âmes, etqueles contes de 
Noël, mutilés par la rime, contiennent l'essence du vrai 
sublime. Ainsi, lorsqu'il nous raconte l'histoire de Betty 
Foy, la mère idiote d'un « enfant idiot , » nigaud , lu- 
natique qui a perdu son chemin , et , de même que son 
poëte, confond la nuit et le jour, il appuie tellement 
sur tous les endroits pathétiques, et décrit chaque 
aventure d'une manière sisublime , que tous ceux qui 
voient « l'idiot dans sa gloire » prennent l'historien 
pour le héros de l'histoire. 

Passerai-je sous silence l'aimable Coleridge , cher à 
l'ode boursouflée et à la strophe ambitieuse ? Bien qu'il 
se plaise surtout aux sujets innocents , l'obscurité 
néanmoins est la bien-venue auprès de lui. Si parfois 
l'inspiration refuse son aide à celui qui adopte une 
fée pour sa muse, nul ne saurait surpasser en poé- 
sie relcA ée le barde qui prend un âne pour sujet d'é- 
légie. La matière s'adapte si merveilleusement à son 
noble esprit, qu'on croit entendre braire le poëte 
lauréat de la gent aux longues oreilles^. 

O Lewis ^ ! merveilleux magicien , moine ou barde, 
n'importe , toi qui voudrais faire du Parnasse un cime- 
tière! L'if, en guise de laurier, compose ta couronne; 



* Lord Byron fut présenté à M. Southey en 1813, à Holland- 
House. Il en parle comme du poëte le mieux avenant qu'il eût 
jamais vu. f Pour posséder la tête et les épaules de ce poëte , 
(iit-U, je consentirais presque à avoir composé ses podsics lyriques. 
C est un homme do fort bonne mine, un homme de talent ; il est 
tout cela, ou lui doit cet éloge. » Dans son journal de la même 
;ttmée il dit : • Je n'ai pas encore beaucoup vu M. Southey : son 
aspect est épique, et il est le seul hoiniuc Uc lettres vivant (|iii 
S'it eomplétcmenl homme de lettres. Tou- les autres joignent 
uiieorcnpation quelconque à leur métier d'auteur. Ses manières 
sont douces, mais elles ne sont pas celles d'un homme du 
monde. .Ses talents sont du premier ordre , sa prose est parfaite. 
(,>iiant à sa poésie, les opinions différent. Peut-être a-t-il trop 

r.iduil en ce genre pour la génération actuelle. Il est probable 
(lie la postérité en fera le triasçe : il a des passages de toute 
|j''auté. Aujourd'hui il a un parti, mais point de public, excepté 
|iour ses ouvrages en prose. Sa Vie de .Nels'iu est fort belle. » Plus 
t,rd lord Byron a déclaré que le Uon Roderick de SouUiey 
tt.iit le premier poëuie de répo*jue. 
' • Injuste. I B. — t8J6. 

> Ilalladcs lyriques, page k^les Tables rcnversdes, stance 
premiere. 

Debout, ami! bmnli ce ro(r«rcI «oiiclrntl 
Du qUi Is soins ton C5prU se Iroubiel 
Deijout! Iiiliise-uiol IJi Ions ti s bouqiilot poudrcuxl 
SI tu ne vein ilevoiilr doubli'. 

* f Injuste. • n. 1RI6. — Dans une lettre à M. Coleridge, 
écrite en 1813, lord Byron dit : « '''.us m.: parlez de ma s tire, 
on pasquin.wle , CDinme vous voudrez Tapjieler. Tout ce «pic je 
pi'is dire, c'est que jetais K»t jeune cl fuit irrité quand je l'ai 



écrite; et depuis ce temps elle n'a cessé d'être une épine à mon 
pied , attendu surtout que la plupart des individus que j'y ai at- 
taqués sont devenus par la suite mes connaissances et queKpies- 
uns mes amis. C'était vraiment allumer des charbons sur la tête 
d'un ennemi et me pardonner trop facilement pour que je me 
pardonnasse moi-même. Le p.issrigc qui vous concerne est (ileiii 
de pétulance frivole et superficielle; mais, bien que j'aie fait 
depuis longtemps mon possible pour arrêter la circulation de 
celte satire, je n'en regretterai pas moins éternellement rinq)ru- 
dcnce ou la généralité de ses atta(pies. • 

» Lord Byron, qui avait particulièrement connu Lewis pendant 
son expérience de la vie de Londres, mentionna ainsi sa mort , 
qui eut lieu en mer en 1818 : — • Lewis était un bon homme , 
un homme de talent, mais un être insupportable. Ma seiili; ven- 
geance ou plutôt ma seule consol ttion était de le mettre aux 
prises avec ipielques personnes peu endurantes (|ui détestaient 
les gens de sa sorte, par eveinpie . avec madame de Staël. m 
llobliouse. Mais j'aimais Lewis. C'eût élf un vrai bij.iu sd eût été 
mieux incrusté , et moins fatigant , car il était insipide et toujours 
en opposition avec lout le ni >n<le. Pauvre gaiT<m : Il est mort 
martyr de sa nouvelle fortune lors de son second voyage à la 
Jamaïque. 

• Je (lonnrrfiH h l'ln«lnnl ol sans pHne 

Toute* le» liTfPs lie l.orr.ilne. 

i'oiir que MiilKrovc lui iItoiiI, 



C'est-à-dire 



• m rtepli do r«moiir «In Inrrc, 
le donnernli , «te bun nrionl , 
Lx Jmnaïqiierl i>ec ranncH k sucre 
rour«|uv Lewis ne (ûl pna mort. • 



48 



ŒUVRES DE BYRON. 



tu as pour muse un revenant , et Apollon t'a pris pour 
son fossoyeur ! Soit que tu prennes ton poste sur d'an- 
tiques tombeaux , salué par la voix sépulcrale des 
spectres , ton dii^ne cortéi^e ; soit que ta plume nous 
trace ces chastes tableaux qui plaisent tant aux femmes 
de notre âge pudique ; salut , monsieur P.! De ton cer- 
veau infernal s'élancent des troupes hideuses de fan- 
tômes couverts de leur suaire ; à ton commandement 
on voit accourir en foule » des femmes grimaçantes ,» 
des rois, du feu, de l'eau et des nuages, de « petits 
hommes gris, » et je ne sais combien d'êtres encore 
dont l'empire est à toi ainsi qu'a Walter Scott : salut 
pour la seconde fois ! Si des contes tels que les tiens 
font des prosélytes , c'est une maladie que saint Luc 
seul peut guérir ; Satan lui-même n'oserait vivre avec 
toi , et ton cerveau lai serait un enfer plus profond 
que le sien. 

Quel est ce poëte qui s'avance d'un air doux , en- 
vironné d'un chœur de jeunes filles brûlantes d'un 
feu autre que celui de Vesla? Les yeux brillants, la 
joue enilammée , il fait retentir les accents désordonnés 
de sa lyre, et les dames l'écoutent en silence! C'est 
Little! le jeune Catulle de son époque', aussi doux 
dans ses chants , mais aussi immoral que son mo- 
dèle! La muse qui condamne à regret doit pourtant 
être juste , et ne point faire grâce au mélodieux pré- 
dicateur de libertinage. Pure est la flamme qui brûle 
sur ses autels; elle se détourne avec dégoût d'un 
encens plus grossier ; néanmoins , indulgente à la 
jeunesse , après cette expiation elle se borne à lui dire : 
« Corrige tes vers , et ne pèche plus ! » 

Quant à toi , traducteur aux vers de clinquant , et 
à qui tout cet oripeau appartient en propre , Strangford 
l'Hibernien , avec tes yeux d'azur et les boucles van- 
tées, de ta chevelure rouge ou châtaine, toi, dont les 
chants plaintifs sont admirés de nos miss malades 
d'amour, qui se pâment d'attendrissement sur ces 
riens harmonieux, apprends, apprends, si tu le peux, à 
reproduire le sens de ton auteur et à ne plus vendre tes 
sonnets sous le nom d'unautre. Crois-tu donc obtenir 
au Parnasse un rang plus élevé en habillant Caraoëns 
en dentelles ? Corrige , Strangford , corrige ta moraVe 
et ton goûl : sois chaleureux, mais pur; amoureux, 
mais chaste ; cesse d'en imposer ; rends ta harpe em- 
pruntée, et ne fais plus du barde lusitanien le copiste 
de Moore. 



< Byron, dans sa jeunesse, faisait des poésies de tiltle sa lecture 
favorito. « Sur ma parole , » écrivait-il en 1820 dans une lettre à 
M. Moore , « je pense qne tout ce que j"ai fait ou écrit de mal 
doit être attribué à ce maudit ouvrage sorti de votre plume. » 

' Les productions poéiiques les plus célèbres de Hayiey sont le 
Triomphe du Sang-Froid et le Triomphe de la Musique. Il a 
au si composé un grand nombre de comédies en vers , d"épi- 
tres , etc.. etc. Comme il rédige fort élégamment les notes et les 
articles biographiques, nous recommandons à ses réflexions l'avis 
donné par Pope à Wycherley, à savoir, « de convertir sa 
poésie en prose, • ce qui est facile : il suffit pour cela de v tran- 
cher la dtriiière syllable de charpie couplet. 

[Le seul ouvrage de H lylcy qu on se rappelle aujourd'hui est sa 
Vie de Cuwper. Sa notice biogr.iphique a été esquissée par 
U. Southey, dans la Revue trimestrielle (Quarterly Review), 
volun.c 31 , page 263. ] 



Mais arrêtons-nous un moment! Quel est cet ou- 
vrage ? C'est la dernière et la pire production d'Hay- 
ley, jusqu'à la prochaine cependant : soit qu'avec 
d'insipiiles tirades il fabrique des drames ou tourmente 
les morts du purgatoire de ses éloges , jeune ou vieux , 
il a toujours le même style , uniformément faible et 
insipide. Voici d'abord h Triomphe du Sang-Froid , 
qui a failli me faire perdre le mien , puis le Triomphe 
de la Mxisique. Ceux qui ont lu celui-là peuvent affirmer 
que la pauvre musique n'y triomphe guère ^ 

Moraves, levez-vous ! décernez une digne récompense 
à la dévotion fastidieuse ! — Écoutez ! le poëte du di- 
manche, le sépulcral Grahame' exhale ses sublimes 
accents en prose barbare , et n'aspire même pas à la 
rime. Il met en vers blancs l'évangile de saint Luc , 
pille audacieusement le Pentateuque, et, sans le 
moindre scrupule de conscience , falsifie les Prophètes 
et dévalise les Psaumes. 

Salut , ô Sympathie ! ta douce puissance évoque de- 
vant moi mille souvenirs d'un millier de choses , et me 
montre , courbé sous ses soixante années de lamenta- 
tions , le prince ivre des faiseurs de sonnets ennuyeux. 
Et n'es-tn pas en effet leur prince , harmonieux 
Bowles , le premier , le grand oracle des âmes ten- 
dres , soit que tu chantes avec la même facilité de 
douleur la chute d'un empire ou celle d'une feuille , 
soit que ta muse nous raconte d'un ton lamentable les 
sons joyeux des cloches d'Oxford, et, toujours éprise 
des cloches , trouve un ami dans chaque lintaiient du 
carillon d'Ostende*? Oh! combien tu serais plus con- 
séquent encore si tu ornais de grelots le chapeau de 
ta muse ! Délicieux Bowles ! toujours bénissant ou béni, 
chacun aime tes vers ; mais les enfants surtout en font 
grand cas. 11 faut te voir, t'inspirantde la poésie morale 
de Little , charmer les transports de l'amoureuse foule. 
Avec toi , la petite fille verse de douces larmes , avant 
que mademoiselle ait complété les années de son en- 
fance ; mais à treize ans elle échappe à ta séduisante 
inihience ; elle quitte le pauvre Bowles pour les chants 
plus purs d'" Little. D'autres fois , dédaignant de circon- 
scrire aux sentiments tendres les nobles sons d'uiîe 
harpe telle que la tienne, tu « fais retentir des accents 
plus forts et plus élevés ^, » tels que personne n'en en- 
tendit et n'en entendra jamais. Là sont enregistrées, 
chapitre par chapitre , toutes les découvertes faites 
depuis le déluge , depuis le jour où l'arche vermou- 



' M. Grahame a publié deux volumes de momeries religieuses 
sous les titres de Promenades du Dimanche , et Tableaux 
bibliques. B. 

[Grahame, homme aimable et poëte agréable, a publié depuis 
les Oiseaux de l'Ecosse et d'autres poèmes; mais ce sont ses 
Promenades du Dimanche qui ont fait sa réputation. Il com- 
mença par être avocat au barreau d'Edimbourg ; mais il y obtint 
peu de succès; et, comme la mélancolie et la dévolion formaient 
le fond de son caractère, il entra dans les ordres , et se retira dans 
une cure près de Durham, oil il mourut en ISti.] 

■• Voyez dans Bowles le « sonnet à Oxford , » et les t stances 
écrites après avoir entendu les cloches d'Ostende. » 

' C'est là le début du Génie des Découcerles , épopée naine 
très-spirituelle. Entre autres vers délicieux , on trouve les sui- 
vants : 

Co baiser, le premier qael'ile ait entendu, 



LES BARDES DE L'ANGLET. ET 

lue s'arrêta dans la vase, depuis le capitaine Noé jus- 
(ju'au capitaine Cook. Ce n'est pas tout : le poëte fait 
une iialte, soupire un louchant épisode', et nous ra- 
conte gravement, — écoutez , ô belles demoiselles ! — 
comment trembla Madère au bruit du premier baiser. 
H-owles ! retiens cet avis : continue à faire des son- 
nets; eux, du moins, ils se vendent 2. Mais si quel- 
tpie nouveau caprice ou un large salaire sollicite ta 
cervelle ignorante et le met la plume à la main ; s'il 
est un poêle qui , naguères l'effroi des sols , esl des- 
cendu dans la tombe et mérite notre vénération ; si 
l'ope, dont la gloire et le génie ont triomphé du pUis 
iiahile des criti(pies , doit lutter encore contre le pire 
'le tous, tente laveulure : relève la moindre faute , 
la plus légère imperfection ; le premier des poêles 
n'était, après tout, qu'un homme. Fouille les vieux 
fiiîuiers pour y trouver des perles ; consulte lord 
Fanny ; ajoute foi à Curll ; cpie tous les scandales 
.i'un siècle qui n'esl plus se perciicnl sur ta plume el 
viilligent sur ton papier; affecte une candeur que tu 
nas pas ; donne à l'envie le manteau d'un zèle sincère ; 
; cris connue si l'àme de saint John t'inspirait , et fais 
j)ar haine ce que Mallei fit pour de l'argent. Oh ! 
si tu avais vécu à celle épocpie qui le convenait si 
bien ; si lu avais pu extravaguer avec Dennis ou rimer 
avec Ralph , ameuté avec ses ennemis autour du lion 
vivant , au lieu de lui donner après sa mort le coup 
(ie pied de l'àne'', une récompense fût venue s'ajouter 
à les gains glorieux, el t'eut pour ta peine attaché au 
pilori de la Duncinde. 

Encore un poëme épi([ue ! Qui vient de nouveau 
iniliger ses vers blancs aux enfants des hommes? Le 
iicoiien Coltle, l'orgueil de la riche Hrislowa, im- 
))orte de vieilles histoires de la côte cambrienne, el 
envoie toute vivante sa marchandise au marché ! Qua- 
r.;nlc mille vers! vingt-cinq chants! Voilà du pois- 
son frais de l'Ilélicon* ! qui en achète ? qui en acheté? 



LES CRITIQUES DE L'ECOSSE. 49 

il n'esl pas cher. — Ma foi , ce n'esl pas moi. Ils 
doivent èlre plais les vers de ces mangeurs de soupe 
à la tortue, tout bouffis de la graisse de Bristol. Si le 
conunerce rem[)lil la bourse, en revanche il rétrécit 
le cerveau, et Amos Coltle fail en vain résonner sa 
lyre. Voyez en lui un exemple des infortunes quen- 
iraine le métier d'auleur : le voilà condamné à faire 
les livres qu'd vendait autrefois. O Amos Coule! — 
Piiébus! quel nom pour remplir la irompelte de 
la renommée! O Amos Colile ! songe un peu aux 
maigres prolits (}ue rendent une plume el de l'encre! 
Pendant que lu es ainsi livré à tes rêves poétiques , 
qui voudra jeter les yeux sur le papier que tu bar- 
bouilles? plume détourna de son veritable usaire ! ô 
papier mal employé! Si Coltle ^ ornait encore le bout 
d'un comptoir, penché sur son puiiilre ; si , né pour 
d'utiles travaux , on lui avait appris à faire le papier 
qu'il gâte aujourd'hui , à labourer, à bêcher, à manier 
la rame d'un bras vigoiu-eiix , il n'aurait j)oint chanté 
le pays de Galles, el moi, je ne me serais pas 
occupé de lui^. 

Tel que Sisyphe roulant aux Enfers son énorme 
rocher sans pouvoir goûler le sommeil ; ainsi sur ta 
colline, Richmond endjaumé, l'ennuyeux .Alaurice" 
charrie le granit de ses lourdes pages ; monument 
poli et solide des fatigues de son esprit, jiélrilica- 
tions d'un cerveau épais, qui, avant d'atteindre le 
sommet, retombent pesamment dans la plaine. 

Mais j'aperçois dans la vallée le mélancolicpie Alcée ! 
Sa lyre est brisée, sa joue est emproinle de sérénité 
el de pâleur! Ses espérances , aulrelois si belles , et qui 
auraient pu fleurir un jour, le vent du nord lésa fait 
périr. Le soufile de la Calédonie a l'élri ses J)outons 
dans leur Heur. Que le cltissiqvn Sheîlield pleure sur 
ses oeuvres perdues, et que nulle main téméraire ne 
trouble leur précoce sommeil* ! 

Dites-moi , cependant : pounjuoi le poêle abditjue- 



Tout à coup de ces bois vint troubler le flli'iire. 

Ils trcmblèrenl. Du ckl Comme si la piiiss.iiue, ilc. 

C'eslà (lin; i|UPlrs bois Ircnililoieiit an bruil (l'nii bai^r, plié- 
iioinèiie Pxtr.iDrdinairRen effet, it qui dut \ci et mm r. 

— « Ici , j'.ii citr à faux • t je me suis tromjié , m ii< sans iiitcii- 
lii>n. Ce furent, non piiint les b>jis. mais les indiviiiis qui y et lieul 
(jui Ip'miilérent. Pourquoi ? — Dieu lo sait. — A iiioios (|ii ils ne 
ciMi^iiisscnt que celte prodigieuse aCi;ulade ne fût mtendue. » — 
J!. 1816. 

* L(?pi<0(le dont il est ici question est l'tiistoire de Bobert à 
Machin, et /lune d'Arff.l. C'est ce couple d'amanis lidéles qui 
donna le baiser ci-des^Ui mentionné, l'-quci fit tremlilcr les bois 
de Madère. 

» Quoicpie, » dit lord Bvron en (821 , « je sois f^clid d'avoir 
publié /('S Bardes de l'Angleterre et les Critiques de l'Ecosse. 
la partie de cette satire que je regrette le moins e>t ei Ile où il 
est (|uestioii de M. Bowles, k propos de Pope. Pend.int qtieje 
travaillais à ce' ouvrase. en 1807 et 1808. M. Ilobli.'use manifest.) 
le désir (|ue j'exprimasse mon opinion à lous deux au >uji t de 
Pope el de l'édition de ses (Piivre» |iu))liee par Bowleg. Couinie 
ra>ais comp'élé m^n plan et que je n(e sentais une vci:)',té de 
paresse . ji: li; priai de traiter luiiuéuie le passa:;e en ipieslion. Il 
le fil. I.cs qu.ilor/.e vers sur !'• Pope di; Dowles ont éli': insères 
dans la première édition de l.i satire ; ils sont tout auvsi sévères 
et beaucoup plus puétiiptes (pie ceux (pie je leur ai siibstitui's 
dans la s( ronde édition. Ouand je i'('itiqii'iin li cette satire, 
comme j'y mis nmn nom , je crus d'.voir rutranciier le» ver» de 



M. HoUuwse, et .V. Bowles y g.igna beaucuu;» plus (jue l'on 
vrage. » 

' Une note manuscrite de I8I6 , de la main de Hyron, s"ex;irime 
ainsi à propos de ce p.issagi; : « Tout ce (pii cniiccrne itowbs est 
beaucoup trop rigo.a-cux; » clc'ét.iit vrji.Ccl liomine vénér.ibic 
vit enc.iri; ; et . eu dépi. de toutes I '.s cr.ti(|ucs ipio son (-diiion de 
Pope lui allira plus lard, nul doute ipie liyron, dans S'S mo- 
ments de calme , no rendit just ce à ce beau génie | oétiq e (pii , 
de leur propre aven , connnuuiqua à Wordswortli el à Coleridye 
leur première inspiration. 

* « Du poi'Sdii frais de l'Mélicon .' • — I.'IIélii'on est une 
montagne, et non un étang à poissons. J'aurais du mettre l'Ilip- 
pocrèue. li. 1816. 

'M. Collle, Amos, ou .Joseph, je ne sais le(piel, mais l'un on 
l'aulre, vendait autrefois des livres qu'il n'écrivait pas, et 
écrit aujourd'hui des li\ res c|u il n<! vend pas. Il a publié une 
paire de po('mcs<'pi|ues: Alfred pauvre Alfred! Pyc s'est aussi 
occupé de lui: ) Alfred cl la Chute de la Conibiie. 

• On lit dans les iiol' s de liyioii é rites en 1817 : — « Tout cela 
estjiisle. J'ai vu des lettres adressées par cet niilividu , Josepli 
Cotlli! , à nue malheureuse fenuue po(He. Il y alla(|u.iit si rude- 
ment et si auieieuient di g proilih tnms do.t la pauxre feiiiine 
n'él.iit pa'. du tout vainc, <pii' je n'ai |iu résister à ren\i(; de le 
prendre à parli(; mèiiic injUsieiiienI ; ce ()ui n'esl pas, car c'est 
bien cert.iinement un :tiie. • II. 1816. 

' M. .M.iiirice a manur.icluré les parties conslilulive« d'un 
in-(|iiarlo ('•norme sur les llratites de la colline de liichuiotid. 
' Le [lauvrc Monlgoiueiy, trcs-loué par toutes le» revue» au- 

4 



50 



OEITHES DE RYRON. 



rait-il ainsi ses litres à la favenr des muses? Devra- 
t-il ilonc se laisser toujours effrayer par les hurle- 
ments confus lie ees loups d'Ecosse (pii rôdent dans 
l'ombre, lâche enu'eance qui , par un instinct infer- 
nal , déchire comme une proie tout ce qui se rencon- 
tre sur son passage? Vieux ou jeune , vivant ou mort, 
nul n'est épargné; tout sert d'aliment à ces harpies'. 
Pourquoi les ol>jets de leurs outrages céderaient-ils sans 
combat la trantiuille possession de leur champ natal? 
Pourquoi lâchement reculer devant leurs griffes? Pour- 
quoi ne pas refouler ces Ibniers sanguinaires vers le 
siège d'Arthur '^? 

Salut à l'inmiortel Jeffrey'! L'Angleterre eut jadis 
la gloire d'avoir un juge ^ peu près du même nom. 
Miséricordieux, mais justes, leurs âmes se ressemblent 
tellement, qu'il est des gens qui croient (pie Satan a lâ- 
ché sa proie et lui a permis de revenir au monde pour 
condamner les écrits, comme il avait autrefois con- 
damné les hommes. 11 a la main moins puissante, 
mais le cœur aussi pervers, et sa voix est tout aussi 
prompte à ordonner la torture. Élève du barreau , il 
n'a retenu de sa science légale qu'une certaine ap- 
titude à relever des vétilles; instruit depuis à l'école 
du libéralisme, il a appris à railler les partis politi- 
ques , bien qu'il soit lui-même l'instrument d'un parti. 
11 sait que si un jour ses patrons retournent au poste 
qu'ils ont perdu naguères , les pages qu'il a griffonnées 
seront dignement récompensées et feront monter sur 
le siège du juge ce nouveau Daniel*. Ombre de Jef- 
fries, nourris cette pieuse espérance; présente nne 
corde à cet autre toi-même eu kii disant :« Héritier de 
mes vertus , mon digne émule , habile à condamner 
comme à calomnier le genre humain, reçois cette 
corde que je t'ai soigneusement réservée ; tiens-la à 
la main lorsque tu rendras tes arrêts , et qu'elle serve 
un jour à te pendre ! » 



Salut au grand Jeffrey ! Que le ciel le conserve 
pour briller sur les rives 'èrtiles de Fife ! qu'il protège 
sesjours sacrés dans ses guerres à venir, puisque par- 
fois nos auteurs en appellent au jugement des armes. 
Vous souvient-il de ce jour historique *, de cette ren- 
contre glorieuse et qui faillit être fa!ale, alors que 
l'œil de Jeffrey rencontra le pistolet sans balle de 
Little , pendant qu'à deux pas de là les imprudents 
mirmidons de Bow-Street poufiaient derire^? Ojour 
désastreux! le château de Dunedin trembla jusque 
dans ses fondements ; les ondes sympathiipies dn 
Forth roulèrent toutes noires ; les ouragans du nord 
tirent entendre de sourds murmures; la Tweed e:ii'a 
la moitié de ses eaux pour former une larme, l'autre 
moitié poursuivit tranquillement son cours" ; le mont 
escarpé d'Arthur s'agita sur sa base, et le sombre 
Tolboolh changea presque de jilace. Il sentit alors , — 
car en de tels moments le marbre peut éprouver 
les émotions de l'homme, — il sentit qu'il allait être 
privé de tous ses charmes si Jeffrey mourait ail- 
leurs que dans ses bras *. Enfin , dans cette mati- 
née redoutable , son grenier paternel , ce seizième 
étage qui l'avait vu naître, s'écroula tout à coup, 
et à ce bruit la pâle Édine tressaillit. Des rames de 
papier blanc inondèrent toutes les rues d'alentour; 
des ruisseaux d'encre coulèrent danslu Canongate; 
noir emblème de la candeur de Jeffrey comme le 
blanc pacifique l'était de son courage, comme ces 
deux couleurs réunies forment l'emblème de son es- 
prit puissant. Mais la déesse de la Calédonie plana 
sur le champ de bataille et le sauva de la colère de 
JMoore; elle enleva le plomb vengeur dont les pistolets 
étaient chargés, et le remit dans la tête de son favori; 
celte tête, par une attraction toute magnétique, le 
reçut comme autrefois Danaé la pluie dor, et le gros- 
sier métal alla accroître nne mine déjà riche par elle- 



glîises, a été impitoyablement attaqué par /(7 Reiived'Édmbomg. 
Api'ës tiMit. le barde de SliefiiolJ est un homme de lieaiiconp de 
génie; si>n f'oijarjfur en Suisse vaut mille ballades lyiiques et 
au tiioins eini|uauterpoiiées défigurées. 

' Dans une critique manuscrite sur cette satire par feu Williaii 
Crowe, voici comment l' riconvcnanoe de ces méta|itir,res est 
relevée : — « D.ins la même tirade l'auteur transforme un 
homme en plusieurs animaux difréronts. D"un loup il fut une 
harpie . rt plus loin il le change en limier » En lisaut celte obser- 
vation de M. Crowe , lord Byron pria M. Murray de remplacer, 
dans l'exempl.ùre en sa possession , l'instinct infernal par 
l'instinct brutal, les harpies par les félons et les limiers par les 
chiens d'enfer. 

' L« siège d'Arthur. C'est le nom de la colline qui domine 
Edimbourg. 

' Après la publicition des deux premiers numéros de la Rerve 
d'F.dimbcuifjM. Jeffrey en devint l'éditeur, et succé.ta en cette 
qualité au révérend Sidney-Smilh. Il quiUa ce poste peu de 
temps avant d'être nommé lord-avocat de l'Ecosse , place (|u'il 
occupe encore maintenant. » Depuis mon retour eu Angleterre,» 
di; lord Byron ( Jovrval , 1814 ) , « j'ai entendu fjire beaucoup 
d'éloges de M. Jeffrey par tous ceux (jui l'ont connu, et sous 
des rripix)rts indépe:idants de ses talents. Je l'admire, non parce 
qu'il m'a loué, mais parce que c'est peut-être le seul honune 
qui . dans Us circonstanci-s oii lui et moi nous nous sommes 
trouvés vis-à-vis l'un de l'autre, pouvait avoir la générosité 
d' en asir ainsi. Il f.illait une grande ànie pour se hasarder de 
cette manière : un petit écrivassier aurait continué à épiloguer 
jusqu'à la f'u du rliapilre. » 



■• « Il y a là trop de méchancelé; c'est véritablement de la 
rage. » B. (816. 

' « Tout cela est détestable ; ce sont des personnalités. » 
B. 1816. 

• «En 1S06. MM. Jeffrey et Moore eurent un"^ renconlre à 
Cbalk-Farm. L'intervention de> mag strats empêcha le l'ne!. 
Après exai7ien , on trouva que les l).illes di'S pi tjl"ts s'étiii'iit 
évaporées. Cet incident donna lieu à beaucoup de connu, n- 
taires dans les journaux. » 

La note (]ui précède fut retranchée de la cinquième édition; et 
la suivante, après avoir été mise sous le.s yeux de .M. Moort . lui 
fut substituée : — « Je suis informé que M. .Aloore publia dans 
le temps dans les journaux le désaveu de ces fails en ce (|ui le 
concernait ; et je lui dois cette justice de mentionner cette 
circonstance. Comme je ne l'ai apprise (pie d''puis peu . je ne 
puis entrer sous ce rapport dans aucun détail.! — Novembre 181 4. 

' La Tweed se comporta bien en cette circonstance : il eut été 
tout à fait inconvenant (jue la moitié anglaise de cette rivière 
eût témoigné le moindre symptôme de crainti. 

• Ce témoignage de sympathie de la part du Tolbootli 'princi- 
pale prison d'Édimbourgs qui parait avoir été très-affecté en 
Cette occasion, est on ne peut plus louahle. On fût pu croire 
que le grand nombre de criminels exécutés devant sa façade 
lui avait endurci l'àme. On pense (|ue le Tolboolh ap|»arlie:.t au 
sexe féminin, pjrce que sa sensibilité en celle oci-asion fut vérf- 
tiblement féminine, bien qu'un peu égoïste , conune la phipart 
des impulsions chez les femmes. 



LES BAUDES DE L'ANGLET. ET LES CnillQUES DE L'ECOSSE. 



n\ 



même. « Mon fils», s'ccria-t-elle , « n'aie plus soif du 
sang à l'avenir ; laisse là le pislolet et reprends la 
pkiine ; j)réside à la politique et à la poésie ; sois l'or- 
gueil de ton pays et le guide de la Grande-Bretagne. 
Car aussi longtemps que les lils insensés d'Albion se 
soumettront à tes arrêts et que le goût écossais sera 
l'arbitre du génie anglais, tu régneras paisiblement , 
et nul n'osera prendre ton nom en vain. Une bande 
choisie t'aidera dans l'exécution de tes projets et te 
proclamera chef du dm de la crili(pie. Au premier 
rang de la phalange nourrie d'avoine ajiparaitra ce 
titane voyageur, l'Athénien Aberdeen. ' Herbert bran- 
dira le marteau de ïhor, et parfois, en retour,- tu 
loueras ses vers raboteux. Tes pages amères rece- 
vront aussi le tribut de Smith le fat 2 et d'Hallam, 
renommé pour son grec'. Scott consentira peut-être 
à te prêter son nom et son influence ; et le méprisa- 
ble Pillans diffamera ses amis, pendant que l'infor- 
tuné disciple deThalie, Lambe*, comme un diable 
sifi!é, sifiiera à son tour conune un diable. Que ton 
nom soit célèbre, ton empire illimité! Les banquets 
de lord Holland récompenseront tes travaux , et la 
Grande-Bretagne, reconnaissante, ne manquera pas 
d'offrir le tribut de ses éloges aux mercenaires du 
noble lord , aux ennemis de l'intelligence. J'ai un 
avis pourtant à te donner : avant (pie ton prochain 
numéro prenne son essor, en déployant ses ailes bleu 
et sa ''ran , prends garde que le maladroit Broug- 
ham '■ ne fasse tort à la vente , ne change le bœuf en 



galette d'avoine, et le chou-fleur en chou.» \ ces 
mots , la déesse en jupon court donna nn baiser à 
son fils, et disparut dans un brouillard d'Ecosse*. 

Prospère donc , Jeffrey ! toi le plus éveillé de la 
bande (pi'engraisse l'Ecosse avec son grain excitant! 
Les prosjjérités qui attendent tout véritable Écos- 
sais sont doublées dans ton glorieux l'artage. Pour 
toi Edine recueille les parfums du soir, qu'elle ré- 
pand ensuite sur tes ])ages candides. La couleur et 
lodeur adhèrent au volume : l'une en parftmie les 
pages, l'autre en dore la couverture'. Que dis-je! 
la Gale, nymphe modeste, é{)rise de toi, oublie tout 
pour ne s'allacher qu'à toi, et, injuste envers le 
reste des Pietés, elle possède ta personne et inspire ta 
plume. 

Illustre Holland ! ce serait vraiment mal à moi de 
parler de ses stipendiés et de l'oublier lui-même», 
Holland, et son aide-de-camp Henri Petty, picpieur 
de la meute. Dieu bénisse les banquets d'Holland- 
House , où les Écossais ont leur couvert mis , où les 
critiques font bombance ! Puisse Grub-Street » dîner 
longtemps sous son toit hosjùlalier, à l'abri des 
créanciers ! Voyez l'iionnêle Hallam cpiitter la foiu- 
chette pour la plume , rédiger un article sur l'ou- 
vrage de sa seigneurie, et, reconnaissant des bons 
morceaux qui .sont sur son assiette , déclarer que son 
Ilote .sait tout au moins traduire! Edimbourg, con- 
temple avec joie tes enfants ! ils écrivent pour man- 
ger, et mangent parce qu'ils écrivent. Mais, de peur 



• Sa seigneurie a beaucoup vovMgi- et fait partie de la Société 
Alliéiiicnue. [(Jcoi'se iiainilioti (Jordon, iiu.itiièine comte d'Aber- 
dcPii. 1:11 1822 sa seimienrie piil)lia un Examen du principe de 
1(1 III aillé dans l'arrliilecturi' gre/que.] 

' I.c révérend sidiiey-Sinilli, l'auteur supposé des Lettres de 
Peler Pli/mleij et de plusieurs autres crit'ques. 

' M. ilallaui a composé dans la Rerue d' Edinibnirij plusieurs 
niticli's. un entre antres n propo« de l'ouvrage sur le Goût , par 
Payiic Kiiiglit, dans lequel d montra une exe ssivc sévérité pour 
des vers ïrecs que rijnicnait ce Inr". Le numéro de la licvite 
aval à peine paru qu'on découvrit (pie les vers en (|uesti"n 
ét.iie:it de Piudarc. il n'était plus possible de retranclier cette 
'riliqiie, qui restera connue un nioinnnent durable de la rare 
lier^picacilé d'Ilallain. 

.Xnlr ajouter à lu secovdr édition. Le susdit llaliatn est très 
en colère, et se dit raussement accusé, attendu (pi'il n'a jamais 
iliu'- à llolland-iloMse. si cela csl vrai . j'en su's fàclié poui- lui , 
car j'ai cnti'ndu din' que les diners de sa seigneurie valaient 
mieux que ses ouvrages. .S'il n'a pas fait d'article sur le livre de 
lo:(l Iloll.nd.j'en suis bien aise, cjr ce doit être une prodiic- 
tio;i pi'Mibli' .a lire et plus encore à louer. Si M. Ilalam >cul me 
dire qui a fait l'aitiilc en que^lion, j'insérerai dans ma satire le 
nom du >éritable délinquant, pourvu toutefois ipie ledit nom 
soit i<)m|iosé de deux syllibi's orthodoxes el njusicalcs, el puisse 
enirer d uis le vers sans rompre ia niesiu'c. Jusque là le nom 
dllall.uu ri'stera faute de mii'ux. 

[ Il e«t iiiiitiie de jusiHicr contre les Inslmialions du jeune 
poéln r.iuteur célèbre de Vf/istoire du moijcn-iUj" et de [ llis- 
tiiii e ronsiint lionnelle de l' Angleterre. ] 

' l.'boiiorabli.' Gi^org' Lambe est auteur d'un article sur l'ou- 
vrage de Hcresford intitulé les Misères hiiniainis , ainsi ipie 
d'une farce fori applaudie au prieuré' de Ktaïuuore et siflb'e 
d'importance au lliévitie d<' (>ovent-<iardcn. Mb; éLuI inliluli'e 
iiifilri. ! et c'est ce (pion a f.iit. 

I ». LimlK! se porta, en <H|R, raudidal pour la députaliou de 
VVcstniirister, en opposition avec M. II ibliousc, siu' l('(pi; I il 
l'cmporla. Mais ce drnder lui (il éprouver une défaite laiiiiec 
luiA.inte, et a continu'- long-temps i («ccnpei-ce «iégc. lOii ifî\. 



M. Lambe publia inie traduction de Catulle. Il devint en t8.";2 
sous-secrélaire d'état au déparleiueni de l'intérieur, sous l'admi- 
nistration de son frère, lord Melbourne.] 

^ M. Hrougham, dans le vinqt-cinquième numéro de la Revue 
d Edimhourg, (\.ms l'ailich! sur don I'dlro de Cevallos, a été 
l)lus fort sur la politique que sur la prmlencc. Plusieurs dfs 
digues bourgeois d'Ediuibouig Turent tellement indiijiK's des 
infâmes princi|)es professés dans cet article, (pi ils retirèrent 
leurs souscriptions. 

' Jedois m'excnser auprès des divinités d'avoir osé introduire 
une noiivelh- déesse en jupon court ; mais , liélas, (pie (louvais- 
je faire? Je ne pouvais pas faire apparaître le gi'nie de la Calé- 
donie : on sait qu'on ne peut trouver de génie depuis Clackma- 
nan jus(prà Caillmess; et pouriant , s;ins une intervenlion 
surnalurelle . comment sauver Jeffrey? Les hcl) ies nationales 
sont trop peu poetiipies; les bruvnies et les bons voi.\ttis 
(esprits de bonne composition) refusaient de le tirer d affaire. 
Il a donc labu appeler une (biesse en aille ; et Jeffrey doit être 
fort reeoiniai.ssaiit, attendu (|ue c'est la seu'e couummicatinn 
(piil ait jamais eue ou (pi'il aura jamais avec les intelligences 
célestes. 

' Voir la couleur du dos de la couverlme de la I\e\ve d F. 
dimbourg. 

• • Ceci ne vaut rien et n'est aucunement fondé. • /?. 1816. 

» En 1813, bird IJyron dédii la Fiancée d'^bydos à lord 
Holland, et dans son jiiiu'iial (lu 17 novendire nous trouvons ce 
passage: — • Je viens de recev.ir une lettre très-llatleuse de 
lord Holland sur la Fiancée d'Àbijdos. Il en est très-content, 
ainsi que Lady Holland. Cela est fort aimable de leur part , vu 
qu(î je n'avais a icun ipiarlier à attendre d'eux. Tonlebiis jo 
croyais à celle ('pcKpie (|U(; riiosliiité dirii-ee contre moi jirove- 
nait d'Hol^uid House. Je sois bien aise d'.ivoir été induit en 
Cl rcur, el c'est en;'orc ini des molifs ipii me fout regreller la 
précipilalion (pic j'ai iiiiHe à cetli- inainlile saiiie. dont je 
t'U'liais supprimer jusi|u'à la mémoire. Mais inaiiileuaiil (|udu 
lie pet:i ),(■ 1,1 pr >eu!-( r on lui donne beaucoup d'niiportauce , 
s nis (loule par e-pri( de contradiction. • 

4. 



52 



(TKl VUES DE BYH()^^ 



qu'échaiilTés par le jus inaccoutumé de la grappe, 
(|uel(iue pensée chaleureuse ne leur échappe et ne 
s'iM)|)rhne , et n'aille faire monter le rouge au front 
des belles lectrices , milaily se oharii'e du soin d'é- 
crémer les articles, leur conununique d'un souflle 
sa pureté d'âme, corrige les fautes, et passe sur le 
tout la lime et le rabot. 

Occupons-nous maintenant du drame. — Quelle 
confusion! quels singuliers tableaux appellent nos 
regards éluihis! Des calembours, un prince qu'on 
renferme dans un tonneau ', les absurdités de Dib- 
ilin, voilà ce ((ui satisfait pleinement le public. Heu- 
reusement que la rosciomanie est passée de mode, 
et qu'on est revenu aux acteurs sortis de l'enfance. 
Mais à quoi serviront les vains efforts qu'ils font 
pour nous plaire , tant que de pareilles pièces seront 
tolérées par la crili([ue anglaise , tant qu'on permet- 
tra à Reynolds d'exhaler sur la scène ses jurons 
grossiers '^ et de confondre le sens commun avec les 
lieux communs , tant que « le monde » de Kenney ^ 
■ — pourrait-on me dire où est son esprit? — ennuiera 
les loges et endormira le parterre , et qu'une pièce 
de Beaumont travestie en Caractacus nous offrira 
une tragédie complète à laquelle il ne mancpie que 
les paroles? Qui ne gémirait de voir de telles choses 
faire fureur, de voir celte dégradation de notre théâtre 
tant vanté? Eh quoi! avons-nous perdu tout sentiment 
de honte ? le talent a-t-il disparu ? n'avons-nous parmi 
nous aucun poêle de mérite ? — Aucun ! — f^ veille-toi , 
George Colman'*! Cumberland^, éveille-loi! sonnez la 
cloche d'alarme ! faites trembler la sottise ! Sheridan ! 
siqueliiue chose encore peut émouvoir ta pliune, que 
la comédie remonte sur son trône! Abandonne les 
absurdités de l'école germanique; laisse traduire Pi- 
zarre à des imbéciles ; lègue à ton siècle un dernier 
monument de ton génie ! donne-nous un drame clas- 
siipie, et réforme notre scène ! Grands dieux ! la sottise 
lèvera la tête sur ces planches que Carrick a foulées, 
que Siddons foule encore " ! la farce y étalera le masque 
de la boufi'onnerie, et Hook cachera ses héros dans 
un baril! Les régisseurs nous donneront des nou- 
veautés tirées de Cherry, Skeffington et ma Mère- 
l'Uie, pendant que Shakspeare , Otway, Massingers 



moisiront oubliés sur l'étalage , ou pourriront dans 
les bibliollièciues! Oh! avec cpielle poulie les jour- 
naux proclamenl les noms des candiilals à la palme 
scénicpie ! En vain Lewis fait aj)paraître son hideux 
cortège de fantômes , le prix n'en est pas moins par- 
tagé entre Skeflington et Goose ". Et , de fait, le (jrmicl 
Skeffington a droit à nos éloges, lui qui est également 
renommé pour ses habits sans basques et ses drames 
sans plan ; (|ui ne borne pas l'essor de son génie à 
remplir le cadre des riants tableaux de Greenwood et 
ne s'endort pas avec « les belles endormies ; » mais 
s'en vient tonner, en cinq actes facétieux, au grand 
étonnement du pauvre John Bull, qui , tout ébahi , se 
demande ce que diable cela peut signifier. Mais quel- 
ques mains gagées venant à applaudir, plutôt que de 
dormir, John Bull en fait autant. 

C'est ainsi que nous sonmies maintenant. Ah! 
comment pourrions-nous sans gémir jeter les yeux 
sur ce qu'étaient nos pères? Bretons dégénérés ! avez- 
vous perdu toute honte; ou , bons jusqu'à la niaiserie , 
craignez-vous d'exprimer votre blâme? Nos lords ont 
bien raison de suivre attentivement la moindre distor- 
sion sur le visage d'un Naldi, de sourire aux bouffons 
italiens et d'adorer les pantalonades de Calalani*, puis- 
que noire propre theâUe ne nous donne en fait d'esprit 
que des calembours, en fait de gaîté que des gri- 
maces^. 

Eh bien! donc, que l'Ausonie. experte dans l'art 
d'adoucir les mœurs en corrompant le cœur, épande 
sur la capitale ses folies exotiques , pour sanctionner 
le vice et cliasser la décence ; que des prostituées ma- 
riées se pâment à contempler Deshayes et bénissent 
les avantages que ses formes promettent, que Gayton 
bondisse aux regards ravis de marquis en cheveux 
blancs et de ducs jouvenceaux ; que de nobles liber- 
tins regardent la sémillante Presle faire pirouetter 
son corps léger qui dédaigne d'inutiles voiles; qu'An- 
giolini découvre son sein de neige, balance son bras 
blanc et tende son |)ied flexible ; que Collini trille ses 
chants amoureux, allonge son cou charmant et ra- 
visse la foule attentive. N'aiguisez point votre faiiA, ■ 
société pour la sufijiression du vice , sairils réforma- ^ 
leurs aux scrupules singulièrement raffinés, qui pour 



' Dans le mélodrame de Tékéli on fourre ce prince dans un 
tonneau , asile tout à fait nouveau pour lui. 

^ Les jurons sont fréquents dans les comédies vivantes ou 
défuntes Je .M. Reynolds. 

' M. Kenuey a depuis composé plu-ieurs drames qui ont eu du 
succès. 

4 Lord P.yron avait la plus haute opinion de George Colnian 
comme convive aimable. — « Si j'avais, dit-il, à choisir, et (pie 
je fusse obligé de n'en prendre qu'un seul à la fois , je dirais : 
La-ssez moi commencer la soirée avec Sheridan et la finir avec 
C-lninn ; Slîfridan à dîner et O Jman à souper; Sheridan pour le 
bourgogne et le porlo , mais Colmm pour tout. » — Sheridan 
était un grenadier de la garde; Cilman était à lui seul tout un 
régiment d'infanterie , légère il est vrai, mais un régiment enfin. 

5 Richard Cumberland, laQtcur célèbre du drame le Créole, 
de iOh.ervaleur, et de l'une des plus intéressantes auto-bio- 
graphies , est mort en 1811. 

« Dans toutes les éditions qui ont précédé la cinquième , au 
lieu de Sidùons on lit Kemble. Lord Byron avait couttnne de 
dire que « de tous les acteurs Cooke était le plus naturel, 



Kemble le plus surnaturel , que Kean tenait le milieu entie eux 
deux ; mais que mistriss Siddons à elle seule les valait tous. » 
Le jeu de Kean produisait siw lui un tel effet, qu'un jour, lui 
voyant jouer le rôle de sir Giles Overreach, il fut saisi d'une 
att;i{|up de nerfs. John Kemble est mort en <82,î , son illustre 
sœur en 1850. 

' La pantomime de Dibdin, connue sous le nom de Ma Mrrr 
l'Oie, a en près de cent représentations et a produit plus <ie 
20,000 I. st. à la caisse du théâtre de Covenl-Garden 

' Naldi et Catalani sont suffisamment connus, car le visage 
de l'un et le traitement de l'autre nous rappelleront longteiiqis 
ces amusants vagabonds, in outre, nous sommes encore tout 
meurtris de la presse dans la(|uelle nous avons failli étoulfrr la 
soirée où cette dame s'est montrée pour la première l'ois en 
culotte. 

» Les vingt vers qui composent le paragraphe suivant ont 
été composés par lord Byron à son retour de l'Opéra , et en- 
voyés le lendemain m.itin à l'imprimeur, avec la demande de les 
insérer à la place qu'ils occupent aujourd'hui. 



LES BARDES DE LAKGLET. ET 

le salnl de nos âmes pécheresses faites defense aux 
brocs de s'emplir le dimanche, aux barbiers de raser ; 
qui voulez (jue la bière reste dans les tonneaux et que 
chacun garde sa barl)e, par respect jour le saint jour 
(lu Seigneur. 

Saluons dans Greville et Argyle le patron et le 
palais de la sottise et du vice* . Voyez-vous ce ma- 
gnifique édifice, sanctuaire de la mode , qui ouvre 
ses larges portiques à la foule bigarrée? c'est là que 
lient sa cour le Pétrone de l'époque, l'arbitre sou- 
verain des plaisirs et de la scène. Là l'eunuque sti- 
pendié , le chœur des nymphes d'Hespérie , le luth 
langoureux , la lyre libertine, les chants italiens, les 
pas français, l'orgie nocturne, la danse aux mille dé- 
tours, le sourire de la beauté et les f innées du vin, 
titut s'unit à l'envi pour charmer des fats, des sots , 
des joueurs , des fripons et des lords ; chacun suit ses 
goûts; de par Comus lout est permis : vous avez le 
chamiiagne , les dés , la musique , ou même la femme 
(Ui \oisin. Connuenaiits affamés , ne venez [)as nous 
[■arlcr de voire misère, qui est nuire ouvrage. Les 
mignons de la fortune se réchauffent au soleil de l'a- 
bondance ; ils ne connaissent la pauvreté qu'en mas- 
que, lorsque dans une soirée quehpieàne titré se dé- 
duise en mendiant et revélles haillons que portait son 
prand-père. La ^a'iebuiletta terminée, le rideau baissé, 
Ijuidiloire à son tour occu[)e la scène. Ici, c'est le 
cercle des douairières qui font le tour de la salle ; là , 
ce sont leurs (illes qui , velues à la légère , bondissent 
;uix accords d'une valse lascive. Les premières s'a- 
vancent en longues liles d'un pas majestueux; les au- 
lies étalent aux regards des membres agiles et dé- 
iragés ; celles-là , pour allécher les robustes enfants 
de rilibernie, réparent à force d'art les outrages des 
ans ; celles-ci volent d'une aile rapide à la ciiasse des 
maris , et laissent à la nuit uupliale peu de secrets à 
révéler. 

O charmant st\jo(n- d'infamie et de mollesse! où, 
ne songeant qu'à plaire , la jeune fille peut lâcher la 
l riilc à sa {»ensée, et l'amant donner ou recevoir des 
lc;ons de morale ! Là , le jeune officier , à peine revenu 
d'Espagne, nièle les caries ou manie le cornet sonore : 



LES CîirilQLES DE L'ECOSSE. />5 

le jeu est fait; le sort a prononcé : mille livres pour 
le coup suiAant ! Si , furieux de vos pertes , l'exislcnce 
vous est à charge, le pistolet de Powell est là tout prêt 
à vous en délivrer, et, ce qu'il y a de {»lus consolant 
encore , votre femme trouvera deux consolateurs pour 
un. Digne fin d'une vie commencée dans la folie et 
terminée dans la honte : n'avoir autour de votre lit de 
mort que des domestiques pour laver vos blessures 
saignantes et recueillir votre dernier soupir ; calom- 
nié par des imposteurs , oublié de tous , victime hon- 
teuse d'une (pierelled'ivrogne; vivre conune Claudius, 
et mourir conune Falkland '-. 

"N'érité ! fais apparaître parmi nous un poêle de gé- 
nie , et que sa main vengeresse délivre le pays de 
ceDéau! Moi-même, le moins sage d'une foule in- 
sensée, qui en sais tout juste assez pour savoir où 
est le bien et choisir le mal ; maître de moi-même 
à un âge où la raison a perilu son bouclier, et 
obligé de me frayer un passage à travers l'innombra- 
ble i)halange des passions '' ; moi , qui ai [)arcouru 
tour à tour tous les sentiers lleuris du [ilaisir , et qui 
dans tous me suis égaré; eh bien! moi-même, je 
me sens obligé d'élever la voix , moi-même je com- 
prends combien de telles scènes , de tels hommes 
sont funestes à la chose publicjue! Je sais (pie plus 
d'un anù va me reiirendre et me dire : « Fou (jue lu 
es , (pii te mêles de blâmer les autres , vaux - tu 
mieux qu'eux?** » Tous les mauvais sujets comme 
moi vont sourire et s'émerveiller de me voir prêcher 
la morale, rs'imjiorle! Lorsqu'un poète vertueux, 
lors((u"un Clifford fera entendre les chanls d'une nmse 
chaste et pure, alors je laisserai pour toujours dormir 
ma plume , je n'élèverai la voix (pie pour apjilaudir 
et me réjouir, que pour lui décerner le tribut de mes 
louanges , dussé-je être moi-même atteint par le buel 
de la verlu. 

Quant au menu fretin (pii foisonne , depuis le 
stupide Ilaliz "^ jusipi au sinqile Houhs, poiu^pioi 
irions-nous chercher ces gens-là dans leurs obscures 
demeures de Saint-Gilles ou de Tottenham- lioad, «tu 
même dans Bond-Street et son .vr/Hfor opulent , puis- 
que enfin il est des fashionables (pii ne craignent pas 



' Afin flVvitcr to\ite méprise, et pour qn"on ne prenne pas 
une nie pour un homme, je dois avertir cpie c'e^t linstitulion 
et non le duc de ce nom ipie j'ai \oiiln désigner. Qnci^iniin 
de ma connaissance a perdu au jeu dans la salle d Ar.^ile plusieurs 
milliers de livres sterling ; j'étais m li-niémc alurs un des sou s- 
cripI'Mirs de cet (■talilissement. .le do's rendre celte justi-e au 
d'r Tleur, <!e dire ipi'il manifi'sta en cette occasion ipieli|ue 
di'sapprolialion. Mais pouiipioi permet-on d'inlro<liiire îles iii- 
stnr.iien's de jeu d.ins un lii'ii de réunion pour les deux sexes ? 
I/ac;rialile clrose p ur Ifs fenim'"s et li's lilies de ceux i|ui ont 
le l)oiilii'iir ou I.- malheur d'avoir res li.iisons-là , denlendre le 
Iri'.it du hillard datis iinf p't'ce cl le limit des des d.iiis l'antre '. 
(,"( s; c- (pie jf puis .illisler comme li'iii'iin ovul.iire. av. ml été 
autrefois memlir'' indigne cl'iiu'' invlilution ipii affecte matérid- 
Irm' nt 11 moralité des classes supérieure- , landi«^ (|uc les i:lasses 
ii:f('iieures ne p"uvent remuer la jambe an son d'un violon ou 
d'un tambour de hasfpie sans s'evpnser Jl élre mises en jugement 
comme ayant troublé la Iran piillilé pulilii|ue.— 

'Je c.ifina'siis particuliél-etiip.it le |eu lord Falkland, l'n 
di'iiaiiche «oir je le vis reîulre les honneurs de s.i talile avec le 
tUjiJe orgueil de I liospilililé; le mercredi matin , il trois heure» , 



je contemplai étendu devant moi ce qui restait d'un jeune 
homme plein de conra^e, de sensibilité et dévoré de liassions. 
C'était un brave et habile officier. Ses défauts étaient ceux d'un 
maiin , et comme tels ils iloivcnt trouver giàce aux yeux des 
Anglais. Il mourut comme meurt un galant hoimne dans une 
meilleure cause; car s'd fût mort ainsi sur le pont de la frégate 
au commandement de la pielle il venait détre nommé, ses 
concitoyens I'eusseiit1«ffert en exemple aux héros à venir. 

[Loid Falkland fut tué en duel par .M. Powell en (80!). Fn cette 
occasion lord Hyron ne se borna pas à ti iiioiKiier verbalement sa 
symp.ilhie. itien (pie <l('jà fort gêné A cette époipie, il fit parvenir 
dis si'Ciiiirs h la veuve et aux enfants de son ami.] 

' ■ Oui , el ccrti» elles m ont donné une vigoureuse chasse.» 

n. iKifi. 

* ■ Sans nul doute j'étais fon alors , et je ne suis pas devenu 
plus sage. » «. IXIO. 

' (jue dirait lAnacréon de la Perse, Ilatix,s'il poiivail sot tir de 
son splendiile sépulcre h Scbira/, où il repose avec Ferd iisi et 
Satli. Illomére et le Catulle de lOrient, s'il pouvait dis-je, voir 
son nom usurpé par un Sbdl de Promoie. le plus impudent el !• 
plus exécrable des scribes degazcUes? 



54 ' (H:rVRRS DE BYKON. 

de se faire barlioiiilieiirs de vers? Si des hommes de 
liant parafe meltent leur nom à des poésies iniiocen- 
les, prudemment condamnées à fuir le rej^ard du 
public, quel mal y a-l-il à cela? En dépit de tous les 
nabots de la critiipie , permis à F. de se lire ses stances 
à lui-même, à Miles Andrews ' de s'essayer dans le 
couplet, et lie tàclier de survivre dans ses proloïues 
à la mort de ses drames. Il y a des lords |)oëles ; cela 
arrive (jneliprerois , et dans uu nolile pair c'est un mé- 
rite que de savoir écrire. Cependant si de nos jours le 
goût et la raison faisaient loi , (pii voudrait assumer 
leurs titres et leurs vers? Roscomuu»n ! She 'field ! de- 
puis (|ue vous n'êtes plus, les lauriers ne cuurounent 
plus de nobles tètes ; nulle muse ae daigne encourager 
de son sourire ks parai \ti(|ues insftirations de Car- 
lisle *. On pardonne au jeune écolier ses chants pré- 
coces , pourvu que cette manie lui passe proniptement ; 
mais quelle indulgence peut-on avoir pour les vers 



couverture où le maroquin brille'', et reliez en veau 
ces vers mécréants s. 

Pour vous, druides au cerveau de plomb, qui 
gagnez votre pain (pioliilien à griffonner, je ne vous 
fais point la guerre ; la main pesante de Gifford a 
écrasé impitoyablement votre bande nombreuse. Dé- 
chargez contre « tous les talents » votre rage vénale : 
le besoin est votre excuse , et la pitié vous protège. 
Que votre troupe se régale de monodies sur Fox , et 
(pie le manteau de Melville vous serve encore de cou- 
verture"! Bardes malheureux, qu'attend un commun 
oubli , reposez en paix , c'est tout ce que vous méri- 
tez, t ne de ces redoutables réputations telles qu'en 
a fait kiDunriade pourrait seule faire vivre vos vers 
l'espace d'un matin ; mais non : que vos travaux ina- 
perçus reposent en [laix auprès de noms plus illus- 
tres ! Loin de moi la pensée désobligeante de reprociier 
à la charmante Rosa sa prose burlesque , elle dont les 



incessants d'un vieillard dont la r-oésie devient plus vers , fidèles échos de son esprit, laissent loin der- 
detestable à mesure que ses clicveux blanchissent? j rière eux rinlelligence étonnée^ Rien que les bardes 
A (piels h.nneurs hétérogènes asjiire le noble pair! | de la Crusca ne Remplissent plus nos journaux de 



lord, rimailleur, pelit-maître, pamphktaireM Si en- 
nuyeux dans sa jeunesse , si radoteur dans ses vieux 
jours, ses drames à eux seuls auraient suffi pour ache- 
ver notre scène déclinante; heureusement que les ré- 
gisseurs s'écrièrent : « Arrêtez! en voilà assez! » et 
cessèrent d'administrer au public ses drogues tragi- 
ques. Nimporte ! que sa seigneurie en appelle de ce 
jugement, et qu'une peau de veau vienne habiller 
des œuvres qui en sont si dignes ! Oui , ôtez celle 



* Miles Peler Aiuîiows , membre du parlement pour Bewdley, 
colonel (les volontaires du prince de Galles, propriélairc d'une 
manui'acture de poudres à Dartforl; auteur de beaucoup de pro- 
logues, d'épilogues et de farces, et l'un des héros de /« Ba- 
vuide. Il est mort en 1814. 

» Quelqu'un ayant dit un jour à lord B; ron qu'on croyait ((ue 
dans ce passage il avait voulu faire allusion à i iiifirmilé pliy- 
si.piede lord Carlisle, il s'écria : «Je l'igonrais complètement; 
J'eussé-je su , je me serais bien gardé d'en parler. Il ne m'appar- 
tient pas d'atta(iuer dans les autres des iiitirmités naturelles. » 

' f.e comte de Carli>le a pubiir deriiièreinent un pamiihl; t de 
dix-huit sous sur l'état actuel du théàlie : il y présente sou plan 
pour la construction d'une nouvelle salle. 1) faut espérer qu au 
Ihéàtrc on acceptera tout de sa seigneurie, eïdptéses tragédies. 

' Les ouvrages de sa seigneurie, magnifiquement reliés , lor- 
nient le plus bel ornement de sa bibliothèque. 
I.e reste, faible bagatelle. 
Est cuuvert seulement de lulr et de pruuelle. 

» Tout cela est on ne peut plus mal. J'avais tort : la provoca- 
tion n'était pas siiflis.inte pour justifier tant dametiuine dans 
lutta qu.'. H. «816. 

Lord Byrou refçrelta beaucoup depuis les sarcasmes qu'il avait 
publiés contre son mble parent , dans la cfRiviclion eironée ijuc 
lord Carlisle lui avait maïupié d'égards sciemment. Itans une 
lettre à M. Rogers . écrite en 1814, il dit :— « N'y aurait il pas 
nnoyeti de r.iire ma paix avec lord Carlisle? Je suis prêt à faire 
poui C'ia toute démarche raisonnable ou déraisoiniable. » D.ins 
les extraits suivants de deux lettres inédites , écrites par lord 
Byron pendant son séjour à Harrow, on trouvera peut-être l'ori- 
gine de sa conduite envers son tuteur -. — « Jl novembre «804. 
Vous vous trompez si vous croyez que j'aie de la lépugnaiice 
poin- lord Carlisle; je le respecte, et je l'aimerais sijelecoiin;.is- 
sais davantage. Ma ni'ie a contre lui une anlipathie ; j'ignore 
poirqnoi. Je crams qu'il ne me soit pas de grande utilité ; inais 
je crcis tpi il me rendr.iit tous les services m son pcjuvoir. Je 
prends donc l'intentiou pour le fait , et lui ai la même obiga- 
tivii que s'il avait réussi dans ses efforts. »— a 21 novembre 1804. 



leurs productions , néanmoins (pielques traînards ti- 
raillent encore sur les flancs des colonnes; derniers 
débris de cette armée de hurleurs que Bell comman- 
dait , ÎWalhilde criaille encore, Hafiz glapit, et les 
méta[)hores de Merry reparaissent accolées a la signa- 
ture d'O, P, Q^ 

Arrive-t-il qu'un jeune homme vif et éveillé, habi- 
tant d'une échoppe 9, manie une plume moins effilée 
que son alêne , déserte son établi , laisse là ses sou- 



Présentez mes remcrciments Ii;s plus ( inprcssés à lord Carlisle. 
J'épiouve une rcconnaiss.nicîplus grande que je ne puis rlirc; 
je lui suis véritablement obligé de ses elforis, et l'explication que 
vous me donnez de sa réserve me satisfait pleinement, bien (|ue 
je fusse antérieurement porté à l'attribuer à nue répugnance 
personnelle. A l'avcnii- je le regarderai bcaiicoup plus comme 
mon ami (|ue l'en ne m'avait jusqu'à jirésent eu eigne à le f.i're. » 

• Le Manteau de Melville . parodie du Manteau d'Elisée. 

' Celte jolie petite Jessica, fille d'un juif trè^connu, semble 
apiiarteiiir à l'école délia Crusca. Elle a publié deux volumes 
d'absurdités en vers très-respecubles par le temps cpii court , 
outre plusieurs romans dans le style de la pn mière édition fi-; 
M line. Elle a ensuite épousé le Morning-Post, liiariage fort 
bien assorti , et depuis elle a cessé de vivre , ce qui vaut encore 
mieux. B. 1816. 

' Ces iniUales servent de signatia-e à certains individus dont 
les poésies figurent dans les journaux. 

' Joseph Blackett, cordonnier. Il mourut à Scaham en )^»'.".Ses 
poëmes hireiit recueillis plus tard par Pratt; et ce qu'il y a de 
singulier, c'est que sa princii)aie proiectrice était miss Milbank, 
(jui était alors inconnue à lord Byron. Pans une lettre adressée 
à Dallas, datée de juin 18M . écrite en mer à bord de la fré- 
gate la Village , Byron dit : — « Je vois que le protégé de Pratt et 
le vôtre, Blackett le savetier, est mort en dépit de ses vers. Cost 
l'un de ees pxemiiles om la mort a sauvi'' un homme de la d. un- 
nation. Vous avez , vous autres, causé la ruine du (lauvre diable. 
Sans ses |)atrons il ferait anjoindhui de fort bonnes affaires, 
no!i en poésie , mais en cuirs ; mais vous avez voulu faire de 
lui un immortel. Il n'y avait qu'un imbécile qui piit vouloir aller 
contre le fameux proverbe : Ne -iutir ultra crcpidam. 
criilqnes, faites quartier 
A ce puélcsciveiler 
Votre lolère sérail vaine; 
La mort l'a couclié Id sa us puuls et sans alêne. 

« Vous aurez soin de souligner le mot alêne, poin- indiquer où 
porte le jeu de mots. Je vous prie d'engager miss Milbank à faire 
graver ces vers sur la tombe du défunt. » 



LES BARDES DE L'Ar^GLEl". El 

liers , renonce à saint Crépin et se fait le savetier 
des nuises ; voyez comme le vulgaire ouvre de grands 
yeux! connue la foule applaudit! comme les dames 
lisent ! Que d'éloges les lettrés dispensent ' ! Si quel- 
que mauvais plaisant se [lermet d'en rire , c'est mé- 
cliancelé piu-e : le public n'est-il pas le meilleur 
des juges? 11 faut qu'il y ait du génie dans des vers 
admirés des beaux-esprits ; et Ca|»el Lofft - les dé- 
clare sublimes. Ecoutez donc , ô vous tous , beureux 
enfants d'un métier désorjnais superllu ! quittez la 
cliarrue, laissez là la bèclie inutile! Ne savez-vous pas 
(pie Burns ^^ Bloondield , et un génie plus grand en- 
core ; GifTord naquit sous une étoile ennemie) , ont 
renoncé aux travaux d'une condition servile , lutté 
contre l'orage et triompbé du destin? Pour.iuoi donc 
n'en serait-il plus ainsi? Si Phébus a daigné te sou- 
rire , ô Bloorafield ! pourquoi ne sourirait-il pas aussi 
à l'ami Nall an? La métromanie et non la muse s'est 
emparée de lui ; ce n'est pas l'inspiration , mais un es- 
jiril malade qui lui jnel la plume à la main ; et main- 
tenant si un villageois se rend à sa dernière demeure , 
si on enclôt une prairie , il faut une ode pour célé- 
brer la cbose ". EU bien! puisqu'une civilisation tou- 
jours croissante sourit aux enfants de la Grande-Bre- 
tagne et répand ses dons sur notre île paternelle , (pie 
la poésie prenne son essor, (ju'elle pénètre le pays 
tout entier , l'âme du campagnard comme celle de 
lartisan! Continuez, mélodieux savetiers, à nous 
faire entendre vos accords! Composez à la fois une 
chanson et une pantoulie : la beauté achètera vos (pu- 
vres ; ou sera content de vos sonnets , sans aucun 



LES GKlTiQljES DE L'ECOSSE. 55 

doute ; de vos souliers , peut-être. Puissent les tis- 
serands de Moorland ^ exceller dans la poésie pinda- 
rique, et les tailleurs produire des poèmes plus longs 
que leurs mémoires ! Puissent les élégants [.«oncluels 
réconqienser leur muse, et payer les poèmes — quand 
ils paieront leurs habits ! 

Maintenant que j'ai offert à cette foule illustre le 
tribut que je liù devais , je reviens à toi , ô génie 
qu'on oublie! T.ève-toi ! CanqibelF'; donne carrière à 
tes talents ! Qui plus que toi a droit de i>réten(h-eà la 
l)alme? El toi, liarmonieux Rogers ^ , réveille-toi en- 
fin , rappelle l'agréable mémoire du passé ! Viens ; 
que les doux souvenirs t'inspirent encore , que ta lyre 
sacrée résonne de nouveau entre tes mains ; fais re- 
monter Apollon sur son trône vacant ; revendique 
riionnetn- de ta patrie et le tien** ! Quoi donc! la poésie 
abandonnée doit-elle continuer à plem-er sur la tombe 
où dort avec ses dernières espérances la cendre pieuse 
de Co\v[)er? Faut-il qu'elle ne se détourne de cette 
froide bière que pour couronner de gazon la terre qui 
recor.vre Burns, son ménestrel? ^.on : bien (pie le 
mépris s'attache à la race bâtarde qui rime par manie 
ou par besoin, il est néanmoins, il est des jioëtes vé- 
ritables, dont nous pouvons être fiers, qui sans affec- 
ter le sentiment savent nous émouvoir, qui sentent 
comme ils écrivent, et n'écrivent que ce qu'ils sen- 
tent : témoins Gifford^, Sotheby '", Macneil". 

« Pourquoi dors-tu, Gifford? » lui demandait-on 
en vain naguères *2. u Pourquoi dors-tu , Giflbrd ? » lui 
demanderai-je de nouveau ; sa plume n'a-t-elle plus 



' Ceci s'adressait au piuvre Biackett , qui était alors protégé 
par A. J. B. (lady Byroii); « mais je l'ignorais, sans (inoi Je 
n'.iur.ds pas écrit Ci'la , du moins je le pense. » H. I8IG. 

■> C.ipel Lofft, le Méce:ic du cordonnier et le préfacier géné- 
ral des poêles en d(-tiesse ; esi>èc(,' d'accouelieur gratuit, (('à fait 
venir à bien les vers qu'on ne sait trop coninunt mettre an 
jour. B. 

Le poêle Bloomlield dut sa première cél'brité aux soins de 
Capel Lofft et de Thomas Uill, (pii , ayant lu le manuscrit deson 
CaiÇdU de l'eyme,\c recomniandèicnl à un éditeur, et par 
l<ur iiillnenee sociale et littéraire atlirùrent I'atti'ulion imblique 
sur ie mi'iile de cet ouvi-age. Il est douloureux de se rappeler 
«pie,- malgré tout ce qui a été fait par le zèle de ([uelques mus , 
la f.iveur publique ne s'est pas fixée d'une minier • perinaiicntc 
sur l'excellent Bloomlield, qui est mort eu »825 dans une ex- 
trême p.invreté. 

' J'ai lu Burns anjourdluii. (lue serait-il devenu s'il avait été 
patricien? Nous aurions eu un peu (ilus de poli, moins de force, 
la niém- qnautili- de vers, mais pas d'uumorta'ilc'; un divorce 
et un «Inel on deux. .S il en fût sorti vivant, il lût arrivé à I .ige 
de Stieridan , et se fût survécu à lui-même couiiiic le pauvre 
Illiiisley. — /i//)0?I,;'oj/c/i(7/, 1813. 

' Voir l'ode ou l'élégie, Connue on voudra l'appeler, de Na- 
tti miel Bloomlield , sur la Clôlure du pié d' Hoiiin'jlon. 

'Voir les .'îouocitirt dun Tisterand dis Moorlands du 
St/illurxliii e. 

' Il serait superflu de rappeler ici le» ailleurs des Plaisirs df 
la Mr'in< irr el dis /'Inisirs dr l'ICspcrattcr les deux plus liiaiix 
poèmes didicliques de notre langue, si nous en exceploiis \' Es- 
sai sur l' Homme , de Pope. .M.iis nous avons vu paraître l.iiil 
de poêlereaiix, que les nonisde '^ampbcil et de Bokit» coinmen- 
lentà nous être êlr.niKers. 

Au-dessous de celte uule lord hyroii avail giiboiiilié en 1X16 : 

arqiU'Iliit' , h l'irll ill.lllil , 
AtSlt uo iiti uqulliii 



lit lenail sur miss Gerlrude 
I'll latigige vrainicnt rude, 
Lorsque monsieur Marmlon 
Cuudiilsait soa balailluo, 
Kt hiiliiiuiu rnisiiil rage 
Comme un mamelouck snuvagc. 

' « J'ai relu » , dit lord Bvron en 1813, « les Plaisirs d,- la 
Mémoire et ceux de l'Espcraiicr. Je conserve ma préférence 
pour le premier de ces poèmes. C'est une élégance merveilleuse; 
on n'y trouve pas un scmI vers commun. » 

' Rogers n'a pas justilié les promesses de son di'bnl poé- 
tique ; mais il n'en a pas moins un très-grand méri'e. />. 18IG. 

' Giffurd, auteur de la Baviade et de ia Mœriade, les pre- 
mières satires de l'i'poipie, et traducteur d • Juvéïial. P. 

L'opinion de M. Gilford a toujours eu beancoiqi de poids sur 
lord Byron. Quebpies semaines avant sa mort , ayant îippris d'An- 
g;(;lerre ipie le bruit courait tpi'il avait conqiose' une satire contre 
M. Giffoid , il ('erivit s'ir-le ehiniji ,i M. Murray : — « (JuicoïKpie 
aflirme cpie je suis l'auteur ou le complice de ipoi ipie ce soit 
de c«;lte nature en a menti par la gorge. Il n'est pas vrai que je 
veuille , <pie je pnis>e ou (pu- je doive écr re nue ^alil•e coiili-e 
(;iffor(l ou contre un seul eli 'ven de sa tête. Je l'ai toujours 
regardi' eoinmc mon père littéraire, et moi comme son enfant 
prodigii''; et si j'ai laissé son veau gras de\enir liiiiif avant qu'il 
le lii.it pour mon retour, c'est uniquemcnl parce que je préfère 
le bnMif au veau. » 

I "> Sotlieby . tr.idiieteur de Volurn» de VViiland el di-s Gr'or- 

I fjiqurs de Virgile , et auteur d un poème «pique intitulé : 

' .Saïil. //. 

I M. .Sotheby a hiaiieoiip agrandi depuis sa réputation par plu- 
sieurs piiêiiies originaux et par une trailiiriiondi' Vlliattr. 

" Maeneil, anl'Mir de plusieiits poèmes ti-ê- populaires el 
entre anires 1rs M<iu,r de la Giirnc,\\w\{ on a vendu dix mille 

I exeniplaiies e:i un mois. 

' lleelor Ma( lieil 'si mort en 4818. 

*> Lord Ityiuntail ici ailu>ion au (loëinc de 'korgc Canning, 



oG 



ŒUVUES DE BYUON. 



de folies à extirper? ^"y a-t-il plus de sots donl le 
dos demande à être fustigé? plus de fautes qui appel- 
lent les cliàtunents de la satire ? le vice gigantesque 
ne montre-t-il pas sa face dans cliaque rue? Quoi! 
pairs et princes niarcheront dans un sentier de souil- 
lures, et ils échapperont à la veiigeance de la muse 
connue à celle des lois ? ils ne luiront pas dans l'a- 
venir d'une coupable splendeur , ces fanaux du crime 
et son tMernelle leçon? Lève-toi , ô Gifford! acquitte 
tes promesses , corrige les méchants , ou du moins fais- 
les rougir ! 

Tn^orluné White!' Quand ta vie était dans son 
printemps et que ta jeune muse essayait son aile 
joyeuse, la mort vint briser cette lyre naissante, qui 
aurait fait entendre des chants immortels. Oii! quel 
noble ctrur nous avons perdu , lorsque la science fit 
elle-même périr son enfant chéri ! Oui , elle le laissa 
l'absorber trop ardemment dans tes travaux favoris. 
F.Ue sema , et la mort vint recueillir. Ce fut ton projtre 
génie qui te donna, le coup fatal et contribua à t'in- 
îiiger la blessure (pii causa ton trépas. Ainsi l'aigle 
frapi>é, étendu sur la plaine pour ne plus s'élever au 
milieu des nuages roulants , reconnaît sa propre plume 
S(u- la ilèche fatale , et lui-même a fourni des ailes au 
dard qui tremble dans son tlanc. Poignantes sont ses 
doulem-s; mais plus poignantes encore à cette pen- 
sée, que lui-même a donné à l'iiomicide acier ses 
moyens d'impulsion , et que ce même jtlumage qui a 
réchauffe son nid , boit maintenant son sang qui s'é- 
coule avec sa vie 2. 

Il en est dans ce siècle éclairé, qui prétendent que 



la gloire du poëte ne vit que de brillants mensonges , 
que l'invention , les ailes toujours étendues , peut 
seule soutenir le vol du banle moderne. 11 est vrai 
que tous ceux qui riment , et même tous ceux qui 
écrivent, ont horreur du connnun , ce mot funeste au 
génie ; néanmoins il en est à (pii la vérité prête ses 
nobles llammes , et dont elle orne les vers (pielle-meme 
a dictés. C'est ce que prouve Crabbe au nom de la 
vertu' , Crabbe le peintre le plus impitoyable et ce- 
pendant le plus parfait de la nature*. 

Et ici que Shee ^ et le génie trouvent une place ; lui 
qui manie la plume et le pinceau avec la même grâce. 
Egalement cher à la poésie et à la peinture , le poëte 
se reconnaît dans les travaux du peintre : il sait tour 
à tour animer la toile par une louche magicjue , ou 
nous charmer par des vers faciles et harmonieux ; et 
un double laurier attend justement le rival du poëte, 
mais l'ami du peintre. 

Heureux le mortel (jui ose s'approcher du bosquet où 
naquirent les nuises , dont les pas ont foidé , dont les 
yeux ont contemplé la patrie ties fioëtes et des guer- 
riers , celle tene d'Achaïe qui fut le berceau de la 
gloire, et sur laquelle elle plane encore ! Mais double- 
ment heureux celui donl le cœur ressent une noble 
sympathie pour ces classiques rivages ; qui, décliiranl 
le voile des siècles , jette sur leurs débris des regards 
de poëte! Wright'', tu eus le double [irivilége devoir 
et de chanter celle terre de la gloire, et ce ne fut 
point sous l'inspiration d'une muse vulgaire que lu 
saluas la patrie des dieux et des héros. 

Et vous , poètes amis ! ^ qui avez produit au jour 



iiitituli; /n Murale moderne, dans li'quel il apostroplie ainsi 
GifforJ : 

Mills quoi ! du feu sacré la flammo est-elle étilnle? 

I.a lïiiise (le son Icmple a-t-rlle fui 1 eucilnle? 

I.c chantic delà Houdc e^t-il mon lou! eulKr? 

Son génie éloqncnl n'a-l-il plus d'IiérilliT? 

Cei hérllicT, Gifford , aux Jours de In jeunesse 

Tu nous l'av.ils promis , el sur re'.te promesse 

Nous nous dirons : " Celui qui Iri' mpha ries sols, 

Celui qui les couvrll du sel de ses bons raols , 

Dins uu comb 11 plus noble lllus'.reia sa muse. >• 

Glfforl, ton indolence csl uie vaine escusc; 

Nous avons fa promesse, et lu dois la tenir. 

l'ourquol I. lisser ainsi la musc s'eodormir? 

Pourquoi laisser rouille r les «-allrlq^cs ai mes '; 

llâte-toi d'accourir, entends le cri d'alarmes ; 

Vivons venger la vertu ; viens miiinlenir ses droits; 

Contre se» ennemis viens vider ion carquois. 

Et ne suspends tes coups que quand Ihydre Iri.olenlc 

Nagera dans son ^anij, à les pieds tipirante. 

Ccltr. satire reinariualilo. d.'iiis laiiiicll.' la n'vo'i.tioii fraiiraise 
est aUa [iico avec licaiicoup de verve el de vigmiir, fail [lartie 
des Poéoici d- George fanning, dont il a paru . en 1827, 
une traduction en vers par le tradncteur actiiL-l de Byroii. B. L. 
Déceinl)re 1835. 

* Henry Kirke Wliite niouiut à Catnbridsc en octobre 1806, 
viL'timc d(, son ardeur pour dis études i|ui nuraii'nt mûri un es- 
prit (jne la mal idie et la pauvreté n'avaient pu alfaihlir, et que 
la mort di-tiuisit plutôt quelle ne le dompta. Ses poëinos sont 
pk'iiia de mille beautés, et fout vivement regretter au lecteur 
qu'une vie si courte ait été accordée à des tal(Mits qui auraient 
eimoldi même les fonctions sacrées qu'il était destiné à rem- 
plir. B. 

Dans une lellre S M. Pallas en 1811 , lord Byroti dit : — 
f .Je suis fài hé (|ue vouj n"aimiez p.is Kiike Wliite : Inal^ré sa 
moiiicnc rilsi''use, qui chez lui était sincère, car die l'a tué 



comme vous avez tué Joseph Blackett: certes il y avait dans cet 
homme de la poésie el du génie. Je ne dis pas cla poiu- justifier 
la maiiiére dont j'ai parlé de lui; mais sans nul doute il était 
bien supérieur à tous les BlooinficM et les Elackrtt, et leuis 
savetiers collité'raux recrutés par LoiTt el Pratt . an sf^rvice de 
la librairie. Bigoterie à pari, il [ireiid rang immi-diatemeiit a[irès 
Clialtcrlon. Il et étonnant combien peu il était connu. A Cam- 
bridge personne n'avait entendu parler de lui, jusiju'à ce que 
sa mort efit rendu imilile tout [lanégyriipie. Pour moi , j'aurais 
élé fier (l'une telle connaissance; ses préjugés même étaient res- 
pectable-s. » 

» La l'ic de Kirke tf'liile , délicieusement écrite par Soiilhey , 
est connue de tout le monde. 

' Je regarde Crabbe et Coleridge comme les premiers poêles de 
r('p0(iue pour le talent ci le g(-nie. B. 1816. 

* Ce poëte eminent, cet homme eicellcnt est mort dans.son 
rectorat de Trowbridge cti février 1832, âgé de 78 ans. Il est 
l'aiiteur du poëuie iiilitulé le f'illage. Ses autres ouvrage.s sont 
la IliblioUiàijue , le Journal, le Bourg, uu recueil de po('sics 
que Cbaries l'o.v lut en manuscrit à son lit de mort , et entin les 
Conies du Manoir. Il a en outre laissé phisi( urs poëmts ma- 
nuscrits; et on prépare, dit-on , une édition com[ilète de ses 
œuvres. 

» M. Shee, auteur d'un poëme sur l'A ri et des Éléments de 
l'ylrl. 

Maintenait sir Martin Shee est pn'-.-iilenlde lacafbiiii ■ royale 
de peinture. 

• VV.iller Bodwell Wright. ci-(îeva!it consul gi-néral aux Sc,")t- 
Iles , esl lauleur d'un poëme récemment publié, intitulé llorœ 
/oKitcE, où sont décrites les il's et le-; cotes adjacentes de la 
Grèce. 

'Les traducteurs de VJnlIiologie , Bland et M'Tivale, ont 
dejvuis piililié séparément divers poèmes où se manifeste un gé- 
nie qui, pour devenir eminent, n'a besoin (pie d'occasion. B 



LES BAUDES DE L•A^;GLi:i. El 

ces perles trop longtemps soustraites aux modernes 
regartls , qui avez réuni vos efforts pour tresser cette 
guirlande où les Heurs de l'Attique exhalent les sua- 
ves odeurs d'Aonie , et qui avez embelli les beautés de 
votre langue natale de ces parfums rajeunis; que des 
bardes qui ont su se pénétrer si noblement de Tes- 
jirit glorieux de la nuise grec(|ue cessent de faire en- 
tendre des sons empruntés ; qu'ils ne se contentent 
plus d'être des échos harmonieux , et , déposant la lyre 
heilénicjue , (ju'ils fassent résonner la leur. 

C'est à ceux-là ou à ceux qui leur ressemlilent qu'il 
jnipartient de rétablir les lois violées de la muse ; mais 
r ;'i!s se gardent d'imiter le pompeux carillon du tîas- 
ijiie Darwin, ce grand maître aux vers insignifiants, 
diiat les cimbales dorées , plus ornées que sonores , 
jilaisaient naguères à l'œil, mais fatiguaient l'oreille, 
il , après avoir d'abord éclipsé par leur éclat la lyre 
modeste , usées maintenant , montrent le cuivre qui les 
cnuipose ; pendant que tout son mobile cortège de 
sylplies voltigeants s'évapore en couiparaisons creuses 
el en sons vides de sens. Laissez là un tel modèle ; que 
son dimpiant meure avec lui : un Taux éclat attire, 
mais ne tarde pas à blesser la vue 

Toutefois , n'allez pas descendre jusqu'à la simpli- 
cité vulgaire de Wordsworth, le plus bas de la foule 
des poètes rampants, lui dont la poésie, qui n'est 
qu'un puéril bavardage, semble une harmonie déli- 
cieuse à Lambe et à Lloyd '. Sachez plutôt... — Mais, 
ariêle, ô ma nuise ! et n'essaie pas de donner des le- 
rons (pii passent de beaucoup ton humble portée. Le 
gciiie qu'un vrai poète a reçu en naissant lui mon- 
liera le sentier qu'il doit suivre et lui inspirera des 
vers immortels. 

Et toi aussi , Scott , abandonne à de grossiers mé- 
nestrels le sauvage récit de querelles obscures ; que 
d'autres, pour de l'argent, fassent de maigres vers! 
Le génie trouve en hii-mème ses ins'jjirations! Que 
Soulhey chante, bien que sa muse fertile accouche 
chnciue printemps avec trop de fécondité ; que le sim- 
ple Wordsworth 2 carillonne .ses vers puérils, et que 
i ami (Coleridge endorme avec les siens les enfants au 
bt-rreaii ; rpie Lewis , avec sa fabritpie de spectres , 
soit satisfait quand il a effrayé les galeries et évoqué 



LES GlUTIQUES DE LÉCOSSE. 57 

un fantôme ; que Moore exhale de nouveaux soupirs , 
que Slrangford pille Moore, et jure que ce sont les 
chants du Camcëris qu'il nous donne ; que Ilayley dé- 
bite ses vers boiteux ; que Montgomery extravague; 
que le pieux Grahaine psalmodie ses stupiiles antien- 
nes ; que Bowles continue à polir ses sonnets , ([u'il 
crie et se lamente jusqu'au quatorzième vers ; que 
Stott, Carlisle \ Mathilde et toute la coterie de Grub- 
Street et de Grosvenor-Place barbouillent du papier , 
jusqu'à ce que la mort nous ait délivrés de leurs vers, 
ou que le sens commun ait repris son empire. Mais 
toi , dont les talents n'ont pas besoin qu'on les loue , 
laisse d'ignobles chants à de plus humbles bardes : 
la voix de ton pays , la voix des neuf Sœurs appellent 
une harpe sacrée ; — cette harpe c'est la tienne. Dis- 
moi, les annales de la Calédonie ne l'orfrent-elles pas 
de plus glorieux exploits à chanter que les combats 
obscurs d'une tribu de pillards dont les prouesses les 
plus nobles font rougir l'humanité, que les actes per- 
vers d'un Marmion, dignes tout au plus de figurer 
dans les contes de llobin Hood, le proscrit de Sher- 
wood ? Ecosse ! revendique ton poète avec orgueil ! 
que tes suffrages soient sa première et sa plus belle ré- 
compense ! Mais ce nesi pas seulement dans ton es- 
time que doit vivre son nom : que le monde entier soit 
le théâtre de sa renommée ; que ses chants soient 
connus encore (juand Albion ne sera plus; qu'ils ra- 
content ce qu'elle fut , transmettent aux siècles à venir 
le souvenir de sa grandeur éclipsée , el fassent survivre 
sa gloire à la chute de sa puissance. 

Mais à quoi aboutiront les téméraires espérances du 
poète ? Q)ue lui sert de vouloir conquérir les siècles, et 
lutter contre le temps? Des ères nouvelles déploient 
leurs ailes ; de nouvelles nations apparaissent, et les 
acclamations retentissent pour de nouveaux vain- 
queurs ; après (pieUpies générations évanouies , celles 
(pii leur succèdent oublient et le poète et ses chant.-. 
Aujourd'hui même , c'est à peine si des poètes aimés 
naguères peuvent revendiquer la mention passagère 
d'un nom douteux ! Le son le plus éclatant de la 
trompette de la renommée , après s'être quelipie tenipis 
prolongé, expire à la fin dans l'écho endormi, el la 
gloire, pareille au phénix sur son bûclicren ilamines , 
exhale ses parfums , jette un dernier éclat , et meurt *. 



• .M.M. Lamii et Lluyd, les i)liis igiiol)les parlisaiis di.- Soullicy 
'■1 coiiip igiiif. /?. 

' Injure. B. i8!G. 

• On me (iomandfra pput-étre pourquoi j'ai criti(|iié le comte de 
C.ulisli.', mon tuteur et mon parent, an(|iicl j'ai df^dié , il y a 
i|.irlc|ues aniKM's , un voiuuie df-s porsios de ma jeunesse. Cette 
iiit'lli; (^t-iit nominale, autant du moins (|ue j'ai pu le voir. 
Oiiant à la pnr''nté, je n'en puis mais, et j'en suis liien Mclif*; 
iiiaiî», comme il a plu à sa seigneurie de l'ouMier dans nue occa- 

III frùs important' pour moi , je ne vois pas pouripiol je cliar- 
• rais ma nr'inoii'e de ce souvenir. Je ne erois pas ipte de» 
iiiri'onlentcmeuls peisonnelssoient un motif sufTisant poureoii- 
il. miner leso'uvres d'un confrère en litl(''ralure: mais je ne vois 
|i 1^ comment ce seraient ik des raisons priivenlivis lors<iUC 
I iiit"ur, riol'le ou vilain, depuis lougties armées dupe \c puhlic 
I hilré 'style d'annonce) eu lui vendant des r.imes de papier 
l'Iines d'.iiisurdilt's oilhodoxe> et CTp laies, n'ailliurs . ce n'est 
'■■'■ par voi'- de digression (pie j'atlaipie le ci'Uite; non ses 
Il r.i^c» tonilicid sous la jiiiidiitioii do la criliipic avec ceux 
> ■ M rr. gens de Itttrcs palricicns. Si à p( iuc joili lic ma dix 



neuvième année j'ai parlé fjvor.ililement de co. t.is de papiers 
que sa seigneurie apjieile ses livres , c'était dan.s i:ne dédiiMce 
respeclueiise. En cela j'avais moins suivi ma pr.ijii'e impulsion 
que le jugement des autres, et je saisis cette ocea<iou pour f.iire 
enleinlr" ma sincère r<'tracl.ition. Cerlaines gens eroicnt (|ue 
j'ai de> olilif^.ilions à lord Carlisle ; je serais cliai'iin'- d appren- 
dre detpielli' nature elles sont . alin de les apprécier convcual le- 
ment et de les recoiinaifre puMii|iiement. Ce que j'ai .'vaiieé eu 
toute iMiîuililé sur son compte est une o,iiuion fondée sur ses ou- 
vrages imprimi's, et je suis prêt à l'appuyer, s'il est néeessaiie . 
de cit. liions tin'cs de ^es él<'gies, apologies, odes, épi<>odes . 
ainsi ipiede cert.iines f.icétieuscs et burlesques tragédies ipii por- 
tent son nom et son cachet : 

Tout le fong dos llnnard!) ne pcul , par «s nobicasc, 
D'un 'iii|ulii ri d'un «iil rili'Ncrla bassesse. 

Prqie le dit. y\i;isi siit-il! 1. 

C.ix'i est l)e,iucoup tnqi ini rli.'iut , cpieU (|ue fussent mes 
griels. /?. 1810. 

' I..-' di.ildc emporte le (iliéi.ix : cmun-iit s'est il trouve la! 

n. I8IC. 



m 



ŒUVRES DE BYRON. 



La vieille Granta fera-t-elle iin appel à ses enfants 
en robe noire , experts dans les sciences et plus en ore 
dans les calembours? Ces hommes sapprocheront-ils 
de la muse? Non, non, elle senfuil à leur aspect, 
et l'éclat des prix universitaires n'est pas capable de 
la tenter, quoitiuil se trouve des imprimeurs pour 
souiller leurs presses des poésies de Iloare' ou de l'é- 
popée en vers blancs de Hoyle"-, non pas celui dont 
le livre , protéine par les joueurs de whist , n'a pas be- 
soin de pénie poétique pour se faire lire. Vous qui 
aspirez aux honneurs de tJranla , montez son Pcijase ; 
c'est un àne , diurne rejeton de son antiipie mère , dont 
riJélicon est plus triste que les eaux dormantes du 
Cam qui l'arrosent. 

C'est là que Clarke fait « [tour [)laire » de piteux ef- 
forts, oubliant que de méchants vers ne mènent pas 
aux dejîrés universitaires. Bouffon à i;ages , se don- 
nant les airs de satiri(pie , £:rifi'onneur mensuel de 
plaisanteries niaises ', vil entre les plus vils, manœuvre 
condanmé à fourbir des mensonges pour les revues, il 
dévoue à la calonmie son esprit bien digne d'un tel mé- 
tier, car il est lui-même une satire vivante de l'espèce 
humaine *. 

O noir asile d'une race vandale'! tout à la fois l'or- 
gueil et la honte de la science ! si étranger à Pliébus 
que ta renommée ne peut rien gagner aux vers de 
Hodgson 6, ni rien perdre à ceux du pitoyable Hew- 
son^ Mais la muse se plaît aux lieux où la belle Isis 
roide son onde limpide ; sur ses vertes rives ses 
mains ont tressé une guirlande plus verte encore pour 
en couronner les bardes qui fréquentent son classique 
l)ocage. Là llichard donne l'essor à ses poétiques in- 
spirations , et révèle aux modernes Bretons la gloire de 
leurs pères*. 

Pour moi qui , sans mission , ai osé dire à mon 
pays ce que ses enfants ne savent que trop bien , ja- 
loux de son honneur, je n'ai pas hésité à braver la pha- 
lange des sots qui infestent notre âge. Ton nom ho- 
noré ne perdra aucun de ses vrais titres Je gloire, ô 



terre de la liberté! que chérissent les muses! Albion, 
que ne peuvent tes poètes, émules de ta gloire, se 
rendre plus dignes de toi ! Ce (jue furent Athènes pour 
la science, Rome pour la puissance, Tyrau midi de 
ses prospérités, belle Albion, tu pouvais l'être, ar- 
bitre de la terre , reine charmante de l'Océan ; mais 
Rome est déchue , Athènes a semé la plaine de ses 
débris , le môle orgueilleux de Tyr est enseveli sous les 
ondes ; connue elles nos yeux peuvent voir s'éciouler 
ta puissance affaiblie, et tomber l'Angleterre, ce bou- 
levard du monde. Mais arrêtons-nous ; redoutons le 
destin de Cassandre ; craignons de voir accomplir des 
prédictions mé[>risées ; que ma nmse, prenant un vol 
moins haut , exhorte tes poètes à se faire un nom ira- 
mortel comme le tien\ 

Maliieureuse Bretagne ! ].>ieu bénisse ceux qui te 
gouvernent , oracles du sénat et la risée du peuple ! 
Que tes orateurs continuent à semer des t'eurs de rhé- 
torique en l'absence du sens commun , pendant que 
les collègues de Canning le détestent pour son es- 
prit , et que Portland la vieille femme '" occupe la place 
de Pitt. 

Reçois donc mes adieux ! Déjà s'enl!e la voile qui 
doit me transporter loin de toi : bientôt mes yeux ver- 
ront et la côte africaine et le promontoire de Calpé , 
et les minarets de Stamboul : de là j'irai porter mes 
pas dans la patrie de la beauté *', aux lieux où s'élève 
le Kaff 2 avec son vêlement de rochers et sa couronne 
de neige. Mais si je reviens , un fol amour de publi- 
cité n'ira pas soustraire à mon portefeuille mon jour- 
nal de voyage. Que des fats venus de loin se hâtent 
d'huprimer , et enlèvent à Carr '-^ la palme du ridicule ; 
qu' Aberdeen et Elgin poursuivent l'ombre de la gloire 
dans les régions des virtuoses , sacrifient inutilement 
des milliers de livres sterling à des fantaisies de sculp- 
ture, à des monuments défigurés, à des anticpies 
mutilés , et fassent de leur salon le marché général 
des informes débris de l'art. Je laisse aux amateurs 
le soin de nous parler des tours dardaniennes ; j'aban- 
donne la topographie à l'expéditif'^ Gell'^, et consens 



* Le révérend Cliarles James Hoare publia eu 1808 le yau- 
frage de saint Paul , poëme. 

> Le révérend Charles Hoyle, auteur de l'Exode , poëine épi- 
que en treize chants. 

' C'est juste , bleu uiérité et bien dit. B. 1816. 

^ Cet individu , chez qui la rage d'écrire s'est depuis peu dé- 
clarée avec les symptômes 1rs plus alarmants, est l'auteur d'un 
poëme intitulé l'Jrt de p'aire , comme Lunts a }ton Iticnido , 
lequel cuntient j.eu d'agréments et moins encore de poésie. B. 

M. Hcwson Clariie est l';iuleur du Flaneur et d'une fli^oire 
de la campagne de Rujuie. 

» L'einpercm- Prolms transporta dans le comté de Cambridge 
un corps considéiable de Vandales. Dccaience et Chvte de 

I nnjnre romain , de Gibbon , vol. 2 , p. 83. Il n'y a pas lieu de 
doutfr de la vérité de cette assertion ; la race s"'est tiès-bien 
conservée. 

• Le nom de cet auteur peut se passerde nos éloges : l'écrivain 
qui dans une tra.luction déploie un génie incontestable excel- 
lera p.issi dans des compositions originales. Il faut espérer qu'il 
ne nous les fera pas attendre. 

Outre une traduction de Juvénal . si. Hod:?son a publi,- Tadij 
Jane Grey. Sir E/gar, et les .Unis , poêrae en quatre chants. 

II a aussi traduit . de compagnie avec le docteur BuiKt , lilli- 
sible épopée de r/!«We/«tf^.,e , par Lucien Bonaparte. 

ï Hewson Clarke. 



* Les Bretons aborigènes , poëme excellent par Richards. 

Le révérend George Richards a aussi publié : Chants des 
Bardes aborigènes de la Bretagne, la France moderne, 
deux volumes de poésies diverses, etc. 

' C'est ici que se terminait la satire dans la premiè/e édition. 

'" Un de mes amis , a qui l'on demandait pourquoi sa grâce le 
duc de Portland était comparé à une vieille femme, répondit : 
« Parce qu'il a passé l'âge de la fécondité. ■ — Sa grâce est allée 
rejoindre ses grand'mères, auprès desquelles il dort aussi pro- 
foudémcnt que jamais ; dans tous les cas son soiumeil valait 
mieux que la vigilance de ses collègues. )8H, 

*' La Géorgie. 

*' Le mont Caucase. 

" Dans une lettre écrite de Gibraltar à son an)i Hodgson 
lonl Byron dit : — « J'ai vu sir John Carr à Seville et à Cailix.et, 
ronmie le barbier de Swift , je l'ai supplié à deux genoux de ne 
pas me mettre en noir et blanc. 

•" L'épilhèie WrtA-M'^uc se trouvait dans les premières éditions. 
Lord Byron la changea dans la 5^, et ajouta cette note : — « Ei- 
pcdltif cii efr t; ila topograpl-ié et typographie les domaines du 
roi Priam en trois jours! Je l'avais appelé dassiijue avant de 
voir la Troade , mais depuis je ne me soucie pas de lui donner 
un nom qui ne lui appartient pas. 

'^ La Topographie de '/ roie cl d' Ithaque, par Gell, ne peut 
manquer d'obtenir l'approbation de tout ce qui a le guût ciacn- 



LES BARDES DE L'ANGLET. ET 

volontiers à ne plus fatiguer les oreilles du public, 
du moins de ma prose'. 

C'est ainsi (pie j'ai tranquillement fourni ma car- 
rière , préparé à faire face aux ressentiments , cui- 
rassé contre la crainte éçoïsle. Ces rimes, je n'ai ja- 
mais dédaigné de les reconnaître ; ma voix , sans être 
importune, n'est cependant pas tout à fait inconnue; 
elle s'est fait entendre de nouveau , quoiciue moins 
haute; et si mon livre ne portait pas mou nom, du 
moins je ne lai jamais désavoué ; aujourd'hui je dé- 
chire le voile : — Lancez la meule, voire proie est de- 
vant vous ; rien ne l'inlimide, ni les cris bruyants de 
la maison de Melbourne-, ni la colère de Lanibe, ni 
l'épouse d'IloUand , ni Jeffrey et son pistolet inoffen- 
sif, ni la rage d'ilallam, ni les fils basanés d'Edine, 
ni ses revues couleur safran. Nos héros écossais pas- 
seront un rude quart-d'heure : ils sentiront (ju'ils sont 
faits de matière penetrable ; et bien que je n'aie pas 
la prétention de sortir du combat sans une égrali- 
gnure , mon vain(pieur paiera cher sa victoire. 11 fut 
un temps où aucune parole dure ne tombait de mes 
lèvres , aujourd'hui hnbibées de fiel " ; où , en dépit 
de tous les sots et de toutes les sottises du monde, 
l'être le plus vil et le plus rampant n'eût point provoqué 
mes mépris ; mais depuis ma jeunesse je suis changé, 
je suis devenu impitoyable, j'ai appris à penser et à 
dire rudement la vérité , à me moquer des décisions 
magistrales du critifpie et à l'altacher sur la roue qu'il 
me destinait , à mépriser la férule qu'un écrivailleur 
voudrait me faire baiser , et à rester indifférent aux 
applaudissements comme aux sif.lets des cours et de 
la foule ; bien plus, affrontant le ressentiment de tous 
les poc'.es mes rivaux, je puis étentlre à mes pieds 
un sot rimailleur, et, arnîé de pied en cap , jeter le 
gant au maraudeur écossais et au fat d'Albion. Voilà 
ce que j'ai osé : si mon vers imprudent a calomnié 
notre époque sans tache, c'est ce que d'autres pourront 
dire, c'est ce que [)eut maintenant déclarer le public, 
qui sait être indulgent et qui est rarement injuste*. 



POST-SCUIPTUM DE LA SECONDE EDITION. 
J'ai appris , depuis que cette seconde édition est sous 



LES CRITIQUES DE L'ECOSSE. .S9 

presse, que mes dignes et l)ien-aimés cousins de la Berne 
d'Edimbourg pi'op;ueut une critique des plus vehéiuentos 
coiilre ma pauvre, douce et inoffeii ive nr.ise , sur laquelie 
ils ont déjà déversé leurs lmpito\a!)lcs sarcasmes. 

Tjiit:inie animis cœlcstibus ira- ? 

Je dois dire sans doute de Jeffrey ce que dit sir Andrew 
Aguecheek : » Si je l'avais cru si bon tireur, au diable si je 
nie serais battu avec lui ! " Malheureusement j'uurai passé 
le Bosphore avant que le prochain numéro ait passe la 
Tweed! Mais j'espère bien — en Perse eu allumer ma pipe. 
Mes amis du nord m'ont accusé avec justice de personna- 
lités à légcud de leur grand anthropophage liltéi-aire Jef- 
frey; mais comment agir autrement avec lui et sa sale 
mente, qui se repait de «mensonges et de scandales » et 
s'abreuve de » calomnie « '! J'ai cité des f.iits déjà bien 
connus, et j'ai franchement dit mon opinion sur Jeffrey, 
et il ne lui en est revenu aucun donnnage. Salit-on un vi- 
dangeur en lui jetant de la boue? On dira peut-être que je 
quille rAngleti-'irc parce quej'j ai censuré des gens « d'es- 
prit et d'honneur. » Mais je reviendrai , et leur vengeance 
se tiendra chaude jusqu'à mon retour. Ceux qui me con- 
naissent peuvent attester que les motifs qui me font quitter 
l'Angleterre n'ont rien de commun avec des craintes lilté- 
raires ou personnelles ; ceux qui ne me connaissent pas s'en 
convaincront peut-être un jour. Depuis la publication de 
cette bagatelle, je n'ai point tenu mon nom caché; j'ai 
presque coutinuellement habité Londres , prêt a repondre 
de n;es transgressions et mattendant chaque jour à rece- 
voir des cartels; mais, hélas : les joiusde la chevalerie sont 
p;!ssés, ou , en termes vulgaires , il n'y a plus de suscepti- 
bilités par le temps qui court. 

Il y a de par le monde un jeune homme nommé Ilewson 
Clarke , écolier servant au collège Emmanuel , n .tif, m'a- 
t-on dit , de Herv\icq sur la Tweed, que j'ai fiilroduit dans 
c^'s pages en meilleure couipagnie qu'il n'a coutume d'en 
, fréquenter. Cela n'empêche pas qu'il ne soii furieux contre 
moi sans que j'en puisse donner d'autre raison qu'une que- 
relle personnelle avec un ours que j'élevais à Cambridge 
pour concourir aux examens du collège, et que la jalousie 
de ses rivaux a fait échouer dans sa candidature. Eh bien ! 
cet individu m'a injurié dans /ei'a/iriqi(fpenilaul une année 
et quelques mois, et , ce qu'il y a de pire, lêtre innocent 
et inoffen-if ci-dessus mentionné a été par la même occa- 
sion immolé à sa colère. Je ne crois pas lui a^oir donm- le 
moindre sujet de mécoutcntenicnt, et de fait je n'ai appris 
son nom que par le Satirique. Il n'a donc aucun motif de 



que. tant par ses recherches savantes que par l'instruction qu'on 
y puise. B. 

t Depuis que j'ai vu la plaine de Troie, j'ai un pou changé 
d'opinion à cet éfiard. L'ouvrage de Cell est un travail superfi- 
cl<'letraità la hâte. • //. <8I6. 

^>u Ique temps après son rotonr de lit Grèce , en ISH.Iord 
Byron érrivil dans la /{ceu'- mctuucllc un article sur l'ouvrage de 
M. rM\ îanjoiird'Iinl sir William Oi-ll . [),ins son journal de 182t, 
on tronvi- (-p (lassaiçe : — c tn lisant je suis IomiIh; pir has.ini 
sur une «xpicssiondeTlutnias Canipli'.'ll; en parlant tlo Collins , 
il dit (|nc • le li-cienr ne se soiieic pas pins de la viTiti' di's p-r- 
lonnages et des nueurs île srs i'glof;n(.'.s que de l'authenticité 
de riiistoiri' de Troie. • Cela pst faux. .Nous nous soucions beau- 
coup de raullienticilc do l'histoire de Troie '. J'ai parcouru 
chaque joiu' cette plaine pendant plus d'un mois on 1810; rt si 
quelque chose diminuait mon plaisir , c'était de voir sa véracité 
niée par ce coquin de li> yant. D est vrai (|ue Je lis i'/loitu-re Ira- 
vrfli , parce que Ilolihonse et d'antres m'ont cinin\é de leur 
science locale, et j'aime tout ce qui est singulier. Mais je n'en 
vénère pa> n>oins le grand original, poiu' la vérité di;s faits ma- 
tériels ainri que des lieux : sans quoi je n'y aurais pris aucun 



plaisir. Lors(|UP j'étais penché sur une vaste tombe, qui aurait 
pu me persuader qu'elle n'avait pas conti'nu un héros? Sa gran- 
deur nièuK; eu était la preuve. Les hommes ne consacrent pas 
leurs travaux à des morts comnniiie et sans inqjorlance. Et 
pourquoi ces morts ne seraient-ils pas ceux à' fiunicrt ? 

* Lord Hyron partit pour ses voyages avec la résolution de ne 
point tenir de journal. Dans nue ieUre à son ami Henry Dniry, 
sur le point de mettre à la vo'le . il dit in plaisantant : — « lloh- 
house a f.iit détonnants préparatifs pour publier ini livre a sou 
re'.our : cent plumrs, di'ux galons ileucre du J.ipon et plusieurs 
voIniiK's du plus beau papier blanc. Ce sint là des provisions 
qui proniettiul à un public éclairé. Poiu- moi, j'ai déposé ma 
plume; mais j'ai promis lU» cli.ipitre sur l'état des niiturs, • 
etc. , etc. 

> Singniièicnieiit bruyant, en effet. Dieu le sait. H. 181(5. 

•Dans ce passage jeté à la hdte on trouve, dit Moorc , la 
preuve la jpIus forte de cette sensibilité blessée qui saigne (lour 
ainsi dire dans lout ce qu'il a écrit par la suite. 

* • Je désirerais bien siureremenl qu" la plus grande partie de 
cette satire- n'i ùt jamais été éci ite , non >eulrmenl il cause de 
l'injustice de la plupart des critiques aiusi que des personiialilé.s 



60 



OEUVRES DE BYRON. 



se plaindre ; et, comme sir Fretful Plagiary • , je suis sur 
(|iiil est plutôt content qu'autrement. Jai maintenant men- 
tioimé tous Ciu\ qui m'ont fait l'honneur de parler de moi 
et des miens, c'e.st-à-dire de mon ours et de mou livre , à 
re\ce|)lion du i'n/ir((yue . qui , ce semble, est un homme 
comme il faut. Dieu le Tcuille ! Je ne serais pas fùché qu'il 
voulût bien conunuuiquer un peu de son savoir-vivre aux 
scribes ses siibordonut's. Ou me dit que M. Jeruingham se 
propose de prendre en maiu la défense de lord Carlisle, 



son Mécène. J'espère que non : il est du petit nombre de 
ceux (jui, pondant mon enfance et dans le peu de rapports 
que j'ai eus avec eux, m'ont traité avec bouté. Quoi qu'il 
dise ou qu'il fasse, j'endurerai tout de sa part. Je n'ai plus 
rien à ajouter, si ce n'est mes remerciments généraux aux 
lecteurs, acheteurs, éditeurs, et, pour me servir des ex- 
pressions de Scott, je leur souhaite à tous 

Bonne nuit jusqu'au réveil, 
Rêves doux , et frais sommeil. 



ë)ëlg>ë)ê)^^>ê>ê>ê)^'^>ê>^>^>&ê)&&^ê)ê)ë^^)^ë>ê)ê>&-3S-^<§^0<^00^<^^^0i^(^^0<§000(^^^ 



POÉSIES DIVERSES, 

COMPOSÉES EN 1809 ET 1810. 



EH BIEN ! TU ES HEUREUSE^. 

Fh l)ien! tu es heureuse , et je sens que je devrais 
l'être aussi; car ton bonheur est, comme autrefois, 
l'ohjet de tous mes vœux. 

I'! n époux est heureux , — et il y a pour moi de 
la douleur dans le spectacle de sa félicité ; mais qu'elle 
passe celte douleur. — Oh ! combien mon cœur le 
haïrait s'il ne t'aimait pas ! 

La dernière fois que j'ai vu ton enfant chéri , j'ai 
cru que mon cœur jaloux allait se briser ; mais quand 
sa bouche innocente m'a souri , je l'ai embrassé en 
souvenir de sa mère. 

Je l'ai embrassé, et j'ai étouffé mes soupirs en 
voyant en lui les traits paternels ; mais enfin il avait 
les yeux de sa mère , et ceux-là étaient tout à l'amour 
et à moi. 

Adieu , Marie ! Il faut que je m'éloigne ! Tant que 
tu seras heureuse je ne me plaindrai pas ; mais je ne 
puis pltis rester auprès de toi , mon cœur ne tarderait 
pas à être de nouveau à toi. 

Je croyais que le temps , je croyais que la fierté 
avaient enfin éteint ma jeune flamme ; et ce n'est que 
lorsque je me suis trouvé assis à ton ct)té que j'ai 
reconnu que, sauf l'espérance, mon cœur était tou- 
jours le même. 

Et pourtant j'étais calme : il fut un temps où mon 
sein eiil tressailli devant ton regard; mais en ce mo- 
ment c'eût été un crime que de trenii»ler. — Nous 
nous vîmes , et pas mîe libre ne fut agitée en moi. 

Je vis tes yeux se fixer sur mon visage ; ils n'y dé- 
couvrirent aucim trouble ; tu ne pus y apercevoir qu'un 
seul senlinient , la sombre tranquillité du désespoir. 



Partons ! partons ! Ma mémoire ne doit plus évo- 
quer mon jeune rêve. Oh ! donnez-moi les flots fa- 
buleux du Léthé. Cœur insensé , tais-toi ou brise-loi ! 

2 novembre t808 ». 



VERS GRAVÉS SUR LA TOMBE D'UN CHIEN DE 
TERRE-NEUVE*. 

Quand un orgueilleux enfant des hommes est rendu 
à la terre , inconnu à la gloire , mais élevé par sa 
naissance , l'art du sculpteur s'épuise dans les témoi- 
^ages d'une pompeuse douleur, et des urnes men- 
songères nous apprennent quel est celui dont elles 
contiennent les cendres. Lorsque tout est fini , on lit 
sur sa tombe , non ce qn'il fut , mais ce qu'il aurait 
dû être. Quant au pauvre chien, qui fut notre ami 
le plus fidèle , le premier à nous accueillir par ses 
caresses , le premier aussi à nous défendre , le chien 
dont la sincère affection appartient tout entière à son 
maître, qui travaille, combat, vit et respire pour lui 
seul ; il meurt sans honneur, ses mérites sont oubliés , 
et on lui refuse dans le ciel l'âme qui sur la terre était 
son partage ; tandis que l'homme , insecte orgueil- 
leux , espère le pardon , et réclame un ciel exclusi- 
vement à lui. homme! faible créature d'un jour, 
avili par l'oppression ou corrompu par le pouvoir, vile 
masse de poussière animée, quiconque te connaît 
doit te quitter avec dégoût ! Il n'y a dans ton amou; 
qu'impudicité, dans ton amitié qu'imposture! Ton 
sourire est hypocrite , tes paroles mentent ! Bas par ta 
nature , n'ayant de noble que ton nom , il n'est pas 
d'individu de l'espèce animale devant lequel tu ne 
doives rougir. Vous qui regardez par hasard celte 
urne chétive, passez voire chemin; celui qu'elle ho- 



qu'e'ile contient, mais parce que je ne puis en approuver le ton 
g'-néral. » Bijron. U juillet t816. — Diodati, Genève. 

<Nomdunp.rsoiinigcdc!.iCuincdicduCii/i9î«', par Sheridan. 

» C''sve,s ont pani pour la prcniière fjisdans le recueil publié 
par M llublioiisc. Ouclpies jours avant de les composer, le poète 
avait (<••■• invite à dinr à Avcslcy. Lorsqu'on fit entrer d*ns la 
falel» (i:t.;dcsa lielle hntess", enfant en bas ;ia;c , il tressaillit 
inv'jlonia' renient, et ce fut .ivec beaucoup de iliriicullc qu'il sur- 
monta s:)n éuiolion. C'est aux sensations de ce moment (pie nous 
sommes redcvaliles de ces belles stances ainsi que de plusieurs des 
pièc •." ipion va lire. 

' Le 2 U' \c:iibre lonl Byror; écrivit à sa mère, et lui annonça 



son intention de s'embarquer pour les Indes orientales en 
mars «809. 

4 Ce monument est encore l'un des ornements les plus remar- 
quables du jardin deN. wstead. Voici comme lord Byron annonça 
dins une lettre à M. Hodgson la mort de son chien favori : — 
« Boatswain est mort! il a expiré dans un état de rag» le 18, après 
de grandes souffrances. Il a conservé jusqu'au dernier moment 
sa douceur habituelle, et n'a jamais essayé de faire le moindre 
mal aux personnes qui étaient i)rès de lui. A l'exception du vieux 
Murray, j'ai tout perdu maintenant. » Dans ie testament (ju'il lit 
en 181 1 , il ordonna (|ue sou corps fût enterré dans le jardin , au- 
près de son chien fidèle. » 



POÉSIES DIVERSES. 



Gl 



nore n'est pas de ceux qui obtiendraient vos regrets 
ou vos larmes. Ces [uerres couvrent les restes d'un 
ami ; je n'en ai connu qu'un, — et c'est ici qu'il repose. 
Abbaye de NewsteaJ , 30 novembre 1808. 



A LNE DA.ME ' 

Qll ME DEMA.>DAIT POURQUOI JE QUITTAIS l'aNGLETERRE AU 
PRINTEMPS. 

Quand l'homme fut exilé des bocages d'Éden , il 
s'arrêta un moment avant de franchir le seuil ; tout 
ce qu'il voyait lui rappelait le souvenir du passé et 
lui 'aisait maudire sa future destinée. 

Mais, après avoir erré dans de lointains climats, 
il afiprit à porter son fardeau de douleur ; et , tout en 
donnant parfois un soupir à d'autres jours , il trouva 
un soulagement dans l'activité de sa nouvelle existence. 

Il en sera ainsi de moi , madame ; et je ne dois 
plus voir vos charmes ; car tant (jue je suis près de 
vous je soupire après tout ce que j'ai ct)nnunaguères. 

Le plus sage pour moi est de fuir, afin d'échap- 
per aux pièges de la tentation. Je ne puis contem- 
pler mon paradis sans désirer y habiter encore 2. 

2ilécembie I8O8. 



NE ME FAIS PAS RESSOUVENIR. 

Ne me fais pas ressouvenir, ressouvenir de ces 
heures si chères , maintenant évanouies , où mon âme 
tout entière se donnait à toi ; heures qui ne seront 
oubliées que lorsque le temps aura énervé nos facultés 
vitales , et que toi et moi nous aurons cessé d'être. 

Puis-je oublier, peux-tu oublier comme ton cœur 
accélérait ses battements quand ma main se jouait 
dans l'or de ta chevelure ! Oh ! sur mon âme , je te 
vois encore avec tes yeux si languissants , ton sein 
si beau , et tes lèvres qui malgré leur silence respi- 
raient l'amour ! 

Ainsi appuyée «-urmon sein, tes yeux me lançaient 
un regard si doux qui tonr-à-tour ré[)rimait A demi et 
enllaminait les désirs ; et nous nous rap[»rochions plus 
près, plus jirès encore, et nos lèvres brûlantes venant 
à se rencontrer, nous nous sentions mourir dans un 
baiser. 

Et alors ces yeux pensifs se fermaient ; et les pau- 
pières , cherchant à se réunir, voilaient leurs globes 
d'azur, pendant que tes longs cils, projetant leur ombre 
sur les joues vermeilles, .semblaient le plumage dun 
corl)eau déployé sur la neige. 

Je rêvais la nuit dernière que notre amour était 
revenu. 'Je ledirai-je! ce rêve, dans son illusion 



était plus doux que si j'eusse brûlé pour d'aulres 
C(Purs , pour des yeux qui ne brilleront jamais comme 
les tiens dans l'enivrante réalité du bonheur. 

INe me parle donc j)lus, ne me fais plus ressouvenir 
de ces heures qui, bien que pour jamais disparues, 
peuvent encore inspirer de doux rêves , jusqu'à ce 
que toi et moi nous soyons oubliés , et insensibles 
comme la pierre funèbre qui dit que nous ne serons 
plus. 

IL FUT UN TEMPS. 

Il fut un temps, — (pi'ai-je besoin de le nommer? 
nous n'en saurions perdre le souvenir; — il fut un 
temps où nous sentions de même , comme j'ai conti- 
nué à sentlT pour toi. 

Et depuis ce moment où pour la première fois ta 
bouche confessa un amour égal au mien, quoique bien 
des douleurs aient déchiré ce cœur, douleurs que le 
tien a ignorées et n'a pu ressentir , 

Aucune , aucune n'a pénétré si avant que la pensée 
que tout cet amour s'est envolé, fugitif comme tes bai- 
sers sans foi, mais fugitif dans ton âme seulement, 

Et cependant mon cœur a éprouvé quelque conso- 
lation, lorsque naguères encore j'ai entendu ta bou- 
che , avec un accent qu'autrefois je croyais sincère 
rappeler le souvenir des jours qui ont été. 

Oui! femme adorée et pourtant si cruelle , dusses-tu 
ne plus m'aimer encore, il m'est doux de voir que 
le souvenir de cet amour te reste. 

Oui , c'est pour moi une pensée glorieuse , et mon 
âme désormais cessera de gémir. Quoi que lu sois 
maintenant ou que tu puisses être dans l'avenir, tu 
as été chèrement , uniquement à moi. 



quoi ! tu me pleureras quand je ne serai 
plus! 

Quoi ! tu me pleureras quand je ne serai plus ! ô 
douce femme, retlis-les-moi , ces mots. Toutefois, s'ils 
te font de la peine , ne les répète pas. Pour rien au 
monde je ne voudrais t'aflliger. 

Mon cœur est conîristé , mes espérances sont éva- 
nouies, mon sang coule froid dans mon sein ; et quanti 
j'aurai cessé de vivre, toi seule viendras gémir au 
lieu où je reiioserai. 

Et pourtant il me semble qu'un rayon de [)aix brille 
à travers le nuage de ma douleur ; et la pensée qcc 
ton co'ur a eu compassion du mien suspend un mo- 
ment mes souffrances. 

Oh! bénie soit celte larme! elle coule pour quel - 



* Mistrixs MiMters. 

' Voici Tixlniit d une lettre liK^ditc de lord RjTon . dciilc troU 
jour» avant son départ de rit.ilie |)Oiir la Grèce : — t Miss 
Ciiawortli .ivsit deux ans de plug ipie moi. Elle a éiMiii^é un 
hoinrne il'mie Timiile ancii-nne et re-jiccial>le: mais son mariage 
D"a pis M& plus heureux (pie le mien. Tout<fols si conduite a été 
Irréprochilile ; mais leur cara tèr<^ ne sytiip.itbisail pas. Il y avait 
|>lu!tieur$ années que je De l'avais vue . quand l'occasion s'en pré- 



senta. J'étais avec son consentement sur le point de lui faire une 
visite, quand ma sniir, (pii a toujours eu sur mol pliLS d'inniirncc 
(|uc personne, me conseilli de n'en rien f.iire. t Cir, » me dit- 
elle, • si vous y allez , vous en reviendrez amoureux, il y aura 
une scène ; une chose en amènera utie autre, et cela fera un 
éclat, f Je nil' rendis à ces raisons, et peu de tiiiip-! .iprès je me 
mariai, — avec quel bonheur? — il est inutile de le dire. > 



62 



ŒUVRES DE BYRON. 



qu'un qui ne peut pas pleurer ; ces f::outtes précieuses 
sont doublement chères à celui dont les yeux ne peu- 
vent plus en rt'i)anilre. 

Fenune adorée , il fut un temps où mon cœur était 
chaleureux et prompt à sattemlrir comme le tien ; 
mais la beauté elle-même a cessé de charmer un 
niallieurenx fait pour jomir. 

Et pourtant tu me pleureras quand je ne serai 
plus! Femme chérie , redis-les-moi , ces mots. Toute- 
fois , s'ils te font de la peine, ne les répèle pas. Pour 
rien au monde je ne voudrais t'afi'iger. 



REMPLISSEZ DE >&LVEAU MA COI PE ! 

CHANSON. 

Remplissez de nouveau ma coupe! Jamais je n'ai 
senti comme aujourd'hui l'ardeur qui me pénètre 
jusqu'au fond du cœur. Buvons ! qui ne boirait , puis- 
que dans le cercle varié de la vie la coupe de vin est 
la seule chose de ce mon<le au fond de laquelle on ne 
trouve [tas de déception? 

J'ai essayé tour à tour de toutes les jouissances de la 
vie; je me suis réchauffé aux rayons d'un bel œil 
noir ; j'ai aimé ! — Qui n'en a fait autant? — Mais 
qui jieut affirmer que le plaisir existât dans son cceur 
en même temps que la passion ? 

Aux jours de ma jeunesse , alors que le cœur est 
dans son printemps et rêve que les affections ne 
s'envoleront jamais, j'ai eu des amis! — Qui n'en a 
pas ? — îviais quelle bouche pourra dire qu'un ami, 
liqueur vermeille ! est aussi fidèle que toi ? 

Le cœur d'une maîtresse , un enfant peut vous 
l'enlever ; l'amitié disparait comme un rayon de soleil. 
Toi, tu ne peux changer ; tu vieillis. — Qui ne s'ieillit 
pas? — Mais quel est l'être ici-bas dont le mérite, 
comme le tien, s'accroît avec l'âge? 

Quand l'amour épuise sur nous ses faveurs , qu'un 
rival s'incline devant notre idole terrestre , nous 
sommes jaloux. — Qui ne l'est pas? — Tu n'as point 
cet alliage ; plus nous sommes à te savourer, plus 
grande est notre jouissance. 

Quand nous avons passé la saison de la jeunesse et 
de ses vanités, c'est à la coupe enfin que nous avons 
recours. Là nous trouvons, — n'est-il pas vrai? — 
dans la joie de notre âme , que , comme au temps ja- 
dis, la vérité n'est que dans le vin. 

Quand la boîte de Pandore fut ouverte sur la terre , 
et que commença le triomphe de la douleur sur la 
gaîlé , il nous resta l'espérance , c'est vrai. Mais nous , 
nous baisons notre coupe : et que fait l'espérance à 
ceux qui ont l'assurance du bonheur ? 

Longue vie à la grappe ! car , quand l'été aura fui , 
notre vieux nectar rt^oiiira nos cœurs : nous mourrons ! 
— Qui ne meurt pas ? — Que nos péchés nous soient 
pardonnes , et dans le ciel Ilébé ne sera [>as oisive. 



ST.VNCES A UME DAME ' , 
KN QUITTANT l'aNGLETERBE. 

C'en est fait ! au sou file des vents le navire déroule 
sa blanche voile, et sur son mât penché la fraîche 
brise emplit l'air de ses sifiiemeuts ; et moi , il faut que 
je quitte ce rivage , parce que je ne puis aimer que loi. 

Mais si je pouvais être ce que j'ai été, si je pouvais 
voir ce que j'ai vu , si je pouvais reposer ma tête sur 
le sein qui une fois a couronné mes vœux les plus 
ardents , je n'irais pas chercher une autre zone , car 
moi je ne puis aimer que toi. 

11 y a longtemps que je n'ai vu ces yeux qui fai- 
saient ma joie ou mon mallieur; et c'est en valu 
que j'ai essayé de n'y plus penser; j'ai beau fuir la 
terre d'Albion , je ne puis aimer que toi 

Comme la tourterelle solitair»^ quia perdu loltjet de 
ses amours , la désolation est dans mon cœur ; je 
regarde autour de moi , et nulle part ma vue ne ren- 
contre un sourire affectueux, un visage ami! An 
milieu même de la foule je suis seul , parce que je ne 
puis aimer que toi. 

Et je franchirai les îlots écumeux, et j'irai de- 
mander une patrie à l'étranger; jusqu'à ce que j'aie 
oublié une beauté sans foi , nulle part je ne trouverai 
le repos ! Jusque là je ne puis secouer le joug de mes 
sombres pensées ; je suis condamné à aimer, et à n'ai- 
mer que toi. 

L'être le plus chétif et le plus mali»eureux trouve 
pourtant un foyer hospitalier, où la douce amitié et 
l'amour, plus doux encore, viennent sourire à sa joie 
ou sympathiser à sa douleur ; mais d'ami ou de maî- 
tresse , je n'en ai point , car je ne puis aimer que toi. 

Je pars ; mais dans quehpie lieu que je fuie, nul 
ne s'attendrira sur moi, nul cœur ami où je trouve 
la plus petite place ; et toi-même , toi qui as Hétri toutes 
mes espérances, tu ne me donneras pas un soupir, 
bien que je ne puisse aimer que toi. 

Penser aux jours qui ne sont plus , à ce que nous 
sommes, à ce que nous avons été, c'en serait assez 
pour accabler des cœurs plus faibles ; mais le mien 
a résisté au choc; pourtant il bat comme il battait 
naguères , et ne saurait aimer que toi. 

Quel est l'objet d'un si tendre amour? c'est ce que 
des yeux vulgaires ne sauraient deviner. Quelle cause 
est veime briser ce jeune amour? tu le sais mieux que 
personne , et moi je le sens de même ; mais il en est 
peu sous le soleil qui aient aimé aussi longtemps que 
moi , et je n'ai jamais aimé que toi. 

J'ai essayé des fers d'une autre femme , dont la 
beauté peut-être égalait la tienne ; je me suis efforcé 
de l'aimer autant , mais je ne sais quel charme in- 
surmontable empêchait mon cœur saignant encore 
de parler d'amour à d'autre qu'à toi. 

Il me serait doux de jeter encore sur toi un loug 
regard et de te bénir dans mon dernier adieu ; mais 
je ne veux pas que les yeux versent des pleurs pour 



' :(l-sliis5 Mn«ters. 



POÉSIES DIVERSES. 



()5 



moi pendant que j'errerai sur les flots. Patrie, es- 
pérance, jeunesse, j'ai tout perdu! pourtant j'aime 
encore et n'aime que toi. 

18C9. 



LE PAQUEBOT DE LISBONNE , 

VERS K M. HODGSON , 

Composés à bord pendant la traversée. 

Vivat ! Hodgson , vivat ! nous partons ; notre em- 
bargo est à la fin levé ; un vent favorable en'!e nos 
voiles ; déjà le signal est donné. Entendez-vous le 
canon d'adieu? Les clameurs des femmes, les jure- 
ments des matelots , tout nous dit que voilà le moment 
du départ. Un manant vient de la part de la douane 
nous visiter ; les malles sont ouvertes, les caisses bri- 
sée : pas un trou de souris qui ne soit fouillé, au mi- 
lieu du broubaba , avant que nous mettions à la voile 
à bord dn paquebot de Lisbonne. 

Nos bateliers détachent leurs amarres, toutes les 
mains ont saisi la rame; on descend du quai les ba- 
^^iges ; impatients , nous nous éloignons du rivage. 
« Prenez garde ! cette caisse contient des li(]ueurs ! 
— Arrêtez le bateau! — Je me trouve mal! — 
mon Dieu ! — Vous vous trouvez mal , madame ? 
Par ma foi ! ce cera bien pis quand vous aurez été 
une beure à bord! » Ainsi vocifèrent tous ensemble 
hommes , femmes , dames , messieurs , valets , ma- 
telots; tous s'agitent, confondus pèle-mèle, et en- 
tassés comme des harengs ; tel est le bruit et le tinta- 
marre qui régnent avant que nous arrivions à bord du 
pa([uel)ot de Lisbonne. 

Nous y voici maintenant ! voyez ! Le brave Kidd 
est noire capitaine ; c'est lui qui commande l'équi- 
pai:e; les passagers se blottissent dans leur lit, les 
uns pour grogner , les autres pour vomir ! <• Com- 
ment, diable, vous appelez cela une cabine ? Mais 
c'est à peine si elle a trois pieds carrés ; on n'y four- 
rerait pas la reine des nains. Qui diable peut vivre 
là-dedans? — Qui, monsieur ? bien des gens. J'ai eu 
abord de mon vsisseau jusqu'à vingt nobles à la fois! 
• — Vraiment? Comme vous nous entasse? les uns 
sur les autres ! Plùl à Dieu que vos nobles fussent 
encore ici ! j'aurais évité la chaleur et le vacarme 
de voire excellent navire, le paquebot de Lisbonne.» 

« Fletcher! Murray ! Robert-! où êtes-vous? Vous 
voilà étendus sur le pont comme des souches! Don- 
nez-moi la main , joyeux matelot ! Voilà le bout d'un 



câble pour les chiens. Hobhouse articule d'effroya- 
bles jurements en tombant dans les écoutilles ; il vo- 
mit à la fois son déjeuner et ses vers, et nous envoie 
à tous les diables. « Voilà une stance sur Bragance. 
Donnez-moi.... — Ln couydet? — Non, une tasse 
d'eau chaude. — Que diable avez-vous donc ? — Dian- 
tre! je vais rendre mes poumons, je ne survivrai pas 
an tintamarre de ce brutal pacpiebot de Lisbonne. » 

Enfin nous voilà en route pour la Turquie ! Dieu 
sait quand nous reviendrons. Un mauvais vent, une 
tenq)ète nébuleuse, peuvent nous envoyer au fond de 
l'eau. Mais connue la vie n'est tout au plus qu'une 
mauvaise plaisanterie , ainsi que les philosophes en 
conviennent, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de 
rire; riez donc comme je fais maintenant. Malade oi; 
bien portant , en mer ou à terre , riez de toutes choses, 
petites ou grandes; boire et rire, qui diable en de- 
manderait davantage ? Donnez-nous du bon vin ! on 
n'en saurait manquer, même à bord du paquebot de 
Lisbonne ^. 

Eu rade de Falmouth . 30 juin ifO?. 



VERS ECRITS SUR UN ALBUM A MALTE. 

De même que sur la froide pierre d'un tombeau un 
nom arrête les yeux du passant , ainsi , quand tu 
verras cette page solitaire, puisse le mien attirer ton 
regard et ta pensée ! 

El lorsque par la suite tu viendras à lire ce nom , 
pense à moi , conmie on pense aux morts , et dis-toi 
que mon cœur est là inhumé. 

14 septembre 1809 

A FLORENCE'. 

Dame charmante, quand je quittai la rive , la rive 
lointaine qui m'a donné naissance , je ne soupçonnais 
pas qu'mi jour viendrait où je pleurerais encore en 
quittant un autre rivage. 

Et pourtant , ici , dans cette île stérile , on s'af- 
faisse la nature haletante, où tues la seule qu'on voit 
sourire, c'est avec effroi que j'envisage mon dé- 
part. 

Quoique loin des rives escarpées d'Albion, bien 
(ju'ily ait entre nous le bleuâtre océan, encore (jucl- 
(jues saisons écoulées, et peut-être je reverrai ses 
rochers. 

Mais en quelipie lieu que me porte ma course va- 
gabonde , soit que j'erre sous les climats brûlants, que 



' Nom» dr» trois domestiques de Byron. 

» n.iiis la IcUrc qil cont' nail ces vers . lord Byron dit : — « Je 
qiiiUe l'Anslelerre s.ins regret , j'y r. viendrai >aiis plaisir. Je suis 
CoiiiMie Adam . Il- premier condamné à la dé| ortalion ; mais 
Jft nai point dkve, <l la potnine que jai mangée était aigre 
comme iineoing. Kl c'est ainsi que finit mou premier chaeitre.» 

'C'M vcrsfiueut (••rit- à Malle. \ oici romiuenl, dans un'' li tire 
à -a luérc, Byron s'ixpritue au sujri .le la da:u'- à l.iquel'e ils sont 
adres»«'g : — i Ci-iIh jellre e«l c<inriée aux soins d'une dune fort 
extraordinaire, donl vous ave^ sans d >nti* entendu |)arler. uiis- 
lris.s spencer Siniih. Il y a quelcpies années que le marquis de 
S.ilvd .1 publié le réiit u'e son ( v sioii. n<'|iii;s elle a fait nanfrape. 
et SI vie a éli' une ^uit'' eontlnuclle (r('véu''mfnts ri'iuaniuab es 



qui seraient à peine croyables dans un roman. Elle est née ;i 
Con^anlinople. oii son yen', le baron Herbert, était amba^si- 
dcur dAutriclie; elle a tiil un uiariag- nialhenrenx ; né.iiimoi.'is 
oji n'a jam lis atta(|ué sa réiiulalion. .'.yant piis part i je ne sii^ 
(pielle conspiration, elle s'est attiré l.i xeuseatiec de Bonaparte , 
a |ilusieurs l'ois ri ipié sa vie, et eepenilaut elle n'a pas eneore 
vin^t-ein I ans. Idle se rend « n Angb terre, oii elle va rejoindre 
soninni. i;lli' éiait v nue ."i Trieste \i iter sa uit'-rc ; mais I a|!- 
pr ebe des Fran ais Ta obligée à send)aiqrer i^ lord d'im vais- 
seau de guerre. J'ai trouve en «Ile une personne fort jolie, fort 
aceonip'ie cl très excnlriipie. Bonaparli' e»t tellement irriti: 
contre elle que , 8i elle était pi isc une .seconde to's , sa vie cour* 
rait des dan"ers. 



64 



ŒUVRES DE BYRON. 



je parcoure les mers , ou que le temps me rende un 
jour à ma pairie, mes yeux ne se fixeront plus sur 
toi; 

Sur toi qui réunis Ions les charmes capables d'é- 
mouvoir les cœurs les plus indiffcrenls ; qu'on ne peut 
voir sans admirer et, — pardonne-moi ce mot , — sans 
aimer. 

Pardonne ce mot à celui qui ne pourra plus l'offen- 
ser désormais en le [irononoant; et puisque je ne dois 
pas préteiulre à [tossoder ton cœur, crois-moi, c'est 
que je suis en effet ton ami. 

Et quel est le froid mortel qui , après t'avoir vue , 
ô belle voyageuse ! ne sentirait pas comme je sens , 
et ne serait pas pour toi ce que tout homme doit être , 
l'ami de la beauté mallieureuse? 

Et qui jamais pourrait croire que cette tête char- 
mante a traversé tant de périls , a bravé les tem- 
pêtes aux ailes homicides, et échappé à la vengeance 
d'un tyran? 

Relie dame , quand je verrai les murs où s'élevait 
autrefois la libre Bysance , et où maintenant Stam- 
boul élale ses palais orientaux , siège de la tyrannie 
musulmane ; 

Quelque place immense qu'occupe cette glorieuse 
cité dans les annales de la renonnnée , elle aura à mes 
veux un titre plus cher, comme étant le lieu de ta 
naissance ; 

Et malgré l'adieu que je te dis maintenant, quand 
mes yeux verront ce spectacle merveilleux , il me 
sera doux , ne pouvant vivre où tu es , de vivre où 
tu as été. 

^_ Septembre 1809, 

STANCES COMPOSÉES PENDANT UN ORAGE '. 

Au milieu des montagnes du Pinde, le vent de la 
nuit est humide et glacé , et la nue irritée fait [)leu- 
voir sur nos tètes la vengeance du ciel. 

Nos guides sont partis ; nul espoir ne nous reste , 
et d'éblouissants éclairs nous font voir les rochers qui 
interceptent notre marche, ou dorent l'écume du tor- 
rent. 

N'est-ce pas une cabane que je viens d'apercevoir 
à la lueur de la foudre ? — Oh ! que cet al)ri nous 
viendrait à propos ! — Mais , non ! ce n'est qu'un tom- 
beau turc. 

A travers le bruit de la cascade écumante, j'en- 
tends une voix qui crie; c'est la voix de mon com- 
patriote fatigué, qui fait retentir le nom de la loin- 
laine Angleterre. 

Un coup de fusil ! vient-il d'un ennemi ou d'un 
ami? — Encore un ! c'est pour avertir le paysan des 
montagnes de descendre, et de nous conduu'e dans sa 
demeure. 

Oh ! qui oserait , par une nuit semblable , s'aven- 
tuier dans le désert , au milieu des mugissements 



du tonnerre? qui pourrait entendre notre signal de 
détresse ? 

Et quel est celui qui , entendant nos cris, voudra 
se lever pour tenter une marche périlleuse ? ne croira- 
l-il pas , en prêtant l'oreille à ces clameiu-s nocturnes, 
que ce sont des brigands en campagne ? 

Les nuages crèvent ; le ciel est sillonné de flam- 
mes. O moment terrible! l'orage accroît sa violence; 
et pourlant , ici , une pensée a le pouvoir d'échauffer 
encore mon sein. 

Pendant que j'erre ainsi à travers les rochers elles 
bois , pendant que les éléments épuisent sur moi 
leur fureur, chère Florence , où es-tu ? 

Tu n'es pas sur les Ilots ; ton navire est depuis long- 
temps parti. Oh ! que l'orage , dont les torrents m'i- 
nondent , ne courbe d'autre tête que la mienne ! 

Oh ! oui ! maintenant tu es sauvée ; tu as atteint 
depuis longtemps les rivages d'Espagne. Quelle dou- 
leur si une beauté telle que loi étîiit condamnée à errer 
sur l'Océan ! 

Le rapide sirocco soufflait fortement la dernière 
fois que j'ai pressé les lèvres; et depuis ce jour il 
soulè\e autour de ton charmant vaisseau les vagues 
écumeuses ! 

Et tandis que ton souvenir m'est présent au mi- 
lieu du péril et des ténèbres , comme dans ces heu- 
res de plaisir dont la musique et la gaiié hâtaient 
la fuite , 

Peut-être que toi-même , dans les blanches mu- 
railles de Cadix , si toutefois Cadix est libre encore , 
à travers tes jalousies tu regardes la mer bleuâtre ; 

Et alors ta pensée , se reportant vers ces îles de 
Calypso qu'un doux passé t'a rendues chères , aux 
autres tu donnes mille sourires , et à moi un soupir 
seulement -. 

Et pendant que le cercle de tes admirateurs ob- 
serve la pâleur de ton visage , une larme à demi 
formée , un fugitif éclair de grâce mélancolique , 

Toi, tu souris de nouveau ; lu te dérobes en rou- 
gissant aux railleries d'un fat, et tu n'oses avouer 
que tu as pensé une seule fois à celui qui ne cesse 
de penser à toi. 

Quoique sourires et soupirs ne puissent rien poiir 
deux cœurs séparés et qui gémissent, pourtant à 
travers monts et mers mon âme en pleurs cherche 
à rejomdre la tienne. 

STANCES ÉCRITES EN TRAVERSANT LE GOLFE D'aM- 
BRACIE. 

Du haut d'un ciel sans nuage, la lune verse sa 
lumière argentée sur la côte d'Actium. Sur ces flots 
l'ancien monde fut gagné et perdu pour une reine 
égyptienne. 

Et maintenant mes regards se promènent sur ces 



' L'orage dont il e.-t ici question eut lieu pendant la nuit du 1 el ses guides s'étaient égarés en chemin. 
H octobre 1809 en Albanie , dans la chaîne de montagnes qui ' « Il y a dans ces stances , » dit M. Moore, « une harmonie 

portail autrefois le nom de Piude. Lord Byrou se rendait àZitza, 1 délicieuse, indépendamment du sens des paroles. » 



POÉSIKS DiVERSr.S. 



G.1 



ondes d'azur où tant de Romains ont tronvé un 
tombeau , ou lamliition farouche al)andonna un jour 
sa couronne vacillante pour suivre une femme. 

Florence ! pour qui mon amour, tant que tu seras 
l)elle et que je serai jeune , égalera tout ce qu'on a 
pu dire ou chanter depuis que la lyre d'Orpliée ar- 
racha Eurydice aux enfers ; 

Douce Florence , c'était un heureux temps que 
celui où l'on jouait un monde contre deux beaux 
yeux ! Si les poètes avaient à leur disposition des 
mondes au lieu de rimes, tes charmes pourraient sus- 
citer de nouveaux Antoines. 

Quoique le destin en ordonne autrement , néan- 
moins, j'en jure par tes yeux et les boucles de ta che- 
velure, si je ne puis perdre un monde pour toi , je ne 
voudrais pas te perdre pour un monde. 

14 novembre 1809. 



L ENCHANTEMENT EST ROMPD. 

ÉCRIT A ATHENES. 

L'enchantement est rompu , le charme est envolé ! 
II en est ainsi de la fièvre de la vie : nous sourions 
comme des insensés quand nous devrions gémir ; le 
délire est notre meilleure décevance. 

Chaque intervalle lucide de la pensée ramène les 
maux attachés à notre nature, et quiconque agit en 
sacre vit comme sont morts les saints , en martyr. 

16 janvier 1810. 



VEl'.S ECI'.ITS APRES AVOIR NAGE DE SESTOS A 
ABYDOS'. 

bi Lôandre, intrépide amant, 
( Qi;elle fille n'en a méiiioire?) 



En décembre eut jadis la gloire 
De fianchir ce gourfie ccuiiiant; 

Si c«tte mer, quand sur son onde 
Il fit ce trajet hasardeux, 
Conmie aujourd'hui loulait profonde, 
Vénus, que je les plains tous deux ! 

Moi, quand mai rouvre sa corbeille, 
ÎSageur faible et moins aguerri , 
J'étends mon corps endolori. 
Et je crois avoir fait merveille. 

Par un doux prix encouragé. 

Un baiser, si j'en crois l'histoire. 

L'attendait. Nous avons nngé, 

Lui pour l'amour, moi pour la gloire. 

Viclime de sou dévoûment , 
Comme moi de mon incartade. 
Il se noya, je suis malade; 
C'était bien la peine, vraiment! 



9 mai 1810. 



VIERGE D ATHENES, JE TE QUITTE". 

Vierge d'Athines, je te quitte; 
Rends-moi mou ca'ur, rends-le-moi viie; 
Ou , si tu l'as pris sans retour. 
Prends le reste aussi, mon am.our. 
En s'éloignant mon cœur te crie : 
Je t'aime! je t'aime! ô ma vie ' I 

Par cette chevelure d'ange 
Que caresse un veut amoureux ; 
Par ces cils dont la noire frange 
Baise ta joiie , et par ces yeux 
Beaux dans leur sauvage énergie. 
Je t'aime ! je t'aime I ô ma vie ! 

Par ces lèvres que je convoite. 
Par cette taille svelte et droite, 



* « Lord îiyroii , » dit M. Hobiioiise, « avait accompli aupara- 
vant un exploit pins périlleux , (pioirpio raniris célèbre : poiulant 
que nous étions en Portuj^il , il Iravcrsa à la nage l'espace <[ul 
sépare le vieux Lisbonne du cbâiiau de Bel'^m. Il avait à lutter 
contre la marée et un conU-e-courant, et il fut près de deux 
heure? k franchir cette distance. 

' M. Huiçh Williams, d Edimbourg;, dans son ouvrage intitulé 
VOYAGES E.i ITALIE, EN Gbèce, etc., dopne sur la vierge d'A- 
thènes des détails intéressants, que nous allons rapporter : — 
< Notre domesti(|ue, qui nous avait précédés, vint nous rejoindre 
à la porte de la ville , et nous conduisit à la demeure de la ccnsu- 
lin.i Theodora Macri , chez qui nous demeurons maintenant. 
Cette dame , qui est la veuve du consul, a trois filles charmantes, 
dont l'ainée, célèbre pour sa beauté, est, dil-on, la vierge 
d'Athènes de lord Ryion. Leur appartement est en face du nôtre, 
ri si vous pouviez If» voir, comme nous les voyons, à travers les 
plantes aromaliipies qui s€ balancent devant noire fenêtre , vous 
laisseriez votre c<fur à Athènes. 

• Térésa , la vierge dAihènes , Catlnco et Mariana , sont toutes 
trois de taille moyenne. Chacune d'elles porte sur la tête une 
calotte rouge albanaise, i l-iquelle est fixé un gland bleu en forme 
d'étoile. Au-dessous de cette calotte est noué un mouchoir de 
diverses couleurs qui entoure les tempes ; le» cheveux de la plus 
jeune , enlrcm- lé» de soie, retombent épar» sur ses épaules et 
descendent par derrière jusipi'à hauteur des reins. I.a cbcvrlure 
de» deux aînées est hal jlnellenifiil relevée et fixée sou» le mou- 
choir. EIIps portent pour vêtement de dessus une pelisse doublée 
de fourrure, et qiu descend cti longs [dis jusqu'à la cheville; un 
mouchoir de mousseline re( ouvre le »< in jusipi'» la ceinture ; 
ious ce mouchoir est une robe de »<jic ou de mousseline, avec 
une o.-tnturc qui prend au-dcssu* d?» hanches et se noue par 



devant avec une gracieuse négligence, res L.is blanc? et des pan- 
toufles jaunes complètent ce costiinic. Les deux aînées ont les 
yeux et les cheveux bruns , le visage oval ■, !•: teint un peu pâle, 
des d'nts d'une blancheur éclataïUe , les joues arrondies, le nez 
droit, tant soit peu aquilin. La cadette. Mariana, est très- 
blanche; son visage avec des contours moins arromlis, a une 
expression plus riante que celui de ses sœurs , dont la physiono- 
mie est Iiabituellement pensive, excepté quand la conversation 
prend un caraclère de gaieté. Leur port est plein d'élégance; leurs 
manières , agréables et distinguées, seraient attrayantes dans 
tous les pays. Elles possèdent le talent de la conversation à un 
très-haut degré , et semblent avoir plus d'instruction que l,i gé- 
néralité des fennnes grecques. Avec tant de moyens de plaire, il 
ne faut pas s'étonner qu'elles soient l'objet de grandes attentions 
de la part des voyageurs qui viennent momentanément résider 
à Athènes. Elles s'asseyent à la manière orientale, la tète un peu 
rcjctée en arrière, les jambes ramenées sous elles, sur le divan , et 
sans souliers. Leurs occupations sont la couture, la broderie et 
la lecture. » 

' Chacune de ces stances se termine dans le texte par le refrain 
romaïquc : 

Voici la note de BjTon à ce sujet : — « Expression de tendresse 
en langue romaîque ; si je la traduis , j'offenserai mes lecteurs , 
qui croiiont (pie j<' les juge incapables de le f.iirc eux-mêmes; si 
je ne la traduis pas. je m'expose à déplaire à mes lectrices. Dan» 
la crainte d'une méprise de la part de ces dernières . je vais tou- 
jours traduire , tout en demandant bien des pardon» aux »avant» ; 
Ce» mot» signifient : 

M» fie, J« TOUS nlmol 

paroles qui ont un ion tort agréable dans touts» les langues , ci 



66 



ŒIUVRKS DE P.YRON. 



Par ces fUnirs qui disent (ont 1-ns ' 
Ce que des mots ne diraiout pas; 
Par l'amour sacré qui nous lie , 
Je t'aime t je t'aijue ! ô ma vie! 

Je te quitte, vierpe d'Athènes! 
Seule eu ton cœur, ah ! pense à moi ! 



Dans Istamboul ' portant tes cbaînes. 
Le mien restera près de toi. 
Cesser d'aimer! Non, douce amie ! 
Je t'aime ! je t'aime 1 ô ma Tie ! 

Athènes, 1810. 



0^,g>g(0^>fe>^)g>^^>0^'g^>&>ê>î2^i0^>&>&|i>{5>^^>ê>&^©-^^e{<^^^ 



LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. 



L'univers est une espùce de livre dont on n'aluquela première page 
quand on n'a vu que son pays. J'en al feuilleté un assez grand nombre 
que J'ai IrouvtVs également mauvaises. Cet ciamen ne m'a point été Iq- 
fruclueux. Je baissais ma patrie. Toutes les Impertinences des peuples 
divers parmi lesquels j'ai vécu m'ont réconcilié avec elle. Quand je n'aurais 
tiré d'autre bénéfice de mes voyages que celui-là, je n'en regretterais ni 
les frais ul les fatigues. Le Cgsuofolite. 



PREFACE 

DES DECI PREMIERS CDANTS. 

Ce poënie a été en grande partie composé sur les lieux que 
l'auteur s'est proposé de décrire. 11 l'a commencé en Alba- 
nie, et ce qui est relatif à l'Esp.igne et au Portugal est le 
résultat de ses observations personnelles dans ces pays. Cet 
avertissement préalable était nécessaire pour étabUr l'exac- 
titude des descriptions. Les sites qu'on a voulu esquisser 
appartiennent à l'Espagne, au Portugal, à l'Épire, à l'A- 
carnanie et à la Grèce. C'est là que pour le moment s'arrête 
le poënie. Selon l'accueil qui lui sera fait , l'auteur verra 
s'il doit s'aventurer à conduire ses lecteurs jusqu'à la capi- 
tale de l'Orient, en passant par l'Ionie et laPlu-ygie. Ces 
deux chants ne sont que des ballons d'essai. 

On a introduit dans le poëmc un personnage imaginaire 
pour servir de lien commun à toutes les parlies. Toutefois 
on ne doit pas s'attendre à y trouver beaucoup de régula- 
rité. Des amis à l'opinion desquels j'attache le plus haut prix 
m'ont fait entendre qu'on pourrait me soupçonner d'avoir 
eu en vue un caractère réel dans le personnage fictif de 
Childe-Harold ; je proteste formellement et une fois pour 
toutes contre cette supposition. Harold est l'enfant de l'ima- 
gination, créé pour le motif que je viens de dire. Ce;te 
idée pourrait avoir jusqu'à un certain point quelque fonde- 
ment dans certains détails peu importants et d'une nature 
purement locale; mais dans les points principaux elle n'en 
a aucun. 

11 est presque superflu de dire que j'ai employé l'appel- 
lation de Childe dans le sens de Childe Waters, Childe 
Childers , et comme plus approprié au rhythme ancien que 
j'ai adopté. L'adieu qui se trouve au commencement du 
premier cliant m'a été inspiré par l'adieu de lord Maxxvel , 
dans les Poésies ficossaises, publiées par M. Scott. 



On trouvera peut-être dans la première partie, où il est 
question de la Péninsule, quelques légers points de coïnci- 
dence avec les différents poèmes qu'on a publiés au sujet 
de l'Espagne; mais ces rapports ne peuvent être qu'acci- 
dentels , car, à l'exception de quelques-unes des dernières 
stances, la totalité de ce poëme a été écrite dans le Levant. 

La stance de Spenser, si nous devons en croire l'un de 
nos poètes les plus estimés, comporte une très-grande va- 
riété de tons. Voici comment s'exprime à cet égard le doc- 
teur Beattie ; — « Il n'y a pas longtemps que j'ai commencéun 
poëme dans le style et le rhythme de Spenser, je me propose 
d'y donner libre carrière à ma fantaisie , et d'y être tour à 
tour plaisant ou pathétique, descriptif ou sentimental, 
tendre ou satirique, selon que leuvie m'en prendra ; car, si 
je ne me trompe , le rhythme que j'ai adopté admet égale- 
ment tous ces genres de composition'.» — FortiOé dans 
mon opinion par une telle autorité et par l'exemple de 
queiques-uns des premiers poètes de l'Italie , je n'essaierai 
pas de justifier la variété de tons que j'ai cherché à intro- 
duire dans mon poème , convaincu que si je ne réussis pas, 
la faute en sera à l'exécution plutôt qu'à un plan sanctionné 
par la mise en pratique de l'Arioste, de Thom.son et de 

Beattie. 

Londres, fé^Tler 4812. 



ADDITION A LA PREFACE. 

J'ai attendu que presque tous nos journaux eussent dis- 
tribué leur portion habituelle de critique. Je n'ai rien à 
dire contre la justice de la plupart de leurs observations ; il 
me conviendrait mal de me regimber contre leur très lé- 
gère censure, considérant qu'avec moins d'indulgence ils 
eussent peut-être été plus vrais ; je ne puis donc que leur 
faire à tous mes remerciments pour leur générosité. Néan- 
moins il est un point sur lequel je hasarderai une obscrva- 



(|ui sont tout aussi à la mode dans la moderne Grèce que l'étaient 
les deuï premiers de ees mots parmi les dames romaines , qui 
tiiclaient de l'iielléiiisme à lours ex'jjressions erotiques. » 

' F.n Oriint,o:: I on u'fnsi^'sne pasàécriie auï dan.cs, depeur 
qu'elles ne griffuiinent des reniiez- vous, ce sont des (leiws, des 
chaiijo-is, des cailloux qui c.xpiiinciil les scntimciils des amauts, 



par l'intermédiaire de cet universel substitut de Mercure , une 
vieille femme. Un cliarlx>n signilie : « Je hride pour toi; » un 
bomiiKt de Heurs attnch'é aver, des clieveux : « Emmène-moi et 
fuyons ; » mais un caillou exprime ce que lui seul peut exprimer. 

a c.in.-t.iiitinoplc. 

' Lettres ne Beattie. 



LE PÈLERINAGE DE CIÎILDE-ÎIAROLD. CÏL T. 



67 



tîon. Parmi les olijections nomlireuses qu'on a élevées avec 
justice contre la physionomie iissez faible du Childe Voija- 
geur, que, malgré beaucoup d'insinuations à ce contraires, 
je soutiens encore être un personnage fictif, on a dit que , 
outre l'anachronisme, il est très-peu chevalier, vu que les 
temps de la chevalerie étaient uue époque d'amour, d'hon- 
neur, etc. Or, la vérité est que le bon vieux temps où flo- 
rissait l'amour autique était l'époque de la plus grande 
corruption. Ceux qui auraient quelques doutes à cet égard 
peuvent consulter Sainte Palaye, en divers endroits de son 
ouvrage, et surtout à la page 69 du volume 2 '. Les vœux 
de la chevalerie n'étaient pas mieux gardés que d'autres; 
les chants des troubadours, beaucoup moins spirituels que 
ceux d'Ovide, n'étaient guère plus décents. Dans les cours 
d'amour, parlements d'amour ou de courtoisie et de gen- 
tillesse, il y avait beaucoup plus d'amour que de gentillesse 
ou de courtoisie. Voyez Roland sur le même sujet queSainte- 
Palaye. Quels que soient les autres reproches adressés au 
personnage très-peu aimable de Cliilde-llarold, eu ce sens 
du moins, on peut le considérer comme uu parfait chevalier, 
non pas un chevalier servant, mais un véritable templier. 
Pour le dire en passant, je crains bien que sirTristram et sir 
Lancelot n'aient pas été meilleurs qu'il ne fallait, quoique 
très-poétiques personnages, et vrais chevaliers, sans peur, 
sinon sans reproches. Sil'iiistoire de l'institution de la Jar- 
relière n'est pas uue fable, les chevaliers de cet ordre ont , 
pendant plusieurs siècles, porte les couleurs de la comtesse 
de Salisbury, de peu édifiante mémoire. Voilà pour la che- 
valerie. Burke a eu tort de regretter que les jours de cette 
institution fussent passés , bien que T\Iarie-Antoinette fût tout 
aussi chaste que la plupart de celles en l'honneur desquelles 
des linces ont été brisées et des chevaliers dés;;rçonnés. 

Avant l'épi que de Bavard et jusqu'à celle de sir Joseph 
Banks, les plus chastes et les plus célèbres chevaliers des 
temps anciens et modernes, peu d'exceptions contredisent 
celle ass:;rtion; et je crois qu'il suffirait de bien peu de 
recherches pour ne pas regretter les monstrueuses mome- 
ries dn moyen âge. 

Je laisse maintenant Childe-Harold vivre son temps tel 
qu'il est. 11 eût été plus agréable et certainement plus facile 
de tracer un caractère aimal'le ; il eût été aisé de colorer 
ses fautes , de le faire moins parler et agir davantage; mais 
tout ce que je m'étais proposé, c'était de montrer, dans sa 
personne, que !a perversion précoce de l'esprit et des 
mœurs conduit à la satiété des plaisirs passés ef au désil- 
lusionnement dans les nouveaux, et que, si on en exceple 
THrabition, le plus puissant de tous, les stimulants les plus 
forts, et même le spectacle des beautés de la nature, ne 
peuvent rien sur une ànie ainsi constituée ou plutôt ainsi 
égarée. Si j'av.:is continué ce poème, j'aurais déplus en 
plus assombri les couleurs de mon personnage, car en me 
conformant au cadre dans lequel je voulais oiigiuiiirenient 
le faire entre', j'en aurais fait, à quelques exceptions près, 
ao Timon moderne, ou peut-être un Zéluco poéticpic'. 

Londres, <8<3. 



A IANTHE'. 

?>i dans ces climats , patrie privilégiée de la beauté, 
où j'ai depuis peu porté mes pas errants , ni dans ces 
visions ([ui offrent au cœur des charmes qu'il regrette , 
en soupirant, de n'avoir vus qu'en songe, jamais rien 
d'aussi beau que loi n'apparut en réalité ou en ima- 
gination. Moi , qui t'ai vue , je n'essaierai pas vaine- 
ment de peindre l'éclat mobile et changeant de tes 
charmes ; mes paroles seraient faibles pour ceux qui 
ne te voient pas -, à ceux qui te contemplent , que di- 
raient-elles ? 

Ah! puisses-tu être toujours ce que tu es mainte- 
nant, et ne point démentir les promesses de ton prin- 
temps ; conserver, avec des formes aussi belles , un 
cœur aussi aimant et aussi pur tout ensemble , image 
sur la terre de l'amour sans ses ailes , et naïve au- 
delà de ce que peut imaginer l'espérance ! Ah ! sans 
doute, celle qui maintenant élève avec tant d'amour 
ta jeunesse, en te regardant briller chaque joiu- d'un 
nouvel éclat , voit dans toi l'arc-en-ciel de son avenir, 
dont les célestes couleurs dissipent toutes les afilict ions. 

Jeune Péri de l'Occident^ ! c'est un bonheur pour 
moi que mes années soient le double des tiennes ; 
tranquille , mon regard sans amour peut se fixer sur 
toi , et contempler sans danger la florissante splendeur 
de tes beautés. Heureux de ne pas voir un jour leur 
déclin ! plus heureux lorsque tant de jeunes cœurs 
saigneront à cause de toi , le mien échappera au destin 
que réservent tes yeux à ceux qui doivent plus tard 
voir mêler à leur admiration pour toi ces angoisses 
inséparables des plus doux moments de l'amour ! 

Oh ! ces yeux qui , vifs comme ceux de la gazelle 5, 
tour à tour brillants de fierté et beaux de modestie , 
nous subjuguent par un rapide regard , nous éblouis- 
sent en se fixant sur nous , laisse-les parcourir ces 
pages , et ne refuse pas à mes vers ce sourire pour 
lequel mon cœur soupirerait en vain si jamais je 
devenais pour toi plus qu'un ami. Accorde-moi cela , 
jeune fille ; ne me demande pas pourquoi , si jeune 
encore , je t'adresse mes chants ; mais permets-moi de 
joindre un lis sans tache aux fleurs de ma couronne. 

C'est ainsi que ton nom se trouve uni à mes vers ; 
et aussi longtemps que des yeux amis accorderont un 
regard au pocme d'IIarold , le nom d lanthe , ici con- 
sacré , sera lu le premier, le dernier oublié. Quand je 
ne serai plus , si au souvenir de cet ancien hommage 
tes doigts de fée s'approchent de la lyre de celui qui 
salua ta beauté naissante, ce sera pour ma mémoire 
un i)rix assez doux : c'est plus sans doute que n'ose 



' Qu'on lisp dans raiiteur du roman de Gin Ann dk Roiîssjlloiv, 
en proveiirnl, les di'tails très circoiistaticlés d.ius lesquels il 
entn; sur la rf'-ccption faite par le comte Gérard .M ambassadeur 
du roi charte» ; on y verra des particiilariu-s sluKulière» , qui 
donnent une étrange idée des mtrurs et de la politesse de ces 
siècles aussi ci)rrorn|ius (lu'lfinoranls. — Mkmoiuks sub l'AN- 
ciFHMi r.iiKVALEHiK, par M. Lacurne de Slc-I'alaye. Paris, 178<. 

'Le but du docteur .Ml >ore, dans ce roiii.m ia[ér<'ssaQt < au- 
joiird ImiI injiisleiiicnl népliRé-'i, était de retracer les funestes effets 
de l'indulgence insensée d'inie mère pour les caprif es cl les pas- 
sions de son nniipie enfant. Avec tous les avantages de la beauté, 
de la naissance , de 1 1 rortmic et du talçnt , /duco est représenté 



comme malheureux dans toutes les sittiatlons de la vie , gr.lce à 
celle aliscnce de tout frein, à laiiuclle il avait été accoutumé des 
son cnfanre. 

• Lady Charlotte Ha rley, seconde fille d'Edouard , cinquième 
comte d'Oxford (maintenant lady Charlotte Bacon , dans l'au- 
tonnie de 4812, ép0(pie à iaiiuclle ces vers lui furent adressés 
n'avait (las eucoie complété sa onzième année. 

^ /Vri. Ce mot désifçue en persan uue classe d'êtres tenant le 
milieu entre la feunnc cl l'ange. 

« Espcec d antilope. « Vous avez Irs yeux d'une gazelle, i 
Cette expression est considérée dans l'Orient comme IccouiplU 
ment le plus llalleur qu'on puisse adresser aux dames. 



08 



ŒUVRES DE BYRON. 



réclamer l'espérance ; mais l'amitié pourrait-elle de- 
mander moins ? 



LE PÈLERINAGE DE CHILDE- HAROLD 

CEltiT PBEMIER. 
I. 

O toi dont la Grèce divinisa la naissance , Muse , 
fille de l'imagination capricieuse dn poëte, tant de 
lyres malaiiroites ont depuis peu déshonore ton nom 
sur la terre que la mieune n'ose pas t'invoquer sur ta 
sainte colline ; et cependant j'ai erré sur les bords de ta 
source vantée; j'ai soupiré sur les antiques ruines de 
Delphes et son autel désert', où l'on n'entend d'autre 
bruit que le faible murmure de ton onde ; ma lyre 
n'ira point réveiller les neuf Sœurs pour orner un 
poëme aussi simple, un chant aussi humble que le mien . 
II. 

Jadis en Albion vivait un jeune homme pour qui 
la vertu était sans attrait ; il passait le jour dans les 
désordres les plus honteux , et afiligeait les oreilles de 
la nuit des éclats de sa gaieté scandaleuse. S'il faut le 
dire , c'était un effronté libertin , s'adonnant outre me- 
sure aux orgies et aux profanes joies ; peu d'objets ici- 
bas avaient le don de lui plaire , à l'exception des 
concubines , des compagnies charnelles , des mauvais 
sujets de haut et bas étage. 
III. 
11 avait nom Childe-Harold ; mais d'où venait ce 
nom, quel était soulignage, c'est ce qu'il ne me con- 
vient pas de dire; il suffit qu'on sache qu'il était d'il- 
lustre race, et que ses ancêtres lui avaient légué plus 
d'un souvenir glorieux ; mais il ne faut qu'une tache 
pour souiller im nom , quelle que soit son illustration 
antique : ni tout ce que l'art héraldique évoque de la 
poussière du cercueil , ni la prose fleurie , ni les men- 
.songes d'un vers adulateur, ne peuvent décorer des 
actions coupables ou sanctifier un crime. 

IV. 

Childe-Harold tourbillonnait gaiement au soleil du 
jeune âge , comme toute autre mouche aurait pu 
faire , ne soupçonnant même pas qu'avant la fin de sa 
courte journée il suffirait d'un souftie de l'adversité 
pour glacer toute sajoie. Mais longtemps avant d'avoir 
parcouru le tiers de sa course, Childeéprouva pire que 
l'adversité; il ressentit le dégoût delà satiété : dès lors 
le séjour de son pays natal lui devint insupportable , 
et plus solitaire que la triste cellule d'un ermite. 

V. 

Car il avait parcouru le long labyrinthe du péché , 



et n'avait point réparé les maux qu'il avait causés; ses 
soupirs avaient été adressés à plusieurs , bien qu'il 
n'en aimât qu'une seule; et cette bien-aimée, hélas! 
ne pouvait jamais lui appartenir ! heureuse d'échapper 
à celui dont les embrassements eussent souillé la chas- 
teté même ; qui bientôt eût abandonné ses charmes 
pour des plaisirs vulgaires, eût gaspillé sa fortune 
pour soutenir sa prodigalité, et n'eût jamais daigné 
goûter le calme de la paix domestique. 

VI. 

Or Childe-Harold se sentait le cœur affadi , et ne 
demandait qu'à s'éloigner de ses compagnons de dé- 
bauche ; ou dit que parfois une larme était près de 
lui échapper , mais l'orgueil venait soudain la glacer 
dans ses yeux. Il se promenait solitaire, triste et rê- 
veur, résolu de quitter son pa^ s natal et de visiter les 
climats brûlants par-delà les mers. Rassasié de plai- 
sirs , il invoquait presque l'infortune , et pour chan- 
ger de théâtre il fût volontiers descendu au séjour des 
ombres-. 

VII. 

Childe-Harold partit du manoir de ses pères : c'était 
un vaste et vénérable édifice , si vieux qu'il semblait 
près de s'écrouler ; mais ses ailes massives étaient so- 
lides encore. Monastique retraite condamnée aux plus 
vils usages ! dans ce lieu dont la superstition avait 
fait son repaire , on voyait chanter et sourire des filles 
de Paphos; les moines eussent pu croire que leur 
temps était revenu , si les vieilles traditions disent vrai 
et ne calomnient pas ces saints personnages. 

VIII. 

Parfois , néanmoins , au milieu des plus bruyants 
transports de sa gaieté, d'étranges angoisses se trahis- 
saient sur le front d'Harold , comme si sa conscience 
eût été troublée du souvenir de quelque mortelle 
haine ou de quelque passion déçue ; mais c'est ce que 
tout le monde ignorait , ce que personne ne se souciait 
de savoir ; car son âme n'était pas de celles qui , 
naïves et sans art , se soulagent en épanchant leur 
douleur ; et , quels que fussent les chagrins qui l'op- 
pressaient, il ne demandait des consolations ni à l'a- 
mitié ni aux conseils de persomie. 

IX. 

Et nul ne Faimait de ceux qu'il faisait venir de 
près et de loin pour les débauches de sa table et de 
son boudoir, flatteurs au milieu des fêtes, parasites 
sans cœur à la table du festin. Non , personne ne 
l'aimait , pas même ses maîtresses ; mais la femme n'a 
souci que de la pompe et de la puissance , et l'amour 
ne se plaît qu'aux lieux où ces biens se rencontrent. 



' Le petit village de Castri occupe une partie de remplacement 
de l'ancienne Delphes. 

> Dans ces stances , ainsi que dans la totalité des ouvrages de 
lord Byron , il ne faui pas accepter littéralement son témoignage 
contre lui-même : il trouvait un douloureux plaisir à rem- 
brunir les teintes de son portrait. Son intérieur à Newstead était 
loin sans doute d'être un modelé d'ordre et de régularité, mais 
jamais on n y vit la profushm et te luxo oriental que ce passage 



du texte semblerait indiquer. D'ailleurs l'exiguité de ses res- 
sources à cette époque eût été un insurmontable obstacle à ce 
déploiement de magniticence. Les dépenses de sa maison pen- 
dant son séjour à l'abbaye furent maintenues à un taux très- 
modéré; ceux qui formaient alors sa société avaient, comme dit 
M. Moore, t des habitudes et des goûts trop intellectuels pour 
se livrer à des débauches vulgaires, et étaient d'ailleurs inca- 
pables de jouer le rôle de flatteurs et de parasites. » 



LE PÈLERINAGE DE GHILDE-HAROLD. CH. l. 



60 



L'éclat attire les femmes comme les papillons , et 
Plutus réussit où échoueraient des sérapliins. 

X. 

Chide-Harold avait une mère ; il ne l'avait point 
oubliée , mais il évita de lui faire ses adieux ; il avait 
une sœur qu'il aimait, mais il ne la vit point avant 
d'entreprendre son douloureux pèlerinage ; s'il avait 
des amis , il ne prit congé d'aucun d'eux. N'allez pas 
croire toutefois que son cœur fût d'acier , vous qui 
savez ce que c'est que d'affectionner un petit nombre 
d'objets chéris , vous comprenez que ces adieux-là ne 
fout que briser les cœurs qu'ils voudraient soulager. 

XI. 

Sa maison , ses foyers , son héritage , ses domaines , 
les beautés souriantes qui faisaient ses délices , dont 
les grands yeux bleus, la blonde chevelure, les mains 
de neige auraient ébranlé la sainteté d'un anachorète, 
et avaient longtemps nourri l'appétit de ses jeunes 
désirs ; sa coupe pleine jusqu'aux bords des vins les 
plus rares, et tout ce que le luxe peut offrir d'attrayant , 
il quitta tout cela sans regret , pour franchir l'O- 
céan , parcourir les rives musulmanes et passer l'équa- 
leur^ 

XII. 

Un vent favorable vint enfler les voiles, comme 
charmé de l'emporter loin de sa terre natale ; il vit 
les blancs rochers décroître rapidement à ses regards 
et se confondre bientôt avec leur ceinture d'écume ; 
et alors peut-être il se repentit d'avoir voulu voyager; 
mais cette pensée silencieuse resta renfermée dans 
son sein , et pas une plainte n'échappa à ses lèvres , 
pendant qu'autour de lui d'autres se prenaient à gé- 
mir, et exhalaient aux vents de lâches douleurs. 

XIII. 

Mais au moment où le soleil se plongeait dans 
l'Océan, il saisit sa harpe , dont il savait parfois tirer 
des mélodies que nul ne lui avait apprises , quand 
il croyait n'être écouté d'aucune oreille étrangère. Il 
promena donc ses doigts sur ses cordes sonores pour 
préluder à ses chants, au milieu du sombre crépus- 
cule. Pendant que fuyait le navire aux blanches ailes, 



et que le rivage s'éloignait à sa vue , il fît entendre 
aux vagues ce chant d'adieu . 

Adieu donc , mon pays natal ! 
Ton rivage à ma vue expire... 
Le flot mugit, le vent soupire; 
J'entends la mouette au cri fatal. 
Ce sok'il aux clartés fécondes. 
Nous suivons sa trace de feu ; 
Son char disparait sous les ondes ; 
O mou pays natal, adieu I 

Demain ses rayons immortels 
Rallumeront une autre aurore ; 
Cieux et mers me riront encore. 
Mais non plus les champs paternels. 
Solitaire est ma salle antique; 
A mon foyer s'assied le deuil ; 
L'herbe croit sur le mur gothique. 
Et mes chiens hurlent sur le seuil. 

Mon petit page, approche-toi » I 
Pourquoi ces pleurs sur ton visage? 
De ces vagues crains-tu la rage? 
Le vent cause-t-il ton effroi ? 
Bannis des terreurs inutiles ; 
Le navire est rapide et sûr. 
Et nos faucons sont moins agiles 
Quand des cieux ils fendent l'azur. 

— Non, ces flots ne me font point peui". 
Que me fait le vent qui résonne ? 

Mais que mon seigneur ne s'étonne 
Si j'ai de la tristesse au cœur ' ; 
Pour vous j'ai quitté mon vieux père. 
Et ma mère que j'aime tant. 
Je n'ai d'anus que vous sur terre. 
Et celui qui là-haut m'entend. 

Pour mon père quel triste jour 1 
Il m'a béni sans plainte araère; 
Mais combien va gémir ma mère 
Jusqu'au moment de mon retour ! 

— Mon petit page , allons , silence ! 

La douleur te sied bien; et moi, -s 

Moi, si j'avais ton innocence. 
Va, je pleurerais comme toi * 

Approche, mon bon serviteiu* "; 
Quelle pâleur est sur ta face ! 



' Lord Byron se proposait priinitirement de visiter l'Inde. 

> Ce petit page était Robert Rushton, fils de l'un des fermiers 
de lord Byron. « J'emmène Robert avec moi,» dit le poète 
dans une lettre à sa mère ; « je l'aime parce que , de même que 
moi , il parait ctrc un animal abandonné et sans amis. » 

* Voyant (jue.cet enfant était tout triste de se voir séparé de 
SI s parents , lord Byron , à son arrivée à Gibraltar , le renvoya en 
AiiRlet'-rre sous la conduite de son vieux domestl(|ue Murray. 

• Je vous en prie, • écrit-il à sa n-x-re , « traitez cet enfant avec 
bonté; il s"i-st extrémrment bien comporté , et je l'aime beau- 
coup. » Il écrivit aussi une lettre au père du jeune honune; fUe 
prouve de sa part beaucoup de bienveillance et datlentidn : 

• J'ai » dit-il. « renvoyé Robert en AnsUtrrre, parce que le 
paysipiejai i traverser n'est pas sûr, sui tout potn- un enfant 
de son Age. Je vous [»ermets de déduire de votre fermase 2") liv. 
slerl. par an pour sou éducation (imdant trois ans, pourvu que 
je ne sois pas de retour avant cette ('pocpie.et je veux qu'il suit 
considéré comme étant à mon service. » 

' Ici on trouve dans le manuscrit original la strophe sidvante : 

« Ma mère est une dame ilii huit para?;e; elle me désapprouve 

fort : elle dit que mes débauclie* désliuuurcnt ma race. Il me 



semble aussi que j'avais une sœur, dont peut-être les pleurs vont 
couler ; mais voilà trois ans et plus que je n'ai pas vu son vi- 
sage. » 

" William Pietcher, le fidèle valet qui, après vinst-deux ans 
de service, «pendant lesquels» dit-il, t sa seigneurie fut pour moi 
plus qu'un père, » recueillit Jcs derniers soupirs du Pclciiu à 
Missolonghi, et ne quitta sa dépouille (lu'aprcs l'avoir vu dé- 
poser dans le caveau de sa famille à Ilncknell. Ci- serviteur, 
plein de simplesse, était pour son maître une source constante de 
plaisanteries. « Fletcher, » dit-il <laus une lettre à sa mère , « e?t 
loin d'être vaillant : il a besoin de beaucoup de choses dont je 
puis me passer. Il soupire après sa bière . son bœuf, son tlié et 
sa femme , et le diable sait ipioi encore. Une nuit nous nous 
perdîmes dans un orage; un(; autre fois nous faillîmes faire nau- 
frage. Dans ces deux oecnrrences il tremblait di; tons ses meni- 
bies: dans la première, c'était la famine et les voleurs (|u"il crai- 
gnait ; dans la seconde, c'était d'aller au fond de l'eau. Les éclairs 
ou les larmes, je ne sais la(piellc de ces deux causes lui avait 
renilu les yeux tout rouges. Je lis ce que je pus pour le consoler, 
je le trouvai incorrigible. Il envoie six soupirs à Sara. Je lui 
donnerai une ferme , car il m'a servi Ddèlouieut , et Sai'a est uuo 



/ 



70 



ŒUVRES DE BYRON. 



Est-ce la brise qui te glac«? 
Ou reiiiicHii te fail-il peur? 

— Psou, uou, oc n'ost pas l'épouvante. 
Sir Childe, qui me fait pâlir ; 

Mais je songe ù ma femme absente. 
Et je sens mon cœur défaillir. 
Au bord du lac, prés du manoir. 
Habitent mes lils et leur mere. 
Quand ils demanderont leur père. 
Que répondra-t-elle ce soir? 

— Bon serviteur, allons, silence I 
Je ne blâme point tes ennuis; 
Moi , je vis dans l'indifférence. 
Et c'est en riant que je fuis. 

Maîtresse ou femme , qui voudra 

En croire des soupirs perlides? 

Ces beaux yeux bleus de pleurs humides, 

Une autre main les séchera. 

Kul bien que je regrette au monde. 

Quels périls peuvent m'entourer? 

Las! ma douleur la plus profonde. 

C'est de n'avoir rien à pleurer. 

Me voil.'i seul et sans effroi. 
Océan, sur tes vastes plaines. 
Vous, humains, que me font vos peines 
Quand nul ne s'attendrit sur moi? 
Mon chien qui hurle pour son maître. 
Un étranger le nourrira; 
Alors , que je vienne à paraître. 
Et mon chien me dévorera ', 

Vogue , mon rapide vaisseau ! 
Fends l'onde ! vogue à pleine voile I 
Où tu veux porte mon étoile I 
Hors le mien, tout pays m'est beau. 
Salut, mer! quand loin de tes plages 
Je ne verrai plus ton flot bleu. 
Recevez-moi, déserts sauvages! 
O mon pays natal, adieu !...^. 

XIV. 

Le vaisseau continue à voler sur les oncles , la 
terre a disparu ; les vents sont violents et les nuits 
sans sommeil dans la baie de Biscaye. Quatre jours 
s'écoulent , et le cinquième voilà qu'on aperçoit de 
nouveaux rivages, et la joie renaît dans tous les 
cn?urs ; voilà la montagne de Cintra qui se déploie 
aux regards , voici le Tage qui se précipite dans l'O- 
ccdu et lui porte le tribut de ses flots dorés ; bientôt 



les pilotes lusitaniens nous abordent , et le navire s'a- 
vance entre des rives fertiles où quelques paysans 
achèvent la moisson. 

XV. 

O Christ ! c'est plaisir que de voir combien le ciel a 
fait pour cette terre de délices ! Que de fruits embau- 
més couvrent les arbres ! Que d'admirables points de 
vue se prolongent sur les collines! Mais la main impie 
de riiomme gâte tous ces dons ; et quand le Tout- 
Puissant saisira son fouet- vengeur contre les trans- 
gresseurs de ses lois souveraines , son tonnerre allumé 
par une triple vengeance frappera les bordes dévasta- 
trices des Gaules, et purgera la terre de ses plus cruels 
ennemis. 

XVI. 

A la première vue , quelles beautés Lisbonne dé- 
ploie ! Son image se rélléchit dans ce noble lleuve 
que les poètes gratifient inutilement d'un sable d'or. 
Aujourd'hui ses flots sont sillonnés par mille navi- 
res puissants depuis que l'alliance d'Albion prête 
son appui protecteur à la Lusilanie ! nation gonflée 
d'ignorance et d'orgueil , qui baise et maudit la main 
qui s'est armée pour elle afin de la mettre à l'abri 
de la colère du chef impitoyable des Gaules. 

XVII. 

Mais lorsqu'on pénètre dans l'intérieur de cette 
ville , qui brille de loin d'un céleste éclat , on erre 
plein de douleur au milieu des objets les plus re- 
poussants aux yeux d'un étranger ; cabanes et pa- 
lais sont également malpropres ; les habitants crou- 
pissent dans la saleté. Nul personnage de liant ou 
bas étage qui s'occupe de la propreté de ses vête- 
ments ou de son linge ; et , fussent-ils attaqués de la 
plaie d'Egypte , ils n'en doimeraient pas pour cela 
plus de soins à leurs personnes , et n'en seraient pas 
plus émus. 

XVIII. 

Pauvres et vils esclaves ! nés pourtant au milieu 
des plus nobles spectacles ! — O nature ! pourquoi 
gaspiller tes merveilles en faveur de tels hommes ' ? 
Mais voici Cintra qui vous offre son magnifique 
Éden , suite variée de monts et de vallées ! Ah ! 
quelle est la plume , quel est le pinceau rapable de 
retracer la moitié seulement de ce que î œil dé- 



boime femme. » Après toutes ses aventures parterre ou par mer, 
tant petites que grandes , cet humble Achate de notre poëte a 
ouvert une J)Outiqiie de comestibles dans Charles Sireet, Berke- 
ley Square. S'il n'y fait pas ses affaires , ce ne sera pas faute du 
bon vouloir de tons ceux qui le connaissent. 

* Ici on lit la strophe suivante dans le manuscrit original : 

« Il me semble que je me trouverais heureux de renoncer à 
mon superbe domaine et de redevenir enfant joyeux avec un 
camarade chéri. Depuis ma jeunesse c'est à peine si j'ai passé 
une heure sans dégoût ou saus douleur, à moins q'ie ce ne soit 
dans le boudoir de la beauté, ou en vidant la coupe écumante. » 

» Dans le manuscrit de l'auteur , voici comment le petit page 
et le *ioa serviteur étaient introduits: 

» Parmi les gens de sa suite était un page , un jeune paysan 
qui servait bien son maître. Son babil amusait Childe-Harold 
(jiiand son âme tière était gonllée di; soml)res pensées qu'il dé- 
daignait J'exiiriiner. Il Ini iouriait alors : Ahvin souriait à son 
ton.- , et les paroles du jeune page éclaircissaient le nuage qui 



voilait les yeux de Childe-Harold, et suspendaient on moment 
ses douleurs. 

» Il n'emmenait que lui et un autre serviteur en partant pour 
les rives lointaines de l'Orient; et quoique i'enfant fût affligé de 
quitter le lac dont les bords charmants avaient vu croitro son 
enfance, sa gaieté ne tarda pas à renaître à l'idée de voir des 
nations étrangères et beaucoup de choses merveilleuses dont 
parlent les voyageurs dans des volumes aussi véridiques que 
ceux de Mandeville. • 

^ Pour dédommager de la saleté de Lisbonne et de ses habi- 
tants plus sales encore , le village de Ciui.ra , à quinze milles en- 
viron de la capitale, est peut-être sous tous les rapports le plus 
délicieux qu'il y ait en Europe. Il contient des beautés de toute 
espèce , tant naim-elies qu'artificielles ; des palais ,et des jardins 
s'élcvaut au milieu des roch-rs . des catai'actes et des préciiiices, 
des couvciits bâtis à des hauteurs prodigieuses, une vxie loin- 
taine de la mer et du Tage. Ce lieu unit tout le pittoresque de 
l'Ecosse occidentale à la verdure du midi de la France. 



LE PÈLERINAGE DE CliiLDE^HAPtOLD 



couvi'e dans ces sites plus cblouissanls pour des 
regards mortels que ceux qu'a décrits le poêle qui 
le premier ouvrit au monde étonné les portes de 
rÉlysée ? 

XIX. 

Les rochers affreux que surmonte un couvent sus- 
pendu en l'air, les lièges blancs qui garnissent les 
pentes escarpées , la mousse des montagnes brunie 
par un ciel dévorant , la profonde vallée dont les ai-- 
brisseaux pleurent l'absence du soleil , le tendre azur 
de la mer sans rides , l'orange dont l'or brille au 
milieu du plus beau vert , les torrents qui bondissent 
du haut des rocs dans les vallons, lù-haut des vignes, 
là-bas des saules , tout cela réuni forme un spectacle 
plein de magnificence et de variété. 

XX. 

Puis , gravissez lentement le sentier sinueux , 
tonniez fréquemment la tête pour jeter un coup 
d'œil derrière vous et découvrir d'un point de vue 
plus élevé de nouvelles beautés dans le paysage ; 
arrêtez-vous au couvent de « Notre-Dame-des-Dou- 
leurs, » où des moines sobres montrent à l'étran- 
ger leurs petites reliques et lui content des légendes: 
ici ont été châtiés des impies ; dans celte profonde 
caverne Honorius habita longtemps, dans l'espoir 
de mériter le ciel , en se faisant ici-bas un enfer. 

XXI. 

Ça et là , en franchissant des précipices , remar- 
quez ces grossières croix de bois qui bordent le sen- 
tier ; ne croyez pas que ce soit la dévotion qui les 
a mises là , ce sont les monuments fragiles de quel- 
que assassinat ; car là où une victime est tombée en 
poussant un cri sous le poignard d'un meurtrier, on 
élève une croix formée de deux lattes vermoulues ; 
les bosquets et les vallons en offrent des milliers sur 
«ette terre sanguinaire , où la vie de rhomme n'est 
pas assurée par les lois '. 

XMI. 

Sur le penchant des collines ou dans le sein des 
vallées , on voit des châteaux où des rois ont fait 
autrefois leur demeure ; mais aujourd'hui ces soli- 
tudes n'ont d'habitants que les Heurs sauvages qui 
croissent alentour. Pourtant on y découvre encore 
des traces d'une anticjue splendeur. Là s'élève le 
beau " palais du prince : » c'est là aussi , Vatheck 2, 
fils opulent de l'Angleterre , que tu te bâtis un pa- 
radis , oubliant que lorsque la richesse capricieuse 

' On sait ([nVn (809 les assassinats commis par les Portugais 
à Liilioiiiie ft aux eiiviioiis ne se bornèrent p.is à leurs coiiipa- 
Iriotf^.et (pic des Anglais étaient égorgés chaque jour. Loin 
(Itiiger réparation de ce» altcntat», ou nous défend-iil d'inter- 
venir quaud nous apercevions (pjnlquiiu de nos compaUioîcs 
attaqué par nos alliés. LU soir. « n me rend iid au tliéàlre. je fus 
attaqué à une heure oii les rue» ne sont pas encore déstrtcs et 
en face d une lioutiquc ouveilc. J'étais en carrosse avec un ami : 
hctjreuscniciit (|ue nous étions armés, «an» cpioi nous aurions 
fait le sujet dune histoire, au lieu d'avoir à en raconter une. 
Le crime d'ass.issinat n'est pas limiié au Portugal : en Sicile et à 
Malle , clhKpic nuit on vous casse li ti te de la l>i Ile maniiirc , et 
Il n'y a pas un Sicilifii ni un Maltais do puni. 



CIL L 71 

a épuisé tous les efforts de sa puissance , la douce 
paix fuit toujours les pièges de la volupté. 

XXIII. 

C'est ici que tu habitais, c'est là que tu proje- 
tais tes plaisirs , sous la crête toujours belle de celte 
montagne ; mais aujourd'hui, comme si c'était un 
séjour fatal, ton palais enclianté est aussi solitaire 
que toi! C'est à travers de grandes herbes parasites 
qu'on arrive à tes salles désertes, à tes portiques 
ouverts ; leçon nouvelle , pour le cœur de celui qui 
pense, de la vanilé des terrestres plaisirs, dont il 
ne reste bientôt que des débris quand les flots mexo- 
rables du temps ont passé par là ! 

XXIV. 

'Voilà ce palais où des chefs se sont assemblés ' 
naguère ! Oh ! que sa vue est déplaisante aux re- 
gards d'un Anglais ! Là siège , en robe de parchemin, 
un petit démon moqueur, coiffé du chapeau de la 
folie en guise de diadème ; il porte pendus à son 
côté un sceau et un noir rouleau où brillent des noms 
connus dans la chevalerie , et un grand nombre lie 
signatures que le scélérat montre du doigt en riant à 
cœur joie. 

XXV. 

Ce nain d'enfer s'appelle Convention ; c'est lui 
qui dupa les chevaliers réunis dans le palais de Ma- 
rialva : il les priva de leur cervelle, si toutefois ils 
en avaient une, et changea en tristesse la fausse 
joie d'une nation. Ici, la sottise foula aux pieds le 
panache du vainqueur, et la polilicpie reconquit ce 
que les armes avaient perdu. Que les lauriers crois- 
sent en vain pour des chefs tels que les nôtres ! Mal- 
heur, non aux vaincus, mais aux vainqueurs, depuis 
que la victoire , prise pour dupe , laisse llétrir ses pal- 
mes sur les côtes de la Lusilanie ! 

XXVI. 

Depuis la réunion de ce belliqueux synode , ô Cin- 
tra , ton nom fait pâlir la Bretagne ; en l'entendant 
nos ministres se dépitent , et rougiraient même de 
honte, s'ils pouvaient rougir. Que dira la postérité 
d'un pareil acte ? Les nations ne se moqueront-clies 
pas de nous , en voyant nos guerriers dépouillés de 
leur gloire par des ennemis battus sur le clininp de 
bataille, et diplomatiquement vainqueurs ? Le mé- 
pris ne nous montrera-t-il pas au doigt dans l'avenir ? 

XXVII. 

Ainsi pensait Harold, tout en gravissant silen- 

ï Vatheck est l'un des livres que j'ai le plus admirés dans 
ma jeunesse. B. 

' La convention de Cintra fut signée dans le palais du mar- 
quis de Marialva. 

[L'armistice, les néççociations , la convention elle-même et 
l'exécution de ses clauses furent commencés, conduits et con- 
clus à i)lus de trente milles de Cintra , n'ayant avec ce der- 
nier lieu aucune espèce de rapport poliiique , militaire ou local 
et cepeudcinl lord Hyron a gravement afHrmé en prose et en 
vers (pie la convention fut signée chez le manpiis de .Marialva , 
à Cintra; l'auteur du Journal dun Faleludinaire, rent hé- 
rissant encore sur la découverte du po(;te , prétend avoir dé- 
couvert les taches d'encre faites parJunot en criic occa»i(jn. 
liiiloiie de la Guerre, de laPdnhuulc , par le co;oiicl .N.ipicr. 



Tl 



ŒUVRES DE BYRON. 



cieusenient les montagnes. Ces sites étaient beaux, 
et pourtant il lui tardait de fuir, plus mobile que 
l'iiirondelle dans les airs : toutefois il y apprit à 
faire quelques reflexions morales, car il se livrait 
parfois à la méditation , et la voix intérieure de sa 
raison lui disait tout bas de mépriser son jeune âge, 
consumé en caprices insensés ; mais en regardant 
la vérité ses yeux blessés s'obscurcissaient. 
XXV m. 
A cheval ! à cheval • ! 11 quitte , il quitte pour ja- 
mais un séjour de paix déjà doux à son âme ; il sort 
lie sa rêverie , mais ce n'est ni la femme ni le vin 
(ju'il leolierohe maintenant. Il va, sans savoir encore 
où il terminera son pèlerinage; bien des tableaux 
variés devront passer sous ses yeux avant que sa 
soif de voyages soit étanchée , avant qu'il ait calmé 
son cœur, ou que l'expérience l'ait rendu sage. 

XXIX. 

Cependant Mafra l'arrêtera un instant. C'est là 
qu'habitait autrefois la malheureuse reine des Lusi- 
taniens - ; on y voyait réunies et l'église et la cour ; 
la messe et les festins se succédaient à tour de rôle : 
des courtisans et des moines , singulier mélange ! — 
Mais ici la prostituée de Babylone' s'est bâti un 
palais oil elle brille d'une telle splendeur, que les 
lionunes oublient le sang qu'elle a versé , et s'incli- 
nent devant la pompe dont le crime se décore. 

XXX. 

A travers des vallons fertiles , des collines pitto- 
resques ( ah ! que ne sont-elles habitées par une race 
d'hommes libres ! ), painni des sites délicieux , où 
partout la vue est chai-mée , Childe-Harold dirige ses 
pas. Que les hommes amis d'un lâche repos regar- 
dent les voyages comme une foUe , et s'étonnent 
qu'on déserte son fauteuU pour faire ime route fa- 
tigante et parcourir de longues , bien longues di- 
stances , n'importe ! il est doux de respu'er l'air des 
montagnes ; il y a là une source de vie que ne con- 
naîtra jamais l'indolence. 

XXXI. 

Les collines blanchissent et décroissent dans le loin- 
tain, et des vallées moins riches, moins accidentées, 
se déroulent aux regards. Aussi loin que la vue peut 



s'étendre , apparaissent à l'horizon les domaines de 
l'Espagne , oii les bergers font paître ces troupeaux 
dont la riche toison est si connue de nos commer- 
çants. Ici , il faut que le pasteur s'arme pour défendre 
ses agneaux. L'Espagne est envahie par un ennemi re- 
doutable ; chacun doit se protéger soi-même , ou subir 
les maux de la conquête. 

XXXII. 

Sur la frontière de la Lusitanie et de l'Espagne, 
sa sœur, que pensez-vous qui sépare les deux états 
rivaux ? Est - ce le Tage qui interpose son onde 
puissante entre ces deux nations jalouses? ou de som- 
bres montagnes élèvent-elles leurs barrières mena- 
çantes ? ou bien y a-t-il un mur de séparation sem- 
blable à la célèbre muraille de la Chine? Point de mur 
de séparation , point de rochers sourcilleux , point de 
sierras hautes et sombres semblables à celles qui sé- 
parent l'Espagne de la Gaule ; 

XXXIII. 

Mais , entre les deux pays, un ruisseau à l'onde 
argentée se gUsse en silence ; c'est à peine s'il a un 
nom , et cependant ses rives verdoyantes servent de 
barrière à deux royaumes rivaux. Là , le berger, 
tranquillement appuyé sur sa houlette , regarde d'un 
œil indifférent cette onde qui coule paisible entre des 
ennemis acharnés : car ici le paysan est aussi fier que 
le duc le plus noble , et le lal)oureur espagnol sait 
toute la distance qui le sépare de l'esclave lusitanien, 
vil entre les plus vils *. 

XXXIV. 

Non loin de cette limite imperceptible , la sombre 
Guadiana , si renommée dans les anciens romanceros, 
roule , en murmurant, ses tristes et vastes ondes. Au- 
trefois elle vit s'acciunuler sur ses rives d'innombrables 
légions de Maures et de chevaliers couverts d'écla- 
tantes armures ; là s'arrêtèrent les guerriers les plus 
agiles ; là succombèrent les forts ; là roulèrent , con- 
fondus dans les flots ensanglantés , le turban du mu- 
sulman et le casque du chrétien. 

XXXV. 

O belle Espagne ! sol glorieux et romantique ! où 
est cet étendard que déploya Pelage alors que le 
perfide père de Cava ^ appela dans sa patrie les bandes 



^ Après être resté huit jours à Lisbonne, nous envoyâmes par mer 
à Gibraltar nos bagages et une partie de nos gens , et nous nous 
rendîmes à cheval à Seville. C'est une distance d'environ quatre 
cents milles; les chevaux étaient excellents; nous faisions soixante- 
dix milles par jour. Des œufs ,du vin et des lits durs, c'était tout 
le confort fjue nous trouvions , et dans ces climats bmlants c'en 
était bien assez. 

» Subié(iuemment sa maj'-sté devint folle , et le docteur Willis, 
»i habile à traiter le ptricrâne des rois , ne put rien faire du 
sien. Manuscrits de Byron. 

[La reino , atteinte d'aliénation mentale , ne s'est jamais ré- 
tablie. Elle mourut au Brésil en 1816. ] 

' L'é'eudue de .Mafra est prodigieuse; cette ville renferme un 
palais , un couvent et une église mignificiue. Se- six orgues sont 
les plus belles cpie j'aie jamais vues; nous ne les cnteadiincs 
point, mais on nous dit que leurs sons étaient dignes de lour 
riclicsse. 

[• A dix milles adroite de Cintra, » dit lord Byrou dans ntie 
lettre à M mère , • est le palais de Mafra , l'orgueil du I'ortui:al 



sous le point de vue de la magnificence, mais sans aucune espèce 
d'élégance. Un couvent y est annexé: les moines, qui possèdent 
de gros revenus , sont furt polis et entendent le latin. J'eus avec 
eux une longue conversation. » — Mafra fut bâtie par Jein V, 
par suite du vœu qu'il avait fait pendant une maladie dangereuse, 
de fonder un couvent pour l'usage de la plus pauvre confrérie 
du royaume. Les recherches faites , on trouva cette condition 
remplie à Mafra , où douze franciscains vivaient ensemble dans 
une hutte.] 

* Tels j'ai trouvé les Portugais , tel» je les ai dépeints. Depuis, 
ils ont fuitdes progrès, du moins en courage. Les derniers exploits 
du duc de Wellington ont e'facé les sottises de Cintra. Il a véri- 
tablement fait des miracles ; il a peut-être changé le c.iraclère 
d'une nation , réconcilié des superstitions rivales , et vaincu un 
eruicmi <|ui n'avait jamais recule devant ses prédécesseurs. 

' La tille du comte Julien, l'Hélène de l'Espagne. Pelage 
conserva son indépcnd;mce daiis les montagnes des .Asturies;et 
(|i;('iiiM( s siècles plus tard , Us descenOaiits de ses compagnoas 
d'armes tcnninèrcnt la lutte par la conquête de Grenade. 



LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. GH. L 73 



qui teignirent du sang des Goths les eaux de ces j 
montagnes? Où sont ces bannières sanglantes qui, ■ 
au temps jadis , déployées sur la tète de tes enfants, 
ilottaient victorieuses au souffle des vents , et refou- 
lèrent enfin les dévastateurs sur leurs propres rives ? 
Oh ! combien dut briller la croix , et le croissant 
pâlir ! de quels gémissements les mères de la Mauri- 
tanie diurent faire retentir les échos de l'Afrique ! 

XXXVI. 

Tes chants populaii-es ne sont-ils pas remplis de ces 
glorieux récits ? Et voilà , en effet , la plus grande ré- 
compense que peut espérer le héros. Quand le gra- 
nit tombe en poudre , que les témoignages de l'his- 
toire viennent à manquer, la complainte d'un paysan 
supplée aux annales douteuses. Orgueil! détache les 
regards du ciel pour les reporter sur ton propre do- 
maine ! vois comme la renommée des puissants va se 
réfugier dans une chanson ! Les livres , les colonnes, 
les monuments ne peuvent-ils immortaliser ta gran- 
deur ? faut-il donc que tu te confies au langage naïf 
de la tradition quand la flatterie est morte avec toi 
et que Thistoire te calonmie ? 

xxxvii 

Éveillez-vous , fils de l'Espagne ! éveillez-vous ! 
aux armes ! c'est la Chevalerie , votre ancienne divi- 
nité , qui vous appelle ; elle ne porte point , comme 
autrefois , sa lance altérée ; elle n'agite pas dans l'air 
son panache rouge ; elle vole aujourd'hui à travers la 
fumée des tubes enflammés , et tonne par la voix de 
l'airain mugissant ; à chaque détonation elle s'é- 
crie : (1 Éveillez-vous 1 aux armes ! » Répondez ! sa 
voix trouvera-t-elle moins d'échos que jadis quand 
son chani de guerre retentissait sur les rivages de 
l'Andalousie ? 

XXXVIII. 

Silence ! n'entendez - vous pas résonner la terre 
sous les pas des coursiers ? n'est-ce pas le bruit du com- 
bat qui an-rveà votre oreille' ne voyez-vous pas ceux 
que frappe le sabre ensanglanté ? Courez ! courez sau- 
ver vos frères avant qu'ils tombent sous les coups des 
tyrans et de leurs esclaves. L'air est sillonné ;les feux 
redoutables du trépas ; chaque décharge , répercutée 
de roc en roc , annonce que des milliers d'iiommes 
ont cessé de vi\Te. l-a mort vole sur les ailes d'un 
a(]uilon de soufre; le génie des batailles, rouge de sang, 
fra[)pe du pied la terre , et les peuples ont ressenti la 
commotion. 

XXXIX. 

Voyez-vous le Géant debout sur la montagne, éta- 
lant au soleil sa sanglante chevelure? Les foudres delà 
mort étincellent dans ses mains ardentes ; son regard 
brûle tout ce (ju'il fixe ; ses yeux , tantôt roulants dans 
leur orbite , tantôt immobiles , lancent au loin des 
éclairs ; et à ses pieds d'airain est couchée la Destruc- 
lion, obsenant les calamités qui s'accomplissent: 



car cette matinée verra le choc de trois nations puis- 
santes , et le sang qui va couler sur ses autels réjouira 
sa vue'. 

XL. 

Par le ciel ! c'est un beau spectacle pour celui qui 
n'a là ni ami, ni frère, de voir se mêler toutes ces 
écharpes brillantes , et l'éclat des armes étinceler dans 
l'air ! Voyez ces limiers de la guerre qui ont quitté 
leur tanière , allongeant leurs .griffes et hurlant pour 
leur proie ; tous prennent part à la chasse , mais bien 
peu au triomphe. La part la plus belle sera pour la 
tombe, et le Carnage , dans sa joie , peut à peine comp- 
ter le nombre des combattants. 

XLI. 

Trois nations se réunissent pour offrir ce sanglant 
sacrifice; trois langues élèvent vers Dieu d'étranges 
prières ; trois brillants étendards se déroulent sur le 
fond azuré du ciel ; les cris sont : France ! Espagne ! Al- 
bion ! victoire ! L'ennemi , la victime , l'allié généreux 
qui combat pour tous et combat toujours en vain , se 
sont donné là rendez- vous — comme s'ils ne pouvaient 
attendre la mort dans leurs foyers — pour nourrir 
les corbeaux sur la plaine de Talavera , et fertiliser la 
terre que chacun d'eux veut conquérir. 

XLII. 

C'est là qu'ils pourriront , jouets glorieux de l'am- 
bition ! Oui , la gloire élève le gazon (jui recouvre leur 
argile ! Vain sophisme ! voyez en eux des instruments 
brisés , que les tyrans sacrifient par myriades quand 
ils osent paver de cœurs humains leur criminelle voie 
pour arriver — à quoi? — à un rêve. Les despotes 
connaissent-ils un seul lieu où leur domination soit vo- 
lontairement consentie ? Y a-t-il un coin de terre qu ils 
puissent dire à eux , sauf celui où leurs os tombent en- 
fin pièce à pièce ? 

XLIII. 

Albuera ! glorieux champ de douleur ! pendant 
qu'en parcourant ta plaine le pèlerin pressait les flancs 
de son cheval , qui eût pu prévoir que bientôt tu ser- 
virais de théâtre à la lutte sanglante des deux armées 
rivales ? Paix aux morts ! puissent la palme du guer- 
rier, les pleurs de la victoire, immortaliser leur récom- 
pense ! Jusqu'à ce que d'autres lieux soient témoins 
d'autres funérailles , ton nom , Albuera , réunira en 
cercle la foule attentive , et les chants du peuple te dé- 
cerneront une renommée passagère 2, 

XLIV. 

C'est assez parler des favoris de Bellone ; qu'ils s'a- 
musent à jouer aux hommes et échangent la vie contre 
la gloire , cette gloire ne ranimera pas leur cendre , 
bien (pie des milliers d'hommes périssent pour illus- 
trer le nom d'un seul. Ce serait vraiment donunage 
de leur dénier l'objet de leur nohle ambition, à ces heu- 
reux mercenaires (jui croient servir par leur mort la 



' On trouTcrait difficiloiiiciit dans les poètes nncicns cl mo- i tous les nltrilmts [iropres à exciter la terreur et radiniration. 
darnes, dit un critiiiue anonyme, une |)rosr)|.oi)ée plus li.irdic quo > Cette Htaixc ne se trouve pas dans le manuscrit orifiiual. 

celle-là. Cette ÛRure gigantesque fanne un oljet distinct dont Klle fut ('•crilc .i N. wslead en août \»\\, (leu de temps après la 
les trait) oout d<}crite aTCc une rare perfection, tt inveUi de ' bataille dAlbuera, qui [;it livrée en mai. 



74 



ŒUVRES DE BYRON. 



patrie dont leur vie eût peut-être fait la lionte , qui au- 
raient succombé tlans iiueliiue sédition doniesticjue , 
ou , briii;ana.s obscurs , auraient suivi une carrière de 
vol et de rapines. 

XLV. 

Harold continua rapidement sa route solitaire jus- 
qu'aux lieux où Seville élève fièrement son front in- 
dompté'. Elle est lil)re encore, cette proie convoitée 
des envaliisseurs ! Hélas ! le temps approclie où la con- 
quête posera dans son enceinte son pied farouche , et 
souillera de son passage ses élégants édifices. Heure 
fatale ! il faut subir sa destinée (piand la destruction 
triomphe et c[ue tout cède à ses hordes affamées ; au- 
trement llionetTjT seraient debout encore, la vertu 
serait toujours victorieuse , et le meurtre cesserait de 
prospérer. 

XLVI. 

Mais, insouciante de l'heure qui s'approche , Seville 
ne s'occupe que de chants, de ban(|uets et de fêtes ; le 
temps s'écoule au milieu des joies les plus étranges , 
et le cœur de ces patriotes ne saigne pas des blessures 
de la patrie. Ce n'est pas le clairon de la guerre qu'on 
entend, mais la guitare de Tamour. La folie y domine 
en souveraine ; le libertinage , aux yeux jeunes , pour- 
suit ses promenades nocturnes, et au milieu des crimes 
silencieux des capitales, le vice s'attache jusqu'au der- 
nier moment à ces murs près de s'écrouler. 

XL VII. 

Il n'en est pas de même de l'hôte des champs ; il 
se cache avec sa tremblante compagne et n'ose aven- 
turer trop loin ses regards , de peur de voir sa vigne 
ravagée et flétrie sous le souffle brûlant de la guerre. 
On n'entend plus , à la clarté propice d'un beau soir, 
le joyeux fandango agiter ses castagnettes. O monar- 
ques ! si vous pouviez goûter les plaisirs que vous 
troublez , vous n'iriez pas affronter les fatigues de la 
gloire ; la voix triste et discordante du tambour se tai- 
rait , et il y aurait encore pour l' homme du bonheur 
ici-bas. 

XLVIII. 

Quels sont maintenant les chants du robuste mule- 
tier? Est-ce, comme autrefois, la romance d'amour 
ou le cantique pieux qui charme les ennuis de la route, 
pendant que les clochettes de la mi.ile font entendre 
leur pittoresque tintement ? Non , il ne chante plus 
que Tira el rfy 2/ et ne s'interrompt que pour mau- 
dire Godoy, l'imbécile roi Charles , et le jour où la 
reine d'Espagne vit pour la première fois le jeune 



homme aux yeux noirs , et où la trahison sortit rouge 

de sang de son Ut adultère. 

XLIX. 

Sur celte plaine longue et unie bordée de rocs sour- 
cilleux où vous voyez s'élever ces tours mauresques , 
l'empreinte du fer des coursiers a déchiré le sein de la 
terre , et le gazon noirci par les flammes annonce la 
présence de l'ennemi sur le sol de l'Andalousie. Ici 
étaient le camp, les feux du bivouac et les postes 
avancés ; ici le paysan intrépide a pris d'assaut le nid 
du dragon ; il vous fait remarquer ce lieu d'un air 
triomphant , et vous montre ces rochers tant de fois 
perdus et repris. 

L. 

Tous ceux que vous rencontrez sur la route portent 
à leur chapeau la cocarde rouge ' ; vous reconnaissez 
à ce signe qui vous devez accueillir et qui éviter. Mal- 
heur à quiconque se montre en public sans cet infailli- 
ble signe de loyauté ; le couteau est effilé , le coup est 
prompt , et triste serait la destinée des soldats gau- 
lois si le poignard perfide caché sous le manteau 
pouvait émousser le tranchant du sabre ou dissiper la 
fumée du canon. 

LI. 

A chaque détour dans les morénas sombres , les 
rochers supportent des batteries meurtrières , et aussi 
loin que la vue peut s'étendre , l'obusier des mon- 
tagnes , les chemins coupés , les palissades hérissées , 
les fossés inondés , les postes militaires occupés , la 
sentinelle vigilante , les magasins cachés sous le roc , 
le coursier abrité sous le cliaume , les boulets amon- 
celés en pyramide, la mèche toujours allumée*. 

LIT. 

Tout amionce ce qui va se passer. Mais celui qui 
d'un signe de tête a jeté bas de leur trône des despotes 
moins forts que lui s'amte un instant avant de lever 
le bras ; il daigne accorder un moment de répit : bien- 
tôt ses légions vont s'ébranler et balayer ces obsta- 
cles ) il faut que l'Occident i-econnaisse le fléau du 
monde. Espagne ! ô mallieur, malheur à toi quand 
le vautour gaulois , déployant ses ailes , prendra son 
essor, et que tu verras tes fils précipités en foule au 
séjour du trépas ! 

LUI. 

Et faut-il donc qu'ils périssent ? que la jeunesse , le 
courage , l'honneur succombent pour assouvir la fatale 
ambition d'un chef orgueilleux ? Eh quoi ! point de 



< « A Seville, nous logeâmes chez deux dames espagnoles non 
mariées, jouissant d'une bonne réputation, l'ainée fort belle 
femme, la plus jeune très-jolie. La liberté de mœurs qui est ici 
générale m'étonnaun peu, et à la suite de mes observations ul- 
térieures, j-^ trouve que la réserve n'est pas le caractère distinc- 
lif des belles Kspaguoles. L'aînée honora votre indigne fils 
d'.''tentions particulières, l'fnibrassant avec beaucoup de ten- 
dresse à son départ je n'étais resté là que trois jours), après 
avoir coupé une boucle de ses cheveux à lui et lui en avoir offert 
une des siens à eli'-, d'une longueur d'environ (rois pieds; je 
vous les envole et vous prie de les garder jusqu'à mon retour. 
Ses dernières paroles furent : Adios, tu htrmoso, viegustas 



mucho. — Adieu, mon joli garçon; tu me plais beaucoup. » iord 
Byvon à sa mère. AoiU 1809. 

* Fiva el rey Fernando! Vive le roi Ferdinand. C'est le refrain 
de la plupart des chansons patriotiques des Espagnols. Elles sont 
presque toutes dirigées contre l'ancien roi Charles, la reine et 
le prince de la Paix. 

' La cocarde rouge , arec le nom de Fernando VII écrit au 

miliiu. 

* Tous ceux qui ont vu une batterie doivent se rappeler que 
les boulets et les bombes sont disposés en pyramide. La Sierra- 
Morena était fortifiée dans tous les défilés que je traversai pour 
me rendre à Seville. 



Liù PÈLERINAGE DE CIlILÛE-HAPiOLD. GH. I. 



m 



milieii entre la soumission et la tombe? entre le triom- 
phe du brigandage et la chute de l'Espagne? La puis- 
sance suprême que l'homme adore l'a-t-elle doncor- 
domié ainsi? est-elle sourde aux supplications des vic- 
times? tout sera-t-il donc inutile : l'héroïsme des 
vaillants , les conseils des sages , le dévoûment des 
patriotes , l'habileté des vieux guerriers , l'ardeur de 
la jeunesse , le cœur d'acier de l'âge mur ? 

LIV. 

Est-ce donc pour cela que la jeune Espagnole a saisi 
le glaive , alors que , suspendant aux saules sa guitare 
muette, dépouillant son sexe et s'arraant d'audace, 
elle a entonné le chant des batailles , et pris place dans 
les rangs des guerriers ? Elle qui pâlissait à la vue de 
la moindre blessure, que le cri de la chouette fai.^ait 
tressaillir d'effroi , elle contemple d'un œil tranquille 
les baïonnettes hérissées , l'épée flamboyante , et sur 
les cadavres encore chauds elle s'avance , IMinerve in- 
trépide , où Mars lui-même craindrait de la suivre. 

LV. 

Vous qu'émen'eillera le récit de son histoire , oh ! 
si vous l'aviez connue en des temps plus doux, si vous 
aviez vu son œil noir briller à travers le noir tissu de 
son voile , si vous aviez entendu dans le boudoir sa 
voix joyeuse et légère, contemplé ses longs cheveux 
qui délient l'art du peintre , ses formes enchante- 
resses , sa grâce plus que féminine , vous n'eussiez 
pu croire qu'un jour les tours de Sarragosse la ver- 
raient regarder en face le danger à la tête de Méduse, 
et lui sourire , éclaircir les rangs de l'ennemi , et gui- 
der les guerriers au chemin périlleux de la gloire. 

LVI. 

Son amant tombe ; — elle ne verse point d'inoppor- 
tunes larmes. Son chef est tué ; — elle le remplace au 
poste fatal. Ses concitoyens fuient; — elle arrête leur 
lâche retraite. L'ennemi recule , — elle marche à la tête 
de ceux qui le poursuivent. Qui mieux qu'elle apai- 
sera les mânes d'un amant ? qui mieux qu'elle vengera 
le trépas d'un chef? Voyez-vous la jeune fille relever 
le courage abattu des guerriers? la voyez-vous fondre 
sur l'ennemi fuyant vaincu par la main d'une femme, 
à l'aspect des remparts qu'il assiège ' ? 

LVII. 

Pourtant elles ne sont point des Amazones , les jeu- 



* Tels furent les exploits de la (ille de Sarragosse, que sa valeur 
a élevée au premier rang entre les héroïnes. Pendant le séjour 
de l'auteur à Seville, elle se |)ronicnait journellement au Prado, 
décorée des médailles et des ordres que la junte lui avait dé- 
cernés. 

[Les exploits d'Angiisline, la célèbre héroïne dos deux sièges 
de Sarragosse, sont rapportés amplenuntdans l'un des plus beaux 
ctiapitrcs de {'Histoire de In Guerre de la Péninsule, par 
Southey. A l'époque où cHe fixa l'attention pour la première fois 
en «élançant dans nue batterie ou son amant avait été tué, et en 
servant un canon à sa place , clic avait vingt-deux ans, était 
fort jolie , av^;c un carac-tère df; beauté tout à fait féminine. 
Wilkie a peint son portrait; Woerisworlh en parle dans sa dis- 
sertation sur la Convention, mal à propos nonnnée de Cintra . 
dont un p.issagc se termine ainsi : — « Sarragosse a prouvé une 
vérrté doidniireiise, mais chère et consolante, à savoir, (|ue 
lorsque les populations sont allaipiées dans ce qn'cll(!s ont de 
plui précieux et obligées de combattre pour leur liberté, le incli- 



nes filles de l'Espagne ; elles furent créées pour l'a- 
mour et ses enchantements. Si , aujourd'hui , armées, 
elles rivalisent avec ses fils et se mêlent à l'horrible 
phalange , c'est le tendre courroux de la colombe (jui 
frappe de son bec la main étendue poiu* saisir son 
époux. En douceur comme en énergie, l'Espagnole 
surpasse de beaucoup les femmes de certains pays 
renommées pour leur babil fastidieux ; elle a une âme 
plus noble , et ses charmes égalent peut-être les leurs. 

LVIII. 

Elle doit être douce la joue dont la fossette indique 
l'empreinte qu'y laissa le doigt de l'amoiu- ! ces lè- 
vres qui récèlent une nichée de baisers prêts à s'en- 
voler disent à l'homme que pour les mériter il faut 
qu'il soit vaillant. Comme son regard est énergiquc- 
ment beau ! Les rayons de Phébus , en caressant sa 
joue , ne l'ont point fanée ; elle est sortie plus fraîcli* 
encore de ses baisers amoureux. Qui pourrait, après 
l'avoir vue, rechercher les fades beautés du nord? que 
leurs formes sont pauvres , frêles , pâles et languis- 
santes ! 

LIX. 

Climats que les poètes se plaisent à vanter, harems 
de cette contrée lointaine où je fais niaintenant '- en- 
tendre ces chants à la gloire des beautés espagnoles , 
qu'un cynique lui-même ne pourrait s'empêcher d'ad^ 
mirer, pourriez-vous comparer ces houris à qui vou.s 
permettez à peine de prendre l'air, de peur que le 
vent ne serve de conducteur à l'amour, avec l'Espa- 
gnole aux yeux noirs et brillants ' ? Sachez que c'est 
dans leur patrie que nous trouvons le Paradis de vo- 
tre prophète , avec ses vierges célestes aux yeux noirs , 
et leur angélique bonté. 

LX. 

O Parnasse ^ ! maintenant je te contemple , non avec 
les yeux insensés d'un rêveur, non dans le fabuleux 
paysage d'un poëme , mais je te vois avec ton man- 
teau de neige et sous ton ciel natal , t' élever dans toute 
la pompe sauvage de la majesté des montagnes. JSe 
t'éloniiepas que j'essaie de chanter en ta présence; et 
moi aussi, moi le plus humble des pèlerins qui t'ont 
visité, je voudrais en passant éveiller les échos, quoiqi>e 
nulle muse sur ta cime ne déploie aujourd'hui ses ailes. 

LXI. 

Que de fois j'ai rêvé de toi ! car qui ignore ton nom 



leur champ c|e bataille, c'est le plancher, lliéâlre des jeux de 
leurs enfants, les chambies où la f iniille a dormi, les toils (jui 
l'ont abritée, les jardins, les rues et les places pul)li<pies , les 
autels de leurs temples et les ruines de leurs maisons en 
flauunes. » ] 

Voir aussi les détails que donne sur c-Ue héroïne madame la 
comtesse Merlin dans ses .Méuioires, l'un des plus charmanls 
ouvrages échappés h la plume d'une feimne. 

' Cette stance a été écrite en Turcinic. 

' De longs cheveux noirs, des yeux noirs langoureux, un 
teint olive clair, des mouvements gracieux que ne peut concevoir 
un Anglais, accoutumé à l'air nonchalant et indifférent des 
femmes de son pays , joint au costinue le plus avenant et le plus 
décent tout à la fois, rendent le pouvoir d'une beauté espagnole 
tout à fait irrésistible. Bijnni à sa nirre. Joùt 1809. 

4 Ces stances out été écrites ù CasUi (l'ancienne Delphes ) . an 
pied du nioiit Parnasse, ap|.clé ujaintcnant Ai«xu/>« (l.iakura;. 
Décembre 1809. 



76 



OEUVRES DE BYRON. 



glorieux , celui-là est étranger à ce que l'homme a de 
plus divin. Et maintenant que tu es là sous mes yeux, 
je rougis de t'offrir en honunage d'aussi faibles ac- 
cents. Quand je rappelle à ma mémoire le cortège illus- 
tie de tes anciens adorateurs , je tremble et n'ai plus 
que la force de lléchir le genou. Au lieu d'élever ma 
voix et de tenter un inutile essor, je te contemple sous 
ton pavillon de nuages , dans l'extase d'une joie silen- 
cieuse, en pensant qu'à la fin je te vois'. 

LXII . 

Plus heureux que tant de poètes illustres que le des- 
tin enchaîna dans leur lointaine patrie , foulerais-je 
sans émotion cette terre sacrée que d'autres idolâtrent 
sans la connaître ? Quoique Apollon ne visite plus sa 
grotte , et que le séjour des muses en soit aujourd'hui 
le tombeau , je ne sais quel doux génie règne encore 
en ces lieux , soupire dans la brise , habite le silence 
des cavernes , et glisse d'un pied léger sur cette onde 
mélodieuse. 

LXIII. 

Un jour, ô Parnasse ! je reviendrai à toi. J'ai in- 
terrompu mes chants pour te payer mon tribut ; j'ai 
oublié un.moment pour toi , et la terre d'Espagne, et 
ses fils et ses filles , et son destin , cher à toute âme 
libre , et je t'ai salué , non peut-être sans verser une 
larme. Je reprends maintenant mon sujet. — Mais que 
j'emporte de mon pieux séjour auprès de toi un 
gage , un souvenir ; laisse-moi cueillir une feuille de 
l'arbre immortel de Daphne , el ne permets pas que 
dans l'espérance de celui qui t"implore les hommes ne 
voient qu'une vanter ie impuissante. 

LXIT. 

Mais jamais , mont sublime , jamais , quand la 
Grèce était jeune encore , tu ne vis à ta base gigan- 
tesque un chœur de beautés plus brillantes ; jamais 
quand la prêtresse , embrasée d'un feu divin , faisait 
entendre l'hymne pytliique, Delphes ne contempla un 
cortège de vierges plus dignes d'inspirer les chants 
d'une IjTC amoureuse que ces filles de l'Andalousie , 
élevées dans la chaude atmosphère des tendres désirs. 
Oh! que n'ont-elles ces paisibles ombrages dont jouit 
encore la Grèce , bien que la gloire ait déserté ses ri- 
res ! 

LXV. 

Elle est belle l'orgueilleuse Seville ! Qu'elle soit 
fière de sa force , de sa richesse , de son antiquité ! 
mais Cadix , qui s'élève plus loin sur la côte , réclame 
des éloges moins glorieux, mais plus doux. vice ! 
que tes voluptueux sentiers ont de charmes ! Com- 
ment le cœur où bouillorme un sang adolescent fera- 
t-il pour échapper aux fascinations de ton regard ma- 



gique ? Serpent à tête d'ange , tu nous magnétises , et 
tes formes séduisantes se plient à tous les goûts. 

LXVI. 

Quand le temps eut détruit Paphos , — temps mau- 
j dit , la reine qui soumet tout à son empire doit se sou- 
I mettre à toi , — les plaisirs exilés cherchèrent pour s'y 
fixer un climat aussi doux , et Vénus , fidèle seule- 
ment à la mer qui fut son berceau , inconstante dans 
tout le reste , daigna se réfugier dans Cadix et trans- 
porter le siège de sa puissance dans l'enceinte de ses 
blanches murailles. Néanmoins elle n'a pas voulu cir- 
conscrire son culte à un seul temple , mais on lui a 
élevé des milliers d'autels où brille sans cesse la flanmie 
des sacrifices 2. 

LXVII. 

De l'aube jusqu'à la nuit, depuis le soir jusqu'au 
moment où Taurore étonnée éclaire en rougissant l'or- 
gie de la bande joyeuse , on chante , on se couronne 
de guirlandes de roses ; de nouveaux amusements, des 
folies toujours nouvelles se succèdent sans interrup- 
tion. Celui qui séjourne en ce lieu doit dire un long 
adieu aux sages plaisirs. Rien n'interrompt les fêtes ; 
à défaut de dévotion véritable , l'encens monacal 
monte seul vers le ciel ; l'amour et la prière marchent 
ensemble , ou régnent à tour de rôle. 

LXVIII. 

Le dimanche arrive , jour de recueillement et de 
repos. Comment Ihonore-t-on sur ce rivage chrétien? 
On le consacre à une réjouissance solennelle. Silence ! 
entendez-vous mugir le monarque des forêts ? Il brise 
les lances ; ses naseaux aspirent le sang qui jaillit de 
l'homme et du coursier terrassés par ses cornes redou- 
tables ; la foule qui rempfit l'arène appelle à grands 
cris d'autres combattants ; la vue des entrailles palpi- 
tantes provoque les hurlements d'une' frénétique joie ; 
les yeux de la beauté ne se détournent pas , et ne 
témoignent même point une feinte tristesse. 

LXIX. 

C'est là le septième jour, le jubilé de l'honmie. 
Londres , tu célèbres autrement le jour de la prière : 
tes bourgeois shabillent proprement , tes artisans la- 
vent leur figure , tes apprentis s'endimanchent , et 
tous vont respirer l'air hebdomadaire. Le fiacre , le 
whisky, le cabriolet, et jusqu'au modeste gig, sillon- 
nent les faubourgs ; on se rend à Hampstead , à Brent- 
ford , à HaiTOw, jusqu'à ce que le rossinante s'arrête 
épuisé au milieu des brocards des piétons jaloux 

LXX. 

Les bateaux de la Tamise promènent les belles atti- 
fées de rubans : d'autres préfèrent conune plus sûre 



'Sur le Parnasse, en me rendant i la fontaine de Delplies 
(Caslri;. je vis une volée de douze aigles. Hobhouse prétend qne 
cet.'im» des vautours; je saisis ce présage. La veille, j'avais 
con:()Ose l'apostrophe au Parnasse dans CliUde- Harold, et en 
voyant ces oiseaux, j'espérai qu'Apollon avait accepté inonhom- 
mai;t. J'ai du moins obtenu le nom et la gloire du poëtependant 
Ja période poétique de la \ ie , de vingt à trente. — Savoir si cette 
gloire durera , c'est uue autre qncstion; mais j'ai adoré la déesse 
du lieu (jui lui est consacre, et je suis rcconnaiisant de ce ijucUo 



à fait pour moi , laissant l'avenir entre ses mains comme j'ai 
la'ssé le passé. Journal de Byron, 1821. 

> Cadix , la charmap.te Cadix, est le lieu le plus agréable du 
monde. La beauté de ses rues et de ses édifices n'est surpassée 
que par l'amabilité de ses habitants: c'est une Cythére complète, 
où se trouvent le? plus belles femmes de l' Espagne. Les belles de 
Cadix sont pour la Péninsule ce que sont pour l'Angleterre les 
magiciennes du Lancashire. Lord Byron à sa mère, 1809. 



LE PÈLERINAGE DE CIIILDE-IIAUOLI). CH. L 



77 



la route semée de barrières ; ceux-ci gravissent la col- 
line de Richemont ; ceux-là partent pour Ware , et il 
en est beaucoup qui montent jusqu'à Higligate. Ombra- 
ges de la Béotie ' , vous dirai-je pourquoi? C'est pour 
assister au culte de la corne solennelle qui , présentée 
avec respect par la main du mystère , reçoit les ser- 
ments redoutables des garçons et des filles ; ces ser- 
ments sont arrosés par d'amples libations , et l'on 
danse jusqu'à raul)e -. 

LXXI. 

Tout pays a ses folies . — Ce ne sont pas là les tiennes, 
belle Cadix , assise sur le bord de la mer aux flots bleus. 
A peine la clocbe du matin a sonné neuf heures, tes 
saints adorateurs disent leur rosaire. Leurs prières 
importunent la Vierge (c'est, je crois, la seule qu'il y 
ait dans le pays ) , lui demandant le pardon d'autant de 
crimes qu'il y a de fidèles qui l'implorent ; cela fait , 
on se rend en foule au cirque : jeunes et vieux , pau- 
vres et riches, chacun prend sa part du divertissement. 

LXXII. 

La lice est ouverte , l'arène spacieuse est libre; tout 
autour sont entassés des milliers de spectateurs ; long- 
temps avant que la première fanfare se fasse entendre, 
toutes les places sont occupées. Là abondent les don, 
les grands d'Espagne, et surtout les dames , savantes 
dans la coquetterie du regard , mais toujours humai- 
nement disposées à guérir les blessures qu'ont faites 
leurs beaux yeux. Nul ne peut se plaindre , comme 
fait maint poëte lunatique, que leur froide indifférence 
l'ait condamné à mourir des traits cruels de l'amour. 

LXXI II. 

Le brui* des conversations a cessé ; la tête surmontée 
d'un blanc panache, portant des éperons d'or, armés 
d'une lance légère, montés sur de fiers coursiers, qua- 
tre cavaliers s'avancent en s'inclinant devant les spec- 
tateurs, et se préparent à jouter dans cette lice péril- 
leuse ; ils portent de riches écharpes ; leurs coursiers 
caracolent avec grâce. S'ils peuvent se signaler dans ce 
jeu redoutable, les applaudissements de la foule, les re- 
gards approbateurs des dames, tout ce qui récompense 
des actions plus nobles, deviendront leur partage ; les 
fatigues des rois et des héros ne sont pas payées d'un 
plus haut prix. 

LXXIV. 

Revêtu d'un costume splendide et d'un éclatant man- 
teau, mais toujours à pied, l'agile matador est au cen- 
tre de l'arène , brûlant de se mesurer avec le roi des 
lrouf)eaux mugissants; mais auparavant il parcourt 
lentement l'enceinte dans toute son étendue , pour 
s'assurer qu'aucun obstacle n'entravera sa course. 11 
n'a pour toute arme qu'un dard ; il ne combat que de 
loin ; riiomm.e n'en saurait tenter davantage sans l'aide 



du coursier fidèle, trop souvent condamné, hélas! à 
recevoir pour lui les blessures et la mort ! 

LXXV. 

Le clairon a retenti trois fois ; le signal est donné ; 
l'antre s'ouvre béant ; la foule regarde dans une muette 
attente. Le puissant animal s'élance d'un bond dans 
l'arène , promène autour de lui de sauvages regards , 
frappe la terre d'un pied sonore , mais il ne s'élance pas 
aveuglément sur son ennemi. Il tourne à droite et à 
gauche son front menaçant , comme pour préluder à sa 
première attacjue ; il agite au loin sa queue irritée ; ses 
yeux enflammés roulent et se dilatent dans leur orbite. 

LXXVI. 

Tout à coup il s'arrête; son regard s'est fixé : fuis, 
fuis , jeune imprudent ! prépare ta lance ; le moment 
est venu de mourir ou de déployer celte adresse qui 
peut encore tromper la fureur de ton ennemi. Les cour- 
siers agiles se détournent à propos ; le taureau court en 
écumant, mais il n'échappe point aux coups qu'on lui 
porte ; le sang ruisselle à flots sur ses flancs. 11 fuit , il 
tourne sur lui-même; la douleur le rend furieux. T^e 
dard succède au dard , la lance suit la lance ; ses souf- 
frances s'exhalent en longs mugissements. 

LXXVII. 

Il revient sur ses pas ; rien ne l'arrête, ni les dards , 
ni les lances, ni les bonds rapides du coursier hors 
d'haleine. Que peuvent contre lui et l'homme et ses 
amies vengeresses ? Vaines sont ses armes , plus vaine 
encore sa force. Déjà un courageux coursier est étendu 
sans vie ; un autre est éventré (ô spectacle d'horreur!) , et 
à travers son poitrail sanglant apparaissent les organes 
palpitants de la vie. Blessé à mort, il se soutient encore 
malgré sa faiblesse, et, continuant sa course d'un pas 
chancelant , arrache son maître au péril. 

LXXVIII. 

Vaincu, sanglant, haletant, la rage du taureau est 
montée à son comble. Au centre de l'arène, au milieu 
de ses blessures, des dards attachés à son flanc, des 
fers de lances brisées , des ennemis hors de combat , il 
s'arrête immobile. C'est alors que les matadors volti- 
gent autour de lui , agitent le manteau rouge et bran- 
dissent le fer fatal ; une fois encore il s'élance avec la 
rapidité de la foudre ! Inutile fureur ! le manteau se dé- 
tache de la main perfide, couvre ses yeux farouches. 
— C'en est fait , — il va tomber sur le sable. 

LXXIX. 

A l'endroit où son large cou se joint à l'épine dorsale, 
le glaive mortel s'enfonce tout entier. 11 s'arrête. — Il 
tressaille, — dédaignant de reculer. Lentement il tombe 
au milieu des cris de triomphe. 11 meurt sans gémisse- 
ment , sans agonie. Un char décoré avec pompe s'a- 



• J'ai écrit cci à Tliibcs, et par conséquent jo ne pouvais | 
être mieux placé pour faire celte question et en olnenir la 
réponse. Ici Tlièbcs n'est pas considérée par moi comme la patrie 
de Pindare, mais comme la capitale de ia Béotie, où la première 
ënigme fut proposée et expliquée. 

' Lord Ilyronfail ici allusion à un usage ridicule en vigueur 
autrefois dans les auberfies et les caltarcls (^lli^hsate : cet usage 
C')n»i8tait k faire prêter un serment l»ur|i'5(]uc h tous les voya- 



geurs de la classe moyenne. L'individu devait jurer sur une 
paire de cornes : « de ne jamais embrasser la servante quand 
il pourrait embrasser la maîtresse de la maison, de ne jamais 
mauRcr de pain bis quand il pourrait en manger du blanc, de 
ncjauiaisboire de la iictilc biùie tpiand il pourrait boire de la 
bière force; » et autres injonctions du même genre, auxi|uelles 
était toujours aimexc'c la clause rcsiliatoirc suivaote : « à niuias 
que vous ne le prcfOriei. » 



78 ŒIJVUES 

vance; on y place le cadavre, spectacle délicieux aux 
reiîards de la foule ; ipialrc coursiers (pii (lédaiçînenlles 
rOiies, aussi ajriles (|uf l)ien dressés, entraînent celle 
lourde masse avec la rapidité de Teclair. 

LXXX. 

Tels sont les jeux cruels (pii , en Espagne, plaisent 
à la jeune fille et charment le jeune homme. Habitué de 
bonne heure au spectacle du sanj; , il se délecte dans la 
Yen<»eance, il jouit des souffrances d'autrui! Combien 
d'inimitiés privées ensanglantent le village ! Quoique 
les Espairnols ne forment aujourd'hui qu'ime phalange 
contre l'ennemi commun , il eti reste encore assez dans 
leurs hupables foyers qui, pour les motifs les plus fri- 
voles , aiguisent en secret contre un ami le poignard 
homicide. 

LXXXI. 

Mais la jalousie a fui ; ses grilles , ses venoux , la sage 
duègne sa sentinelle décharnée , tout ce qui révolte les 
âmes généreuses, toutes ces précautions d'un jaloux 
ridicule, tout cela a disparu avec la génération qui 
n'est plus. Avant l'éruption du volcan de la guerre, 
quelle femme pouvait se llatler d'être plus libre que la 
jeune Espagnole, alors que, déroulant les longues 
tresses de sa chevelure , elle bondissait sur la verte pe- 
louse , pendant qu'à la danse joyeuse souriait l'astre 
cher aux amants i* 

LXXXII. 

Oh ! plus d'une fois Harold avait aimé ou rêvé qn'il 
aimait, puisque le bonheur n'est qu'un rêve; mais 
maintenant son coeur capricieux était insensible , car 
il n'avait pas encore bu au fleuve de l'oubli ; et récem- 
ment il avait appris que ce que l'amour a de plus doux, 
ce sont ses ailes. Quelque beau , jeune et charmant 
qu'il paraisse , il y a au fond de ses jouissances les plus 
délicieuses une amertume qui en corrompt la source , 
et répand son venin sur les plus belles fieurs. 

LXXXIII. 

Cependant il n'était point aveugle aux charmes de la 
beauté. Elle faisait sur lui rim[)ression qu'elle fait sur 
le sage. Non que sur un esprit comme le sien la phi- 
losophie eût daigné jeter son chaste et imposant re- 
gard ; mais ou la passion prend la fuite , ou elle s'af- 
faisse sous ses propres fureurs ; et le vice , qui creuse 
de ses propres mains sa tombe voluptueuse , avait de- 
puis longtemps et pour toujours enseveli ses espéran- 
ces. Victime de la satiété, une sombre haine de la vie 
avait sur son front livide écrit la sentence fatale de 
Cain le maudit. 

LXXXI V. 

Il se contentait de regarder, sans se mêler à la foule. 
Pourtant il ne voyait pas les hommes avec la haine 
d'un misanthrope. 11 eût désiré parfois i)rendre part 



1>E BYRON. 

à la danse et aux chants. Mais comment sourire quand 
on succombe sous le poids de sa destinée? Rien de ce 
qui s'offrait à ses regards ne pouvait alléger sa tris- 
tesse. Un jour pourtant il essaya de secouer le démon 
qui l'oppressait; et, rêveur, assis pensif dans le bou- 
tloir d'une jeune beauté , il improvisa ce chant , adressé 
à des attraits non moins beaux que ceux qui l'avaient 
charmé en des jours plus heureux : 

A INÈS. 

i 

Ne souris point à mon front sombre et blême I 
Ma bouche à l'avenir jamais ue sourira. 
Te préserve Je ciel, en sa bouté suprême. 
De répandre des pleurs que nul ne séchera. 
2 

Tu veux savoir d'où vieut cette douleur qui ronge 

Tout, jeunesse, joie, avenir. 
Laisse-moi les tourments où mon âme se plonge; 
Tu ne peux rien pour les guérir. 

3 
Ce n'est ni l'amour, ni la haine , 
Ni de raral)ition les vains honneurs perdus. 

Qui me font maudire ma chaîne , 
Et fuir loin des objets que je prisais le plus ; 
4 
C'est cet ennui qui désenchante , 
Et tout ce que j'entends, et tout ce que je voi; 
La beauté sur mon cœur, hélas ! est impuissante, 
A peine si tes yeux ont des attraits pour moi ; 
5 
C'est cette tristesse fatale 
Qui du Juif voyageur accompagnait les pas; 
Qui, sans voir au-delà de la nuit sépulcrale, 
N'espère de repos qu'à l'ombre du trépas. 

6 
Ah ! de son propre cœur nul mortel ne s'exile. 
En vain, pour échapper au fléau qui me suit. 
Aux plus lointains climats je demande un asile; 
L'infernale pensée en tous lieux me poursuit. 
7 
Aux doux plaisirs chacun se livre; 
Ces plaisirs sont pour moi sans appas. 
Dure l'enchantement dont leur âme s'enivre 1 
Et coimne moi, du moins, qu'ils ne s'éveillent pasl 
8 
A moi l'exil de rive en rive, 
A moi les souvenirs d'un passé de douleur J 
Le seul soulagement à mon âme plaintive. 
C'est d'avoir épuisé la coupe du malheur. 

9 
Ce qu'on rencontre au fond de cette coupe amère, 
Ne le demande pas. Ne cherche pas à voir 
Ce qu'un cxur d'hoznme peut contenir de misère. 
Et l'enfer qui bouillonne en cet abùnenoir '. 



' A la place de ces stances , qui furent composées à Athènes, 
le 2ï janvier <»I0, et qui , selon M. Moore, contiennent les plus 
sombres touclics de U-istesse qui soient jamais sorties de la 
|iliiine «le lord Byron, nous trouvons celles-ci dans le premier 
brouillon de ce chaut : 



OVi ! l'.c parlez plus des climats du nord et des dnmcs anglaises; 
voi's n'avez pas vu comme moi la jolie lillc de Cadix, Si elle n'a ' 



pas les yeux bleus et les blonds cheveux de la jeune Anglaise , 
combien son regard expressif remporte sur l'azur d'un œil 
languissant '. 

2 

Comme Prom('thde , clic ravit au ciel la flamme qui , à travers 

ses longs cils soyeux, brille dans les noires prunelles de ses 

yeux qui ne peuvent contenir leurs (■clairs ; à voir sur son sein 

de neige retomber en tresses ondoyantes sa noire clievelore, 



LE PÈLERINAGE DE CIIILDE HAROLD. GÎI. L 



79 



cxxxv. 

Belle Cadix , adieu , et un lon;^ adieu ! Qui pourrait 
oublier la glorieuse défense qu'ont faite tes remparts? 
Quand tout changeait , toi seule restas fidèle ; la pre- 
mière à devenir libre , la dernière à être vaincue. Et 
si , au milieu d'aussi grands événements , de chocs si 
violents, le sang espagnol a coulé dans tes murs, le 
meurtre du moins n'a choisi qu'un traître pour vic- 
time * ; ici tous ont agi noblement , hormis la no- 
blesse; nul n'est allé au-devant des chaînes du vain- 
queur, si ce n'est la chevalerie- dégénérée. 

LXXXVI 

Espagne ! tels sont tes enfants. Oh ! qu'il est étrange 
ton destin ! Des hommes qui ne furent jamais libres 
luttent pour lalil)erté, un peuple privé de son roi com- 
bat pour un pouvoir sans force ; pendant que leurs sei- 
gneurs fuient , les vassaux prennent le glaive et de- 
meurent fidèles aux esclaves de la trahison ; ils se 
dévouent à un pays qui ne leur a donné que la vie ; 
l'orgueil leur montre le chemin de la lil)erté ; vaincus, 
ils retournent au combat ; leur cri de ralliement est 
i' La guerre ! la guerre , mcme aux couteaux - ! » 

LXXXVII. 

Vous qui désirez connaître l'Espagne et les Espa- 
gnols , lisez l'histoire de leur lutte sanglante ; tout ce 
que peut la vengeance la plus implacable contre un 
ennemi étranger est mis là en pratique contre la vie de 
l'homme. Depuis le cimeterre étincelant jusqu'au cou- 
teau perfide, l'Espagnol se fait des armes de tout; 
que lui hnporte, pourvu qu'il protège sa sœur ou sa 
femme, et qu'il fasse couler le sang des oppresseurs 
maudits? Puissent tous les envahisseurs recevoir un 
aussi terrible chàliment ! 

LXXXVI II. 

Seriez-vous tentés de donner une larme à ceux qui 
succombent? Jetez les yeux sur la plaine ravagée et 
sanglante; regardez ces mains rouges encore du meur- 
tre des femmes ; puis abandonnez aux chiens les morts 



sans sépulture ; que les cadavres servent de proie au 
vautour, qui les dédaignera peut-être; que leurs osse- 
ments blanchis et la marque ineffaçable du sang indi- 
quent à l'œil épouvanté la place du champ de bataille. 
C'est ainsi seulement que nos enfants pourront con- 
cevoir les spectacles que nous avons eus sous les yeux. 

LXXXIX. 

Hélas ! l'œuvre terrible n'est pas encore terminée : 
les Pyrénées vomissent de nouvelles légions ; l'horizon 
se reml)runit encore ; la lutte est à peine commencée ; 
qui peut en prévoir la lin? Les nations abattues fixent 
leurs regards sur l'Espagne ; si elle devient libre, elle 
affranchira plus de pays que ses cruels Pizarres n'en 
ont jamais enchaîné. Étrange rétribution! maintenant 
le bonheur de Colombie répare les calamités indisées 
aux enfants de Quito , pendant que le carnage pro- 
mène ses fureurs sur la mère-patrie. 

xc. 

Ni tout le sang versé à Talavera , ni tous les prodi- 
ges du combat de Barossa, ni les cadavres dont A l])uera 
fut jonché, n'ont pu assurer à TEspagne la conquête 
de ses droits. Quand verra-t-elle dans ses champs l'o- 
livier refleurir? quand respirera-t-elle de ses longues 
épreuves? combien de jours douteux feront place à la 
nuit avant que le spoliateur franc abandonne sa proie, 
et que l'arbre exotique de la liberté s'acclimate dans le 
sol ibérique? 

xci. 

Et toi , mon ami ' , puisque mon inutile douleur 
s'échappe de mon cœur malgré moi et se mêle à mes 
chants , si tu étais tombé sous l'épée avec le cortège 
des braves , l'orgueil pourrait arrêter les pleurs , même 
de l'amitié. Mais mourir ainsi sans gloire et sans uti- 
lité , oublié de tous , si ce n'est de mon cœur solitaire, 
et mêler ta cendre paisible à celle des guerriers tom- 
bés sur le champ de bataille , quand la gloire couronne 
tant de fronts moins nobles ! Qu'as-tu fait pour des- 
cendre si paisiblement dans la tombe? 



vous diriez (pie ces boucles sont douées de sentiment, et ca- 
ressent ce cou sur lequel elles serpentent. 
3 

Nos jeunes Anglaises sont longtemps à se rendre , et froides 
juw|iie dans la ikwscssIoii ; et si leurs charmes plaisent à la vue , 
leurs lèvres sont lentes à confi sser lamour; mais , née sous un 
plus chaud soleil , la ji une Espagnole fut créée pour aimer, et 
lorsipi'elje vous a doiuié son canir. quelle est celle qui vous en- 
chante comme la jolie lillc de Cadix 7 
4 

L» jeone E<>pai;nole n'est point coquette ; elle ne prend pas 
plaisir à voir trcnihler son amant; soit (|u'elle aime , soit qu'elle 
' naisse , elle ne sait pas dissitimlfr. Klle ne trafique pas de son 
ciiir; lorsqu'il l)at . c'est en toute sincérité , et liien (lu'on ne 
pui«se l'acheter h prix d'or, il vous aimera lonsleiujjs et tcu- 
drcmeut. 

6 

La jeune Espagnole qui accueille votre amour ne vous désole 
Jamais par des refus affeclés , car toutes ses pens<es ont pour 
but de voni prouver son dévounient dans les luouieuls d'é- 
jirciivr. Quand les soldats de l'élranger inenacf ni l'Kspapne , 
m*? s'arme ri prend sa jj.irt du p('ril ; et si «ou amant vient à 
nionlrcla poussière, elle saisit la lance et le venge. 
C 

Soit qui la dtrlé d'un beai soir elle se luèle au joyeux 



boléro, ou cliante sur sa guitare le chevalier chrétien et le 
guerrier maure ; soit qu'à l'heuie du crépuscule sa blanche main 
compte les grains de son rosaire, et que sa voix se joigne au 
chœur pieux des jeunes filles qui chantent les saintes vêpre» ; 
7 
Il est impossible de la voir sans que le cœur soit énm. Que des 
femmes moins belles ne la bliinent donc pas si sou cœur n'a pas 
plus de froideur. J'ai |)arcouru de nombreux climats : j'y ai vu 
bien des beautés charmantes, mais nulle à l'étranger, et bicQ 
peu dans ma patrie , qu'on puisse comparer à la jolie brune de 
Cadix. 

* Allusion à la conduite et h la mort de Solano , gouverneur 
de Cadix, en mai 1809. 

a « Guerre jusqu'aux couteaux! » Réponse de l'alafox à un 
géuéral français au siège de Sarragossc. 

' L honorable John Wingrield, officier aux gardes, (pii mourut 
de la lièvre à Coimbre. Je l'avais connu dix ans, la meilleure 
moitié de sa vie et la plus lieurtnise portion <\r la miiiuie. Dans 
le court espace d'iui mois j'ai p(!niu celle qui m'avait donné 
l'existence l't la plupart di' eeux qui me la rendaient su[)porlable. 
Tour moi es veis dVoung se.sont vériTK's: 

a Insatiable archer, n'élail-ec |)as assez d'une vielime? Trois 
fois ta llècbe est partie, et trois fois lu as iiumolé la paix de mon 
coMir avanlipiela lune eût trois fois renqpii sou croissant. 



80 



CETJVRES DE r»YHON. 



XCII. 



le plus ancien de mes amis et le plus estimé ! cher 
à lin cœur où ton affection avait survécu à toutes les 
anires , bien qu'à jamais perdu pour ma vie désolée , 
laisse-moi te voir encore dans mes rêves. Le matin 
renouvellera mes larmes en me rendant le sentiment 
de ma douleur, et mon imagination planera sur ton 
pacifique cercueil, jusqu'à ce que ma frêle dépouille soit 
rendue à la poussière d'où elle est sortie, et que le 
repos de la mort réunisse l'ami pleuré et celui qui le 
pleure. 

XCIII. 

Voici la première partie du pèlerinage d'IIarold. 
Ceux qui désireraient entendre encore parler de lui 
auront prochainement de ses nouvelles, si toutefois 
celui qui écrit ces rimes peut encore en griffonner 
d'autres. En est-ce déjà trop comme cela? Critiques 
impitoyables , c'est peut-être là votre avis. Mais pa- 
tience, et vous apprendrez ce qu' Harold a vu dans 
d'autres contrées où sa destinée Ta conduit , contrées 
qui renferment les monuments des temps antiques, 
alors que des mains barbares n'étaient point encore 
venues opprimer la Grèce et y étouffer les beaux-arts. 



LE PELERINAGE DE CHILD E -HAROLD. 

CHANT SECOND. 
I. 

Viens , fille du ciel aux yeux bleus ! — Mais , hélas ! 
jamais tu n'inspiras les chants d'aucun mortel. — 
Déesse de la sagesse , ici fut ton temple , ici il est en- 
core malgré la guerre et ses ravages ', malgré le temps 
qui a fait disparaître ton culte. Mais pire que le fer, 
la flamme et le lent travail des siècles , est le sceptre 
redoutable et la domination cruelle de ces hommes qui 
nont jamais ressenti l'enthousiasme sacré qu'éprou- 
vent les âmes civilisées en pensant à loi et au peuple 
que lu protégeais. 

II. 

Athènes , cité auguste et antique ! où sont tes 
hommes forts , tes hommes à l'âme grande ? Ils ne 
sont plus , faible lueur qu'on distingue à peine à tra- 
vers les rêves du passé. Les premiers entrés dans la 
carrière de la gloire , ils ont vaincu , puis ils ont dis- 
paru. Est-ce donc là tout : servir de thème à l'écolier, 
nous donner une heure d'étonnement et d'émotion ? 
Ici on cherche vainement le glaive du guerrier, la robe 



du sophiste ; et sur les débris des tours écroulées, hu- 
mides encore du brouillard des ans , la puissance perd 
jusqu'à son ombre. 

III. 
Homme d'un jour, lève-toi! approche! viens! — 
mais respecte cette urne sans défense. Regarde ce lieu, 
sépulcre d'une nation ! séjour de ces dieux qui n'ont 
plus d'autels ! Les dieux eux-mêmes succomlDent. — 
Chaque religion a son tour : — hier Jupiter ; aujour- 
d'hui Mahomet. — D'autres siècles amèneront d'au- 
tres cultes, jusqu'à ce que l'homme sache que c'est 
en vain qu'il fait fumer l'encens et couler le sang des 
victimes ; faible enfant du doute et de la mort , de 
qui l'espérance s'appuie sur des roseaux 2, 

IV. 

Enchaîné à la terre, il lève les yeux vers le ciel. 
Etre malheureux , ne te suffit-il pas de savoir que tu 
es? l'existence est-elle donc un don si précieux qu'il 
t'en faille une autre après celle-ci , et que tu veuilles 
aller tu ne sais où , n'importe dans quelle région, im- 
patient de fuir la terre et de te perdre dans les cieux? 
Rêveras-tu donc toujours des douleurs et des joies à 
venir? Regarde cette cendre, pèse-la dans ta main 
avant qu'elle se mêle au souffle des vents : cette urne 
chétive est plus éloquente que des milliers d'homélies. 



Ou bien ouvre la tombe majestueuse du héros éva 
noui ; il repose là-bas sur la rive solitaire '. Il suc- 
comba , et les nations dont il était l'appui accoururent 
en deuil autour de son cercueil. Mais de ces milliers 
d'hommes attristés , il n'en reste pas un seul pour le 
pleurer ; nul guerrier fidèle à sa mémoire ne veille ici , 
où, d'après la tradition, apparurent des demi-dieux. 
Au milieu de ces débris amoncelés prends ce crâne. 
Est-ce là un temple digne d'être habité par un Dieu ? 
Mais il n'est pas jusqu'au ver qui ne finisse par dédai- 
gner ce séjour. 

VI. 

Vois sa voûte brisée, ses parois en ruines , ses ap- 
partements déserts , son portique défiguré : c'était là 
pourtant la demeure aérienne de l'ambition , le dôme 
de la pensée , le palais de l'âme ; cet espace que tu dé- 
couvres à travers ces trous vides d'où les yeux ont 
disparu , c'était le séjour animé de la sagesse , de l'es- 
prit , et de cette foule de passions qui ne souffrirent 
jamais de contrôle. Tout ce qu'ont écrit les saints , les 
sophistes et les sages pourrait-il repeupler cette tour 
solitaire , restaurer cette résidence? 



* Une partie de r Acropolis fut détruite par Texplosion d'un 
magasin à poudre pendant le siège d'Athènes par les Véni- 
tiens. B. 

' Dans le manuscrit original, nous trouvons, à propos de cette 
ïtanc-, la note suivante. L'auteur la retrancha, dans la crainte, 
dit-il, qu on ne la considérât moins comme une défense que 
nomme une attaque de la religion. — . Dans ce ?iè"lc de bigo- 
terie . 011 U: piiiitain et le prêtre ont changé de place . et où le 
malhfureux catIioli,|ue c-t puni des fautes de ses pères pendant 
un nombre de générations beaucoup plus considérable que ne 
l'exige le commandement , les opinion» exprimée» dans ce» 



stances seront sans doute l'objet de plus d'un anathème dédai- 
gneux ; mais qu'on se rappelle que leur caractère est celui d'un 
scepticisme de découragement et non d ironie. » 

' Les Grecs n'ont pas toujours été dans l'usage de brûler leurs 
morts ; Ajax, fils de Télamon, fut enterré. La plupart des héros 
devenaient dieux après leur décès : il fallait être bien peu de 
chose Dour n'avoir pas des jeux annuels célébrés sur sa tombe, 
ou Atf. l'êtes instituées en sa mémoire, comme on fit pour Achille, 
Drasidas et même Antinous, dont la mort fut aussi héroïque que 
sa vie avait été infâme. 



LE PELKUINAGE DE GHiLDF.-lIAUOLD. G!. II. 



81 



VII. 

Sage Atliénien , tu disais vrai : « Tout ce que nous 
sat ons , c'est que nous ne savons rien. » Pourquoi recu- 
ler devant ce que nous ne pouvons éviter ? Chacun a 
sa souffrance ; mais il est des âmes faibles qui gémis- 
sent de maux imaginaires et qui sont leur ouvrage. 
Cherchons ce que le hasard ou le destin nous dit 
être le meilleur. Le repos nous attend sur les rives de 
r Acheron; là le convive rassasié ne s'assied pas à un 
banquet forcé , mais le silence prépare la couche où 
l'on dort éternellement d'un paisible t^ommeil. 

VJII. 

Si pourtant, ainsi que l'ont pensé les hommes les 
plus vertueux, il est par-delà le noir rivage une patrie 
des âmes , démentant ainsi la doctrine des sadducéens 
et de ces sophistes follement fiers de leur scepticisme , 
combien il serait doux d'adorer de concert avec ceux 
qui ont allégé nos mortels labeurs , d'entendre encore 
les voix qu'on craignait de ne plus entendre, de revoir 
les ombres révérées du sage de Bactriane , du philo- 
sophe de Samos , et de tous ceux qui ont enseigné la 
vérité ! 

IX. 

Là je te reverrais , ô toi dont la vie et l'affection 
ensemble disparues m'ont laissé ici-bas aimer et vivre 
en vain! Frère jumeau de mon cœur, puis-je croire 
que tu n'es plus quand tu revis dans ma mémoire? Eh 
bien , oui , je rêverai qu'un jour nous serons réunis ; 
cette illusion remplira le vide de mon cœur. Pourvu 
qu'en nous survive quelque chose de nos jeunes 
souvenirs , que l'avenir soit ce qu'il voudra ; ce sera 
assez de bonheur pour moi que de savoir ton âme heu- 
reuse'. 

X. 

Asseyons-nous sur celte pierre massive- , base non 
encore ébranlée d'une colonne de marbre : c'est ici , 
fils de Satunie , qu'était ton troue favori ; tu n'en 
comptais nulle part un plu> imposant. Je cherche à 
reconnaître les vestiges de ton temple et de sa magni- 
licence. Peut-être sont-ce les di'bris d'un autre édilice. 
Iv'imagination elle-même est impuissante à rétablir ce 
(|ue le temps a travaillé à délisurer. Sans doute, ces 
colonnes orgueilleuses méritent plus qu'un regard dis- 
trait et un soupir fugitif; et cependant auprès d'elles 
le musulman s'assied impassible , le Grec frivole passe 
et chante. 

XI. 

Mais de tous les spoliateurs de ce temple qui domine 



là-haut , où Pallas avait prolongé son séjour , comme si 
elle n'eût pu se résoudre à quitter celte relique der- 
nière de son antique pouvoir, quel fut le dernier et le 
pire? Rougis, ô Calédonie! de lui avoir donné nais- 
sance ! Angleterre ! je me réjouis de ce qu'il n'est pas 
l'un de les enfants. 'J'es houuues libres devraient res- 
pecter ce qui fut jadis libre ; conuuent donc ont-ils pu 
profaner le temple attristé et entraîner ses autels sur 
les flots qui ne les ont portés qu'à regret '? 

Ail. 

Le moderne Picte se fait lâchement gloire d'avoir 
brisé ce que les Golhs , les U'urcs et le temps ont épar- 
gné ; il est froid comme les rochers de ses côtes natales, 
il a l'esprit aussi stérile , le cœur aussi dm- , celui dont 
la tête a pu concevoir et la main préparer l'eulèvemenl 
des lamentables restes d'Athènes. Ses fils , trop faibles 
pour défendre ses sacrés autels , épiouvèreut cepen 
dant une portion des douleurs de leur mère', et sen- 
tirent alors pour la première fois le poids des chaînes 
du despotisme. 

XIII. 

Eh quoi! sera-t-il dit par des bouches britanniipies 
qu'Albion fut heureuse des larmes d'Athènes? Albion, 
bien que ce soit en ton nom que ces misérables lui ont 
déchiré le sein, crains d'avouer à l'Europe un attentat 
qui la ferait rougir ! La reine de l'Océan , la libre An- 
gleterre , enlever à une terre encore saignante sa der- 
nière et chélive dépouille ! celle dont l'opprimé n'a ja- 
mais en vain réclamé l'appui arracher d'une main de 
harpie ces malheureux débris que le temps avait res- 
pectés, que les tyrans avaient laissés debout ! 

XIV. 

Pallas, où était ton égide qui arrêta dans leur ninr- 
che' le farouche Alaric et la dévastation? où était le 
fils de Pelée , que dans ce jour de périls les enfers ne 
purent retenir , et dont l'om!»! e s"('I;uira terrible au sé- 
jour des vivants? (^uoi donc! Pluton ne pouvait-il 
laisser une fois encore partir ce héros pour (ju'il chas- 
sât , par sa présence, cet autre spoliateur? Hélas! 
Achille oisif continua à errer sur les rives du Slyx, et 
ne vint pas défendre ces murs (ju'il aimait jadis à pro- 
téger. 

XV. 

Belle Grèce, il est de glace le cœur qui te regarde 
sans ressentir ce qu'éprouve un amant penché sur la 
cendre de celle qu'il aima ; ils sont de marbre les yeux 
qui peuvent voir sans pleurs tes murs dégradés , tes 
temples anticjues emportés par des mains anglaises , 



' Lord Byron composa celte stance à Newstrad , en octobre 
48(1 , en . pprenant la mort de son ami de Cambridge le jeune 
Ktldlestone. 

' • La pensée et f expression de ce passage , • dit le professeur 
Clarke (hms unf lettre adressée à Byron , • rappellent le style 
et 1.1 manière d', Pf'lrarqiie. » 

• Le temple de Jupiter Olympien , dont il existe encore seize 
colonne.i toutes de mai b.-c. Il y en avait primitivement cent cin- 
quante. Il en est qui ont prétendu qu'elles avaient appartenu au 
Parthenon. 

* Je ue puis résister au désir de profiter de la permission que 
m'a donnée mon ami le docteur Clarke , dont le nom rend tout 
éloge inutile, mais dont l'autorité ajoutera un grand poids i 



mon témoignage. Voici ce qu'il m'écrit dans une lettre obli- 
geante , en m'autorisant i l'ajouter comme note aux vers qu'on 
vient de lire : — « Lorsqu'on enleva du Parthenon le dernier 
des Métopes , les ouvriers employés par lord Elgin dans ce dé- 
placement laissèrent tomber une grande partie des bas-reliefs , 
ainsi que I un des Iriglyphes; le disdar, voyant le dommage causé 
à l'édifice . ôla sa pipe de sa bouche , versa une larme, et d'un 
ton de voix suppliant dit à Lusiéri : Tj^.oç ! — J'étais présent. » Le 
disdar dont it est ici (picstion était le père du disdar actuel. 

•Selon Zosime, Minerve et Achille éloignèrent par leur pré- 
senc<; Al.iric de lAcropolis ; mais d autres rapportent que le roi 
golh Ht presque autant de mal «pic le pair d Ecosse. Voir Chand- 
ler. 

6 



82 



ŒUVRES DE BYRON. 



quand leur devoir eût t'té plutôt de pvotog:er ces reli- 
ques, dont la perte est irréparable. Maudite soit l'heure 
où ils quittèrent leur île pour faire de nouveau sai- 
gner ton sein malheureux et entraîner tes dieux déso- 
les vers le nord et son clunat abhorré ! 

XVI. 

Mais où est Harold ? oublierai-je de suivre sur les 
flots ce sombre voyageur? Il partit sans rien regretter 
de ce que regrettent les autres hommes ; nulle amante 
ne vint étaler devant lui sa feinte douleur ; nul ami ne 
lui fit ses adieux et ne tendit la main à ce froid étran- 
ger qui allait parcourir d'autres climats. 11 est dur le 
cœur sur lequel la beauté est sans pouvoir ; mais Ha- 
rold ne sentait plus comme autrefois , et il quitta sans 
pousser un soupir cette terre , théâtre de carnage et 
de crimes. 

XVII. 

Celui qui a navigué sur le sein azuré des mers a été 
quelquefois témoin d'un beau spectacle : alors qu'au 
soufile d'une fraiclie brise la blanche voile s'arrondit , 
la charmante frégate prend sa course légère ; à droite 
une forêt de mâts , des clochers et la rive que l'on 
quitte ; à gauche , le vaste océan qui se déploie ; les 
navires du convoi, qu'on prendrait de loin dans leur 
vol pour une troupe de cygnes sauvages ; le plus mau- 
vais voilier marche alors avec agilité , et la vague sem- 
ble se courber devant chaque proue écumante 

XVIII. 

Et puis le navire est comme une citadelle flottante; 
les canons en bon ordre , le filet tendu ', la voix rauque 
du commandement , le bourdonnement de la manœu- 
vre, lorsqu'au signal donné les matelots montent sur 
les hunes. Entendez-vous le sifflet du contre-maître et 
le cri que les marins se renvoient pendant que les cor- 
dages glissent dans leurs mains? Voyez ce mids- 
hipman imberbe qui force sa voix d'enfant pour ap- 
prouver ou blùmer, écolier qui dirige déjà l'équipage 
docile. 

xix. 

Sur le tillac , propre et luisant comme une glace, le 
lieutenant gravement se promène. Voyez aussi cet es- 
pace exclusivement réservé au capitaine (jui s avance 
avec majesté ; silencieux et craint de tous , il daigne 
rarement adresser la parole à ses subalternes s'il veut 
conserver intacte cette subordination sévère , condi- 
tion essentielle du triomphe et de la gloire ; mais des 
Bretons se soumettent aux lois les plus dures qui ont 
pour résultat d'ajouter à leur force. 

XX. 

Souffle, souffle, brise propice ; pousse devant loi 
nos navires jusqu'à ce que le soleil cesse de nous éclai- 
rer de ses rayons ; alors il faut que le vaisseau-amiral 
ralentisse sa marche afin que les bâtiments retarda- 
taires puissent le rejoindre. Ah ! cuisant ennui ! insup- 
portable délai ! perdre pour ces traînards l'occasion de 
Itrotiter dune aussi belle brise! que de chemin on eût 
fait jusqu'au retour de l'aube! Mais non, il faut s'ar- 



rêter, les voiles en panne, sur une mer propice, en 
attendant ces lourds navires. 

XXÏ. 

La lune se lève ; par le ciel ! voilà un beau soir, de 
longs sillons de lumière s'étendent au loin sur les va- 
gues mobiles ; voici l'heure où sur le rivage les jeunes 
hommes soupirent, où les jeunes filles ajoutent foi à 
leurs serments. Autant nous en advienne (piand nous 
reverrons la terre ! Cependant la main impatiente de 
quelque robuste Arion éveille sur l'instrument la vive 
harmonie aimée des matelots ; un cercle de joyeux au- 
diteurs se forme autour de lui , ou bien ils dansent aux 
sons de quelque air connu , aussi gais que s'ils étaient 
à terre, libres de tous leurs mouvements. 

XXII. 

A travers le détroit de Calpé , contemplez ces âpres 
rives : l'Europe et l'Afrique se regardent ; la patrie de 
la vierge aux yeux noirs et celle du Maure basané sont 
à la fois éclairées par les rayons de la pâle Hécate. 
Comme ils se jouent délicieusement sur la rive espa- 
gnole ! Aux clartés de son disque décroissant , on dis- 
tingue parfaitement le rocher , le coteau , la forêt som- 
bre ; en face , la Mauritanie projette des montagnes à 
la côte ses ombres gigantesques. 

XXIII. 

n est nuit ; c'est l'heure de la méditation , l'heure 
où nous sentons que nous avons autrefois aimé , bien 
que notre amour ne soit plus ; où le cœur , portant le 
deuil de ses affections déçues , sans ami maintenant , 
rêve qu'il eut un ami. Qui voudrait courber la tête 
sous le fardeau des années alors que la jeunesse elle- 
même survit à ses jeunes amours et à sesjoies ? Hélas ! 
quand l'hymen de deux âmes est rompu , il reste à la 
mort peu de chose à détruire. bonheur de notre pre- 
mier âge ! qui ne voudrait redevenir enfant ? 

XXIV. 

Ainsi penché sur le bord du navire que lavent les 
flots , l'œil fixé sur l'astre de Diane réfléchi par les on- 
des , l'âme oublie ses projets d'espérance et d'orgueil, 
et se reporte insensiblement vers les souvenirs des an- 
nées qui ont fui. Il n est pas d'âme, si désolée qu'elle 
soit, où quelque chose de cher, de plus oher qu'elle- 
même , n'ait possédé ou ne possède encore une pen- 
sée , et ne réclame le tribut d'une larme ; éclair de 
doiUeur qui luit à notre cœur attristé et dont il vou- 
drait vainement s affranchir. 

XXV. 

S'asseoir au sommet des rocs , rêver sur les flots ou 
au bord des abîmes , pai'courir lentement la solitude 
ombreuse des forêts , où vivent des êtres étrangers à 
la domination de l'homme , et où il n'a jamais , ou que 
rarement, laissé l'empreinte de ses pas; gravir in- 
aperçu le mont inaccessible avec des troupeaux sauva- 
ges qui n'ont pas besoin de bercail ; seul , se courber 
au-dessus des précipices et des cataractes écumantes; 
ce n'est pas là vivre dans la solitude, c'est converser 



* Pour fiT)|icdicr l.s liIon<! <<\\ les ^Aa- tie lioi-> ilc tnn-cr sur le p'>nt du vaisseau pendanl le combat. 



LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAKOLD. GH. îl. 



83 



avec la nature , c'est voir se dérouler devant soi ses 
charmes et ses trésors. 

XXVI. 

Mais au milieu de la foule , du bruit et du contact 
des hommes, entendre, voir, sentir et posséder ; pour- 
suivre sa route , citoyen ennuyé du monde , sans per- 
sonne qui nous bénisse, personne (jue nous puissions 
bénir ; n'avoir autour de soi que des courtisans de la 
fortune , qui fuient à l'aspect du malheur , et de tant 
d'êtres qui nous ont cherches , suivis , flattés , adulés , 
pas un qui ait pour nous des sentiments amis, pas un 
qui , si nous n'étions plus , laissât voir sur ses lèvres 
un sourire de moins ; voilà ce que j'appelle être seul ; 
voilà la solitude I 

XXVII. 

Plus heureux ces pieux ermites qu'on rencontre 
dans les solitudes de TAthos, lorsqu'on erre le soir 
au sommet du mont gigantesque d'où l'on découvre 
des Ilots si bleus , un ciel si serein , que celui qui a été 
là à une telle heure voudrait ne jamais quitter ce lieu 
sacré ; puis , s'arrachant lentement à ce spectacle en- 
chanteur , il regrette que tel n'ait pas été son destin , 
et rentre , pour le haïr , dans un monde qu'il avait 
presque oublié ' . 

XXVIIl. 

Passons sous silence la route longue et monotone, si 
souvent sillonnée sans que nul y ait laissé de traces; 
passons le calme , la brise , les changements atmosphé- 
riques , le louvoiement , et tous les caprices si connus 
et des vagues et des vents ; passons les alternatives de 
joies et de douleurs que les matelots éprouvent dans 
leur citadelle ailée, ceinte par les flots; le temps , bon 
ou mau\ais, propice ou contraire, selon que la brise 
souHle ou s'abat et que les vagues se soulèvent , jusqu'à 
ce qu'un joyeux matin : « Terre I terre ! terre ! » et tout 
est bien. 

XXIX. 

Mais saluons en passant les lies de Calypso , dont 
le groupe fraternel s'élè\e au sein de l'Océan : au 
voyageur fatigué là sourit un havre propice ; et 
cependant la belle déesse a depuis longlenjps cessé 
de pleurer et d'attendre en vain du haut de ses ro- 
chers celui (|ui avait eu l'audace de lui préf<'!rer une 
mortelle. C'est ici que le (ils d'Llysse s'élança dans les 
(lots à la voix du sévère Mentor , laissant à la nymphe- 
reine une double perle à déplorer. 

XXX. 

Son règne est passé, sa douce puissance est éva- 



nouie; mais ne t'y fie pas, imprudent jeune homme; 
mets-toi sur tes gardes : ici une mortelle a [dacé le siège 
de son dangereux empire ; crains d'y trouver une nou- 
velle Calypso ! Aimable Tlorence ! si ce cœur capri- 
cieux et vide d'amour pouvait se donner encore , il se 
donnerait à toi; mais trop de liens t'enchaînent, et 
moi, je n'ose porter à tes autels une offrantle indigne 
de toi , ni demander à un cœur aussi cher d'endurer 
pour moi une seule douleur. 

XXXI. 

Ainsi pensa Harold quand ses yeux rencontrèrent 
sans s'émouvoir les yeux de cette beauté , et ne lui par- 
lèrent d'autre langage que celui d'une admiration inno- 
cente. L'amour se tint à l'écart , à proximité pourtant : 
il savait que le cœur d'HaroId avait été fréquemment 
conquis et perdu , mais il ne le comptait plus parmi ses 
adorateurs , et avait renoncé à lui inspirer de nouvelles 
flammes. Voyant qu'en cette occasion ses efforts n'a- 
vaient pu le déterminer à aimer, le petit dieu jugea 
avec raison qu'il avait pour jamais perdu sur lui son 
ancien empire. 

XXXII. 

Elle dut s'étonner, la belle Florence 2, devoir cet 
homme , qu'on disait soupirer pour toutes celles qu'il 
voyait , soutenir , impassible , l'éclat de ce regard où 
d'autres lisaient ou affectaient de lire leur espoir , leur 
destin , leur arrêt , leur loi , rendant à la beauté tous 
les hommages qu'elle commande à ses esclaves ; et 
certes, elle dut s'émerveiller qu'un mortel aussi jeune 
n'éprouvât pas , ou ne feignît pas du moins pour elle 
ces sentiments d'amour que les femn^.es peuvent re- 
pousser , mais qui n'excitent jamais leur courroux. 

XXXIII. 

Ce cœur, qui lui semblait de marbre , abrité à l'om- 
bre du silence ou retranché dans son orgueil, elle ne 
savait pas qu'il était habile dans l'art de la séduction •', 
qu'il savait étendre au loin les pièges de la volupté, et 
n'avait renoncé à de faciles conquêtes que lorsqu'il n'a- 
vait plus rien trouvé qui méritât ses attaques ; mais ces 
moyens de triomphe , Harold les néglige aujourd'hui , 
et lors même que l'azur de ces beaux yeux eût attiré 
ses hommages, jamais il ne se fût confondu dans la 
foule des adorateurs. 

XXXIV. 

Celui-là , je le crois , connaît bien peu le cœur de la 
femme , (|ui s'imagine que des soupirs peuvent con(pié- 
rir un objet aussi inconstant ; que lui importe un cœur, 
alors qu'elle le possède ? Rendez à l'idole de vos yeux 



< L'un «k-s délio s de lord nyron , comme i! ledit lui môme 
4<anH l'un de sen journaux , était, après s être balRiié dans un 
endroit teirlii . i\i- «axsroir au gonunct diiu roc, au bord de la 
nier, et <le rester là des heures entières orciipé A contempler le 
ciel et les flot*. « Sa vie . dit sir Kgerlon Hryl^es, (^lait comme 
»C» vers, d'un véritalile poêle. V (lonvait dormir, et dormit M- 
q\iennnenl en etfel dans sa rediriRote de voyage, sur le poni du 
navire, cutourt' du miiRi^sement des vents et des values ; une 
creftle de pain et un verre d r'.iu snflis.iieut à sasidisistance. On 
me persuadera diffieilemenl tpie celui qui a des lialiitmlej factices 
et les manières d'un fat puisse priHluirt- de l>clle \iorsip. ■ 

' nans un lienme d'imasinalion tel ipie lord llyron , qui . 
tout en mêlant une si ernni'eporlisn de <.,i vie à «a po(<sie . mê- 



lait aussi un peu de po(?sie à son existence , dit M. Moore , il est 
difiieilc , en df'roulant le tissu de ses seniiineuls, de distinguer 
toujours entre le fictif et le ri'cl. Ainsi, par exemple , ce (ju'il 
nous dit ici de l'insensiliilité de cœur avec l,ii|uelle il contempla 
les charmes de ceUc dame aUrayatitc est eu contradiction di- 
rpete avec la tineiir de plusieurs de ses lettres, et entre autres 
de l'une de ses plus !jr;icieuses pièces de vers ,a'lrej.sée à la memo 
personu'" prnilant un oraRo sur la route de /,itz,i. 

» Il Miflif dfipposrr à ce passade la déclaration fpd se trouve 
dans l'ime des lettres du poète en ««21 : — .le ne suis ni un Jo- 
seph , ni im Sciiiiori, mais j'affirme sur nioiilionmur que je n'ai 
jamaii* séduit aucune fimmc. > 



u. 



8i ŒUYHES 

l'hommage qui lui est dû , mais n'y mettez pas trop 
dhimiilité, si vous ne voulez qu'elle vous méprise, 
vous et votre hommage , quelles que soient les méta- 
phores dont vous en revêtiez l'expression ; dissimulez 
jusqu'à la tendresse, si vous êtes sage; une confiance 
liaiilie est encore ce qui réussit le mieux auprès des 
femmes, excitez tour à tour et calmez son dépit, et 
vous ne tarderez pas à voir couronner tous vos vœux. 

xxxv. 

C'est une vérité bien ancienne, que l'expérience 
confirme, et ceux qui en sont le plus convaincus sont 
ceux qui en gémissent davantage : quand on a obtenu 
ce que tous désirent obtenir, le prix obtenu ne paraît 
pas valoir ce qu'il a coulé. La perte de la jeunesse, la 
dégradation de l'âme , la perte de l'honneur, voilà ce 
qui reste après la passion satisfaite. Si , par un bienfait 
cruel , le destin trompe nos jeunes espérances , c'est 
une blessure qui s'envenime, et dont le cœur ne gué- 
rit pas, alors même que l'amour ne songe plus à plaire. 

XXXVJ 

Marchons ! ne laissons point mon Pégase ralentir son 
pas ; car nous avons encore plus d'un mont à franchir, 
plus d'un rivage pittoresque à côtoyer , guidés non 
par la ûclion , mais par la mélancolie pensive. Nous 
avons à parcourir des climats plus beaux que n'en 
rêva jamais l'imagination d'un mortel ou qu'on n'en a 
décrit dans ces utopies où l'on enseigne à l'homme ce 
qu'il devrait ou pourrait être si cette créature cor- 
rompue pouvait profiter de pareilles leçons. 

XXXVII. 

La nature est , après tout , la meilleure des mères ; 
bien que toujours changeant , son aspect n'en est pas 
moins doux. Puissé-je ra'abieuver à sa mamelle nue, 
moi qui ne suis point son enfant gàlé , quoiqu'elle ne 
m'ait jamais sevré! Oh ! elle n'est jamais plus at- 
trayante que dans sa sauvage beauté , alors que l'art 
n'a point encore souillé ses œuvres ; et la nuit et le 
JDur , elle n'a cessé de me sourire , et pourtant mes 
regards l'ont observée dans ses moments les plus in- 
times : plus je l'ai connue , plus je l'ai recherchée , et 
c'est dans ses rigueurs que je l'ai aimée davantage. 

XXXVIII. 

Terre d'Albanie! où naquit cet Iskander, la leçon 
des jeunes el l'exemple des sages , et cet autre héros 
du même nom , dont les chevaleresques exploits frap- 
pèrent tant de fois l'ennemi de terreur ; terre d'Alba- 
nie ! laisse-moi te contempler, toi, âpre nourrice d'une 
nation farouche. La croix disparaît , les minarets s'é- 
lèvent , et le pâle croissant brille dans la vallée à tra- 
vers les bosquets de cj-près qui forment la ceinture de 
les villes. 

XXXIX. 

Cliilde-Harold continua à faire voile , et passa de- 
vant le rivage stérile d'où la triste Pénélope contem- 



DE BYROX. 

[ plait les vagues ; plus loin il aperçut le promontoire 
non encore oublié qui offrit un refuge aux amants, une 
toiribe à la muse de Lesbos. Brune Sapho ! des vers 
immortels n'ont-ils donc pu sauver ce cœur qu'embra- 
sait une immortelle llamrae? n'a-t-elle donc pu vivre 
celle qui dispensait une vie immortelle, si toutefois 
l'immortalité attend les œuvres de la lyre , l'uniiiue 
ciel auquel les fils de la terre puissent aspirer ? 

XL. 

Ce fut par un beau soir d'automne , d'un automne 
de la Grèce , que Childe-Harold salua de loin ce cap de 
Leucade ', qu'il brûlait de voir et qu'il ne quitta qu'a 
regret. Il avait plus d'une fois arrêté ses regards sur 
les lieux que la guerre a rendus mémorables , Actium, 
Lépante, Trafalgar^; il les avait vus sans émotion, 
car il n'était pas né sous une étoile héroïque ; il ne se 
plaisait point au récit des sanglants exploits , des com- 
bats courageirx ; il n'avait que des mépris pour le 
guerrier mercenaire , et se moquait de ses airs belli- 
queux. 

XLI. 

Mais lorsqu'il vit l'étoile du soir se lever au-dessus 
du fatal rocher de Leucade , projeté sur les ondes , et 
qu'il salua celte dernière ressource d'un amour sans 
espoir , il ressentit ou crut ressentir une émotion puis- 
sante. Pendant que le majestueux navire glissait len- 
tement sous l'ombre de cet antique mont , il suivait de 
l'ccil le mouvement mélancolique des flots , et bien 
que plongé dans sa rêverie accoutumée , on voyait son 
regard devenir plus cahne et son front pâle s'éclaircir. 

XLII. 

L'aurore paraît , et avec elle surgissent les collines 
de la farouche Albanie ; les rochers sombres de Souli, 
la cime lointaine du Pinde , à demi caché sous un 
voile de vapeurs , sillonné par les blanches eaux des 
ruisseaux qui le baignent, sous son vêtement rayé de 
brun et de pourpre , s'élèvent ; peu à peu les brouil- 
lards se dissipent , et on aperçoit la demeure du mon- 
tagnard ; c'est là que rôde le loup , que l'aigle aiguise 
son bec; là vivent des oiseaux de proie , des bêtes sau- 
vages , des hommes plus sauvages encore , et sous un 
ciel orageux se forment les tempêtes qui agitent la der- 
nière saison de l'année. 

XLIII. 

Alors enfin Harold se sentit seul, et dit aux langues 
chrétiennes un long adieu ; il se voyait enfin sur un 
rivage inconnu que tous admirent , mais que beau- 
coup craignent de visiter. Son âme était armée contre 
le destin ; il avait peu de besoins ; les pérUs , il ne les 
cherchait pas , mais il ne les fuyait pas non plus. Il 
avait sous les yeux un spectacle sauvage , mais neuf : 
voilà ce qui lui rendait douces les fatigues continues 
du voyage , ce qui lui faisait oublier et le soufile gla- 
cial de l'hiver , et les chaleurs brûlantes de l'été. 



• Leucade, aujourd'hui Sainte-Maure. C'est du haut de son 
promontoire , le rocher de l'Amour, qu'on dit que Sapho se jeta 
6 la mer. 

« Il sulfit de nommer Actium et Trafalgar. La bataille de Lé- 



pante, aussi importante et aussi meurtrière , mais moins connue, 
fut livrée dans le golfe de Fatras. L'auteur de Don Quirholte y 
perdit la main gauche. 



LE PÈLiaillSAGE DE CIllLDE-HAROLD. CIL II. 85 



XLIV. 

Ici la croix roiije , cai* on l'y rencontre encore , 
bien (jue cruellement en butte aux outrages du circon- 
cis , la croix a dépouillé cet orgueil si ciier au sacer- 
doce opulent ; ici prêtres et laïques sont également 
méprisés; Superstition impure , sous quelque vêtement 
que tu te déguises , idole , saint , vierge , prophète , 
croissant ou croix y (piel que soit le symbole que tu 
adoptes, bénéfice individuel pour le sacerdoce, perte 
générale pour le genre humain , ô qui pourra de l'or 
pur de la vraie religion séparer ton alliage ? 

XLV. 

Voilà le golfe d'Ambracie , où l'on vit autrefois un 
monde perdu pour une femme , être charmant , inof- 
fensif. C'est dans cette baie tranquille (jue plus d'un 
patricien de Rome , plus d'un roi d'Asie ' conduisit 
ses forces navales à un conflit douteux , à un carnage 
certain. C'est ici que le second César érigea ses tro- 
phées , aujourd'hui flétris comme la main qui les 
éleva 2; impériaux anarchistes, qui doublaient la somme 
des calamités humaines ! O Dieu ! est-ce donc pour 
qu'il serve d'enjeu à de pareils joueurs que tu as créé 
ce globe ? 

XLVI. 

Depuis les montagnes , sombres barrières de cette 
terre inégale , jusqu'au centre des vallées de l'IUyrie , 
Childe-Harold , franchissant plus d'un mont sublhne, 
traverse des contrées à peine connues dans l'histoire ; 
et pourtant rAtticjue si renommée a vu rarement des 
vallées aussi charmantes ; Tempe elle-même , la belle 
Tempe , ne saurait les égaler , et la terre classique et 
sainte d\\ Parnasse ne peut rivaliser avec quelques- 
uns des sites que recèle cette côte basse et sombre. 

XL VII. 

Il franchit les froides hauteurs du Pinde , le lac 
d'Achéruse ' ; et, quittant la capitale du pays , il pour- 
suivit sa route pour saluer le chef de l'Albanie , dont 
les ordres redoutés sont des lois absolues *. D'une main 
sanglante il gouverne une nation turbulente et fière. 
Cependant çà et là une bande de hardis montagnards 
dédaigne sa puissance , et à l'abri de ses rochers, dans 



sa fière indépendance, ne cède qu'an pouvoir de l'or s. 

XL VIII. 

Monastique Zitza ^ , sur ta colline ombreuse, petit 
coin de terre favorisée et sainte I Partout où s'étend 
la vue , en haut , en bas , autour , quelles teintes de 
l'arc-en-ciel ! quel tableau magique ! Rochers, rivières, 
forêts , montagnes , ici tout abonde , et un ciel du 
plus beau bleu vient harmoniser le tout. An-dessous, 
la voix mugissante du torrent m'indique le lieu où 
roule l'innnense cataracte , entre ces rocs menaçants 
dont la vue effraie et charme à la fois. 

XLIX. 

A travers les arbres qui couronnent cette colline 
touffue , qui paraîtrait élevée sans les montagnes voi- 
sines dont la chahie s'élève graduellement plus haut 
encore , on voit briller les blanches murailles du mo- 
nastère. C'est là qu'hal)ite le caloyer ; il n'a rien de fa- 
rouche , et sa table est au service de l'étranger. Le 
voyageur accueilli par lui emporte de ces lieux un 
souvenir durable , pour peu que son âme s'ouvre aux 
charmes de la belle nature. 

L. 

Au milieu des chaleurs de l'été , qu'il se repose sous 
le frais ombrage de ces arbres séculaires ; là les phis 
doux zéphyrs agiteront autour de lui l'éventail de 
leurs ailes , et son haleine aspirera la brise du ciel ; 
la plaine est bien loin au-dessous de lui. — Oh ! pen- 
dant qu'il le peut , qu'il goûte une volupté pure ; ici ne 
pénètrent pas les rayons brûlants d'un soleil pesti- 
lentiel ; qu'ici l'insouciant pèlerin étende en liberté 
ses membres nonchalants , et laisse couler sans fatigue 
les matins , les jours et les soirs. 

LI. 

De gauche à droite s'étendent les Alpes de la Chi- 
mère, amphithéâtre volcanique ^ dont la masse sombre 
et gigantesque semble grandira la vue. Au-dessous se 
déploie une vallée vivante dont les mille bruits arrivent 
jusqu'à vous ; les troupeaux bondissent , les arbres 
se balancent , les ondes coulent , le pin des mon- 
tagnes incline sa tète. Voilà , voilà le noir Acheron ", 
jadis consacré à la tombe ! O Pluton , si ce que je vois 



* Ou UU que la veille de la bataille d'Actium Antoine avait treize 
rois i son lever. — t Aujourd'hui, 12 iiovenil)re , j'ai vu les 
restes de la ville d'Actium, près de laquelle Autoine perdit l'ein- 
piredu munde , daiiS une petite baie où deux fréga'cs auraient 
peine à niaiiœuvrer. Dans une autre partie du golfe, ou trouve 
les ruines de Nicopolis, bàiie par Auguste en 1 honneur de sa 
Ticloire. « Uyron à sa mère. t809. 

• ^lCopoli8, ilont les ruines sont trés-vasles, est situ?e à quel- 
que distance d'Actium. Il reste encore quelques fragments du 
mur de I hippodrome. Ces ruines se composent de «rands ou- 
vrages (!•■ briques réunies enire «Iles p,ir des interstices de ci- 
ment aussi large» que les briques elles-mêines ttësalement du- 
rables. 

» Selon Pouqueville, c'est le lac de Jauina. Mais Poufpie ville 
est so'.ivent en défaut. 

' Le célèbre Ali-l'acha. On trouve sur ce personnage extraor- 
dinaire «les détails erronés d-iiis Pouqueville. — « Je qui liai Malle 
»ur le brick de guerre le Spirlir . le 21 septcndire , et arriv.ii 
en huit jours i Prévesa. De U je traversai i inlérieur de la 
province d'Albanie pour vJMler le pacha i Ti p.ili n . maison de 
campagne de son altesse, ou je rettai trois jour-'. Le pacha s'ap- 



pelle Ali; on le regarde comme un homme d'un grand talent ; il 
gouverne toute l'Albanie (laucieune Illyrie). l'Épire, et une 
partie delà Macédoine. » Bijion à na mire. 

' Au miheu des rochers et dans le château de Souli , cinq mille 
Souiiotes tinrent tète pendant dii- huit ans à trente mille Albanais. 
Le château à la fui fut pris par Irahisoii. Cette lutte présenta ua 
grand nombre d'actes dignes des beatix jours de la (Irèce. 

• Le couvent et le village de Zilza sont situés à quatre heures 
de marche de Joannina ou Jauina, capitale du pachalick. Dans 
la vallée coule la rivière Calamas, autrefois lAcliéron , qui non 
loin (le Zitza forme une belle cataracte. Ce site est peut-être le 
plus beau de la Grèce; cependant les environs de Delvinachi cl 
certaines paitiisde l'Acarnanie t^t de l'Élolie peuvent lui disputer 
la palme. Delphes, le Parnasse, et dans l'AUique le cap Ciilonne 
lui-même et le port Uaphti, ne sauraient lui être couqjarés, 
non plus que l'Ionie ou la rroade. Je serais tenté d'y ajouter leg 
envirous de Cou'-lanlinople , mais le caractère des deux sites est 
si différent qu'd n'y a aucnn'Compaiaison à élaMir i ntreeiix. 7}. 

' Les montagnes chimariotes par.iisseut avoir éléancicnnemenl' 
volcaniipie». 

■ Ap, cléc ma'nleoaul Kalamas 



H(j ŒUVRES Dt: BYIION 

est l'enfer , tu peux fermer les portes de ton pâle Ely- 
sée ; mon ombre n'en deniandera point l'entrée. 

LU. 

Ni cités , ni remparts ne viennent gâter ce char- 
mant coup d'œil -, Janina est à peu de distance, mais 
on ne la voit pas , cachée qu'elle est derrière un ri- 
deau de collines : ici les hommes sont en petit nombre, 
les hameaux clairsemés , et les cabanes rares ; mais la 
chèvre broute sur le penchant du précipice ; et le pe- 
tit berger, vêtu de sa blanche capote ' , appuyé 
contre un roc , surveille , tout pensif, son troupeau 
au loin éparpillé , ou attend dans la caverne la fin de 
l'orage passager. 

LUI. 

Dodone I où sont ton bois antique , ta fontaine sa- 
crée , tes divins oracles? Quelle vallée redit encore 
les paroles du maître des dieux? Où sont les traces 
du temple de Jupiter Tonnant? Tout, tout est oublié! 
et l'homme se plaindrait de voir rompre les liens qui 
l'attachent à une fugitive existence! Insensé, tais-toi! 
la destinée des dieux peut bien être la tienne : vou- 
drais-tu donc vivre plus que le marbre ou le chêne , 
et te soustraire à la loi qui frappe les nations, les lan- 
gues et les mondes ? 

LIT. 

Les frontières de l'Épire s'éloignent, les montagnes 
décroissent : fatigué de mesurer leur hauteur , l'œil 
se repose avec joie sur une vallée, la plus belle que 
jamais le printemps ait couverte de ses teintes ver- 
doyantes. jMéme dans une plaine, les beautés de la 
nature ne sont pas sans grandeur , alors qu'une ri- 
vière majestueuse en coupe la monotonie, que de hauts 
ombrages se balancent sur ses rives , dont l'ombre se 
joue dans le miroir des eaux , ou dort, à la clarté de 
la lune, à l'heure solennelle de minuit. 

LV 

Le soleil venait de disparaître derrière le vaste To- 
merit^ ; près de là mugissait le Laos^ au cours large 
et rapide ; déjà l'ombre de la nuit commençait à des- 
cendre; Childe-Harold marchait avec précaution le 
long de la rive escarpée , lorsque soudain il aperçut, 
comme des météores lumineux , les minarets resplen- 
dissants de Tépalen , dont les murs dominaient le 
fleuve. A mesure qu'U s'approchait, la brise qui souf- 



flait dans la vallée apporta à son oreille un bruit con- 
fus d'armes et de guerriers •*. 

LVI. 

Il passa devant la tour silencieuse du harem sacré ; 
et, arrivé sous les vastes arceaux de la porte , il con- 
templa l'habitation de ce chef redouté , dont tout ce 
qu'il voyait proclamait la puissance. Une pompe ex- 
traordinaire entourait le despote ; la cour retentissait 
de préparatifs empressés; esclaves, eunuques, soldats, 
convives et santons y attendaient ses ordres. En de- 
dans c'est un palais , à l'extérieur c'est un fort ; là se 
trouvent réunis des hommes de tous les climats. 

LVII. 

En bas , des coursiers richement harnachés , de* 
faisceaux d'armes, s'étendaient tout autour de la vaste 
cour. En haut , des groupes bizarres ornaient le cor- 
ridor , et de temps à autre un cavalier tartare , cou- 
vert de sa haute coiffure , s'élançait au galop de la 
porte sonore. Là, le Turc, le Grec, l'Albanais, le 
Maure, avec leurs costumes bigarrés, se mêlent et se 
confondent , tandis que les sons graves du tambour 
aimoncent la fin de la journée, 

LVIII. 

L'Albanais farouche, si beau à voir , avec son court 
vêtement qui vient juscpi'au genou , la tête enveloppée 
d'un schall , un fusil ciselé à la main , et dans son 
costume pittoresque brodé d'or ; le Macédonien , ceint 
d'une écharpe rouge ; le Delhi , avec son bonnet re- 
doutable et son glaive recourbé ; le Grec , vif et sou- 
ple; l'enfant mutilé de l'aride Is ubie , et le Turc barbu, 
qui daigne à peine parler , maître de tout ce qui l'en- 
toure , trop puissant pour être affable , 

LIX 

Sont confondus pêle-mêle : quelques-uns assis en 
groupes s'occupent à contempler la scène changeante 
et variée qui les entoure. Ici un grave musulman fait 
sa prière. Les uns fument, les autres jouent. L'Alba- 
nais foule orgueilleusement la terre. Le Grec cause à 
demi-voix. Silence!... Entendez-vous dans la mos- 
quée ces accents solennels et nocturnes ? C'est la voix 
tonnante du muezzin qui fait retentir le minaret : « Il 
n'y a d'autre Dieu que Dieu ! Priez ! Dieu est grand ! » 



' Manteau albanais. 

' Anciennement , le mont Tomanis. 

' La rivière Laos élait haute quand l'auteur la traversa ; un peu 
au-dessus de Tépalen elle semble avoir à peu près la largeur de la 
Tamise à Westminster; du moins ce fut là Topinion de l'auleur 
et de son compacnon de voyage. Dans l'été elle doit être beau- 
coup plus étroite. C est sans contreditla plus belle rivière du Le- 
vant ; l'Acbi'lous , rAlphée , l'Achérou . le Scaraandre > le Caïstre, 
n'eu approchent ni pour la largeur , ni pour la beauté. 

* « Ali-Pacba , apprenant qu'un Anglais de distinction était 
arrivé dans ses états , donna ordre au commandant de Janina 
de me.lre à ma disposlliou une maison cl de me fournir gratis tout 
ce ([ui me serait nécessaire. Je montai les chevaux du visir et vi- 
sitai ses palais et ceux de ses petits-fils. Je n'oublierai jamais le 
«peciacle singulier qui frappa ma vue en entrant à Tépalen à cinq 
hcnres de l'après-midi ( i \ octobre ) , au moment du coucher du 
soleil. Cette vue me rappela (sauf le costume tcuttfois} l«; sys- 
tème féodal aiusj qu(? la description <iue doune Scott du château 



de Branksorae dans le Lai du dernier Ménestrel. le» Albanaii 
dans leur costume ( le plus magnifique du monde , consistant en 
une longue tuniqne blanche, un manteau brodé d'or , veste et 
gilet de velours galonnés d'or, pistolets et poignard montés en ar- 
g< n: ) , les Tartares avec leur haut bonnet . les Turcs avec leur 
ample pelisse et leur turban , les soldats et les esclaves noirs avec 
les chevaux, les premiers réunis en groupe dans une immense 
galerie donnant sur la façade du palais , les derniers placés dans 
une fspéce de cloître au-tlessous; deux cents coursiers tout har- 
nachés et prêts à recevoir leurs cavaliers ; des courriers entrant et 
sortant avec leurs dépêchis; le bruit des timbales , la voix du 
muezzin annonçant l'h luv du haut du minaret de la mosquée; 
— si l'on y ajoute l'aspect singulier de l'édifice lui-même , tout 
cela formait pour un étranger un spectacle neuf, délicieux. On 
me conduisit dans un fort bel appartement, et le secrétaire du 
visir vint s'informer de ma santé à la mode turque. • Lettre d* 
Bijron. 



LE PfXEniNAGE DE CMILDE-IIAIIOLD. CH 11. 



87 



LX. 

C'était précisément l'époque du raniazan ; la jour- 
née entière s'écoulait dans le jeiuie et la péiiilenoe ; 
mais dès que l'heure du crépuscule était passée , la 
joie et les festins régnaient de nouveau sans partage. 
Alors , tout était en mouvement , et la foule des do- 
mestiques s'occupait à préparer et à servir le repas 
abondant ; la galerie était déserte , mais des chambres 
intérieures s'élevait un bourdonnement confus , et on 
voyait entrer et sortir les pages et les esclaves. 

LXI. 

Ici la voix de la femme ne s'entend jamais ; relé- 
guée à part , c'est à peine si on lui permet de sortir 
gardée et voilée ; elle livre à un maître sa personne 
et son cceur , s'accoutume à sa prison , et ne désire 
point la quitter. Heureuse de l'affection de son époux, 
elle met sa joie à remplir les doux devoirs de mère , 
devoirs délicieux ! bien au-dessus de tous les autres 
sentiments ! L'enfant que ses flancs ont porté ne ((uitte 
pas son sein , et , absorbée par l'amour maternel , elle 
reste étrangère à des passions moins nobles. 

LXII. 

Dans un pavillon de marbre , du centre duquel s'é- 
lance un jet d'eau vive et pure dont le murmure ré- 
pand tout autour une délicieuse fraîcheur , sur une 
couche voluptueuse qui invite au repos , est étendu 
Ali ' , homme de guerre etde calamités. Dans les traits 
de ce vieillard , sur ce visage vénérable que la dou- 
ceur tempère de ses rayons , vous chercheriez vaine- 
ment la trace des crimes que son âme recèle, ces crimes 
qui ont laissé sur sa vie une tache ineffaçable. 

LXIII. 

Ce n'est pas ([ue cette barbe longue et blanche s'al- 
lie mal aux passions de la jeunesse^ ; l'amour triom- 
phe de l'âge. Hafiz nous l'assure. Le sage de Téos 
nous le dit dans des chants bien doux. Mais des crimes 
sourds à la voix plaintive de la pitié , des crimes con- 
damnables dans tout homme , mais surtout dans un 
vieillard, l'ont nui rqué avec la dent d'un tigre. Le sang 
appelle le sang, et c'est par une lin sanglante que ter- 



inineronl leur carrière ceux qui rontconimencée dans 
le sanu \ 



Le pèlerin fatigué s'arrêta quehfue temps en ce lieu, 
au milieu de tous ces objets qui frappaient j)our la 
première fois ses yeux et ses oreilles , et se mit à con- 
templer le luxe musulman ; mais il se lassa bientôt de 
voir ce spacieux séjour de l'opulence et de la mollesse, 
cette retraite choisie où la grandeur blasée fuyait le 
tumulte de la ville ; avec moins d'éclat , ces lieux au- 
raient plus de charmes ; la paix de l'âme abhorre les 
joies factices , et quanil le plaisir et la pomi)€ sont réu- 
nis , tous deux perdent leur saveur. 

LXV. 

Farouches sont les enfants de l'Albanie ; toutefois, 
ils ont des vertus qui ne demanderaient ([u'à èUe cul- 
tivées. Quel ennemi leur a jamais vu tourner le dos? 
Qui mieux qu'eux sait endurer les fatigues de la 
guerre? Leurs montagnes natales ne sont pas un asile 
plus inviolable que ne l'est leur fidélilé alors ipion 
l'invoque dans des temps difficiles. Elle est morlelle 
leur colère! mais leur amitié est sûre; et quand la 
reconnaissance ou la valeur réclame leur sang , ils 
s'élancent intrépides partout où leur chef les conduit, 

LXVI, 

Childe-Harold les vit dans le palais de leur pacha , 
accourus pour marcher an combat , et brillants de la 
splendeur d'un triomphe prochain ; plus tard , il les 
revit , alors que lui-môme était en leur pouvoir, vic- 
time passagère du malheur , dans ces moments dou- 
loureux dont prolilent les lâches pour vous accabler ; 
mais eux , ils l'abriîèrent sous leur loit ; des hommes 
plus civilisés l'eussent moins bien accueilh ; ses com- 
patriotes eussent évité sa présence. Combien peu 
sortent purs de celte épreuve , pierre de touche des 
cœurs I 

LWII. 

Il arriva un jour (pie des vents contraires poussè- 
rent son navire sur la côle escarpée de Souli. Il n'y 
avait tout autour que solitude et ténèbres. Il était dan- 
gereux de débarquer , plus encore de rester là ; peu- 



' f Le 12 je fus présente à Ali-Paclia. Levisir me reçut dans une 
grande pièce p.ivée de ma'l)rn; il y avait au centre uu jet d'eau. 
Il me reçut debout , complinient cxlraor.linairc do la part d'un 
musulman, et me fit asseoir a sa droite, t^a prrmière ([ucstion 
qu'il m'adressa fut : pour.jiioi si jeune encore j'avais ()iiilt(' mon 
pays. Il me dit alors cjue le résident anglais lui avait appris (|ue 
j'appartenais à une grande famille , ( t me pria de présenler ses 
respects à ma mère, ce que je fais maintenant au nom d'Ali-l'a- 
cha. Il me dit qu'il avait la certitude que j'étais d'une illustre 
naissance parce que j'avais |os oreilles petites, les cheveux liou- 
clésct d'' petites mains blanche.'-. Il nir dit tie le ccdisidércr connue 
un |)ére tant ((ue je resterais en Turtpiie, ajoutant qu'il me re- 
gardait connue s"'i propre fils. Et , en effi t. il me traita lotit à 
fait comme un enfant, m'eiivoyant des auiande.i, des sorbels 
sucrés et des bo> bons vingt foispar jour. AprO. lecaféitles pipes 
|e nie reiirai. • fiyifn à sa mite 

' M. Ilobbousc repré'>ente le visir comme un hoiiuue tr.ipu , 
d'environ cin(| pii ds ciu(| pou ci . iré—gras. la mine fnrl agr^'a- 
ble , teint clair, vi>.agi: ronl , yeux bleus et vifs, fi.ri éloignés de 
la gravité Innpi*-. I.e docleur Ihdand couip.ire la vivacité qui 
perçait k travers r«'\térieui- liabitu''! d'A'i au f..u U'uu poêle brû- 



lant avec force sous une surface unie ei polie. Quand le docteur 
revint d'Albanie en 1813, il .ipporl.i à lord Uyron une lettre du 
pacha. « Iille est en latin , » dit le poiiie, « et commence par lîx- 
celleulissime necnon co)';.''.\î»ie, et se termine par la demande 
d'un fusil ijn'il désire ([w'ov. lui fasse faite. II me dit «pie li' prin- 
temps dernier il a pris luic ville ennemie où il y a quaiatitc ans 
on avait traité ^a mère et S'.'s strurs comme miss Cunégoiide fut 
traitée par la cavalerie bulgare. Il prend la ville , choisit tous les 
survivants des enfants, pelils-enfants . etc., de cet exploit . for- 
mant en tout environ six cents, et les fait fusiller devant lui. Voilà 
pour le liès-rhir ami. 

' Le sort d'Ali fut précisément tel que le pné'te l'avait prédit. 
Sa têîe fut eiiviyée à Constantinople el exposée aux poitfs du 
s(<r.iil. Connue le nom d'Ali avait fait beaucoup de bruit en An- 
gletirrc en conséquence de ses négociations avec sir Ih.Jinas 
Maillandet peut élroans^i deces stances de lord Hymn, nu mar- 
rhaud de Constantinople crut faire une excellente spéculalton eu 
.leh' tant sa tète pour la faire exposer à Londirs. Muis ce p'-ojet 
fut d<<joiié par la piété d un vieux serviteur du pai lu , q li offrit 
au bourreau une somme plus foric. et dnn>a.i cette dep niillede 
sou miitrc une sépulture déciite. 



88 



ŒlJVlUvS Di: liVIlO.N. 



dant qiit.'l(|ue temps U-s marins hésitèrent, redoutant 
quel()iie trahison ; enlin ils se hasardèrent à prendre 
terre, non sans craimh-e ([ue des hommes également 
ennemis et des Francs et des Turcs ne renouvelas- 
sent les scènes sanglantes du passé. 

L.Wlll. 

Crainte vaine! Les Sonlioles nous tendirent une 
main amie , nous aidèrent à franchir les rochers et 
les marais périlleux ; moins polis , mais plus hunviins 
que les esclaves de la civilisation , ils rallumèrent la 
tlamme du foyer , firent sécher nos vêlements humi- 
des, remplirent la coupe, allumèrent la lampe joyeuse, 
présentèrent un repas frugal , il est vrai , mais c'é- 
tait tout ce qu'ils pouvaient offrir. Une telle conduite 
sans doute était philanthropique : donner le repos au 
voyageur fatigué, des consolations à l'afdigé, il y a 
là une leçon pour des hommes mieux partagés du 
sort , et de quoi faire rougir l'égoisme inhumain. 

LXIX. 

Il advint aussi que lorsqu'il se préparait enfin à 
quitter ces montagnes , le pays était infesté de bri- 
gands qui portaient au loin le fer et la flamme ; il 
prit une escorte fidèle d'hommes vaillants an combat 
et endurcis aux fatigues , pour l'accompagner à tra- 
vers les vastes forêts de l'Acarnanie, jusqu'à l'endroit 
où rAchcIoiis roule ses blanches ondes , et d'où le 
regard découvre les plaines de l'Étolie. 

LXX. 

Au lieu où Utraikey forme son anse arrondie , dans 
laquelle les vagues se retirent pour briller en repos, 
comme il est sombre le feuillage de ces arbres qui cou- 
ronnent la verte colline , et se balancent , à minuit , 
sur le sein de la baie tranquille , pendant que la brise 
légère qui souffle du nord baise sans le rider le cristal 
poli d'une mer d'azur ! Ici Harold reçut un accueil 
hospitalier ; il ne put contempler sans émotion ce gra- 
cieux tableau , car dans la nuit et sa douce présence 
son cœur trouvait une ineffable joie. 

LXXI. 

Les feux de la nuit étaient allumés sur le rivage , le 
repas était terminé ; la coupe pleine de vin pourpré 
circulait rapidement , et celui que le hasard eût amené 
en ce lieu eût été émerveillé. Avant que l'heure si- 
lencieuse de minuit fût passée, les palikars ' commen- 
cèrent la danse de leur pays. Chacun déposa son sa- 
bre , et , se tenant tous par la main , la troupe se mit 
en branle en hurlant un chant barbare. 

LXXII. 

Childe-Harold , se tenant à l'écart , contempla , non 
sans plaisir, leurs ébats et leur joie rutle , mais inoffen- 
sive. Et , en effet , il faisait beau voir leur gaieté bar- 
bare , mais décente , leurs visages où se reilélait la 



flamme, leurs gestes pleins de vivacité, leurs yeux 
noirs et brillants , leurs longs cheveux retomi>ant en 
boucles jusqu'à la ceinture, tandis qu'ils entonnaient 
en chœur ces paroles, moitié chantées, moitié hurlées : 
1 

Tainbourgi ! Tambourgi ' ! vos sods çhers à la gloire 

Proinctteut aux vaillaiils la guorre et la victoire; ■> 

Ils vont porter la joie à Cbiiuère , à Souli. 

Les ills (les luontagaards au loiu ont tressailli *. 
2 

Sous sa capote à poils et sa blanche tunique 
Qui plus qu'un Souliote est fort et courageux? 
Abandonnant au loup son troupenu pacifique. 
Dans la plaine il descend comme un fleuve orageux. 

3 
D'un ami déloyal quand je punis l'offense, 
Mou ennemi vivrait ! Non , de par tous les dieux ! 
Mon fidèle fusil servira ma vengeance; 
Le cœur d'un ennemi, quel but plus glorieux? 

4 
La Macédoine envoie une race vaillante; 
Du sein de leurs forêts ils ont pris leur essor : 
Des écharpes de feu la couleur éclatante 
A la lin du combat sera plus rouge encor. 

5 
Parga, fille des eaux! tes enfants intrépides. 
Dont les mains au Franc pâle ont su donner des fers. 
Abandonnant la rame et leurs barques rapides , 
Gonduii'ont le captif au bord des flots amers. 

6 

Je ne demande pas du plaisir, des richesses; 
Ce qu'achète le faible est conquis par le fort. 
Mon sabre me vaudra la vierge aux longues tresses. 
En d<'pit d'une mère et de son valu effort. 

7 
En sa verte saison j'aime la jeune fille; 
Ses br.isers et ses chants ont pour moi des appas. 
Qu'elle apporte sa lyre , et que sa voix gentille 
De son père immolé nous chante le trépas. 

8 
Le jour où succomba Prévesa saccagée *, 
Rappelez-vous les cris des vaincus, des vainqueurs, 
Les toits furent brûlés, la richesse égorgée. 
Mais le fer épargna la jeune fille en pleurs. 

9 
A qui sert le visir ne parlez pas de crainte; 
Son cœur par la pitié ue peut être amolli. 
Depuis que Mahomet a donné sa loi sainte , 
Le croissant n'a point vu de chef plus grand qu'Ali. 

10 
Il est parti , Mouctar ', et ses coursiers sont vîtes. 
Devant son étendard ^ le Giaour " a pâli. 
CoMibieu \ivront encor dans les rangs moscovites 
Api'ès qu'aura brillé le sabre du delhi " ? 



1 



■ Palikar , du mot grec na/.(xap£, qui sisuilie soldat parmi les 
Grecs >.t les Albanais qui parlent le roiiiaîque; la signilicalioii 
Viropre de ce mut est garçon. 
T.iinbours. 

• Ces stances 80ut tirées en partie de diverses ( hantons aibn- 
nai«es, autant du nions (pie j'ai pu les comprcudre dans le ro- 
ijiai({ue et l'italien des Allun.iis. 



' Cette ville, occupée par les Français, fut prise d'assaut. 

» >'om de l'un des fils d'Ali- Pacha. 

• Il y a dans l'anglais queues de cheval; ce sont les insignes 
d'un [lactia. 

T Infidèle. Il y a daus le texte ijtaouf a%ix cheveux jaunes. 
Jaune est l'épilhètc donnée aux Uus>cs. 

' Cavalier iniisulman. 



LK PÈLERINAGE DE ClilLDK-HAllOLD. Cil. II. 



89 



11 

Scliclar ' ! du fourreau lire le cimeterre ! 
Tanibourgi ! donnez-nous le signal de la guerre! 
Montagnes ! vos enfants partent pour les coiub;,ts. 
Ils reùeudrout vainqueurs , ou ne revieudrout pas 1 

LXXIIl. 

Belle Grèce 2, triste reste d'une gloire qui n'est plus ! 
disparue et pourtant immortelle, déchue et grande 
encore! qui maintenant guidera tes enfants épars? 
(jui brisera leur esclavage qu un long temps a consa- 
cré ? Ah ! qu'ils ressemblent peu , ces Grecs , à les fils 
d'autrefois, qui, victimes sans espoir, marchèrent à 
MU trépas volontaire dans le défilé sépulcral des froides 
riiermopyles ! Oh! qui rallumera ce généreux cou- 
raiîc , et , s'élançant des rives de TEurotas , t'éveillera 
dans ton cercueil ? 

LXXIV. 

O génie de la liberté ! lorsqu'aux remparts de Phylé 
tu étais avec Thrasybule et sa troupe d'immortels con- 
jurés, pouvais-tu prévoir les temps douloureux qui dé- 
truisent le charme et fanent la verdure de cette plaine 
dcTAttique, ton glorieux domaine? Ce n'est pas à 
trente tyrans qu'est asservie aujourd'hui la Grèce ; à 
cliaque pas on y rencontre un brutal oppresseur. Ses 
liis ne se révoltent point ; ils se bornent à de vaines 
railleries , tremblants sous la main musulmane qui les 
cliàtie; naissant, mourant esclaves. Leurs paroles 
leurs actes n'ont plus rien de l'homme. 

LXXV. 

Combien ils sont changés en tout , sauf la forme ex- 
térieure ! En voyant le feu qui étincelle dans leur re- 
gard , (pii ne croirait que leur cœur brûle de nouveau 
de ta llamme non éteinte, ô liberté perdue? Beaucoup 
d'entre eux revent encore que l'heure approche qui 
doit leur rendre l'héritage de leurs pères. Us soupirent 
après les armes et les secours de l'étranger ; et ils n'ont 
pas le courage de cond)attre leurs féroces ennemis , 
et d'effacer leur nom déshonoré du livre funèbre de 
l'esclavage. 

LXXVI. 

Esclaves héréditaires ! ne savez-vous donc pas que 
ceux qui veulent être libres doivent s'affranchir de 
leurs propres mains ? C'est une conquête qu'ils ne 
iioivent attendre que de leurs bras. Votre délivrance 
sera-t-elle l'ouvrage du Gaulois ou du Moscovite? 
INon ! ils triompheront peut-être de vos oppresseurs , 
mais les autels de la liberté ne s'allumeront pas pour 
vous ! Ombres des Hilotes , triomphez de vos tyrans ! 
Grèce, tu as beau changer de maîtres, ta destinée 
reste la même; c'en est fait des jours de ta gloire, 
mais non de tes jours de honte. 

I.WVII. 

La ville enlevée au giaour par les .sectateurs d'Al- 



lah , le giaour peut encore l'arracher à la race d'Oth- 
man ; et l'impénétrable tour du sérail ' peut recevoir 
encore le Franc belliqueux , son premier hôte ; la 
nation rebelle des Waliabites , qui eut naguère l'au- 
dace de dépouiller la tombe du prophète de ses pieux 
trésors, peut se frayer jusque dans l'Occident une 
route sanglante; mais jamais la liberté ne visitera ce 
sol maudit, et , à travers des siècles d'un labeur sans 
repos , l'esclave y succédera à l'esclave. 

LXXVIII. 

Observez cependant leur gaieté à l'approche de ces 
jours de jienitence pendant lesquels la religion pré- 
pare l'homme à se décharger du poids de ses fautes 
mortelles par l'abstinence du jour et les prières de 
la nuit ; avant que le repentir revête le cilice , des 
réjouissances publicpies sont proclamées ; alors, libre 
à chacim de se livrer à tous les amusements qu'il pré- 
fère , de prendre le masque , de se mêler à la danse , 
et d'aller grossir le cortège bouffon du joyeux car- 
naval. 

LXXIX. 

Et où cette épotpie est-elle signalée par plus de 
divertissements (pie dans tes murs, ô Stamboul'' ! toi , 
l'ancienne métropole de leur empire, bien que la pré- 
sence des turbans souille aujourd'hui la nef de Sainte- 
Sophie , et que la Grèce contemple en vain ses pro- 
pres autels ( hélas ! ses douleurs viennent encore at- 
trister mes chants)? Us étaient gais jadis ses ménes- 
trels j quand son peuple était libre ; tous éprouvaient 
alors sincèrement la joie ([uils sont obligés de feindre 
aujourd'hui. Jamais spectacle pareil n'avait frappé et 
séduit mes regai'ds ; jamais je n'avais entendu des 
chants semblables à ceux qui lirent alors tressaillir les 
rives du Bosphore. 

LXXX. 

Une joie bruyante résonnait sur la plage ; la mu- 
siipie variait , mais sans jamais cesser de se faire en- 
tendre, accompagnée par le bruit cadencé des rames 
et le doux murmure des Hots. La reine des marées 
souriait du haut des cieux ; lorsqu'une brise passagère 
venait à soufller sur la plaine liquide, un rayon plus 
brillant , échappé de son trône , se réiléchissait dans 
l'onde, et la nier étincelanle semblait éclairer les rives 
que baignaient ses flots. 

LXXXI. 

Les caï(iues el'lleuraient légèrement la vague écu- 
meuse ; les Mlles de la contrée dansaient sur la rive ; 
jeunes iiommcs et vierges avaient égalenicnl oublié le 
sommeil et le toit paternel; des yeux langui.ssants 
échangeaient ces regards auxquels il est peu dectrurs 
qui résistent , et la main frémissante répondait à la 
main qui la pressait doucement. amour, jeune 
amour ! le front ceint d'un diadème de roses , quoi que 



' Portc-slaivc. 

' Viijr , -laiis rpppciidice qui suit les noes de rc cliant , 1rs dé- 
ijjs rrlalir< à la Grccc inodriuo .iv.inl «a ilfinicrc révuliilion. 

' l.ui'« |iic If !i Latins s'en reudirt'iU maîtres et la g.irdcreut pen- 
il?ti\ plii^iriirn anin*c.'<. 

i IS run dit en parlant-dc Constantinople : — • J'ai vu Ic« ruines 



d Aihènrs . d'Êi'hèse et de Drlphes; jal traverse! une grande 
pf>r(i(in dfi la Tiin|Mie . plusieurs antres parties de l'Kuroie et 
ipieii|ui-s-ii!i('s de l'Asie , niais janu'is aiicnne œuvre de la n.itiire 
ou d'* l'art n'a produit iur moi autant d'inipression que le tableau 
qu'on drcduvre à i<a;iet)e et A droite depuis les Sept-Tours jus- 
qu à rcxtriuiité de la Coruc-d'Or. 



90 



ŒUVRES DE BYRON. 



puissent dire les cyniques et les sages , de telles heu- 
res , et de telles heures seulement , rachètent dans la 
vie bien des années de douleur. 

LXXXII. 

Mais au milieu de cette foule en masque , n'y a-t il 
pas des co-urs battant d'une peine secrète , à moitié 
trahie à travers les traits composes du visage? A 
ceux-là le doux murmure des vagues semble l'écho 
de leurs inutiles gémissements. La gaieté de la foule 
joyeuse les importune et soulève leurs mépris ! Comme 
ces rires bruyants leur sont odieux ' Qu'il leur tarde 
d'échanger leurs habits de fête contre un linceul ! 

LXXXIII. 

C'est ce que doit éprouver un véritable fils de la 
Grèce, si toutefois la Grèce peut s'honorer encore 
d'un patriote sincère; non pas de ceux qui parlent 
de guerre tout en se réfugiant dans la paix , la paix 
de l'esclave , qui soupire après ce qu'il a perdu , et 
aborde son tyran , le sourire sur les lèvres , et manie 
la faucille servile au lieu du glaive. Ah ! Grèce ! ceux- 
là t'aiment le moins qui te doivent le plus , qui te 
doivent leur naissance , leur sang , et cette sublime 
généalogie d'héroïques aïeux qui fait rougir la horde 
de tes fils maintenant dégénérés. 

LXXXIV. 

Quand ressuscitera l'austérité de Lacédémone, 
quand Thèbes produira de nouveaux Epaminondas , 
que les enfants d'Athènes auront des cœurs vaillants , 
que les mères grecques donneront le jour à des hom- 
mes ; alprs , mais seulement alors , pourra sonnei 
l'heure de ta délivrance. Il faut mille ans et phis pour 
former un empire , une heure suffit pour le réduire 
en poudre. Combien de temps faudra-t-il aux hommes 
pour ranimer sa splendeur éteinte , rappeler ses ver- 
tus , et triompher du temps et de la destinée ? 

LXXXV, 

Et pourtant , combien tu es belle encore dans ta 
vieillesse douloureuse, patrie déshéritée des dieux 
et des héros ! La verdure de tes vallons , la neige de 
tes montagnes ' annoncent la variété d'un sol favorisé 
de la nature. Tes autels , tes temples, s'inclinent vers 
ta surface , et , brisés par le soc de la charrue , se mê- 
lent lentement à une terre héroïque. Ainsi périssent 
les monuments , ouvrages de l'homme ; tous dispa- 
raissent successivement , tous , excepté le souvenir des 
grandes actions retracées dans les œuvres du génie ; 

LXX.VVI. 

Excepté çà et là une colonne solitaire qui pleure sur 
les débris de ses sœurs nées de la même carrière^ , et 
maintenant gisantes à ses pieds ; excepté ce temple 



aérien de Tritonie , qui orne encore le rocher de Co- 
lonne , et brille au-dessus des Ilots ; excepté la tombe 
obscure d'un guerrier, dont les pierres grises et la 
mousse touffue bravent faiblement encore, non l'oubli, 
mais les siècles , attirant tout au plus l'attention de 
quelque étranger qui , comme moi peut-être , s'arrête 
un moment , regarde et soupire. 

LXXXVII. 

Et cependant ton ciel est toujours aussi bleu , tes 
rocs aussi sauvages ; tes bosquets sont doux ; vertes 
sont tes campagnes ; tes olives mûrissent comme au 
temps où tu voyais Minerve te sourire ; un miel pur 
coule encore sur l'Hymette, et, libre voyageuse dans 
l'air de la montagne , l'abeille joyeuse y bâtit encore 
sa citadelle odorante ; Apollon dore toujours tes longs 
étés , et les marbres de Mendéli resplendissent encore 
au feu de ses rayons. Les arts , la gloire , la liberté 
ont disparu ; mais la nature est belle encore. 

LXXXVIII. 

Partout où l'on marche , la terre est consacrée et 
sainte ! Nulle portion de ton sol n'offre un aspect 
vulgaire ; on est partout entouré de merveilles ; toutes 
les fictions de la Muse semblent des vérités, jusqu'à 
ce que l'œil se fatigue à contempler cette patrie de nos 
premiers rêves. Là , il n'est pas de colline , de vallon , 
de forêt ou de plaine qui ne brave la puissance qui a 
couché tes temples dans la poudre : le temps a ébranlé 
les tours d'Athènes , il a épargné le vieux Marathon. 

LXXXIX. 

C'est le même soleil , le mêirie sol , mais non le même 
esclave qui le cultive ; il n'a changé que de maître 
étranger le champ de bataille où la horde des Persans 
courba la tête pour la première fois devant le glaive 
des Hellènes ; il a conservé ses limites et sa gloire im- 
périssable, comme en ce jour cher à la gloire où le 
nom de Marathon devint une parole magique' , qu'on 
ne peut prononcer sans évoquer aux regards de celui 
qui l'entend le camp , les deux armées , le combat , 
la victoire. 

xc. 

Ici fuyait le Mède , dépouillé de ses flèches , et em- 
portant son arc brisé. Là , le Grec menaçant le pour- 
suivait de sa lance sanglante et victorieuse ; en haui. les 
montagnes , en bas la plaine et l'Océan ! la mort en 
tête ! la destruction à l'arrière garde ! c'était là le ta- 
bleau. Qu'en reste-t-il maintenant? Quel trophée si- 
gnale cette terre consacrée qui vit sourire la liberté 
et pleurer l'Asie? Des urnes spoliées, des lombes 
violées, et la poussière que fait jaillir sous ses pas le 
coursier d'un barbare I 



' Sur un grand nombre de montagnes, spécialement snr le Lla- 
kura, la neige ne fond jamais entièrement , malgré les chaleurs 
ardentes de l'été ; mais je n en ai jamais vu dans les plaines, même 
".a hiver. 

» Les carrières du mont Pantéliqne, dont on a tiré les marbres 
qui ont servi à la construction des édifices publics d'Athènes. Le 
nom moderne est mont Mendéli. Une immense caverne formée 
par les carrières existe encore et existera jusqu'à la fin (!es siècles. 

• 1 suie, vialoi-, heroa culcus, » C'était répitai..Uc écrits sur 



la tombe du fameux comte Merci. Quels ne doivent pas être nos 
sentiments ijuand nous foulons le tumulus des deux cents qui 
tombèrent à Marathon? Le principal monticule a été réctmment 
ouvert par Fauve! ; cette excavation ne fil découvrir que peu de 
reli<pies . à l'exception de quelques vase.; , etc. On a offert de me 
vendre la plaine de Marathon pour la somme de (6,000 piastres . 
environ 90!) 1. st. (22,500 fr.). tiélas ! - « — Exfende quo! libras 
in duce, summo — invenies ! » Est<Jonî; là tout ce ipie v^l.'it la 
i cendre de Milliadel'Vcn'.Iue au poids elle eut rappoilédavimlagc 



LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAUOLD. CIL 11. 



xci 
Et pourtant aux débris de ta splendeur passée les 
pèlerins pensifs ne se lasseï ont pas d'accourir ; long- 
temps encore le voyageur, poussé par le vent d'Ionie, 
saluera la patrie brillante des poètes et des guerriers. 
Longtemps, et sur plus d'un rivage, dans tes annales 
et ta langue immortelle , la jeunesse s'enivrera de ta 
gloire! orgueil des vieillards, leçon des jeunes hom- 
mes , toi que le sage vénère et le poêle adore quand 
l'allas et la Muse nous ouvrent leurs trésors sacrés. 

XCII 

Aux rives étrangères le cœur soupire après la pa- 
trie, pour peu que des liens amis l'attachent à ses 
foyers ; qu'il y retourne , celui à qui son exil pèse , et 
qu'il repose ses regards charmés sur la terre pater- 
nelle. La Grèce n'est point le séjour de la gaieté et des 
joies légères ; mais ceux pour qui la tristesse a des 
charmes pourront s'y plaire, et ils ne regretteront 
point le sol natal alors qu'ils promèneront lentement 
letu-s regards sur les rives sacrées de Delphes, ou 
contempleront les plaines qui ont vu mourir le Grec 
et le Persan. 

XCIIl. 

Que ceux-là visitent cette terre consacrée , et tra- 
versent en paix ce magique désert ; mais respectez 
ses débris ; — qu'une main imprudente ne défigure 
pas tm tableau qui ne l'est déjà que trop! Ce n'est 
pas dans ce but que furent élevés ces autels : révérez 
des ruines (jue les nations ont révérées ; que cette 
honte soit épargnée au nom de ma patrie ; et puis- 
siez-vous en retour prospérer aux lieux qui ont vu 
croître vos jeunes ans , et y goûter toutes les joies 
vertueuses de l'amour et de la vie 1 
xcir. 

Pour toi, qui, dans ce chant déjà trop prolongé, 
as voulu par des vers sans gloire amuser tes loisirs , 
la voix sera bientôt étouffée au milieu de la foule des 
bardes de nos jours ; ne leu» dispute point un laurier 
périssable; celte lutte ne saurait intéresser l'homme 
qui voit d'un œil indifférent et le blâme amer et la 
louange partiale ; car ils ne sont plus les cœurs amis 
dont il eût ambitionné le suffrage ; et à qui chercliera- 
l-il à plaire celui qui n'a plus rien à aimer? 
xcv. 

Et toi aussi , tu n'es plus, femme charmante et qui 
me fus si chère ! toi que la jeunesse et ses affections 
unissaient à moi , fjui lis pour moi ce que nulle au- 
tre n'a fait, et ne dédaignas pas un cœur indigne de 
loi. Que suis-je maintenant? Tu as cessé de vivre, tu 
n'as point attendu le retour de celui qui errait loin de 
loi, et (jui pleure maintenant sur des jours que nous 



91 

ne reverrons i)lus ! Oh 1 pourquoi ont-ils existé ? que 
ne sont-ils encore dans l'avenir ! Ne suis-je donc re- 
venu que pour trouver de nouveaux motifs de fuir 
encore ! 

XCVI. 

femme aimante autant qu'aimable, et tendre- 
ment aimée ! comme la douleur égoïste s'absorbe 
dans le passé , et presse contre son cœur des pensées 
qu'elle ferait mieux d'écarter ! Mais ton image est la 
dernière que le temps effacera de mon âme. moil 
impitoyable , tout ce que tu pouvais avoir de moi , 
tu las aujourd'hui : une mère d'abord, puis un ami, 
et maintenant plus qu'un ami ; jamais tes traits ne se 
sont succédé aussi rapidement , et tes coups , accu- 
mulant sur moi douleur sur douleur, m'ont retiré le 
peu de joie que la vie me gardait encore, 
xcvii. 

Irai-je donc me plonger de nouveau dans la foule, 
et y chercher tout ce que dédaigne un cœur paisi- 
ble? En ces lieux où préside l'orgie, où le rire hausse 
vainement la voix , et , interprète mensonger du cœur, 
fait grimacer la joue livide et creuse , pour ne laisser 
après lui qu'un surcroit d'abattement et de faiblesse, 
c'est en vain que les traits , empreints d'une allé- 
gresse forcée, s'exercent à feindre le plaisir, à dissi- 
muler le dépit; le sourire y forme le sillon d'une 
larme à venir, et dissimule mal le dédain sur la lèvre 
convulsive. 

xcv III. 

Quel est le pire des maux qui accompagnent la 
vieillesse? qui est-ce qui imprime au front la ride la 
plus profonde? C'est de voir tous ceux que nous ai- 
mons effacés successivement du livre de vie , et de res- 
ter seul sur la terre connue je suis maintenant ' . Je m'in- 
cline humblement devant le Dieu qui ch;Uie sur les 
ruines de cœurs brisés, d'espérances détruites. Jours 
inutiles, coulez! insouciant, je verrai votre fuite, 
puisque le temps a ravi à mon âme tout ce (jui faisait 
sa joie, et mêlé à mes jeunes années les douleurs du 
vieil àse. 



APPENDICE AU CHANT SECOND. 

Note A. 

Le moderne PIrte se folt Iftclieineiit gloire d'arolr brisé ce (jucles Golb», 
les Turcs et le temps ont éparuné. Stance xit. 

Au moment oii j'écris ceci (3 janvier 1810), outre ce (jiii 
a été précédeiiunent dépose à Londres, un vaisseau h)- 
driote est à l'ancre dims le Pirée pour recevoir Ions les 
débris trausporlal)lcs. Aussi , comme je l'ai entendu ol)ser- 
ver par un jeune (ircc, organe de ses compatriotes (car, si 
dégradés qu'ils soient , ils éprouveut quelque indignation à 



' Celle stance fut composée le II octobre 1811. Ce jour-Ii le 
loëlo •'crivait A un .imi ; — « Il feiiibic que je snii destiné à éprou- 
ver d.in» ni.i jninf'ss': luis In m.ilhursde l:i vieillesse; nies, unis 
tond>ent d'' loiilfs part;- autour de moi , et je rc>trnil arbre m)- 
llliilre av.iiit dùvoir éle iViri. Les autres liointtirs [teiivent se ré- 
fiiî'ier din<i leur famille , mol je n'ai de ri:.- source ipic dans nus 
réHcxioii'i, et elle» ne m'offrent dans le pté>eiit et l'avenir d auire 
IKTspectiV'i ipicla ''ati-laili»^u c^:oi5(c Ce mu vivre à ni<saDii«. Je 



suis bien malheureux. » — • Sans doute . > dit i propos de crile 
stance le profeseiir Clarke S railleur des I.oiahs lillt'iaires , 
€ lord nyron n'a poiiif ressenti les doideiirs poif^iiaiile» <pie si m- 
lili'iit indicpier ces adenirables allusions à ce ipTont éprouvé des 
hommes plus avancés en à^e. » — « Je crains ipi'il ne les ail res- 
.«enlies.ces priiies, » rt'poïKlit Matliias ; • sans cpioi il n'cfltj;i- 
niais écrit un pareil pocmc. » 



Ihi 



ŒUVRES DE BYRON. 



un poreil spectacle ), lord Elgin peut se ranter d'aToir dé- 
truit Athènes. Un peintre italien de mérite , nommé Lu- 
siéri, dirige cette spoliation, et, comme le chercheur grec 
(|ue Verres employait en Sicile d;ins le même but, il a 
prouvé (]u'il ét;>it un lialnle chef de voleurs. Il s'est élevé en- 
tre cei aniste el le consul de Fr;uice Fauvel , qui désire 
conserver ces anti(juités pour son gouvernement, une vio- 
lente dispute relaiivement à un chariot de transport. Le 
consul de France a encluué une roue ( que n'oni-ellcs été 
brisées toutes les deux ! ). Lusieri a porté plainte devant le 
wayvode. Lord FJgin a eu vraiment la main heureuse eu 
choisissant le siguor Lusiéri. Pendant dix ans qu'il a ré- 
sidé à Athènes, il n'a jamais eu la curiosité de pousser jus- 
qu'à Sunium (aujourd hui lecap Colonne ),el il le vit pour 
la première fois lorsqu'il nous accompagna dons notre se- 
conde excursion. Cependant ses tableaux, dans leur cercle 
restreint, sont très-beaux, mais tous inachevés. Tant que 
cet honnne et ses patrons ne font que deviner des médailles, 
estimer des camées, esquisser des colonnes et niarcliander 
des pierreries, leurs petits ridicules sont tout aussi inno- 
cents que la chasse aux hannetons ou au renard , le babil- 
lage des femmes, ou tout autre passe-temps; mais lorsqu'ils 
chargent trois ou quatre vaisseaux des débris les plus pré- 
cieux et les plus considérables que le temps et la barbarie 
ont laissés subsister dans cette tautmalhcureuse et tantillus- 
tre ville, lorsqu'ils détruisent, en voulant les transporter, 
ces monuments qui ont fait l'admiration d«s siècles, je ne sais 
pas de motif qui les puisse excuser, d'épilhètc qui puisse 
désigner suffisamment les auteius de cette infâme dévasta- 
tion. Ce ne fut pas le moindre des crimes imputés à Verres 
que celui d'avoir dépouillé la Sicile , comme on a osé récem- 
ment dépouiller Athènes L'impudence la plus éhontée ne 
pouvait faire plus que d'insciir* le nom du voleur sur les 
murs de 1' Acropolis, comme si la vue de tout un compar- 
timent du temple spolié de ses bas-reliefs ne suffisait pas 
pour que ce nom fui maudit à jamais. 

Je parle ici en toute impartialité; je ne suis ni antiquaire, 
ni admirateur de collections : je ue suis donc point un 
coucurreut désappointé. Mais j'ai toujours eu quelque faible 
pour la Grèce, et je ne pense pas que l'Angleterre ait con- 
quis beaucoup de gloire en dépouillant ainsi soit l'Inde, 
soit Athènes. 

Un auire noble lord a un peu mieux agi, parce qu'il a 
fait moins; mais quelques autres, plus ou moins nobles, 
mais tous « fort honorables», sont ceux qui ooifait le mieux, 
parce qu'après une suite d'excavations et de profanations, 
de présents au wayvode, de mines et de con;re-mines, ils 
n'ont abouti à aucun résultat. On a répandu des torrents 
d'encre et de vin, qui ont failli se perdre dans des ruisseaux 
de sang. Le prig (voleur) de lord E. ( voyez la délinition 
du jiriygisme dans Jonathan Wild ) se queiella avec un au- 
tre nommé Gropius ( nom tout a fait appioprié à ses occu- 
pations ' ), et prononça le mol de satisfaction, dans une ré- 
pon.'-e verbale à une noie du pauvre Prussien. On le raj)- 
poria à Gropius pendant qu'il était à table : il se prit à rire, 
mais ne put néanmoins achever son repas. Les deux ad- 
versaires n'étaient pas encore réconciliés lorsque je quittai 
la Grèce. Je dois d'autant mieux me rappeler cette querelle 
qu'ils voulaient méprendre pour arbitre. 



Note B. 



Terre d'Albanlel laisse-mol le contempler, (ol . flpre nourrice d'ans 
notion farouclie. Stance m* III. 

L'Allanie comprend une partie de la Maccdonie, l'IUyiie, 
la Chaonieetl'Épire. Iskander estle nom turc d'Alexandre, 
et j'ai fait allusion au célèbre Scanderberg ( seigneur 
Alexandre) dans les troisième et quatrième vers de la dix- 
huitième stance. Je ne sais s'il est fort exact de faire de 
Scanderberg le compatriote d'Alexandre, qui naquit à 
Pella, en Macédoine; mais M. Gibbon lavait fait a\aut moi. 
Il ajoute également Pyrrhus dans le récit qu'il fait de ses 
exploits. 

Gibbon remarque, au sujet de l'Albanie, que « ce pays, 
» qu'on peut apercevoii d'Italie , est cependant aussi peu 
» connu que l'intérieur de l'Amérique. » Des circonstances, 
trop peu importantes pour les mentionner ici, nous con- 
duisirent, M. Hobhouse et moi, dans cette contrée avant 
d'avoir visité aucune autre parti ~ de l'empire ottoman. Le 
major Leake, alors résident officiel à Janina , nous assura 
qu'excepté lui, aucun Anglais n'avait pénétré au-delà de la 
capitale dans l'intérieur des terres. A cette époque (octo- 
bre 1809 ), Ali-Pacha était en guerre avec Ibrahim-Pacba, 
qui avait été obligé de s'enfeiuner dans Bérat, forteresse 
dont Ali faisait le siege. A notre arrivée à Janina, nous fû- 
mes invités à nous rendre à Tépalen, lieu de naiss; nce de 
son altesse, situé à une journée de marche de Bérat. Il y 
avait placé son sérail favori et établi son quartier-général. 
Après un court séjour dans la capitale, nous nous rendî- 
mes à l'invitation; mais quoique ayant à noire disposition 
fontes les ressources du pays, et escortés par un des secré- 
taires du visir, nous restâmes neuf jours ( à cause dos pluies ) 
pom' faire un voyage qui ne nous en prit que quatre à no- 
tre retour. 

Nous traversâmes deux villes, Argyro-Castro etLibo- 
chabo, aussi considérables eu apparence que Janina ; mais 
certes il n'est pas de pinceau ou de plume qui puisse l'e- 
produire dans toute sa beauté le paysage qui environne 
Zitza et Delvinachi , villages situés sur la frontière de lE- 
pire et de l'Albanie proprement dite. 

Je ne veux pas m'arrèter sur l'Albanie et ses habitants, 
vu que tout cela se trouvera, et beaucoup mieux fait , dans 
un ouvrage de mou compagnon de voyage, qui sera pu- 
blié probablement avant le mien. Cependant qnehiiies ob- 
servations sont nécessaires pour l'inlelligence du tivvte. 

Les Arnautes et les Albanais me frappèrent singulière- 
ment pour leur ressemblance avec les Highlanders de l'E- 
cosse, pour l'habillement, la figure et la manière de vivre. 
Leurs montagnes me rappelaient la Calédouie sous un cli- 
mat moins rude. Leur kilt , quoique blanc, leurs formes 
maigres et agiles, leur dialecte aux consonnances celtiques, 
et leurs habitudes martiales, tout me ramenait au pays de 
Morven. Il n'y a pas de peuple plus haï et plus redouté de 
ses voisins que les Albanais. Les Grecs les regardent à peine 
comn;e chrétiens et les Turcs comme musulmans; en effet , 
ils sont un mélange des uns et des autres , et souvent n'.sp- 
partiennent à aucune de ces deux grandes divisions. Ils ont 
des habitudes de pillage ; tous portent des armes. Les Ar- 
nautes , qui roulent des schalls rouges en turban, les Mon- 



* Ce Gropius était employé par un noWe lord uniqu. ment à 
faire des esquisses , genre où il excellait; mais je suis fâcIié de 
diie qu'abusant du patronage de ce nom respectai^e, il marohait 
à uno huiiilile distance sur les traces du sieur Lusiéri. Un vaisseau 
cli..rj;é de ses troj-hces fut arrêté et . je crois , confis.jiié à Cuus- 
lant'iio|ile en I8!0. Je suis heureux de pouvoir assurer ^uc 
cfla 11 était jioiiit dans son iii.inijat; qii;l n'était employé <|ue 
c.jni !ic dcssiiidleur, et ijnc son iiojjIc j) trou désavouo toute autre 



espèce de relation avec lui. Si cette erreur, consignée dans les 
deux premières éditions , a pu affliger un moment le noMe lord , 
j'en suis vraiment désolé. Gropius prenait le litre de son agent, 
et quoique je sois excusable d'avoir toml)é dans une erreur uui- 
versellemeut accréditée , je suis heureux d'être le premier à la 
rocoun.utre. J'ai autant de plaisir à me rétracter que j'avais 
éprouvé de regret en affirmant. {Note de la tvoUième édition.) 



LE PÈLERINAGE DE GIlILDE-lIAnOLD. (,[]. 



tf'ni'grins , les Chimariotes et les Gedges sont connus pour 
leur perfidie; le reste en diffère un peu quant au costume, 
et beaucoup pour le caractère. Autant que j'ai pu inoi-même 
<n faire l'expérience, je ne leur dois que des éloges. Deux 
d'entre eux , l'un infidèle et l'autre musulman , m'ont ac- 
compagné à Constantinople et dans les autres parties de la 
Turquie que j'ai visitées , et l'on trouve rarement des sirvi- 
teur.^ plus lidèles au moment du danger, p'.us infatigables 
pour le service. L'intiilèle se nommait Basili , le musulman 
Der . ish Tahiri. Le premier était un homme de moyen âge , 
le second était à peu près du mien. Basili avait reçu d'Ali- 
Pacha l'ordre exprès de nous accompagner, et Dervish 
était un des cinquanle qui nous suivirent à travers les fo- 
rêts de l'Acarnjnie jusqu'aux boids de l'Achéloûs , et de là à 
Missolonghi en Étolie : c'est la que je le pris à mon service, 
et je n'eus jamais l'occasion de m'en repentir jusqu'au mo- 
me.'it de mon départ. 

Lor>qu"en tSIO mon ami M. Ilobhouse m'eut quitté et 
relonrn;i eu Angleterre , je fus atteint en Morée d'une lièvre 
violente. Ces deux hommes me sauvèrent la vie en effrayant 
mon médecin , qu'ils menacèrent de couper eu morceaux si 
je n'étais pjs guéri dans un temps donné. J'attribuai ma 
guérison à cette assurance consolilrice de représailles post- 
hnuics et au refus obstiné de suivre les prescriptions du 
docteur Romanelli. J'avais laissé h Athènes mon dernier 
domestique anglais. Mon drogmau était aussi malade que 
moi , et mes pauvres Arnautes me soignèrent avec une at- 
lenlion qui eût fait honneur à des hommes civilisés. Il leur 
arri\a une intiiiité d'avenluves. Dervish le musulman , qui 
riait remarquablement beau , avait des querelles conti- 
nuelles a\ec les maris d'Athènes, à tel pointqiiequatre des 
principaux Turcs vinrent me faire au couvent une visite 
de i emontrances sur ce qu'il avait enlevé une femme au 
bain: celte femme lui appartenait, car il l'avait achetée ; 
mais cette conduite était contraire à l'étiquette du pays. 

Basili était aussi fort galant auprès des femmes de sa re 
ligion, et professait à la fois la plus grande vénération pour 
l'église et le plus profond mépris pour les prêtres, qu'il 
scuflletait dans l'occasion de la manière la plus hétérodoxe; 
cependant il ne passait jamais devant une église sans se si- 
gner. Je me rappelle le danger qu'il courut à Constanti- 
nople en entrant dans Sainte-Sophie , qui avait jadis été un 
temple consacré à son culte. Quand on lui faisait des repré- 
sentations sur l'inconséquence de ses procédés , il répondait 
invariablement : « ^"olre église est .sainte , mais les prêtres 
sont des voleurs, » et il continuait à faire le signe de la 
croix , et à donner sur les oreilles au premier papa qui re- 
fusait de l'assister quand il le lui demandait , car cette as- 
sistance est nécessaire partout où le prêtre a quelque in- 
fluence sur le cogia-bashi du village. 11 est vrai qu'il ne 
peut exister une race de mécn'ants plus abandonnée de Dieu 
que les dernières classes du clergé grec. 

Lorsque je fis mes prépar.itifs pour mon retour , je fis 
fenir mes deux Albanais pour leur pa^er leurs gages. Ba- 
iii reçut son argent avec une gauche affectation de regrets, 
et se dirigea vers son quartier avec un sac de piastres. 
J'envoyai chercher Dervish , niais on ne le trouva pas dans 
le premier moment ; enfin il entra au moment oii le signor 
Logothoti , père du ci-devant consul anglais à Athènes , et 
quelques autres Grecs de mes connaissances, me rendaient 
\is\ic. Dervish prit l'argent, puis tout à cou|) il le jeta par 
terre, et , fr-appant ses mains et les portant à son front, il 
•'élança hors de la chambre en pleurant aniènrnent. De- 
puis ce moment jusqu'à l'hcirre de mon embarcation , il ne 
cessa de se lamenter , et à toirs nos efforts pour le ronsï)ler, 
il répondait : tAfUéu'.t il m'abandonne Signor Logolheti, 
qui jusque-là n'avait jamais pleuré que pour la perte d'un 



95 

pai-a (envii-on le quai-t d'un liard), se sentit attendri ; le 
père du couvent, mes domestiques, mes amis, tous pleu- 
raient; — et en vérité , je crois que la grosse et riense cui- 
sinière de Sterne eiit quitté ses poêles pour sympathiser 
avec l'affection sincère et inouïe de ce bai-bare. 

Pour moi , quand je me rappelai que peu de temps avant 
mon départ d'Angleterr-e un de mes plus intimes et nobles 
amis s'était excusé de ne me venir point faire ses adieux sur 
ce qu'il avait une parente à conduii-e chez la marchande de 
modes , je ne me sentis pas moins humilié que suipiis en 
comparant le présent au passé. 

Que Dervish me quittât avec quelque regret , je devais 
m'y attendre : quand te maître et le domestique ont gra\i 
ensemble les montagnes d'une douzaine de provinces, ils 
ne sont point désireux de se séparer; mais cette sensibilité, 
qui contrastait si fort avec son naturel féroce , modifia mon 
opinion sur le cœur- humain. Je crois (jue les exemples de 
celte fidélité féodale sont fréquents chez les Albanais. Un 
jour, dans notre voyage au mont Parnasse , un domestique 
anglais le poussa légèrement, à la suite d'une dispute pour 
les pi-ovisions. 11 crut à tort qu'on avait voulu le frapper. 
Il ne dit rien , mais s'assit, tenant sa tète dans ses mains. 
Cra gnant les suites de ce silence, nous cherchâmes à lui 
persuader qu'on n'avait pas voulu lui faire' affr-ont; aloi-s il 
répondit : « J'ai etc voleur , je suis soldat , aucun capitaine 
ne m'a frappé; vous êtes mon maître, j'ai mangé votre 
pain, mais par ce pain (leur serment habituel) , sans cela 
j'aurais poignardé ce chien de domestique et je ser-ais re- 
tourné dans les montagnes. » L'affaire finit là , mais il ne 
pardonna jamais à celui qui l'avait insulté sans le vouloir. 
Der-vish excellait dans la danse de son pays, qu'on croit 
être un reste de l'ancienne pyrrhique. Quoi qu'il en soit , 
celte danse est mâle et exige une élonuante agilité; elle n'a 
aucun rapport avec la stupide roinaïka,la lourde ronde 
des Gr-ecs si commune chez les Athéniens. Les Albanais (je 
ne parle pas de ceux qui cultivent la terre dans les pro- 
vinces, mais des mont.ignards) ont une belle contenance , 
et nous rencontrâmes entre Dehinachi et Libochabo les 
plus admirables femmes que j'aie jamais vues rarcommo- 
d.mt la route dégradée par les torrents. Leur démarche a 
quelque chose de vraiment théàtr-al, mais cela vient sans 
doute de leur capote ou manteau qui pend sur une épaule. 
Leur longue chevelure rappelle les Spartiates , et leur cou- 
rage dans une guerre de partisans passe toirtes les bornes. 
Quoiqu'il existe de la cavalerie pairiri les Grecs, je n'ai ja- 
mais vu de bon cavalier arnaute; les uns pr-éféraient les 
selles anglaises , mais sans pouvoir y rester longtemps ; à 
pied , au contraire, aucune fatigue ne parvient à les dompter. 



Note C. 

Tandis qu'ils enlonnatent en chœur ces parole» moitié chantées, moitié 
hurlées. Stance livil. 

Comme échantillon du dialecte albanais ou arnaute de la 
langue illyrienne, je transcris ici deux de leurs chœurs les 
plus populaires que chantent indistinctement en dansant les 
hommes et les femmes. Les premiers mots forment une 
sorte de refrain sans signification, comme on en trou\e 
dans notre langue et dans celles de tous les autres peuples. 

1 t 

Bo, bo. bo, bo, bo, bo, 

^.lcr.lrura, popuso. 

2 2 

Noclnriirn, na rlxln; Je viens, J'acrourt; ouvre -mol 

lin peu dei In! ir tMn. la porte, que je puisse ciilrer. 

3 3 



'•*. I*,l*, là Je viens, reste tran- 
quille. 



Ha peuderl c^trrollnl. 
Il vin II iiiarservcllnl. 



Ouvre 11 pnrlc h doml, que Jf 
puisse prendre mon turban 



94 



a!:uvnr:s be nviioN. 



CallrlotesI mc surnie 
Ba ha psu pcdua live. 

5 

Huo , bo , bo, bo, bo, 
CI egem spina esluilro. 
6 

Calirlote vu lefiinde 
EdeTcletiiDilcluiidc. 



Callriote me suniic 
Tl oil put e pol nil le. 

8 
Se ti pula clll mora 
SI ml rl nl veil udo gla. 

9 
Va le nl II ohe cadale 
Crlo uore, more cclo. 

to 

l-lu hai 1 11 itrete 

riu huron.cia pra sell. 



Ciillrloles aui yeux noirs, onTrcJ 
la pone, queje puisse entrer. 

5 

l.ii, lîi , lil, Je Tenlends , mon 9me. 



Une Jeune fille arnaule, riche- 
ment vèlui- , .s'avance avec une 
IlirtO pleine de giâce. 
7 

Ciitirloie, Jeune Qlle aux yeux 
liuirs, douQt'"Uiul uu buliier. 

8 
SI Je l'emlirasso, qu'auras-lu ga- 
gné? Mon Orne est embrasée. 
9 
Danse avecicgtroté, plus gracieu- 
sement, encore plus gracieusement. 

10 
Ne fais pas tant de poussière, elle 
tacherait ta chaussure brodée. 



Note D. 



Cette dernière strophe emliarrasseraitun commentateur. 
Los hommes ont lies espèces de broJequins très-richement 
brodés , mais les femmes i et c'est à une femme sans doute 
que s'adresse la chanson) n'ont sous leurs petites bottines 
ou leur panlouilc qu'ime jambe foit bien tournée et quel- 
quefois très-b'auchc. Les jeunes lilks arnautes sont beau- 
coup plus belles que les grectjues , et leur hal)illement est 
l)caucoup plus pittoresque; elles conservent aussi plus long- 
temps letu- beauté, parce qu'elles sont toujours en plein 
air. Il est bon de faire observer que l'arnaute n'est pas une 
langue écrite ; aussi les luots delà chanson ci-dessus comme 
ceux de la suivante sont écrits suivant la prononciation; ils 
ont été copiés par quelqu'un qui parle et entend parfaite- 
ment ce dialecte et qui est natif d'Athènes. 



1 

Ndl serda lIodeulaTossa 
Yettiml upri vl lofsa. 

2 

.^h valstsso nil prlvl lofse 
SI mi rlnl ml la vosse. 



UtI tasa roba slua 
SUtleve tulati dua. 



Je suis blessé par ton amour, et 
Je n'aline que pour me consumer. 

2 

Tu m'as consumé; ah I Jeune 
nile, tu m'as frappé au cœur. 

S 

Je l"al dit que Je ne désirais point 
de dot, je ne demande que les yeux 
et les dis. 



Je ne réclame pas 
dot, mais toi seule. 



la maudite 



Boba stlnorl ssidua 
Qo ml sini Tettidua. 

5 
Oarmlnl dua civileni 
Roba tl slarmi tlldi enl. 

6 
l't.<ra pisa valsisso me siml rin II 

bapti. 
Etl ml hire a pUte si gui deodrol 

llltatl. 

7 
rdl vura udorlnl ndirl dcora clltl- 

mora. 
IJdorlDl taltl boUna u ede raimoul 

mora. 

Je crois que ces deux dernières strophes , qui sont d'une 
mesure différente, doivent appartenir à une autre ballade. 
La même idée a été exprimée par Socrale , lorsqu'ayant ap- 
puyé son bras sur l'un de ses v-ozo/noi, Critobule ou Cleo 
bulele philosophe se pkiij^nit pendant quelques jours d'une 
douleur aiguë dans le bras jusqu'ù lépaule; depuis ce mo- 
ment il prit avec raison la résolution d'enseigner ses disci- 
ples sans les toucher. 



Abandonne- mol les charmes , et 
laisse les flammes dévorer la dot. 

C 

Je t'ai nimce, Jeune fille, avec une 
Sme sincère, mais tu m'as aban- 
donné comme un arbre stérile. 



Qu"al-je gagné en plaçant ma 
m.iln sur ton sein î J'ai retiré ma 
main : mais i'ol gardé la flamme. 



Belle Grèce! triste reste d'une gloire qui n'e«t plusl disparue tl pour- 
tant ImmurtiiUe , déchue «t grande encore. Stantt ixilli. 

I. 

Avant de parler d'une ville dont tout écrivain, qu'il l'ait 
ou non visitée, se croit obligé de dire quelque chose, je 
dois prier miss Owenson, la première fois qu'elle prendra 
une Athéuienue pour héroïne de ses quatre volumes, de lui 
donner un mari plus homme comme il faut qu'un disdnr- 
agn ( qui , par parenthèse , n'est pas un aga ) , le plus impoli 
de tous les officiers subalternes , le plus grand protecteur 
de rapines qu'Athènes ait jamais connu (j'excepte toujours 
lord Elgin) et l'indigne gouverneur de l'Acropolis, avec une 
paie annuelle de 150 piastres (8 1. st.) ,sur lesquelles il n'a 
à payer que sa garnison, le corps le plus mal discipliné du 
plus mal discipliné de tous les empires. J'en parle avec mé- 
nagements , ayant failli un jour être cause que le mari d'Ida, 
d'Athènes , reçiit la bastonnade. Puis le disdar est un mari 
turbulent et battrait sa femme; ainsi je prie et conjure 
miss Owenson de demander une séparation de corps au nom 
d'Ida. Cela dit dans une matière si importante pour les 
lecteurs de romans , je dois quitter Ida pour ra'occuper do 
sa ville natale. 

En laissant de côté la magie du nom et tous les lieux com- 
muns qu'il serait aussi superllu que pédan'.esque de répé- 
ter, la situation d'Athènes en ferait la ville favorite de tous 
ceux qui ont des yeux pour l'art et pour la nature. Le cli- 
mat, il me le parut du moins, est un printemps perpétuel. 
Pendant un séjour de huit mois j'ai monté tous les jours 
plusieurs heures à cheval. Les pluies sont très-rares ; la 
neige ne blanchit jamais les campagnes, et un ciel couvert 
de nuages est une agréable rareté. En Espsgn;% en Portugal, 
dans tous les pays méridionaux que j'ai visites (excepté dans 
rionie et l'Attique), je n'ai point trouvé que le climat fiit 
préférable au nôtre. A Constantinople, où je passai mai , 
juin et une partie de juillet 18(0, vous pouvez maudire le 
climat et vous plaindre des gelées cinq jours sur sept. 

L'air delà Morée est lourd et malsain; mais à peine a-t- 
on passé l'isthme dans la direction de Mégare, le ch:inge- 
ment est vraiment surprenant. Je crois qu'Hésiode n'a p.)s 
été historien dans sa description de l'hiver en Béotie. 

A Livadie nous rencontrâmes un esjxit fori^àans la per- 
sonne d'un évéque grec. Cet eminent hypocrite raillait sa 
propre religion ( hors de la présence de son troupeau , il est 
vrai) avec la plus inconcevable audace, et parlait delà 
messe comme d'une cog?io)ieria. Il était impossible de 
prendre quelque intérêt à un tel homme ; mais quoique 
Béotien, il était fort amusant au milieudescsal)^urdité8. 3i 
l'on en excepte les ruines de Chéronée, la plain.? de Platée, 
Orchomène , Livadia et l'antre de Ti'ophouias , cet original 
fut la seule chose digue d'attention que nous vîmes avant 
de passer le mont Cilhéron. Lafoutaiuede Dircé fait fonc- 
tionner un moulin. (^lon compagnon de voyage, p^r en- 
thousiasme classique et dans un but d'hygiène, s'y baigna 
et m'assura que c'était réellement la fontaine de Dircé. Le 
premier venu qui voudra éclaircir ce point d'éruditiou peut 
nous réfuter, j'y consens.) A Castri nous biinies à une 
demi-douzaine de ruis.seaux , dont quelques-uns n'étaient 
pas des plus limpides, avant de pouvoir reconnaître à notre 
propre satisfaction quelle était la vraie Castalie. Celui au- 
quel nous donnàiuesla préférence avait un goût détestable, 
qu'il devait probablement à la neige, mais nous évitàme» 
la fièvre épique du pauvre docteur Chandler, 
Du fort de Phylé, dont il subsiste encore d'abondante» 



« Les Albanais, et surtout le^ f.:iiimr», son', s nivcnt .ipjilés Caliriotcs. J'aicherché en vain l'origine de ce nom. 



LE PÈLERINAGE DE CIIILDE-UAIIOLD. CIL IL 



95 



ruines, nous \inies successivement briller devant nos yeu\ 
la plaine d'Athènes , le Pentilique, l'IIyméte, la mer Egée 
et l'Acropolis, point de vue qui surpasse même, à mou avis, 
ceux de Cintra et de Constantinople. Celui de la Troadc 
avec le mont Ida , l'Hellespont, et dans le lointain le mont 
Athos, ne peut l'égaler, quoique son horizon soit plus 
étendu. 

J'ai souvent entendu parler de l'Arcadie ; mais, h part le 
monastère de Mégaspélion , qui est inférieur à Zitza , et la 
descente des montagnes pour aller de Tripolitza à Argos , 
l'Arcadie n'a guère pour se recommander aux yeux du voya- 
geur que le beau vers de Virgile : 

SternUur et dulcet morlens rernlnlscltar Argos. 

Virgile n'a pu mettre cet adieu patriotique que dans la 
bouche d'un Argien, car (je le remarque avec déférence) 
l'épithète n'est point méritée , et si le Polynice de Stace 
« in mediis audit duo litlora campis » pouvait entendre 
encore aujourd'hui les flots battant les deux rives de l'isthme 
do Corintbe , il aurait de meilleures oreilles que tous les 
voyageurs qui l'ont traversé depuis lui. 

« Athènes, » dit un célèbre géographe, « est demeurée 
la ville la plus policée delà Grèce; » de la Grèce , peut-être, 
mais non des villes habitées par des Grecs. Janina, eu Épire, 
jouit d'une supériorité incontestable de richesse , de luxe , 
de science et de langage sur toutes les autres villes grec- 
ques. Les Athéniens sont remarquables par leur astuce, et 
les classes inférieures sont assez bien caractérisées par uu 
proverbe qui les assimile aux Juifs de Salonique et aux 
Turcs de ÎS'égrepont. 

Tousles étrangers résidant à Athènes, Fiançais, Ita- 
liens, Allemands, Ragusains, discutaient avec une grande 
acrimonie sur tous les autres points , et n'étaient d'accord 
que diins le peu d'estime qu'ils faisaient du caractère grec. 
M. Fauvel , le consul français, qui a passé trente ans de 
sa vie à Athènes, et dans qui tous ceux qui l'ont connu se 
plaisent à louer également l'artiste et l'homme de bonnes 
manières, a plusieurs fois décLiré devant moi que les Grecs 
ne méritaient pas d'être émancipés; il se fondait sur leur 
avilissement comme pen|)le et leur dépravation comme in- 
disidus, mais il oubliait que le seul moyen de faire cesser 
cette dépravation sociale et indi\ iduelle , c'était tout d'abord 
d'en extirper la principale cause , l'esclavage. 

M. Roque, marchand français fort honorable, établi de- 
puis longtemps i\ Athènes, affirmait avec une plaisante 
gravité que c'était toujours la même canaille qu'au temps 
de Thémistocle; remarque dangereuse pour le laudator 
temporis acli. Les anciens Grecs avaient banni Thémis- 
tocle , les modernes avaient trompé M. Roque. Tel est 
partout et toujours le sort des grands hommes. 

F.n un mol, tous les Français fixés dans le pays et la plu- 
part des voyageurs, Allemands, Anglais , Danois, accueil- 
lent peu à peu ces préventions défavorables avec tout 
autant de raison qu'un Turc voyageant en Angleterre con- 
damnerait toute la nation parce qu'il aurait été trojnpép:ir 
son lafjuais ou suifait pur sa blanchisseuse. 

II est vrai (|uc ce n'est pas une opinion de peu de poids 
que celle de Fauvel et de Lusiéri , les plus grands demago- 
gues du jour, qui se |)artagent le pouvoir de Périclès et la 
popiilarili'do Cléon, et fatiguent le pauvre wayvode de leurs 
continuels différends, se réunissant |>our prononcer la con- 
d nmatinn du peuple grec unlhi rirlule redrmplnm , et des 
A:li( nicns en |)ailiculier. Dans mou hund)le sagesse , je 
n'ose point hasarder ime opinion, sachant fju'à ma connais- 
sance se trouvent acinellenieiit sous presse an moins cinq 
l'ours de la plus res[)eet ible longueur et du jilus formidalde 
aspect , tous dus .'i des honnues d'esprit r-l d'iioimeur; ep. 



peiid .nt il me semble , sans vouloir offenser personne, qu'il 
est bien ligoureux de déclarer aussi positivement et aussi 
pertinemment que les Grecs , vu leur méchanceté actuelle, 
ne i)ourront jamais devenir meilleurs. 

Eton et Sonnini nous ont trompés par leurs panégyrique.»! 
et leurs illusions; mais, d'autre part, lii docteur Paw et 
Thornton ont ravalé les Grecs au-dessous de ce qu'ils sont 
réellement. 

Les Grecs ne seront jamais un peuple indépendant; ils 
ne deviendront jamais souverains comme autrefois , mais 
ils peuvent être sujets sans être esclaves. Nos colonies ne 
sont pas indépendantes , et cependant elles sont libres et 
industrieuses. Pourquoi n'en serait-il pas de même de la 
Grèce? 

A celte heure, semblables aux catholiques d'Irlande, aux 
juifs dispersés par le monde , à tous les peuples hétérodoxes 
et bâtonnés , ils souffrent au physique et au moral tous les 
maux qui peuvent aflliger l'humanité. 

Leur vie est une longue étude de fourberie : ils sont vi- 
cieux à leur corps défendant; ils sont si peu accoutumés à 
un accueil bienveillant, qu'ils soupçonnent de fausseté celui 
qui les traite avec douceur , comme un chien habitué à être 
battu, mord la mainqid cherche à le caresser. Ce sont des 
ingrats, d'abomiu.ibics ingrats , crie-t-ou de toutes parts; 
mais où est l'homme qui ait jamais rendu service à un Grec 
ou au peuple grec? doivent-ils donc de la reconnaissance 
aux Turcs pour les fers dont ils 1 s chargent , aux Français 
pour leurs promesses trompeuses et leurs conseils béné- 
voles , à l'artiste qui copie leurs ruines , à l'antiquaire qui 
les emporte, au voyageur qui les fait battre par son janis- 
saire, à l'écrivain qui les calomnie dans son journal? Or, 
telles sont les seules obligations des Grecs envers le.s 
étrangers. 

II. 

Couieiif det Franciscains , Athènes, 23 janvier I8H. 

Parmi les vestiges de barbarie que nous ont légués le» 
siècles précédents , on trouve des traces d'esclavage qui 
subsistent encore dans quelques contrées dont les habitants, 
quoique de mœurs et de religions souvent opposées , sont 
d'accord quand il s'agit d'opprimer leurs semblables. 

Les Anglais ont au moins pitié de leurs nègres, et sons 
un gouvernement moins bigot ils émanciperont probable- 
ment leurs frères catholiques; mais les Grecs ne peuvent 
être délivrés que par une intervention étrangère , car il.<t 
ne le seront jam lis pai' les Turcs. 

Nous connaissons suflisaunuent les anciens Grecs; en 
effet , toute la jeunesse européenne consacre il l'étude de 
l'histoire des é( rivains de la Grèce et à son histoire un 
temps considérable qui serait plus utilement enipln\é i\ ap- 
prendre colle de leur propre pays. Nous sonnncs peut-être 
trop dédaigneux envers les Grecs modernes , et tandis que 
tous les prétendants à la réputation d'érmlit passent leur 
jeunesse et souvent toute leur vie à étudier les harangues 
des démagogues athéniens en faveur do la liberté, ou laisse 
les df'scoïKÎants réels ou mensongers de ces imperturbables 
répubiiains courbés sous la tjrannic de leurs maîtres, 
lors(|u'il Miflirait d'un peu de bonne volonté pour briser 
leurs chaînes. 

II serait ridicule de croire, — orgueil p.irdonnable nu% 
Grecs, — ([u'ils recouvreront jamais leur anlirpie supério- 
rité ; il faudrait supposer que les antres peuplei se n|)I;)nge- 
raifut volontaîrenu'ut dans les ténèbres de l.i barbarie pour 
assurer la souver. înet(' des Grecs. Mais il me semlile que 
l'apathie, des Kuropéeiis est à peu pi es le seul obstirle (|iii 
s'f!pi)o< e à ce que la Grèce .soit f raiisfirméo m un état iiidr-- 
' pond.Tiil, utile !> ses libérateurs, ou même devioiuio im |>ayB 



9f> 



«•XVllF.S Î)E BYHON. 



libre posscdaiil en propre des gnranlies. Je n'avance cet 
avis que timidement , c^r des personnes bien informées 
doutent de la possibilité d'exécuter ee projet. 

Les Gr. es n'ont jamais perdu cette esjjérance , bien qu'ils 
paraissent aujourd'hui foit di\isés sur le choix de leurs li- 
bérateurs à venir. La religion les pousse à s'appuyer sur 
les Russes, mais ils ont été deux fois trompés et abnndonnés 
par cotte puissance , et la terrible leçon (|u'ils reçurent à 
la suite île la désertion des Moscovites en Morée ne sortira 
jamais de leur mémoire. Les Français leur déplaisent; ce- 
pendant l'éniancipiition de la Grèce continentale sera pro- 
l)ablenunt une conséquence de la con(|uète du reste de 
l'Europe. Les insulaires comptent sur les Anglais , qui 
viennent tout récemment d'occuper les iles Ioniennes , à 
l'exception de Corfou; en un mot, quiconque leur appa- 
raitia les armes à l:i main sera le bien-venu, et lorsque se 
lèvera ce jour, que les Ottomans se recommandent à li jus- 
tice divine , ils n'ont rien à espérer des giaours. Mais au 
lieu de rechercher ce qu'ils ont été et de deviner ce qu'ils 
pourront être , voyons ce qu'ils sont actuellement. 

Et d';il)ord il est impossible de concilier la diversité des 
opinions à ce sujet ; quelques-uns , surtout parmi les mar- 
chands , décrient les Grecs avec la plus grande violence ; les 
autres, — ordinairement ce sont des voyageurs, — arron- 
dissent des péiiodes en leur honneur et publient de curieu- 
ses hypothèses fondées sur leur ancienne splendeur, qui n'a 
guère plus d'influence sur leur état actuel que le système des 
lucas n'importe à l'avenir des Péruviens modernes. 

Un ingi nieux écrivain fait des Grecs « les alliés natu- 
rels de l'Angleterre; » un autre non moins ingénieux leur 
refuse la possibilité d'être les alliés de qui que ce soit, et 
conteste leur descendance des anciens Grecs ; un troisième, 
encore plus avisé , crée un empire grec sur des fondements 
russes , et réalise (sur le papier) toutes les illusions de Ca- 
therine II. Quant à la question d'origine, qu'importe que 
les Mainotes soient ou non les descendants directs des La- 
coiiiens , que les Athéniens d'aujourd'Imi soient aussi indi- 
gf'ues que les abeilles de l'Hymette ou que les cigales aux- 
quelles ils se comparaient jadis ? Un Anglais s'occupe-t-il 
s'il a dans les veines du sang danois, saxon, normand ou 
Iroyen? Il n'y a qu'un Gallois qui désire descendre de Ca- 
ractacus. 

Les pauvres Grecs ne sont pas si abondamment pourvus 
des félicités de ce monde qu'on puisse porter envie à leur 
antiquité. C'est une cruauté gratuite delà part de M. Thorn- 
ton que de vouloir leur ravir la seule chose que le temps 
leur ait laissée , leur origine , à laquelle ils tiennent d'au- 
tant plus que c'est le seul bien qu'ils puissent regarder 
comme leur appartenant. Il ne serait pas inutile de con- 
fronter ensemble les ouvrages de MM. Thornton et de 
Panw d'une part , Eton et Sonnini de l'autre , le paradoxe 
et la malveillance. M. Thornton se fonde , pour réclamer 



la confiance publique, sur une résidence de quatorze ans 
à Péra. Peut être serait-il dans son droit s'il s'agissait dei 
Turcs , mais un séjour à Péra n'a pu l'éclairer sur la véri- 
table situation des (irecs , pas plus que des .innées passée» 
dans Map|)ing ne feraient connaître les Highlanders écos- 
sais. 

Les Grecs de Constantinople habitent le quartier du 
Fanar, et si M. Thornton n'a pas franchi la Corne-d'Or plus 
souvent que ses confrères les marchands n'ont l'habitude 
de le faire , j'avoue iju'il y a peu de certitude à établir sur 
ses renseignements. J'ai entendu un de ces messieurs se 
vanter de leur peu de relation avec la cité , et m'assurtr 
d'un air tiiomphant qu'il n'avait été que quatre fois à Con- 
stantinople dans l'espace de plusieurs années. 

Quant aux voyages que M. Thornton a faits dans la mer 
ISoire sur des vaisseuix grecs, ils ont dû lui donner 1 1 
même idée de la marine grecque qu'une croisière à Ber- 
wick dans un smack écossais pourrait donner de Johnny 
Giothouse. De quel droit vient-il prononcer la cnndaraoa- 
tion de tout un peuple dont il connaît à peine quelques in- 
dividus? Par un rapprochement assez curieux , M. Thorn- 
ton , qui déprécie si amèrement Pouqueville quand il parle 
des Turcs, le cite, lorsqu'il s'agit des Grecs, comme un ob- 
servateur impartial. Cependant M. Pouqueville ne mérite 
pas plus ce titre que M. Thornton n'est eu droit de le lui 
conférer. 

Au résultat , il est déplorable de voir combien nous pos- 
sédons peu de renseignements sur les Grecs et en particu- 
lier sur leur littérature , et il n'est malheureusement pas 
probable que nous soyons éclairés de sitôt , jusqu'ïi ce qu'il 
se noue des relations plus intimes ou que leur indépen- 
dance vienne à être reconnue. On ne peut pas plus se 
fier aux relations des voyageurs qu'aux invectives des mar- 
chands ; cependant il faut se contenter de puiser à ces sour- 
ces jusqu'à ce qu'il en jaillisse de plus certnnes '. 

Toutes défectueuses qu'elles puissent être , elles sont 
préférables aux paradoxes des hommes qui ont lu superfi- 
ciellement les anciens et ne connaissent rien des modernes, 
tels qu'un de Pauw, qui se montre aussi instruit de l'iiis- 
toire grecque qu'appréciateur éclairé des clîevaux anglais, 
lorsqu'il assure que les Spartiates et lient des lâches, et ijue 
NevN-^Iarkett détériore la race des chevaux anglais. Ses 
observations dites j^liilosophiques sont bien plutôt de la 
poésie; on ne peut pas exiger qu'un homme qui condamne 
si hardiment plusieurs des plus célèbres institutions des an- 
ciens soit indulgent pour les Grecs modernes. Heureuse- 
ment que l'absurdité de ses hypoth^scs sur les aïeux réfute 
tout ce qu'il avance des descendants. 

Croyons donc, en dépit des prophéties de de Pauw et 
des doutes de Thornton , qu'on peut rais junablement espé- 
rer l'émancipation d'une race d'hommes qui , quels qu'aïeul 
été les torts de sa religion et de sa politique , en a été bic ii 



' Un mnt, en passant, à M. Thornton et au docteur Pouque- 
vi le, é:;alement coupable; d'avoir donné une entorse à la langue 
dn sultan. 

L"; docteur Pouqueville raconte une longue histOTC d'un mu- 
sulman qui avahit en si grande quantité du sublimé corrosif, 
qu'il en rerut le nom de slleïman ïeveti , que M. Pouqueville 
Iruluit par Suleyman le mangeib de slblimé conuosiF. Alors 
M. Thornton , s'emportant contre le docteur pour la quinzième 
[ois! • Je vous y prends. • et dans une note deux fois plus longue 
quel anecdote elle-même, il met en doute la connaissance que 
po-sède le docteur de la langue turque et la fidélité de ses traduc- 
tions. • Eu effet,» observe M. Tliornion, après uoiis avoir jeté au 
visage le pirlicipe d'un vCibe turc, « cela ne signifie que slley- 
Mis lemaxcecb; VOUS ajoutez donc de voire propre autorité de 
SUILIMB COBBOSIF. • lls OQt tous les deux tort et raison à la fois. 



Si M. Thornton , pendant son séjour de quatorze ans à Péra, avait 
pris la peine d'ouvrir un dictionnaire lurc ou de demander la 
chose à une de ses connaissances de Stamboul , il aurait appris 
que suleijitian ijeyeu veut dire masceur de SKBLmi, sittryman 
.n'étant pas un nom propre , mais signifiant slblimg cobrosip, 
M. Thornton, si glorieux de sa science d'orientaliste, aurait du 
savoir cela avant d'entonner un chant de victoire aux dépens de 
docteur Pouqueville. 

D'après-cet exemple , je pense qu'il faut comparer ensemble le» 
voyageurs et les marchands , quoique M. Thornton ait condamné 
es moyen comme étant une source d'erreurs. ÎS'e siUor ultra 
cnpiJaut . Que le marclunJ s'en tienne à ses ballots. 

Nota bene. Pour la gouverne de M. Thornton, sutor n'est pas 
un nom propre. 



LE PÈLERINAGE DE ClllLDE-HAROLO. Cîi. IL 



97 



cruellement punie par trois siècles et demi de capti- 
vité. 

III. 

Athènes, couvent des Franciscains, n mars I8H. 
J'ai deui rao(s à dire à ce savant Thébaln. 
Quelque temps après avoir quitté Constantinople pour 
revenir à Athènes , je reçus le trente et unième numéro de 
la Rcrîfe d\Édim6oiirg, d'un capitaine de frégate en rade 
devant Salamine. C'étiiit là un grand cadeau, si l'on con- 
sidère léloignenient où j'étais de mon pays. Dans ce nu- 
méro, le troisième article contient l'examen d'une traduc- 
lion française de Strabon; lecrivain y mcle quelques ré- 
nexions sur les Grecs modernes et une comte notice sur 
Coray, l'un des auteurs de la traduction française. J"; ur.ii 
quelques observations à faire sur ces notes, et le lieu d'où 
j'écris sera , je pense, aux yeux du lecteur, une excuse suf- 
fisante pour les introduire à la suite d'un ouvrage qui y a 
quelque rapport. Coray, le plus célèbre de tous les Grecs 
vivants , au moins chez les Européens , naquit à Scio ( la 
Rertte dit Smyrne, mais j'ai des motifs pour croire qu'elle 
se trompe) , et outre la traduction de Bcnaria et d'antres 
ouvrages mentionnés par l'iinteur de l'article , il a publié 
un Lexique français et romaiquc , selon ce que m'ont assuré 
des voyageurs danois qui arrivent de Paris; mais le der- 
nier ouvrage de ce genre que nous possédions ici est celui 
de Grégoire Zolii^ogloou ' . Coray s'est trouvé dernière- 
ment engigé dans une fâcheuse discussion avec M. Gail, 
un Parisien , qui a fait des commentaires sur plusieurs 
poètes grecs, et qui en a publié les traductions. L'Institut 
adjugea à Coray le prix pour sa traduction d'IIippocrate, 
rsiCîKTov , au préjudice et conséquemment au grand dé- 
plaisir dudit Gail. On doit sans doute de grands éloges aux 
travaux littéraires et au patriotisme de Cor-iy; mais une 
partie de la reconnaissance doit être reportée sur les deux 
frères Zozimado (marchands établis à Livourne), qui l'en- 
Toyèrent à Paris et l'y entretinrent à leurs frais , afin qu'il 
s'y occupât expressément d'éclaircir les anciens textes et 
de seconder les recherclies plus récentes. iSéanraoins Coray 
n'est point mis p.ir ses compati iotes sur la même ligne que 
les hellénistes qui vivaient d::ns les deux derniers siècles , 
et en particulier Dorothée de ÎVIitylène, dont les écrits 
jouissent d'une si grande faveur chez les Grecs, que Mé- 

lelius l'appelle //.tTarôw To-jy.jitir,v y.Kt 'Eexo^'jy/rv.àpiriToi; E;i;./;vwv 

{Histoire ecclésiasi., t. 4 , p. '22'i ). Panagiotes Kodrikas , 
le traducteur dt; Fonlenelle ; Kamarases, qui a traduit en 
français l'ouvrage d'OccUus Lncanus sur iutiivers; Cliris- 
lodoulus , et par-dessus tout Psalida , avec lequel j'ai cmsé 
à Janina, jouissent de la plus haute réputition parmi leurs 
concitoyens lettrés. Ce dernier a publié en rom ïque et en 
latin un traité sur le rrai bonheur, dédié à Catherine II. 
Au contraire, Polyzois, que la Uerue cite comme étant 
après Coray le seul auteur vivant cpii se soit distingué dans 
la connaissance du grec moderne, du moins si c'est le même 
que Polysois Lampnnitziotes de Janina , qui a publié plu- 
sieurs éditions romaïqiies, n'est ni plus ni inoins qu'un 
mnrcliand de livres amlmlant , qui n'a de commun avec le 
contenu de ses livres que son nom mis sur la couverture 
afin de garantir sa proi)riélé; c'est d'uillciirs un liommc 
tout à fait dépourvu d'érudition ; à moins cipendaul que 
ce ne soit un autre Pohsois, c.ir ce nom est tri's-comumii, 
qui a publie les Lettres d'Aristwnéte. 

Il est vivement à regretter que le blocus continental ait 
fermé aux Grecs les principaux débouchés de leurs livres, 



et en particulier Venise et Trieste. Les grammaires pour 
les enf<:nts sont devenues d'un prix fro,) élevé pour les 
classes pauvres. Il faut ranger parmi leuis livres originaux 
la Gcogrn;j)iip de Mélétius, archevêque d'Atl.ènes, et une 
foule d'in-quarto théologiques etde poésies fugitives. Leurs 
gr. mmaires et leurs dictionnaires en deux , trois et même 
quatre langues , sont nombreux et excellents. Leur poésie 
est rimce. L i plus singulière pièce que j'aie encore vue est 
un di logue siitirique entre un Russe, un Anglais, un 
voyageur français et le wayvode de \'alacl)ie (ou Black Bey, 
comme ils l'appellent ) , un archevêque , un marchand et uq 
cogia bachi ou primat, tous personnages auxquels, après 
les Turcs, l'auteur attribue la degeneration actuelle. Leurs 
chansons sont î^i la fois gracieuses et patliétiques , mais les 
airs en sont peu agrérddes pour des oreilles européennes ; 
la meilleure est la fameuse Aém-s îraKHc? rav EJ.;.r;vcov, com- 
posée par l'infortuné Riga ; mais sur plus de soixante au- 
teurs dont l'ai le catalogue sous les yeux , à peine peut-on 
en trouver quinze qui aient traité autre chose que des su- 
jets théologiques. 

J'ai été chargé par un Grec d'Athènes nommé Marma- 
rotouri de voir s'il ne serait pas possible de faire imprimer 
à Londres une traduction du Voyage d'Anaeharsis en ro- 
maïque ; il n'a pas d'autre moyen de le pui)lier, à moins 
qu'il n'envoie son manuscrit à Vienne pir la nier Noire et 
le Danube. 

La Revue ftiit mention d'une école établie à IIéc<atonési 
et supprimée à l'instigation de Sébastiani. Il vent sans 
doute parler de Cidonies , ou en turc Haivali , ville située 
sur le continent. Cet établissement contient cent élèves et 
trois professeurs. 11 est vrai que cette école a été inquiétée 
par les Turcs sous le ridicule prétexte que les Grecs avaient 
voulu construire une forteresse au lieu d'un collège; mais 
à la suite d'une enquête et de quelques cadeaux faits au 
divan , on a obtenu l'autorisation de continuer. Le prin- 
cipal professeur , nommé Ueniamiu ( Benjamin ), passe 
pour un homme de talent , mais un esprit fort. Il est né à 
Lesbos, a étudié en Italie; il enseigne le grec, le latin, 
quelques langues européennes. Il est aussi versé dans [du- 
sieurs sciences. Quoique je n'aie pas l'intention de pousser 
plus loin cette critique que ne le comporte l'ai tide en ques- 
tion , je dois encore observer que les lamentations de la 
Uerue sur la chute des Greeks sont fout au moins singulières 
après 11 conclusion suivante: « Leur c!iangemeiit doit être 
attribué à leurs m: llieurs plutôt qu'à une dégradation physi- 
que. 1) Il est certain que les Grecs ne sont pas phvsiiiuc- 
ment dégénérés et que Constantinople renfermait, au mo- 
ment où elle changea de dominateurs, autant d'hommes 
de six pieds qu'aux jours de sa splendeur. Mais l'hisloire 
ancienne et les politiques modernes n'ont jamais prc'lendu, 
je pense, que la force phjsique fût nécessaire pour con- 
server un état libre et florissant, et les Grecs eu particu- 
lier sont un triste exemple de l'intime connexiféqui existe 
entre la dégradation morale et la décadence politique. 

La Revue parle d'un projet qu'elle croit être de Pofcin- 
kin pour reformer la langue romaïqne. J'ai inufileiDcnt 
c erci'é à me procurer (|uelques reneigncmenfs sur ce 
prélenilu plan. îlyavjiif à .Saiiit-Péteisbourg iiiieaead('iiiic 
greccpie , suitpriniee par Paul; elle n'a point étérétaldiepar 
son successeur. 

Il y a ( videmment un lapsus pliimo' à la page .')8, où 
l'on lit les mois suivants : « Lorsque la capitale del'empiie 
d'Orient lut prise par Soliman.» Il est à présumer que 
dans la seconde édition ce nom sera remplacé par celui de 



•J'ai en ma possession un cxcclknl Icxiipie T/sty;i<.)Ç4ov que M.S. «. ma donné en échange d'une pierre précieuse. 
Mes amis antiqnalrcs ne me le pardonneront Jainjii). 



98 



OEDYIIES DK RYUON. 



Wahonietll'. « Les dames de Consbnlinople, » dit en- 
cûi-e la Renie . « p:irlaieiit i\ cette opotiue un langage (jui 
n'aurait pas été désavoué p.;r des lèvres ;.lliéuieniies. » Je 
ne sais comincut cela peut être, et je suis i)ien fàcî'è de le 
dire. in;;is les foiunies en pouéral , et les Atiicniennes en 
particulier, sont bien cliaugées, elles ne s'occupent pas 
plus de choisir leurs c\[iressiouj que la race athénienne de 
jusltlier l'ancien proverbe : 

a AOrjv») 7:poTS X'^P'* 

Tl yaiaapovi rpifsii Teapa. 

Ou lit dans le Gibbon , t. X, p. 161 : « Le dialecte ordi- 
nair» de la ville était grossieiet barbare , quoique dans les 
ouvrages de théologie et d'étiquette on cbercluU quelqutf.)is 
a imiter la pureté des modèles athéniens.» Quoi qu'il eu 
soit, ou peut difficilement concevoir que les dames de 
Constantinople parlassent un dialecte jilus pur qu'Aune 
Conuiène, qui écrivait trois siècles auparavant. Or, ces 
rovales pages ne passent pas géuoralenieat pour d;s mo- 
dèles de stvle.. quoique la priucesse v;.o)rrav six^v AKi'iBiis 
ecmxi;o-jsa-^. Lc meilleur grec se parle dans le Fauar et à Ja- 
nina , où se trouve uue école tlorissaute pl-.cée sous la di- 
rection de Psidida. 

Il y a d.iiis ce moment à Athi ncs un élève de Psalida qui 
ToyageeuGrècedausuu but d'observation; il est intelligent 
et plus instruit que le commun des fellows de nos collèges. 
Je le cite comme une preuve que l'esprit d'investigation 
n'est pas complètement éteint chez les Grers. 

La Revue nomme M. Wright, 1 auteur du beau poème 
horœ Jonicœ , conmie étant en état de fournir des renni- 
gnemenls sur ces hommes, Romains de nom et Grecs dé- 
générés, ainsi que sur leur dialecte. Or M. ^^ rigiit , d'ail- 
leurs bon poète et homme instruit, s'est trompé lorsqu'il a 
avancé que le dialecte all>auais romaïqne e.t celui qui se 
rapproche le plus de l'anci.'n grec , car les Albanais pailciit 
un roniaïque aussi corrompu que l'écossais d'Aberdeeushire 
ou 1 italien de Naples. Janina , où après le Fanar on parle 
le grec le plus pur, quoique la capitale du royaume d'Ali- 
Pacha , n'est pas en Albanie , mais en Épire. Dans l'Al- 
banie proprement dite , à partir de Delvinac'.ii jusqu'à Ar- 
giriicaslro et Tépalen . limite de mes excursions, on parle 
un grec plus corrompu encore que celui des Athéniens. 
J'ai eu pour domestiques pendant dix-huit mois deux de ces 
singuliers montagnards dont la langue maternelle est lilly- 
rique , et je n'ai jamais pu parvenir à les comprendre , eux 
ou leurs compati ioîes , que j'ai visités chez eux et (|ue j'ai 
resîcoiitrés au iiomlirede vingt liiille dnns l'armée de Yély- 
Paclia ; non-seulement on ne les louait pas pour la pureté 
de leur langage , mais on les raillait s;ir leurs barbarisiues 
provinciaux. 

Je possède environ vingt-cinq lettres , quelques-unes du 
l)ey de Corinlhe, qui m'ont été écrites p^r Noiaras, le 
cogia br.chi , et les autres par le drogmau du caimacan 
de la Morée (qui gouverne en l'absence de Vély-Paclia ) ; 
on m'a assuré qu'elles donnaient une idée favor;!l)le de 
leur style épistolaire. J'en ai reçu aussi quelques-uues à 
Constantinople, écrites par des particuliers; le ton en est 



hyperbolique, mais la tournure véritablement auliquc. 

A[)rps quebjues observations sur l'état présent et passé 
de la langue, la Reitie avance (p. o9) ce panidoxe , que la 
connaissance paifaile que possède Coray de sa propre lan- 
gue l'a rendu moins capable de coniprcndie l'ancien grec. 
Cette observalion vient à la suite d'un paragraphe qui re- 
conuriande vivement l'étude du rouiaique comme un puis- 
sant auxiliaiie , non-soulemcnt i our le voyageur et le mar- 
chand étranger, mais même pour l'écolier au college, en un 
mot pour fout le monde, excepté pour celui qui est le mi( ux 
à même de la connaître ; eu vertu d'un rai.'^ounement de 
la même force, notre vieux langage devriiitètre plus acces- 
sible aux étrangers qu'à nous-mêmes. Cependant je [)euche 
à croire qu'un étudiant allem nd sachant l'angl; is ( et quoi- 
que lui-même de sang saxon) serait dou'nlement embar- 
rassé s'il lui fallait lire, sans grammaire ni glossaire, sir 
Tristrem ou tout autre manuscrit auchinlerk. Il me 
semble évident qu'un naturel du pays est seul en état d'ac- 
(piérir une connaissance , sinon complète , au moins suffi- 
sante de nos vieux idiomes. Nous pouvons excuser la bonne 
foi du cri ique , mais nous n'ajoutons pas plus de foi à ses 
asser.ions qu'au Lismahago i!e Sniollet. qui soutient que 
l'anglais le plus pur se parle à Édimboui'g. Que Coray so 
trompe, rien d'impossible, mais certC'. la faute «st bien 
plus de son fait que de celui de sa langue maternelle, qui 
est du plus grand secours eux étudiants pour comprendre 
le grec ancien. — Après cela la Rcwe passe à l'examen de 
la traduction de Strabon, et je cesse ici mes rermuques. 

Sir W. Drummoad, M. Hamilton, lord Aberdeen, le doo- 
teur Clarke, le capitaine F.eake, M Geîl, M. "Walpole et 
plusieurs autres actuellement en Angleterre . possèdent 
tous les matériaux nécessaires pour fournir des détails sur 
ce peuple déchu ; je n'aunds jr.mais publié ces observa- 
tions succinctes sans l'apparition de l'article en question, 
et surtout si le lieu où le hasard m en fît faire la lecture ne 
m'avait permis de rectifier pc moi même des f.iils inexacts ; 
au moins c'e.st ce que j'ai cheicbé à faire. 

Je me suis efforcé de contenir les sentiments personnels 
qui s'élèvent en moi à la vue d'un article de la Revue d'É- 
(limbonrg , non pour me concilier la faveur de ses rédac- 
teurs, ni pour atténuer le souvenir d'une seule syllabe de 
ce que j'ai publié, mais parce que j'ai senti condùen il serait 
inconvenant de mêl r des res enliments individuels à une 
critiqu ■ de faits , suitoùt lorsqu'on se trouve à une pareille 
distance de temps et de lieux. 

ROTE ADniTIOX>ELLE Stll LES TtnCS. 

On a beaucoup exagéré les difficultés d'un voyage à tra- 
vers la Turqiiie , ou plutôt ces difiicultés ont considérable 
meut diminué d ns ces derniers temps; les musumians ont 
été amenés, à la suite de leurs défaites, à une sorte de po- 
litesse taciîurne qui est très-commode pour le voyageur. 

C'est beaucoup s'avancer que d'éciiie sur les Turcs et 
sur la Turquie , car il est possible de vivre vingt ans parmi 
eux sans recevoii", au moins de leur bouche, aucune iiifor- 
mation. Pour ma part, dans le peu de rapports quej'ai eus 
avec eux, bien loin de pouvoir m'en pL.indre, j'ai reçu 



' Dans l" premier iiUii;éro d'- la Remie d'Edimbourg, 1808 . on 
lit que lord Byron , qui avait pissé plusieurs anii."es de sa jeu- 
nesse en Eeosse , avait dû y ^ppre-idre qu'iui ■pih-och ne veut 
pas pUis dire une cornemuse (pie duo ne veut dire violon. De- 
manae: Est-ce en Ecosse que l's jeunes gcntlf-men delà Revue 
d'Édimhoutg ont appris que Suliman éuit le même que 
Mahomet II, et que critique si.:.ni(ie infuîUibilild? Ainsi va le 
monde. 

Cedloius Inque viccm prœbemiis crura s.igluis. 

L'erreur me semble si évidc.nmieiit un lapsus plumœ , tant est 



grande la ressemblance des deux noms et !a lofale absence d er- 
reurs dans les | rem en s pages du Léiiidh n lilléraire, .pie je 
lanriiis regardée c mme un- faute d'improston, n'étaient les 
fa étieiises plaisant ries de la Revue sur les découvertes de la 
même force., et toiU récenuneui eoo-re dans un artic!.- où chaque 
mol et chaque syll-ibe sont discmes e; transposés ; cl ce qui m'est 
arrivé ne prouve-til pas qu'il est plus fa-ile de critiquer que de 
se corriger soi-nièiiie? Ces yenllemen, .lynû triomplte UiUde 
fois de celle manière, me permettroat uue petite omiion à leurs 
dépens. 



LE PÈLERINAGE DE GHILDE-[L\R0L1). CH. \U. 



0!) 



benucoiipde civilités (je dirnis presque d'amitié), et l'hos- 
pitalité de la part d'Ali-Pacha , de \cly soii fils , pac'.ia de 
Moiée , et de beaucoup d'autres remplissant des fondions 
élevées dans les provinces. Suleyinan-Aga , il y a peu de 
temps gouverneur d'Athènes , et cpii l'est aujourd'hui de 
Thebes , était un bon rivani et le plus sociable de tous les 
hommes qui croisent leurs jambes pour diner. Pendant le 
ciirnaval , les Angliiis qui se trouvaient à Athènes firent une 
mascarade, et il eut autant de joie à recevoir les masques 
qu'une douairière de Grosvenor-S<iuare. L'n jour qu'il 
étùt venu souper au couvent, on emporta de table son 
hotc et ami le cadi de Thèbes aussi parfaitement ivre 
qu'aurait \m le désirer un club de chrétiens , tandis que le 
redoutable wayvode se félicitai: de la défaite de sou rivai. 

Dans toutes mes transactions finnncièrcs avec des uiusul- 
mans j'ai toujours trouvé chez eux la plus stricte probité, le 
plus haul désintéressement. Dans les affaires que l'on fait 
avec eux, il n'est jamais question de ces indigues péculats 
qui se déguisent sous le nom d'intérêt, d'escompte, de com- 
mission , auxquels on ne peut échapper lorsqu'on s'adresse 
pour l'échange des billets aux consuls grecs, ou même aux 
preu)ières maisons de Péra. 

S'agit-il de cadeaux , usage généralement répandu en 
Orient, vous vous trouvenz rarement en perte : un pré- 
sent est toujours compensé par un autre de la même valeur, 
— un cheval ou un schall. Dans la capitale et à la cour, les 
courtisans sont tail'és sur le même patron que chez les 
chrétiens, mais il n'existe pas de caractère plus honorable, 
plus élevé, plus bienveillant que relui d'un véritable aga , 
ou d'un riche gentilhomme de province; je ne parle pas ici 
des gouverneurs des villes, mais de ces agas qui , comme 
d'anciens seigneurs féodaux , possèdent des terres et des 
maisons d'une plus ou moins grande valeur. En Grèce et 
dans l'Asic-^Iineure , les dernièies clas es de la société ont 
une conduite qui ferait honneur à la populace des p.ivs qui 
se prétendent les plus civilis('s. Un musulman travei'sant 
les rues de nos villes de proviiice serait plus gêné (|u'un 
Européen se trouvant dans le même cas ch( z les Turcs. 
L'habit qui convient le mieux pour voyager eu Orien' est 
l'habit d'uniforme. L'ouvrage francjais d'Othsson cou ient 
d'excellents renseignements sur la religion etlesdiffc-renles 
sectes de l'islamisme ; quau à leurs niTurs, peut-êlre faut- 
il consulter l'Anglais Thornton. Les Ottomans, malgré toutes 
leurs imperfections, ne sont pas un per. pie à mépiisir : ils 
valent au moins les Espagnols , et surpassent les Portugais. 
Il est difficile de dire ce qu'ils sont , on peut dire sur-le- 
champ ce qu'ils ne soni pas. Ils ne sont pas tiaitres , ils ne 
sont pas lâches , ils ne bri'ilent pas les hérétiques, ils n'as- 
sn-sinent pas, et ils n'ont jamais laissé un ennemi approclier 
de leur capitale. Ils .sont fidèles à leur sultan , lant que ce- 
lui-ci n'est pas déclaré indique du pouvoir, et dévoués à 
leur prophète sans approfondir leur reli;:ion. Si demain on 
les cliassiiil de Saillie-Sophie, et que les Français on les 
Russes s'emparassent de leur héritage, je ne sais si l'Eu- 
rope gagnerait au change, mais l'Angleterre y peidrait cer- 
tainement. 

Helalivemeiit .'i l'ignorance (pfon leur a si souvent et 
quelq'ielbis si justement rcproelu e , on peut mettre en doute 
que, la Fiance et l'Aiigleti ire evceptées, il se trouve beau- 
coup de t.<'U|)les (pii les surpassf-nt en connaissances prati- 
ques. V.Acr dans les arts nécessaires i\ la vie? est-ce dans 
leurs maiMifielnres? Lnsihre liirc est-il infé-rieiirà un poi- 
gnard d. Tolède ? En Turc est il plus mal habillé, plus 



mal logé , plus mal nourri , plus ignorant qu'un Espagnol P 
Leurs pachas sont-ils moins bien élevés qu'une grarnicsse? 
ou un effeiidi est-il moins savant qu'un chevalier de .Suisit- 
Jacques? Je ne le [lensepas. 

Je me rappelle que Mahmoud , le petit-fils d'Aii-Picha, 
me demanda si mon coiipagnon de vojage et moi nous fai- 
sions partie de la ch imbre liante ou de la chambre basse : 
certes cette question dins la bouche d'un enfant de dix ans 
est une preuve suffisante que son éducaiion n'avait pas été 
négligé;^. Je doute (jU'un enfant anglais de cet âge sache la 
difference qui ciiste entre le divan et un col!é{,'c de dervi- 
ches, et je suis sûr qu'un Espagnol l'ignore. C miment le 
petit Mahmoud, entouré exclusivement de précepteurs 
turcs, aurait-il appris ce que «^'était que le parlement si 
ceux-ci avaient borné le cercle de ses études au Koran. 

Des écoles régulièrement fréquentées sont établies dans 
toutes les mosquéis , et les pauvres reçoivent de linstruc- 
tiou sans que l'église turque s'y soit jamais opposée. Jo 
crois que le sv sterne d'éducation n'est pas encore impijuié 
(quoiqu'il existe une presse turque et des livres imprimés 
dans l'établi, sèment militaire deNizam-Gedidd); je ne sais 
si le mufti et le mollah y auront consenti , ou si le caimacan 
elle tefterdai- ne prendront pas l'alarme, par crainte que 
la jeunesse en turban n'apprenne à prier Dieu dune nou- 
velle m;inière. Les Grecs eux-mêmes (sorte de pnpistes 
irlandais de lOrient) ont un collège de leur nation à May- 
nooth : je me trompe; a Haivali. Les Turcs exercent sur ces 
hétérodoxes la même surveillance que la législature anglaise 
sur les collèges catholiques ; et pourtant im accuse les Turcs 
dintoléranre, parce qu'ils sui.ent exactement les niodèles 
de charité chrétienne qui leur sont donnés par le plus tolé- 
rant et le plus orthodoxe des royaumes. Malgré cette tolé- 
rance ils nt permettent pas aux Grecs de pai ticiper à leurs 
privilèges : non ; qu'ils se battent entre eux , qu ils i)aient 
leurs iiupùts (haiatch), qu'ils soient bàtoimés dans ce 
monde et damnés dans l'autre. Et nous, émanciperions-nous 
nos ilotes irlandais ! Mahomet me p.irdonnel nous serions 
de mauvais musulmans et de détestables chrétiens. A cette 
heure nous réunissons ce qu'il y a de meilleur dans les 
deux religions, la loi jésuili(iue et quelque chose qui ap- 
proche de la tolérance turque. 



LE PELERINAGE DE CHILDE-HAROLD. 

CIU^T THOISliiJlE. 



« AQii que colle application vous forç.'it à 
penser Ji aiilre iliosc; il n'y a, en v(*ili(^, de 
remède que celui-là et le icmps, » — uitre 
du roi (le Prusse a d'itemberl. 7 tepl. 1770. 



Tes traits ressemblent-ils à ceux de ta mère, ma 
belle enfant! Ada' ! (ille nnituie de ma maison ri de 
mon cœur ! La dernière fois que j'ai vu l'azur de tes 
jeunes yeux, ils m'ont souri, et alors nous nous sommes 
quilles, — non comme nous nous quittons mainte- 
nant, mais avec une espérance. — 

Je m'éveille en tressaillant ; 

autour de moi les vagues se fjonllenl; au-dessus de 
ma tète les venis élèvent leurs voix : je pars; où je 



' Danitune lettre iin*.:itp An\éc de Vilronc, 6 novembre J8I6, 
Inr 1 Byroii dit : — « A pro|ioi, 1'^ nom ù'yjcia , que j'ai fiomé 
dans notre g('iicj|iif;it' son» lu iègiic du roi Jean , éuit. celui d.; I.i 



Rfpur de Cliarlemaçne , aUui que je i'ai lu l'autre jour dans un 
ouvrage sur l<' Uliiii. » 



7. 



100 

vais , je l'iïnore ; mais le temps n'esl plus où, à la vue 
des rives d'Albion fuyant devant moi, mes yeux 
étaient émus de douleur ou de joie ' . 



Une fois encore sur les Tots ! Oui , une fois en- 
core ! et les vagues bondissent sous moi comme un 
coursier qui connaît son cavalier. Salut , vagues mu- 
gissantes! Que rai'ide soit votre course, peu importe 
le but! dût le mât près de rompre trembler comme 
un roseau , et la voile décbiroe Hotter à tousles vents, 
il faut que j'aille, que j'aille toujours; car je suis 
comme Iberbe marine jetée du haut d'un roc sur l'é- 
cume de l'Océan, pour voguer partout ou l'entraînera 
le flot , partout où la poussera le souffle de la tem- 
pête. 

III. 

Dans l'été de ma jeunesse , j'ai pris pour sujet de 
mes chants nn exilé volontaire fuyant les ténèbres 
de son propre cœur. Je reprends celte histoire à peine 
commencée , et je l'emporte avec moi , comme le vent 
ini[;élueux pousse devant lui le nuage ; j'y retrouve 
la trace de mes longues pensées , de mes larmes ta- 
ries dont le retlux a laissé sm- son passage un sillon 
stérile que parcourent les années dans leur marche 
pesante, dernier désert de la vie où ne croit aucune 
tleur. 

IV. 

Depuis mes jours de jeunesse et de passion , il est 
possible que mon cœur et ma harpe aient perdu une 
corde, soit pour la joie, soit pour la douleur. Il en 
résulte peut-être pour tous deux une dissonance; peut- 
être essaierai-je en vain de chanter comme autrefois, 
et pourtant, quelque amer que me soit ce sujet, je 
m'y affectionne ; — pourvu qu'il m'arrache au rêve 
fatigant de mes douleurs et de mes joies égoïstes , 
pourvu qu'il jette "autour de moi l'oubli, je lui trou- 
verai des charmes, diu-il n'en avoir que pour moi. 

V. 

Celui qui , dans ce monde de misères, a vieilli par 
ses actes et non par ses années , qui a pénétré les |»ro- 
fondeurs de la vie , en sorte que rien ne peut l'éton- 
ner , dont le cœur est à l'épreuve des blessures pro- 



ŒUVRES DE BYRON. 

fondes , silencieuses , qu'inflige le poignard acéré de 
l'amour, de la douleur, de la gloire , de l'ambition, 
de la discorde ; celui-là peut dire pourquoi la pensée 
cherche un refuge dans les antres solitaires , mais peu- 
plés d'images aériennes , de ces formes que rien n' al- 
tère, et qui habitent, toujours jeunes , la retraite en- 
chantée de l'âme. 



' l.orii Byron qiiiUa r.4ngleterie pour la seconde et deiniire 
foisle Xi avril 1816, accompagné de W lliam Fletcher et l'e Ro- 
bf Tt Rii-hlon . le bon s' rviieiir H l" page du chant preniier, de 
son méiccin le docleur Pohd.iri, et d'uii vùlet suisse. 

' l,p premier et le second chint «tu Pèlerin, fçe de Childe-Ifa- 
rr,?rf. lors de leur apparition en I8!2, pro;iuisirei.t sur le i'u!:lic 
au mo ns aut.intd'elfft qu'aucun ouvrage qui ait èt^ publié dans 
ce siècle ou daus e siècle dernier, et l'itd Byron obiint dès sou 
entrée daus la rarrière la palme après laqui-lle d'auires hommes 
de génie ont longtemps soupira er qu'ils n'ont obieiiue que ires- 
tariL 11 fut place par une acclamatinn unanime au |)remir^r rang 
d' s écrivains de son pays, ce fut au mil'cu de ce< sentiments 
d'admir^ilion qu'il parut sur la scène pul.l qrie. Tout dans ses ma- 
nier- s. sa personne et sa eonvs rsaiion . tendait à m-iinienir le 
charme qiie?ousénie;ivaitjpté autour de lui, et ceux qui éiaieut 
admis à sa conversation, loin de trouver que le puë'e inspiré 
ét'.it redevenu Uii homme ordinaire, se s-->uiirent attachés à lui 
non-seulcmcut par un giv.i.d nonitjre de nobles qualités , mais 
encoie pir l'intérêt d'une curiosité niystéiieuse, indélinie et 
presque pénible. Des traits modelés avec un art exquis pour 



C'est pour créer , et par là vivre d'une vie plus in- 
tense , que nous donnons une forme à nos pensées , 
nous appropriant en la donnant cette existence ([ue 
nous invenions , connne je l'éprouve en ce moment. 
Que suis-je ? Rien ; mais il n'en est pas de même de 
toi , âme de ma pensée ! Avec toi je parcours la terre, 
spectateur invisible ; je m'unis à ton souffle , m'associe 
à ton origine , et retrouve en toi une sensibilité nou- 
velle après que la mienne s'est éteinte. 

VII. 

Mais je dois penser avec plus de calme. — Je me suis 
trop longtemps livré à mes sombres pensées , jusqu'à 
ce que j'ai senti bouillonner dans mon cerveau épuisé, 
comme dans un gouffre, un tourbillon de visions et de 
flammes ; c'est ainsi que, n'ayant point appris dans ma 
jeunesse à calmer mon propre cœur, les sources de 
ma vie ont été empoisonnées. Iles! trop tard ! et pour- 
tant je suis changé , quoiqu'il me reste encore assez 
de force pour supporter ce que le temps ne peut gué- 
rir, et pour me nourrir de fruits amers sans accuser 
le destin. 

VIII. 

IMais en voilà assez sur ce sujet. — Tout cela est 
passé aujourd'hui : le charme a cessé , et le sceau du 
silence Y est apposé. Harold , après sa longue absence, 
reparaît enfin ; Harold dont le cœur voudrait ne plus 
rien sentir, declare par des blessures qui ne tuent 
pas, mais ne se guérissent jamais. Cependant le temps, 
qui change tout, avait modifié son âme et ses traits 
en même temps que son âge - ; les années diminuent 
le feu de l'âme, non moins que la vigueur des mem- 
bres , et la coupe enchantée de la vie ne mousse que 
sur les bords. 

l'expression du sentiment et de la passion, et présentant le singu- 
lier contraste de cheveux tt de sourcils Irès-bruiis avec des yeux 
clairs et expressifs , offrai nt à l'art du physioboraiste le sujtn le 
plus intéressant. Leur expression prédominante était celle d'une 
méditation profonde el habiluelie qui faisait place à un jeu rapide 
de la physionomie dès qu>- s'offrait uue discussion intéressante , 
en sorte qu un de ses confrère.» en poésie les comparait à la 
sculpture d'un beau vase d'alhàtre , qu'on ne peut voir dans touie 
sa p'rfei tion que lorsqu il est éclairé dans l'iiitérieur. Les éclairs 
de gaieté . de joie, diudignaliou ou d'aversion satirique qui ani- 
maient fréquemment les traits de lord Byron aurairntpu dans 
la Cl inversai ion être pris par un étranger pour leur expression 
habituelle, laut ses sentiinents semblaient naturellemciit appro- 
priés à sa physionomie ; mais ceux qui out eu l'occasion d étudier 
ses traits pendant un certaiti intervalle et dans les circoni.tances 
diviTses. soit de repos, so:t de mouvement, conviendront avec 
nous que leur expression propre était colle de la mélancolie. 
Parfois une ombre de tristesse venait se répandre au milieu de sa 
gaieté et de sa joie. Sir Wàlteb Scott. 



Lli PÈLERINAGE DE CHILDE-HAUOLD. CH. III. 



101 



IX. 

Il avait Irop rapidement vidé la sienne , et au fond 
il avait trouvé une lie d'absinthe ; il la remplit de nou- 
eau en puisant à une source plus pure , sur un sol 
()his sain , et il la crut intarissable , mais en vain ! Il 
luntinua à sentir un« invisible chaîne s'api>esantir 
sur lui ; bien qu'on ne pût la voir, son contact n'en 
('lait pas moins douloureux ; ses lourds anneaux ne 
résonnaient pas, mais son poids était pénible; c'était 
une souffrance sans bruit qui accompagnait partout 
Harold et devenait plus vive à chaque pas qu'il faisait. 

X. 

S'armant d'une froide réserve , il avait cru pouvoir 
sans danger renouer conuuerce avec les hommes ; ju- 
geant son caractère assez irrévocablement fixé, et 
comme défendu par un esprit invulnérable, s'il n'a- 
vait aucune joie à espérer, il croyait aussi n'avoir au- 
cune douleur à redouter, et , ignoré au milieu de la 
foule, pouvoir y trouver un aliment à sa pensée, 
comme il en avait trouvé sur la terre étrangère dans 
les œuvres de Dieu et les merveilles de la nature. 

XI. 

Mais qui peut voir la rose épanouie et n'être pas 
tenté de la cueillir? Qui peut considérer d'un regard 
curieux le velouté et l'incarnat d" une belle joue et ne 
pas sentir que le cœur ne vieillit jamais ? Qui peut 
contempler, sans essayer de le gravir, le mont es- 
carpé au-dessus duquel brille, à travers les nuages , 
l'étoile de la gloire? Harold s'abandonna donc une 
fois encore au torrent , tourbillunnant avec lui , chas- 
sant le temps devant lui , mais avec un but plus no- 
ble qu'aux jours de sa belle jeunesse. 

XII. 

Mais il ne tarda pas à reconnaître que nul n'était 
moins propre que lui à se mêler au troupeau des hom- 
mes , avec lequel il n'avait presque rien de commun. Il 
n'avait point appris à soumettre ses pensées à celles des 
autres ; sa jeune âme n'obéissait qu'à elle-même, et il ne 
pouvait consentir à céder l'empire de son inlelligence 
à des créatures contre lesquelles elle était en révolte. 
Fier dans son désespoir, il se sentait en lui-même 
assez de vie pour vivre seul et sans communion avec 
le reste des hommes. 



XIII. 

Où s'élevaient des montagnes , là étalent pour lui 
des amis; où mugissait l'océan, là était sa patrie; où 
s'étend un ciel bleu, où luit un chaud soleil, là il 
aimait à errer ; le désert , la forêt , la caverne , le Ilot 
écumeux formaient sa société. Leur langage était pour 
lui plus intelligible que sa langue maternelle , qu'il 
lui arrivait souvent d'oublier pour le livre de la na- 
ture , lu à la clarté d'un beau soir, sur la surface d'un 
lac limpide. 

XIV. 

Comme les Chaldéens , il suivait dans les cieux la 
marche des étoiles , et les peuplait d'êtres aussi bril- 
lants que leurs rayons ; alors la terre et ses intérêts 
discordants , et les fragilités humaines , étaient com- 
plètement oubliés ; et s'il eût pu soutenir à cette hau- 
teur le vol de sa pensée , il eût été heureux ; mais 
notre argile étouffe cette étincelle d'immortalité , lui 
enviant les clartés vers lesquelles elle aspire, conune 
pour briser le lien qui nous retient loin de ce ciel dont 
le sourire nous appelle. 

XV. 

Mais dans les habitations de l'homme , il était in- 
quiet , fatigué , sombre , à charge à lui-même et aux 
autres , semblable au faucon dont on a coupé les ailes 
et qui ne peut vivre qu'au vaste sein de l'air ; alors 
ses accès sauvages le reprenaient ; il essayait de les 
vaincre , mais, de même que l'oiseau prisonnier heurte 
sa poitrine et son bec contre les barreaux de sa cage 
jusqu'à ce que le sang souille son plumage , de même 
l'ardeur de son âme captive cherchait à se faire jour à 
travers sa poitrine oppressée. 

XVI. 

Harold , exilé volontaire', recommence son pèleri- 
nage sans un reste d'espérance , mais avec moins de 
tristesse. La certitude (juil vivait en vain , que tout 
était fini pour lui de ce côté de la tombe , avait donné 
à son désespoir je ne sais quel sourire qui, tout vague 
qu'il était, lui inspirait une espèce de gaieté qu'ils'abs- 
tenait de réprimer : ainsi , quand le navire est menacé 
du naufrage, les matelots cherchent dans livresse le 
courage insensé de subir leur destin -, 

XVII. 

^ ,i(\ie ! — Tu foules la cendre d'un empire I Ici sont 



* • Dans le troisième cliant de Child- Harold, » dit sir Eseilon 
BrydRPs, « il y a tiea>icoiip d'iiiëRalité ; les pfiisi'eset les imai^es y 
sentent «iiielqucfois le travail , mais soiiitiie tonte . ce cliaiit est 
bien supérieur aux deux premiers. Lord Byioti y parie sou propre 
langage et nonlelangige d'aulrui; il décrit et niuv, nte pas; 
conséipiemnieut il n'a pas et ne doit pas avoir la liberté (pie com- 
porte laiiction. Parfois ilaunecoDcitionéneigiipie, maishruscpie. 
Prenant son essor loin des chemins frayés et travaillant sur le 
fonds de SCS propre» pensées, profondément creusées par lui, son 
expression devient parfois travaillée lors même ipie cela n'i lait 
pas néeess.iire. Les seize premières stances sont l'explosion puis- 
sante , mais douloureuse, d'une vigueur luîulire et effrayautf. 
C'était , sans nul doute, le tableau non exagéré d'une àme ora- 
geuse cl sombre , mai» magnitiipie. » 

' Os stances, ddns les<|uelles l'auteur, «'appropriant d'une ma- 
nière plus distincte cju'il ne l'avait fait le caractère de (;liilile- 
tlarold , iDdIquc la cause pour la(pielle il a repris son baton de 



voyas*"'»'" lorsqu'on eût pu croire qu'il s'était définitivement fixé 
dans son pays natil , >o»l remplies d'intérêt moral et de beautés 
poéliques. Les é\éneuiints aiixipiels cette expfes>ion de mélan- 
colie fait al usiou sont eueore présents à la mémoire du [lublic, 
car 00 n'iiulilie pas d(^ sitôt les erreurs An ceux qui sin-i)a.--sMit les 
autres liuuiines en talent el en mérite. Ces événements, toujours 
pcnililes pour le cœur, la discu-sion |iublique en a nugmenté l'a- 
meriume . et il est pro' able que parmi ceux qui ont élevé le plus 
haut la voix dans celte douiou^lU^c occasion, il en est aux yeux 
desquels la supériorité lillé-rairc de Byron aggravait .'cs torts. Le 
tout pi ut être résumé en peu de mots : — Les sages le blâ- 
mèrent ; les bons expriiiicn nt leur regret ; la niuliitude curieuse, 
par oisiveté ou par malice, courut ça et lîi, recueillant Ifs bavar- 
ila;;es , qu'elle tortura et exagéra en les répétant ; et l'imprudence, 
toujours avilie de noto'iélé, parla haut, fit tipage, et aimoiiça 
foriiiellemeiit I intention d embrasser une cause et de prendre 
parti. Sir «'alter scott. 



402 



ŒUVRES DE BYilO>J. 



ensevelis les debris d'un treniblemenl de terre. Au- 
cune slalue culossale, aueuae colonne iriomphale ne 
décorent-elles ce lien? Aucune ! Mais la leçon morale 
n'en est que plus simple et plus vraie : (|ue celte terre 
demeure ce qu'elle fut. Connue celte pluie de sang a 
fait croître les moissons ! Est-ce donc là tout Tavan- 
tage que tu as valu au monde , o le premier et le der- 
nier des chanqis de bataille, o victoire créatrice de 
rois ? 

XVIII. 

Et. Harold est debout au milieu de cette plaine 
dossenienis , le tombeau de la France, le terrible 
Waterloo! Ainsi donc mie heure suflit à la fortiuie 
pour reprend e ce qu'elle a donné ; et la gloire, aussi 
inconstante quelle , passe de main en main ! Ici l'ai- 
gle prit dans les cieux son dernier et plus vigoureux 
essor ; mais , percé par la llèclie des nations coalisées, 
il mordit la poussière , déchiiant la plaine de ses ser- 
res sanglantes , et traînant encore après lui quehpies 
anneaux brisés de la chaîne du monde! ce jour-là 
une vie d'ambition vit anéantir le l'ruit de ses tra- 
vaux. 

XIX. 

Juste châtiment ! La Gaule peut mordre son frein 
et écumer dans les fers ; — mais la terre en est-elle 
plus li])re? Les nations n'ont-elles combattu que pour 
vaincre lui sr t(7homme? ou se sont-elles liguées pour 
apprendre aux rois où réside la véritable souveraineté? 
Eh quoi ! verra-ton revivre l'esclavage, idole replàSrée 
d'un siècle de lumières? Nous qui avons terrassé le 
lion , couiberons-nous la tète devant le loup , et , bais- 
sant humblement le regard , fléchirons-nous devant 
les trônes un genou servile? Non, non; prouvez 
avant de louer ! 

XX 

Sinon , cessez de vous enorgueillir de la chute d'un 
despote ! En vain les joues de la beauté ont été sillon- 
nées de larmes brûlantes ; en vain la fleur de l'Europe 
est tombée foulée aux pieds d'un conquérant; en vain 
des années de mort , de dépopulation, d'esclavage et de 
crainte ont pesé sur nous; en vain pour briser ce joug 
des millions d'hommes se sont levés dans un accord 
unanime : ce qui donne du prix à la gloire , c'est lors- 
que le myrte couronne un glaive , comme celui 
qu'Harmodius leva sur le tyran d'Athènes. 

x.\i. 
Il était nuit ', l'air résonnait du bruit d'une fèie 
joyeuse ; l'élite de la beauté et de la chevalerie était 
réunie dans la capitale de la Belgique. L'éclat des bou- 
gies éclaiiail de belles femmes et des hommes vail- 
lants ; mille cœurs palpitaient de bonheur et de joie ; et 



aux sons d'une musique voluptueuse, des yeux hu- 
mides d'amour échangeaient de tendres regards , et 
tout était gai connue la cloche (]ui sonne un mariage 2; 
mais , silence ! écoutez ! Un bruit sinistre s'entend , 
pareil au glas des fimérailles ! 

XXII. 

L'avez- vous entendu ? — Non ; ce n'était que le 
souflle du vent, ou le bruit d'un char dans la rue 
sonore. Continuons la danse ! Que rien n'interronq)e 
la joie; point de sommeil jusqu'au matin, quand la 
jeunesse et le i»laisir se réunissent pour accélérer la 
fuite des heures. — Mais écoutez ! — Ce son redoutable 
se fait entendre encore ; on dirait que les nuages lui 
servent d'écho; il semble s'approcher, et, de mo- 
ments en moments , devient plus distinct et plus ter- 
rible! Aux armes! aux armes! C'est — c'est — c'est 
la canonnade qui commence à mugir ! 

XXIII. 

Dans une des embrasures de la vaste salle était 
assis le chef malheureux de Bi unswick ; le premier 
il avait , au milieu de la fête , entendu ce son fatal 
et il l'avait saisi avec l'oreille prophétique de la mort ; 
en vain autour de lui régnait un sourire d'incrédulité, 
son cœur avait trop bien reconnu la voix du bronze 
redoutable qui avait étendu son père sur une bière 
sanglante', et allumé une vengeance qui ne pouvait 
s'éteindre que dans le sang. Il s'élança sur le champ 
de bataille, et tomba aux premiers rangs ■*. 

XXIV. 

Et il y eut alors une étrange confusion , et des 
pleurs versés , et de tendres alarmes , et des joues 
toutes pâles qui tout-à-l'heure rougissaient à l'éloge 
de leur beauté , et des séparations soudaines qui ar- 
rachent aux jeunes cœurs tout ce (ju'lls ont de vie , et 
des soupirs étouffants qui seront peut-être les der- 
niers. Qui peut dire si ces yeux se reverront jamais , 
alors (jue sur une nuit si douce va se lever mie si for- 
midable aurore ? 

XXV. 

" On monte à cheval à la hâte ; les escadrons se for- 
ment, l'artiherie fait rouler ses chars bruyants; tout 
se précipite , tout va prendre place sur le champ de 
bataille ; le canon se fait entendre dans le lointain ; 
dans la ville le tambour d'alarme éveille le soldat avant 
qu'ail brillé l'étoile du mat iu ; et cependant les ntoyens 
s'assemblent , muets de terreur, et se disent tout bas, 
la pâleur sur les lèvres : « C'est l'ennemi ! Il arrive ! 
il arrive ! » 

XXVI. 

L'air des Camérons fait retentir sa sauvage harmo- 



' La preuv; ia plus rpmarqnaWe fie la grandmr du géni^ de 
lord Uyron , c'est l;i cti 'leur et l'intérêt qu'il est parvenu à ré- 
pan re sur 1p t :bieaii si difficile et ;arit de fois tonlé de ia panMiiie 
deB iixflles dans la nuit qui préiéda la bataille de Waterloo. 
C'est une observation comnuine que les poêles en gi'néral 
échouent dans la représentatii..i des grands événements d.-nt l'in- 
térêt est ré:-rnt et dont les détails sont cou'eqiiemiTient conuiis 
de tout le monde. Voyez ce|ieiidant avec (|u^i!e f.icililé et ((iiclle 
vigueur il entre co maiièrc , et avec quelle grâce il revient gra- 



du-llerîient à la couleur habiiuelle de ses sentiments et de son 
e.xpres'.ion. Jeffhey. 

2 Unris la nuit qu' précéda la bataille , on donnait , dit-on , un 
bal à Bruve les. /?. 

' l,e père du dncdi: Brunswick, qui fut tué aux Quatre- Bras, 
avait été blessé mnriellf-nient à lena. 

4 C-tte siaoce est vcriiabli-mcnt sulilirae dans sa simplicité. Sa 
versifi'-aton est celle d'un récit ordinaire , mais c'est ici le cas de 
dire avec Johnson que lorsi|ue la vérité suffit pour remplir l'es- 
prit du lecteur, la hction est plus qu'inutile. Sir E. Bhvdges. 



LE PÈLERLNAGE DE CiilLDE-llAllOLD. CH. III. 



105 



nie : c'est le chant de guerre de Lochiel , qu'ont sou- 
vent entendu les collines d'Âihyn, ainsi que les Saxons 
ses ennemis. Comme dans les ténèbres de la nuit les 
sons de ce pibroch sont aigus et terribles! Mais 
le même souflle qui enlle la cornemuse , jette au 
cœur des montagnards une belliqueuse a; deur, leur 
rappelle la mémoire d'un passé glorieux , et fait ré- 
sonner à leurs oreilles les exploits d'Evan et de Do- 
nald». 

XXVII. 

La forêt des Ardennes -les ombrage, en passant, de 
son vert feuillage ; humide encore des larmes de la 
nuit, on dirait qu'elle pleure, si les objets inanimés 
sont capables de douleur, sur tant de braves qui ne 
reviendront pas. Hélas ! ils seront foulés avant le soir, 
comme le gazon qui croit maintenant sous leurs pieds, 
mais qui les couvrira de sa prochaine verdure alors 
que celte ardente masse de courage vivant qui , brû- 
lante d'espoir, précipite ses (lots vers Tenneuii . pour- 
rira étendue sur sa couche glacée. 

xxvni. 
Hier, le milieu du jour les vit pleins de force et 
d'ardeur; le soir les trouva orgueilleusement joyeux 
au ii;ilieu d'un cercle de beautés; mnuiit apporta à 
leurs oreilles le signal du combat. Aujourd'hui , l'aube 
les a vus se ranger en bataille, et midi , déployer leurs 
rangs magnifiques et terribles ; un nuage tonnant les 
enveloppe, et chaque fois que les éclairs de la foudre 
le déchire , l'argile de la plaine est jonchée d'une autre 
argile qu'elle recouvrira demain , entassant dans une 
fosse sanglante cavalier et coursier, ami et ennemi , 
nièlés et confondus % 

XXIX. 

Des harpes plus sonores que la mienne ont chanté 
leur gloire; pourtant il est un nom que je voudrais 
choisir dans cette foule de morts illustres , parce (pie 
c'est celui d'un guerrier dont j'ai à me reprocher 
d'avoir offensé le père ; ensuite parce que les liens du 
sang m'unissaient à lui ; et puis les noms glorieux con- 
sacrent noblement les chants du poète. Celui-là 
brillait entre les plus braves; au fort de la tempête , 
alors que les boulets de la mort tombaient plus rapides 
et plus nuillipliés , ils n'atteignirent pohit de cœur 
plus noble que le tien , jeune et vaillant Howard ! 

XXX. 

Pour loi des cœurs ont été brisés , des larmes ont 
coulé: que seraient les miennes, lors même que j'en 



aurais à l'offrir? Mais quand je fus sous l'arbre ver- 
doyant qui, plein de vie, se balance sur le lieu où tu 
as cessé de vivre ; quand je vis autour de moi la vaste 
campagne couverte de fruits et d'espérances de fer- 
tilité, et le printemps, reprenant son œuvre de joie, 
rapporter sur ses ailes ses oiseaux exilés , je détournai 
les regards de tout ce qu'il ramenait vers ceux qu'il 
ne pouvait pas ramener, 

XXXI. 

Je les reportais vers toi et vers des milliers d'autres, 
dont la perte a laissé une lacune douloureuse dans des 
cœurs pour «pii l'oubli serait un bienfait du ciel. La 
trompette de l'archange , et non celle de la gloire, ré- 
veillera seule ceux que pleure leur tendresse. Le doux 
bruit de la gloire peut charmer un moment la fièvre 
des vains regrets , mais ne saurait l'éteindre ; et le 
nom ainsi honoré ne fait qu'acquérir à nos pleurs des 
droits plus saaés et plus douloureux. 

XXXII. 

On pleiu-e , mais on finit par mêler un sourire ù ses 
larmes. L'arbre se lîélril longtemps avant que de tom- 
ber ; le vaisseau dérive après avoir perdu ses mâts et 
sesvoiles ; la poutre s'affaisse et pourrit dans sa longue 
vieillesse ; le mur en ruine s'élève encore debout à côté 
de ses créneaux écroulés ; les barreaux survivent au 
captif qu'ils emprisonnaient; il fait encorejour malgré 
la nue orageuse qui cache le soleil : de uièuie le cœur 
se brise , mais tout brisé qu'il est, il continue à vivre. 

XXXIII. 

Comme un miroir brisé qui se multiplie dans cha- 
cun de ses fragments , et reproduit mille et mille fois 
la même image , ainsi fait le cœur qui se souvient ; 
existence pulvérisée, silencieuse, froide, point de 
sang dans les veines , des douleurs sans sommeil; on 
arrive enfin à la vieillesse sans aucun signe visible 
de souffrances, car ces choses ne se disent pas*. 

XXXIV. 

Il y a de la vie dans notre désespoir, vitalité de poi- 
son , racine vivace qui nourrit les branches mortes ; 
car ce ne serait rien (pie de mourir ; mais la vie fé- 
conde la douleur et son fruit détesté , semblable à ces 
pommes des bords de la mer Morte , qui ne laissent 
quedes cendres dans la bou('he de celui qui les goûte'. 
Si riiomuie supputait les années de son existence par 
ses jours de jouissances , en compterait-il soixante? 

XXXV. 

Le Psalniislea fait le compte des années de l'homme 



* sir Kvan Canier<tn et son descendant Donald , le brave Lo- 
diiel de J>45. 

> On ppiis" <\ve le bois de Solgnies est un reste de h forêt d-^s 
Ard Miii-s , CJ-lebre dans VOrUiudo dft Boianlo et inimortidisfie 
danv la pinee i\i- Shittspeare, « (^ommc il vous pla'ra. » Ta ife en 
ptrie ..iissi cotiiiiie d till lien un les (Jermains r('si>tèieiit avec 
suecé» aux pnvalii-semeiits des Romains. J'ai adoplt- re nom 
parce ipril s'ass-icic à des suiiveuirs plus nobles que ceux i|iii ne 
raj'p 'II' III que l' cari'age. 

• ChilJe-Ilarold , sans vouloir ci'l(<brcr la victoire de WatiTloo, 
nous donne ici une 'Ir^eriplion df la soiri^e qui prc-ft-da la baldllo 
àes Quatre-Rr^s , de l'effroi qui p'>sida A la r«^unio!i des troupes , 
lîe la précipitation et de la confusion 'pii prc'céda leur marche. Je 



ne sais si tes plus beaux vers de notre lan^ne surpassant pour la 
vigueur 1 1 le scrilinieut celle descripHon admirable. 

Sir Wai.teb Scott. 

i II y a dan« ce passage une riches'e et une énergie qui distin- 
suent lord Hyroii entre tous Ifs poêles inodtmrs; une prodij^a- 
lité d'iina::cs rbl- ui«s,iriles , ji'lée-. avec un'- ficilili'; cl uni" profu- 
sion ijui caraitrad ilu g ispdlage à de» éciivains plus t'co/iomrs; 
le tout joint l\ uiti' cerlaiiii' uéglig«'ncect à uni' brusquerie J'cxprcs- 
.siiin . apanage exclusif <l un poëte oppressé par l'exubérance el la 
rapiilili' dp «es conceptions. JEPriiKV. 

» Sur les bords du lac Aiphaliite croitsaienl des arbres dont le» 
fruits n'étaient (pie de l'air en deliors et dcj cendie» eu dcddua. 
roi/iz Tacite. Hint. Iiv. V. 



104 



OEUVRES DE BYFxON. 



Elles sont sufiisainment nombreuses ; elles le sont même 
trop, si nous devons t'en croire, toi qui lui as même 
envié cette durée fugitive , ô fatal Waterloo I ton nom 
est dans des millions de bouches ; nos enfants le répé- 
tei-ont et diront : « C'est ici que les nations réunies 
lii-èrejit le j;;laive! C'est dans cette journée que nos 
compatriotes combaitirenl ! » Et de ce grand événe- 
ment , c'est là tout ce qui survivra. 

XXXVI. 

Là tomba des hommes le plus grand , et non le pire , 
esprit formé de contrastes, s'appliquant avec une 
éi^ale persévérance, un moment aux plus grandes 
conceptions , et l'instant d'après aux plus petits ol)jets ; 
extrême en toute chose ! Si tu avais su te tenir dans 
une ligne plus égale , tu n'aurais jamais régné , ou tu 
régnerais encore ; car l'audace fit ton élévation comme 
ta chute ; et même en ce moment tu voudrais repren- 
dre ton rôle impérial, et, Jupiter tonnant , ébranler 
de nouveau le monde. 

XXXVII. 

Vainqueur de la teire, te voilà son captif! Tu la 
fais trembler encore , et ton nom redouté ne fut jamais 
plus présent à la pensée du genre humain que main- 
tenant que tu n'es rien , rien que le jouet de la renom- 
mée. Elle fut autrefois ta vassale , te courtisa , flatta ton 
farouche génie , te fit un dieu à tes propres yeux ainsi 
qu'aux yeux des nations étonnées, qui, dans leur 
stupeur, te crurent longtemps ce que tu voulais être 
pour elles. 

XXXVIII. 

O ! plus ou moins qu'un homme, — ou plus haut 
on plus bas , livrant bataille aux nations , et désertant 
le champ du carnage ; tantôt prenant la tète des rois 
pour marclie-pied , tantôt plus prompt à tléchir que le 
dernier de tes soldats , tu pouvais régner , abattre ou 
relever un empire , et tu ne pouvais pas gouverner la 
moindre de tes passions ; habile à sonder l'esprit des 
autres , tu ne savais pas voir dans le tien , ni réprimer 
ta convoitise de guerre, et tu ignorais que, lorsqu'on 
ose tenter le destin, il abandonne la plus haute étoile. 

XXXIX. 

Et cependant ton âme a supporté les revers avec 
cette philosophie naturelle et innée , qui , fruit de la 
sagesse, de l'indifférence ou de l'orgueil, est une ab- 
sinthe amère au cœur d'un ennemi. Quand la haine , 
accourant en foule, venait insulter à ta chute, toi, tu 
te pris à sourire ; ton œil resta calme et serein. Enfant 
gâté de la fortune , abandonné par ta mère , tu n'as 
pas courbé le front sous le poids du malheur. 



XL. 

Plus sage qu'aux jours de tes prospérités , car alors 
l'ambition te fit porter trop loin ton juste mépris des 
hommes et île leurs pensées ; ce dédain , il était sage 
de l'avoir, mais il ne l'était pas de le porter sans cesse 
sur tes lèvres et sur ton front : il ne l'était pas d'hu- 
milier les instruments dont tu étais obligé de te servir, 
et qui se sont enfin tournés contre loi pour te renver- 
ser. Qu'on le perde ou qu'on le gagne, c'est un triste 
enjeu que ce monde; tu l'as éprouvé, comme tous 
ceux qui ont choisi la même destinée. 

XLI. 

Si , comme une tour bâtie au sommet d'un roc es- 
carpé , tu avais été destiné à régner ou à tomber seul, 
ce mépris des hommes eût pu t'aider à résister au 
choc ; mais les pensées des hommes servaient de degrés 
à ton trône; leur admiration était ton arme la plus 
puissante ; ton rôle était celui du fils de Philippe, et, à 
moins d'abdiquer la pourpre, il ne t'appartenait pas de 
faire le Diogène et de railler Ihumanité. Pour des cy- 
niques couronnés , la terre est un tonneau trop vaste ^ 

XLII. 

Mais pour les âmes actives , le repos c'est l'enfer ; 
et ce fut là ce qui causa ta perte. Il est un feu de lame 
qui ne peut se restreindre à ses étroites limites , mais 
aspire sans cesse à franchir le seuil de la modération : 
une fois allumé, il ne peut plus s'éteindre ; il lui faut 
d'aventureuses destinées ; il ne se lasse que du repos, 
fièvre intérieure fatale à tous ceux qu'elle dévore. 

XLIII. 

C'est lui qui crée les insensés qui ont embrasé les 
hommes de leur folie contagieuse, conquérants et 
rois , fondateurs de sectes et de systèmes ; il faut y 
ajouter les sophistes, les poètes, les hommes d'état: 
êtres inquiets , ils font vibrer trop fortement les cor- 
des secrètes de l'âme , et sont eux-mêmes les dupes de 
ceux qu'ils abusent. Le monde les envie : combien c'est 
à tort ! quels aiguillons les transpercent ! Le cœur de 
l'un d'eux , mis à nu , enseignerait le mépris de la 
gloire et de la puissance. 

XLIV. 

L'agitation est leur élément ; leur vie est un orage 
qui les emporte pour les laisser retomber ensuite ; et 
néanmoins , cette lutte les berce si bien , ils l'adorent 
tellement que , s'il leur advient de survivre aux périls 
passés et de jouir d'un crépuscule tranquille, ils se 
sentent saisis d'ennui et de tristesse; et c'est ain^i 
qu'ils meurent : semblables à une flamme sans aliment, 



* La grande erreur de Napoléon , si nos tiistoriens disent vrai , 
a été de matiifestcr en tonte occasion son int'pris et son éloigne- 
me;!t pour lesliomtnes, sentiment plus offensant peut-être pour 
la vanité humaioe que l'active cruauté d'une tyrannie plus timide 
et plus soupçonneme. On en retrouve des traces dans les discours 
qu'il adressait, soit aux assemblées publiques , soit aux individus. 
On dit pie de retour à Paris après la destruction de son armée 
par l'hiver de la Russie, il s'écria en se frottant les mains : « Il 
fait meilleur ici (ju'à Moscow.» Ce mot lui a peut-être aliéné plus 
de cœurs que les revers auxquels il faisait alhi-inn. li. 

Loin de manquer de ce tact indispensable à l'homme politicpic 



qui caresse les passions et se concilie les préjugés de ceux dont 
il veut faire ses instruments , Bonaparte le possédait ce tant dans 
une rare perfection. Il manquait rarement de trouv.r ri'Oinme 
qu'il lui fallait pour un objet immédiat, et il avait à un degré re- 
marquable l'art de le rendre propre à ce qu'il vorJait en faire. Ce 
n'est donc pointparce qu'il méprisait le ■; moyens qui lui étaieut 
nécessaires pnur atteindre son but qu'il a définitivement échoué, 
mais parce que , contiant dans son étoile , sa f irtune et sa force , 
le but qu'il se proposait d'atteindre était impossible à réaliser, 
même avec les moyens gigantesques dont il disposait. 

Sir Walteb Scott. 



LE PÈLEKINAGE DE CHILDE-IIAROLD. CH. ill. 



lOo 



qui vacille et s'éteint, ou à un glaive oisif qui se cor- 
rode lui-mciiie et se rouille sans gloire. 



Celui qui gravit la cime des montagnes reconnaît 
que ce sont les pics les plus élevés qu'enveloppent le 
plus la neige et les nuages ; celui qu'élève au-dessus 
des autres hommes le talent ou la puissance doit s'at- 
tendre à la haine de la foule qu'il domine. Bien loin 
au-dessus de lui brille le soleil de la gloire ; bien loin 
au-dessous , s'étendent la terre et l'océan ; mais autour 
de lui sont des rochers de glace ; des tempêtes déchaî- 
nées assiègent de toutes parts sa lête nue , et voilà la 
récompense des fatigues qui l'ont conduit si haut. 

XL VI. 

Loin de moi tout cela ! le monde de la vraie sagesse 
est dans ses propres créations ou dans les tiennes , ô 
nature , notre commune mère. Que peut-on compa- 
rer au tableau que tu étales sur les rives de ton Rhin 
majestueux? Là les yeux d'Harold se promènent sur 
des œuvres divines , assemblage de toutes les beautés : 
ondes , vallées , fruits , feuillage , rochers , bois , 
moissons , montagnes , pampres , et castels solitaires 
qui semblent dire tristement adieu du haut de leurs 
créneaux grisâtres où la ruine habite au sein de la 
verdure. 

XLVII. 

Ils sont là , debout , comme un esprit allier, miné 
par le malheur, mais qui dédaigne d'abaisser sa fierté 
devant la foule qu'il méprise ; ils n'ont d'habitants que 
les vents qui circulent dans leurs crevasses , et les 
nuages forment seuls leur société sombre. Il fut un 
temps où ils étaient pleins dejeimesseetde fierté; des 
bannières flottaient sur leur tête ; des batailles se li- 
vraient à leurs pieds ; mais les combattants sont dans 
leur sanglant linceul ; les bannières en lambeaux ne 
sont plus que poussière , et les créneaux vieillis ne 
soutiendront plus de sièges. 

XLVlli. 

Sous ces créneaux , dans l'enceinte de ces murailles, 
habitaient lepouvoir etles passions (pii l'accompagnent; 
des chefs de brigands y tenaient leurs cours de guer- 
riers, et faisaient tout courber devant leur audace, 
aussi fiers que des héros plus puissants et de plus 
longue date ! Que manquait-il à ces bandits, hors la 
loi, pour en faire des conquérants? I^es historiens gagés 
qui les eussent appelés grands , un théâtre pins vaste , 
des trophées sin- leiu-s tombes. Ils étaient tout aussi 
braves et non moins ambitieux. 

XLIX. 

Dans leurs luttes féodales et leurs étroits champs de 
batailles , que d'actes de prouesse sont restés dans 
l'oubli! L'amour, qui prêta ses armoiries à leurs écus- 
sons et leur inspira maint cml)lème d'une tendre 
fierté, l'amour se faisait jour jus(]u'à ces cœurs d'ai- 
rain à travers leurs cottes de mailles ; mais c'étaient 
des llammes farouches, sources de conibals cl de 
destruction: et plus d'une tour, ensanglantée pour 
quelque beauté fatale , a vu à ses i)ic(ls rougir les flots 
du lîliin. 



Mais toi , fleuve puissant et orgueilleux , tes vagues 
bénies fertilisent tout ce qu'elles arrosent , et tes rives 
brilleraient d'une éternelle beauté si l'homme respec- 
tait ton ouvrage , et si tes belles promesses n'étaient 
pas moissonnées par la faux tranchante des batailles : 
c'est alors que ta vallée aux douces ondes offrirait sur 
la terre une image du ciel ; et maintenant même en- 
core que manque-t-il à tes flots pour me paraître tels ? 
— la vertu du Léthé. 

LI. 

Mille batailles ont assailli tes rives; mais l'oubli a 
couvert la moitié de leur gloire. Le carnage y a entassé 
des monceaux de cadavres sanglants: que sont devenus 
ces guerriers ? Leurs tombeaux mêmes ont disparu. 
Le sang d'hier, la vague d'aujourd'liui l'a effacé , et il 
n'en est plus resté de trace , et dans ton onde limpide 
le soleil a réfléchi ses rayons d'or ; mais quand tu réu- 
nirais tous tes flots , ils ne pourraient effacer de ma 
mémoire les rêves douloureux qui l'assombrissent. 

LU. 

Ainsi pensait Harold , et il continuait sa marche. 
Toutefois son âme ne restait point insensible au charme 
qui éveillait le chant matinal et joyeux des oiseaux , 
dans ces vallons où l'exil lui-même eût semblé doux. 
Bien que les soucis austères eussent sillonné son front, 
et qu'une calme insensibilité y eût succédé à des sen- 
timents d'une nature plus ardente, mais moins sévère , 
la joie n'était pas toujours bannie de ses traits; mais 
au milieu de tels tableaux , un rayon passager venait 
éclairer son visage. 

LUI. 

Toute affection n'était pas non plus éteinte dans son 
cœur , bien que ses passions brûlantes se fussent 
d'elles-mêmes consumées. C'est en vain que nous vou- 
drions regarder froidement ceux qui nous sourient : le 
cœur dégoûté des amitiés terrestres n'en bat pas moins 
affectueusement sous une main amie : c'est ce qu'é- 
prouvait Harold ; car il yavail un cœur où vivait son sou- 
venir, un cœur ([ui répondait au sien et sur lequel il pou- 
vait s'appuyer avec confiance ; et dans ses heures d'at- 
tendrissement, c'est là qu'il aimait à reporter sa pensée. 

LIV. 

Et il avait appris à aimer, — je ne sais pourquoi 
dans nn homme tel que lui cela me paraît étrange , — 
à aimer l'aspect innocent de l'enfance , même au ber- 
ceau. Ce qui avait pu modifier ainsi un esprit si pro- 
fondément inq>régné du mépris des hommes , c'est 
ce ([u'il importe peu de savoir ; mais cela était ainsi. 
La solitude n'est pas favorable aux passions éteintes ; 
[)0urlant celle-ci avait survécu dans son cœur à la ruine 
de toutes les autres. 

LV. 

Ainsi que nous l'avons dit , il y avait un cœur ai- 
mant uni au sien par des liens plus forts (|ue ceux 
(ju'un [irêlrea consacrés. Libre du joug de l'hymen, 
cet amoin- était [lur et sineèie ; il avait résiste A des 
inimitiés mortelles, et des jK-rils redoutables surtout 



IO(J 



OEUVRES DE BYRON. 



aux yeux d'une femme l'avaifiit ciinenié. 11 clait 
resté ferme, el un tel cœur méritait bien ce cliant de 
regret qu'Harold exluila vers son amie absente 

t 

Voyez l.'i-hnut sur ki montagne 
Le Diakenfels et ses créneaui ', 
A ses pieds, b.iignant la campagne , 
Coule le Rhin au\ vastes eaux. 
D'opulentes elles rayonnent 
Sur ses rives qu'au loin couronnent 
Pampres , moissons , double tré-or ; 
Tout charme ici l'âme ra\ie ; 
Mais prt's de toi , ma douce amîe , 
J'en jouirais bi(ni mieux encor. 
2 

Voilà que des beautés charmantes, 

Anges de ce nouvel Eden , 

Viennent, fraîches et souriantes, 

M'offrir les fleurs de leur jardin. 

Ici plus d'une tour antique 

Lève sa tête fantastique, 

Et plus d'un rocher sourcilleux 

Recourbe sa voûte élancée ; 

Mais la main dms ma main pres-^ée, 

Manque au charme de ces l.eaux lieux. 

3 
Ces lis qu'aujourd'hui je t'adresse , 
Demain les verra se llétrir; 
Que ce gage de ma tendresse 
Me rappelle à ton souvenir. 
En voyant leur tète affaissée , 
Vers moi volera ta penst'e ; 
Leur aspect te fera du bien. 
Et (u diras : « Fleurs Tugitives, 
Au bord d;i Rhin croissaient vos tiges , 
Et son occur les offrit au mien I « 

Le noble fleuve écume et cflule, 
Ciiarnie de ces lieux enchantés , 
Et son cours sinueux déroule 
Toujours de n .nvelles beautés. 
Dans cette retraite fleurie 



Qui ne voudraiî pisser sa vie ! 
Sur ces boi-ds quel deux avenir 
Sourirait à ma desinée 
Si la présence fortunée 
Venait encor les embellir ! 

LVI. 

Près de Coblenlz , sur un terrain qnii s'élève en 
penle douce , est une pyri.mide petite el simple qui 
couronne le sommet de la colline verdoyante. Sa base 
recouvre les cendres d'un héros , notre ennemi ; mais 
qiie cela ne nous empêche pas d'honorer la mémoire 
de IMarceau. Sur sa jeune tombe , plus d'un soldat fa- 
rouche versa de grosses larmes en déplorant ce trépas 
qu'il enviait ; car celui-là est mort pour la France, il 
est tombé en combattant pour reconquérir ses droits. 

LVII. 

Elle fut courte, vaillante et glorieuse, sa jeune car- 
rière. Deux armées le pleurèrent : ses amis el ses en- 
nemis prirent le deuil. L'étranger arrêté dans ce lieu 
doit prier pour le glorieux repos de son âme intrépide ; 
car il fut le champion de la liberté , et du petit nom- 
bre de ceux qui n'ont pas dépassé la mission de ri- 
gueur qu'elle impose à ceux qui portent son glaive ; il 
conserva la pureté de son âme , et c'est pourquoi les 
hommes l'ont pleuré *. 

LVIII. 

Voilà Ehrenbreitstein ^ avec ses remparts écroulés , 
noirs encore de l'éruption de la mine : du haut de sa 
colline , elle montre encore ce qu'elle était alors que 
les bombes et les boulets rebondissaient autour d'elle 
sans l'entamer ; tour de victoire d'où l'œil suivait dans 
la plaine la fuite de l'ennemi vaincu. Mais ce que la 
guerre n'avait pu faite , la paix l'a consommé ; elle a 
ouvert aux pluies d'été ces voûtes superbes qui pen- 
dant des siècles avaient bravé une pluie d'airain. 

LIX. 

Adieu , Rhin ! adieu , beau fleuve ! avec quelle peine 
l'étranger ravi s'arrache de tes bords ! Ce séjour con- 
vient également et à deux âmes unies et à la contera- 



< Ln château de Dralcenfels domine ie pic le plus élevé des « sept 
moi't iS' e< » sr.r les bords du Rhin : il est en ruin'^ et se rattache 
à 'les traditions singulières C'est le pri-mier qu'on découvre en 
v( n itit de Botïn , mais il est situé de l'autre côté de ia rivière. 
Pr- sqne en face , sur la rive opposée , se trouvent l'-s restas d'un 
autre ch.leau appelé le cb.iteau du Juif, et une grande croix 
pianiée à l'occasion de la mort d'un chef assassiné par son frère. 
Le nonilire des châteaux et des villes placés sur les deux rives du 
Rhin est irès-sraud, et leur situation extrèmeuient pittore.>que. B. 

' Le inouiiment <lii j'uiie et regretté g('néral Marceau , tué par 
une balle à A tenkirchen, le demi r jour de l'au iv de la répu- 
Mi-.|ue française , existe encore comme je l'ai décrit. Les insorip- 
tions (ju'on y a pi trees sout trop longues et n'ét-iif-nt pas néces- 
saires : il suffisait de son nom; les Français l'adoraient, ses 
ennemis l'ai:in!r.i|eiit. les uns et les autres le pleurèrent. Des fié- 
Déranx et des détachemenls des d'ux armées assistèrent à ses 
funéra ll»s. Dans le même tomlieau est enter -é lo général Hoche, 
homme braie ilans toute l'accepli'.n de ce mot; mais quoiqu'il se 
fût (l;siin3'ié dans les batailies , il n'eut pas le b^aiheur d'y èlre 
tue. On pense que sa mort fut l'o^ivr.ige du poison. On lui a ticvé 
un monument séiiaré pre; d'Andernacb . f-n face du théâtre de 
""un de ses plus memorablt s exploits , quand il jeta un j ont sur 
e Rbiu Ce uio.iuin'.ut ne coniieat p-int sou c-..rtis . qui est inhu- 



mé auprès de celui de .Marceau ; il n'a ni le style ni ta forme du 
moiuiiueîit de ce dernier; l'inscription est plus simple et me plaît 
davantage : 

l'ahiiék de sa>ibbe-et-mecsb 
a so.-^ genebal en chef 

BOGUE. 

C'est tout et c'est assez.. Hoche tenait le premier rang parmi les 
géuéraii.t français des premieis temps de la république , av mt 
que Bonaparte eût moiiopolisé leurs tri(jmphes. Il devait com- 
ma. .der l'armée destinée à envahir l'Irlande. 

' Ehrenbreitstein, c'est-à-dire» la large pierre de l'honneur, i 
était l'tmc des plus fortes citadelles de l'iCurope ; les Français la 
déman'elèrent et la hrent s^anter à la trêve (:e Lé.ibeu. Elle ne 
pouvait être pr'se qu- par f imine ou par trahison. Elle se rendii à 
la famine secondée par une surpri>e. Quand on a vu les fortifica- 
tions de Gibraltar et de Malte, celles d'Ehrenlireilsteiu n'ont rien 
qui puisse étotuier, mais la position est imposante. Le général 
Marceau l'assiégea inutilement pendant quelque ti'mps. Dans ime 
chambre oil j'.d coicbé, ou m'a moutré la fenêtre à laquelle 
Marceau s'élait placé pour observer les pr.i^rès du sié^e à la i larté 
de la lune , lorsciuuu boulet vint frapper iuimédialement au 
dessous. 



LE PÈLERINAGE DE CHILDE-ilAUOLD. CÎL iH. 



107 



plalion solitaire ; et si les vautours du remords pou- 
vaient cesser de s'acharner sur le cœur devtiui leur 
proie , ce serait ici, où la nature, ni trop sombre, ni 
trop gaie , sauvage sans rudesse, imposante, mais non 
sévère , est à la terre molle et tendre ce que l'automne 
est à l'année. 

LX. 

Adieu encore ! mais c'est en vain : on ne peut di: e 
adieu à un semblable séjour ! L'esprit se colore de tes 



celte plaine . Ici la Bourgogne laissa une armée sans 
sépulture , monceau d'ossements qui vivront d'âge en 
âge, se servant à eux-mêmes de monument; les om- 
bres de ces guerriers, privés des honneurs de la tombe, 
errent sur les bords du Styx , qu'elles font retentir de 
leurs gémissements '. 

LXIV . 

De même que Waterloo rivalisera avec la sanglante 
défaite de Cannes, Moral et Marathon verront réunir 



teintes, et les yeux se détachent de toi avec peine, ù ■ leurs noms jumeaux ; victoires sans tache, avouées 
fleuve enchanteur, te jetant un dernier regard da- j par la véritai)l8 gloire, remportées par des cœurs et 
mour. Il est peut-être des contrées plus puissantes et i des bras sans ambition, par une vaillante lénion de ci- 
plus biillantes ; mais nulle ne réunit comme toi , dans 1 toyens et de frères , et iion par des soldats mercenai- 
une ravissante variété, l'éclat, la beauté, la douceur i res, esclaves delà corruption, vendant leurs épées au 



et les glorieux souvenirs 



LXI. 



service des princes ; ceux-là n'obligèrent aucun peu- 
ple à gémir sur ces lois blasphématoires et draconien- 
nes qui proclament le droit divin des rois, 

LXV. 

Près d'un humble mur, une colonne plus modeste 
encore s'élève, grise , antique et usée par la douleur ; 
c'est le dernier vestige du naufrage des ans. On croi- 
rait voir l'attitude égarée dune personne que l'étonne- 
ment a pétrifiée, mais qui a conservé encore l'usage 
de ses sens : elle est là, debout , qui résiste à l'outrage 
des ans, tandis qu'Aventicuni 2, l'orgueil d'une civi- 



La simplicité unie à la grandeur, une végétation 
luxuriante, indice d'une prociiaine fécondité, les cités 
aux blanches murailles, le fleuve majestueux, le pré- 
cipice sombre , la forêt verdoyante , les châteaux go- 
thiques semés çà et là, les rocs sauvages taillés ainsi 
que des tourelles, comme pour imiter en les surpas- 
sant les ouvrages de l'homme ; et, au milieu de ce ta- 
bleau, une population au visage riant comme la nature 
qui l'environne, et dont les bienfaits répandus sur 
tous semblent jaillir de tes rives , à côté des empires î lisation contemporaine , est abattue , et jonche de ses 
écroulés. débris les campagnes où jadis elle régnait. 

LXVI. 

C'est ici que Julia, — oh ! béni soit ce doux nom ! — 
c'est ici que , victime de la religion a de l'amour filial, 
Juiia donna sa jeunesse au ciel; son cirur, cédant à 
l'affection la plus sacrée après celle du ci^.1 , son cneur 
se brisa sur la tombe d'un père. Les larmes ne peu- 
vent rien sur la justice; les siennes d mandaient la 
conservation d'une vie dans laquelle elle-même vivait ; 
mais le juge fut juste, et alors elle mourut sur le ca- 
davre de celui (ju'elle n'avait pu sauver. Lnc tombe 
simple et sans statue les réunit tous d ux, et renferma 
dans la même urne une volonté , un cœur, une pous- 



LXII. 

Mais tout cela est dtjà loin de moi. Au-dessus de 
ma tête s'élèvent les Alpes , palais de la nature , dont 
les vastes murs cachent dans les nuages leurs tètes nei- 
geuses; la trône l'éternité sous des lambris de glace, 
séjour sublune et froid où se forinc l'avalanche, cette 
foudre de neige. Tout ce (jui agrandit l'âme et l'effraie 
tout ensemble est réuni autour de ces sommets, comme 
si la terre voulait montrer qu'elle peut s'approcher du 
ciel et laisser en bas l'homme superbe. 

LXIII. 



Mais avant d'oser mesurer ces hauteurs sans égales, 
il est un lieu qui mérite notre attention. C'est Morat! ''•'^re '. 
le noble et patriotique champ de bataille ! Là l'homme I lxvii. 

peut conlem[iIer les horribles trophées du carnage ' Ce sont là des actes dont la mémoire ne devrait pas 
sans avoir à rougir pour ceux qui ont vaincu dans périr, des noms qui ne devraient pas s'éteindie dans 



* La chapelle est détruite, et la jpyratni'Ie des ossein'-nts a ét(< 
beaticoup diminuée par la U'giou boiirsui^îiioune an scrvii^e de 
France, qui avait à cœur d'effacer ce uinuuuicut des invasions 
Inol:l^ heureuses de ses ancêtres. Il m rrste eucure , ni-ilïré tous 
\ri MMis des Bour^uifçiions depuis dos .siècles (lous ceux i|ui pas- 
saieul par la eu emportaient un (I;iiik Irm* pays), et malgié l'^s 
larcins moins excusables d»'s poslillous siiis.sfs (pii en pretiHicut 
pour les vendre ou en fai.'airnt des iiijuches de contf'aux , car la 
blancheur que leur ava eut donnée les siècles les faisait rcclitr- 
cher pour cet iwasf. Je me suis permi,s dm emporter de cpioi 
faire à peu pré» le quart d'un liéros. Ma seule excuse pour et- lar- 
cin, ceKl que si je ur lavais pas commis , d autres l'aur.iient fait, 
et auraient consacré ces n-liquC' a des usages profanes, landis 
que moi j»^ les cuuservcrai avec soin. 

» Aven:icum prés de Moral élait la cap'lalc de l'Helvétic ro- 
Riaiiie; c'est là qu'est aujouni Imi Av-nclies. 

* Julia Alpinula, jeune prétres»e d'Aveulicum. mourut après 
avoir cherché inuld' meut k sauver les jours de sou peie , coD- 



d iuiué à mor! comme traitre par Aulus Cceciiia. On a découve .1 
sou épila;he il y- a plusieurs aituées; la voici : 

JlJI.Ii AIPI!M:L\ : 

IIIC JACtO 

INHEI.ICIS P.VTUIS HPiXIX PHOI.KS. 

DE,*; AVKNTI^ SACKlinOS. 

EXOIIAHK PATIIIS NKCliM ,>01\ POTlit : 

MAI.K AIOIII IM FATIS ILLK EUAT. 

VIXI AMVOS XXIII. 

Je ne connais rien de plus toucli iiit que cette inscription , 
rien de plus intéie.ssant que cette liistoiic. Ce sont là des noms 
et des actes (pii ne doivent pas périr. Xous aimons à y porter 
nos res.nds avçc un [ilaisir affectueux , en lis déiouruaut .ie ce 
la' leau confus de coiKpieles et de batailles dont l'esprit est 
ébloui , et qui excite en nous une syui|)alluc fausse et fébrile à 
laquelle succède leUéfioûl , lé-ullal liabituel de cet eniuvmeiit 
passafier. 



108 



ŒUVKKS DE BYllON. 



l'oubli qui dévore justement les empires, les enchaî- 
neurs et les enchaînés , leur naissance et leur mort ; la 
haute et colossale majesté de la vertu devrait survivre 
et survivra à ses malheurs , rayonnant dans son im- 
mortalité à la face du soleil , connue celte neitïe des 
Alpes ' dont l'éternelle blancheur efface par son éclat 
tout ce qui est au-dessous d'elle. 

LXVIII. 

J'aime le lac Léman et sa nappe de cristal -, miroir 
où les étoiles et les montagnes voient reproduire leur 
image tranquille dans la profondeur de cette eau lim- 
pide qui reflète leurs formes et leurs couleurs. Il y a 
trop de l'homme ici pour contempler comme je le vou- 
drais ces grands spectacles ; mais bientôt la solitude 
réveillera en moi des pensées cachées , mais non moins 
chéries qu'autrefois , alors que je ne m'étais pas encore 
mêlé aux hommes et ne faisais point partie de leur 
bercail. 

LXIX. 

Fuir les hommes , ce n'est pas les haïr ; tout mortel 
n'est pas propre à partager leur activité et leurs tra- 
vaux. Il n'y a point de misanthropie à retenir l'âme au 
fond de sa source , de peur que son ebullition ne la 
consume dans la foule brûlante où nous devenons les 
victimes de notre corruption , pour nous repentir trop 
tard et longtemps , et user nos forces dans une lutte 
déplorable, rendant le mal pour le mal, livrés à des 
contentions sans nombre où tous les efforts ne sont 
que faiblesse. 

LXX. 

Là nous pouvons en un moment nous préparer de 
longues années de funestes repentirs, et, frappant no- 
tre âme de stérilité , changer tout notre sang en lar- 
mes et teindre notre avenir des couleurs de la nuit. A 
ceux qui marchent dans les ténèbres , la course de la 
vie devient une fuite désespérée. Sur mer, les plus 
hardis ne tournent leur voile que vers le port qui les 
attend ; mais il est des navigateurs égarés sur les flots 
de l'éternité dont le navire avance toujours , toujours , 
sans jamais jeter l'ancre nulle part. 

LXXI. 

Dès lors ne vaut-il pas mieux être seul et aimer la 
terre pour elle-même , auprès des flots d'azur du 
Rhône rapide' ou du paisible sein de son lac mater- 
nel , qui le nourrit comme une mère qui , trop indul- 
gente pour son unique enfant , apaise ses cris par ses 
baisers? ne vaut-il pas mieux ainsi couler ses jours 
que d'aller, oppresseur ou victime , se mêler à la foule 
tumultueuse? 



LXXII. 



Je ne vis point en moi , mais je m'identifie avec ce 
<jui m'entoure ; il y a du sentiment pour moi dans les 
hautes montagnes, mais le tumulte des villes m'est 
un supplice. Je ne vois rien de haïssable dans la na- 
ture , sinon la nécessité de former malgré moi l'un 
des anneaux d'une chaîne charnelle , classé parmi les 
créatures, tandis que l'âme peut prendre son vol et 
s'incorporer d'une manière réelle au firmament , à la 
montagne , à la plaine ondoyante de l'océan , ou au cor- 
tège des étoiles. 

LXXIII. 

"Voilà ce qui m'absorbe , voilà quelle est ma vie ; je 
considère le désert peuplé que j'ai laissé derrière moi 
comme un lieu d'agonie et de tourments , un exil de 
douleur, où , pour quelques péchés , j'avais été con- 
damné à agir et à souffrir; je remonte enfin et prends 
un nouvel essor ; je sens que mes ailes , jeunes encore , 
mais déjà vigoureuses , sont capables de lutter contre 
les vents qu'elles doivent fendre , méprisant les liens 
d'argile qui retiennent notre être captif. 

LXXIV. 

Et lorsqu'enfin l'esprit sera affranchi de tout ce 
qu'il abhorre sous cette enveloppe dégradée, dépouillé 
de sa vie charnelle , sauf cette portion plus heureuse 
qui revivra dans les mouches et les vers ; — lorsque 
les éléments se réuniront aux éléments semblables, 
et que la poussière ne sera plus que poussière , ne 
verrai-je pas alors d'une manière plus intime tout 
ce qui a>ijourd'hui éblouit ma vue , la pensée incor- 
porelle , le génie de chaque lieu , dont maintenant 
même je partage quelquefois les immortels attributs ? 

LXXV. 

Les montagnes , les flots , le firmament , ces choses 
ne font-elles pas partie de moi et de mon âme comme 
moi d'elles ? Mon cœur ne les aime-t-il pas d'une pas- 
sion pure et profonde ? Ne mépriserais-je pas tout au- 
tre objet comparé à ceux-là? rs'endurerais-je pas mille 
tourments plutôt que d'échanger de tels sentiments 
contre la dure et mondaine indifférence de ces hommes 
dont les regards sont attachés à la terre , et dont la 
pensée redoute le grand jour? 

LXXVl. 

Mais je me suis écarté de mon sujet ; je me hâte d'y 
revenir. Que maintenant ceux qui se plaisent à rêver 
sur un tombeau contemplent avec moi la poussière 
d'un homme qui fut jadis tout de flamme , né dans 
le pays dont je respire un moment l'air pur , hôte 
passager de la terre qui lui donna le jour. Il eut la fo- 



* J'écris cpci en face du mont Blanc (3 juin 18i6), qui même 
h cette distance éblouit mes yeux. — (21 juillet.) Aujourd'hui 
j'ai ol)3ervé pendant quelque temps, et d'une manière distincte, 
la rëllexion du mont Blanc et du mont d'Argentière dans le 
cai'uo du lac , pendant que je le traversais dans mon bateau. 
Soixante milles séparent ces montagnes de leur miroir. 

3 Parmi les vers adressés à cette époque par le poète à sa 
8œur, on lit cette stance : 

« J'ai rappelé à ta mémoire notre lac chéri *, auprès du vieux 

•Le lac de labbaye de Newslead 



manoir qui peut-cire un jour ne m'appartiendra plus. Le Léman 
est beau, mais crois-tu que j'oublie le doux souvenir d'un ri- 
vage plus clicr? Il faudra que le temps fasse bien des ravages 
dans ma mémoire avant que , lui ou loi , mes yeu'x cessent de 
vous voir; et néanmoins , comme tout ce que j'ai aimé , ces 
objets ou sont loin de moi , ou je leur ai d;t un éternel adieu. » 
» La couleur du Rhone à Genève est bleue, dune teinte plus 
foncée que je ne l'ai jamais vue dans une eau douce ou salée , à 
l'exception de la Méditerranée et de l'Archipel. 



LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. CIL III. 



109 



lie d'ambitionner la gloire , et sacrifia son repos à la 
conquête et à la conservation de celte idole. 

LXXVII. 

C'est ici que Rousseau commença une vie de mal- 
heurs , Rousseau , sophiste sauvaa;e , auteur de ses 
propres tourments , apôtre de raffection , qui re- 
vêtit la passion d'un charme magique , et puisa dans 
ses douleurs une irrésistible éloquence ; il sut embellir 
jusqu'à la folie , et répandit sur des actes et des pen- 
sées coupables un céleste coloris ' ; ses paroles éblouis- 
saient comme les rayons du soleil , et arrachaient des 
larmes d'attendrissement. 

LXXVIII. 

Son amour était l'essence de la passion : comme 
Farbre embrasé par la foudre, qui, après avoir brûlé 
d'une flamme céleste , reste flétri et consumé ; ainsi 
fut son amour. Mais ce n'était pas l'amour des femmes 
vivantes , ni des morts qu'évoquent nos songes ; c'était 
l'amour d'une beauté idéale ; ce sentiment était devenu 
sa vie : il déborde dans ses pages brûlantes , quelque 
insensé qu'il puisse paraître. 

LXXIX. 

Ce sentiment anima Julie de son souffle et la revêtit 
d'un charme romanesque et doux. Il sanctifia ce mé- 
morable baiser - que déposait chaque matin sur sa lèvre 
tremblante celle qui ne répondait à son amour que par 
l'amitié; mais à ce doux contact, une flamme dévo- 
rante allait embraser son cerveau et son cœur , et tout 
son êire était absorbé dans une ineffable jouissance que 
ne donne point aux amants vulgaires la possession de 
l'objet aimé 

LXXX. 

Sa vie fut une longue guerre contre des ennemis que 
lui même s'était créés , ou des amis que lui-même avait 
repou-sés ; car son âme était devenue le sanctuaire de 
la défiance. Ceux qui l'aiinaient étaient les victimes 
que choisissait de préférence son étrange et aveugle 
fureur. Mais il était en démence. Pourquoi? nul ne 
peut le dire; la cause en était peut-être impénétrable. 
Sa frénésie , qu'elle fût l'ouvrage de la maladie ou du 
malheur, était arrivée à ce point funeste où le délire 
revêt les apparences de la raison. 

LXXXI. 

Car alors il était inspiré, et de lai, comme jadis de 



l'antre mystérieux de la pythonisse, partaient ces ora- 
cles qui mirent le monde en flammes , et ne cessèrent 
de brûler que lorsque des empires eurent cessé d'exis- 
ter. La France s'en souvient, la France, abattue aux 
pieds d'une tyrannie consacrée par les siècles , trem- 
blante sous le joug qui pesait sur elle , jusqu'au jour 
où , à sa voix et à la voix de ses élèves , elle se leva 
tout à coup , et passa d'un excès de servilité pusilla- 
nime à un excès de colère. 

LXXXII. 

Ils s'élevèrent un effroyable monument des débris 
des vieilles opinions , des abus dont la naissance était 
contemporaine de celle du monde ; ils déchirèrent le 
voile , et exposèrent aux regards du monde entier les 
secrets qu'il cachait. Mais ils détruisirent le bien en 
même temps que le mal , et ne laissèrent que des 
ruines , avec lesquelles on a rebâti sur les mêmes fon- 
dements ; ainsi , à la voix de l'ambition , cachots et 
trônes se relevèrent et furent simultanément occupés. 

LXXXIII 

Mais cela ne saurait durer, ni longtemps se souffrir! 
Le genre iiumain a compris sa force et l'a fait com- 
prendre. Les peuples auraient pu mieux en user. Eni- 
vrés de leur nouvelle puissance, ils en ont fait les uns 
contre les autres un terrible essai ; ils ont étouffé la 
douce voix de la pitié. Mais élevés dans l'antre téné- 
breux de l'oppression, ils n'avaient point , comme des 
aiglons , grandi à la face du jour : comment donc s'é- 
tonner qu'ils se soient mépris quelquefois sur le choix 
de leur proie ? 

LXXXIV. 

Quelles blessures profondes se ferment sans cica- 
trices? Le cœur est le plus longtemps à saigner; sa 
guérison laisse des traces qui le défigurent. Trompés 
dans leurs espérances, les vaincus se taisent, mais ce 
silence n'est pas la soumission : l'implacable ressen- 
timent retient son soufile dans sa tanière jusqu'à 
l'heure qui doit lui payer des années d'attente. IN ul ne 
doit désespérer : il est venu , il vient et viendra encore, 
le pouvoir de punir ou de pardonner; nous serons plus 
lents à exercer le premier. 

LXXXV. 

Limpide et pacifique Léman! ton lac tranquille, qui 
contraste avec le monde orageux où j'ai vécu, m'aver- 



* • Il est évident que les pages passionnées du roman de 
Rousseau avalent fait une impression profonde sur les senti- 
ments du noble porte. L'eiitliousiasme exprimé par lord Byron 
est un hommage eloricux à la puissance ipi'avait Rousseau d'é- 
mouvoir les pas^iions : et, i dire vrai, nous avions besoin de cctic 
preuve ; n ais avons pres(juc honte de le dire.— pourtant comme 
le Barbier de Midas , il nous faut parler ou mourir. — nous 
n'avons jamais pu rompn-ndre l'inléiét ou découvrir le mérite 
de cette prodi'ctidn fameuse. i\o\is avouons qu'il y a dans 1rs 
lettres beaucoup d'éloquence : là résidait la force de Rousseau ; 
mais SCS amants , le célèbre Saint-rreux et Julie, depuis que 
nons connais'ons leur histoire jiis.|u'à (irésent , n'oni pu réussir 
ï nous inl(*resser. Peut-être y a-t il de noire part une insensibi- 
lité rialurclle; mais ce qu'il y a de rprtain c'est que nos yeux suit 
demeure» secs pendant que tout fondait en larmes anlo ir de 
nous. Et aujourd hui même, en relisant cet ouvrage, nous i.e 
Toyon» rien de fort intéressant dam )^^s amours de ces deux er- 



nuyeux pédants. Pour exprimer no re opinion dans les termes 
mêmes de Burke . nous avons le malheur de regarder cette fa- 
meuse histoire de galanterie philosophique comme un mélange 
grossier, indélicat , aigre . sombre et féroce de pédantisine et de 
libertinage , de spécnl liions métaphysi(|iies unies a la sensualilé 
la plus indécente. • Sir \\ ai.teh Scott. 

> Ceci fait allusion au passage des Cotifrssions de Jean- 
Jactpies Rousseau dans lequel il parle de sa passion pour la com- 
tesse d'Hoiidelot maîtresse de Sain(-I.amhert). et de la longue 
promenade qu'il faisait cha(pie matin avec elle pour en reee\()ir 
le seul baiser qu'elle lui donnait en le saluant. I,a descriptinii de 
ce (|u'il éprouvait en cette occavinn peut être consiilérèecnnniie 
lexpresslon de ra^mur le plus passionné , (pioqne chaste , cpie 
des parules aient j.imais pu donner, bien qii apre< tout ce senli- 
nient ne puiv'.e être peint qu'imparfaiteui -ut par de> paroles, l'n 
tal leau ne peut nous donner (|u'une idée imparfaite de l'océan. 



no 



OEUVRES DE BYRON. 



dit par son silence d'échansrer les eaux troublées de la 
terre contre un orislal [)liis pur. Celle bar(i;!e paisible 
est connne une aile silencieuse sur laquelle je vais fuir 
le désespoir. 11 fut un teuips où j'aimais les mugisse- 
ments de la mer agilée ; mais ton suave murmure est 
doux à mon oreille connue la voix d'une sœur qui me 
reprocberait mes sombres plaisirs. 

LXXXVI. 

Voici venir la nuit silencieuse ; depuis tes bords jus- 
qu'aux monlagnes , le crépuscule jette le voile de ses 
molles ombres ; pourtant tous les ol)jels se détachent 
encore distinctement à l'horizon, à l'exceplion du 
sombre Jura , dont on découvre à peine les flancs escar- 
pés : en approchant du rivage , on aspire le vivant 
parfum qui s'exhale des fleurs à peine écloses ; l'oreille 
altentive suit le bruit léger de la rame, ou écoute les 
derniers chants du grillon. 

LXXXVII. 

II aime à s'égayer le soir, fait de sa vie une enfance 
et la passe à chanter; par intervalle un oiseau fait en- 
tendre un moment sa voix dans les buissons , puis il se 
tait. Je ne sais quel murnuire semble Hotter sur la 
colline; mais ce n'est qu'une illusion; car les rosées 
de la nuit brillante distillent silencieusement leurs 
larmes d'amour, qu'elles s'épuisent à pleurer Jusqu'à 
ce qu'elles aient imprégné le sein de la nature de 
l'essence où elle puise ses couleurs. 

LXXXVIII. 

Etoiles ! poésies du ciel ! si nous cherchons à lire 
dans vos pages étlncelantes la destinée des hommes et 
des empires , nous sommes pardonnables , alors que 
dans noire désir de grandeur nous osons franchir notre 
sphère mortelle , et aspirer à nous unir à vous ; car 
vous êtes une beauté et un mystère , et vous nous ins- 
pirez de loin tant d'amour et de respect , que nous 
avons donné une étoile pour einblème à la fortune , à 
la gloire , à la puissance , à la vie. 

LXXXIX. 

Le ciel et la terre se taisent. Ils ne dorment pas , 
mais ils retiennent leur haleine comme nous faisons 
dans un moment d'émotion vive ; ils sont muets , 
comme nous quand une pensée nous préoccupe profon- 
dément. Le ciel et la terre se taisent : du cortège loin- 
tain des étoiles jusqu'au lac assoupi et à la rive mon- 
tagneuse, tout est concentré dans une vie intense, où 
il n'est pas un rayon , pas un soufile , pas une feuille 
qui n'ait sa part d'existence , et ne sente la présence 
de l'Être créateur et conservateur de toute chose, 
xc. 

Alors s'éveille ce sentiment de l'infini , que nous 
éprouvons dans la solitude , là où nous sommes le moins 
seuls ; c'est la vérité (jui s'infuse dans notre être et le 
purifie du moi personnel; c'est une vibration , âme et 
source de la musique , qui nous initie à l'éternelle 
harmonie , répand autour de nous un charme pareil j 
à la ceinture fabuleuse de Cythérée , unissant toutes j 



choses dans la beauté , et qui désarmerait jusqu'au 
spectre de la mort , si sa fatale puissance était maté- 
rielle. 

xci. 
Ils eurent raison , les anciens Persans , de lui don- 
ner pour autels les hauts lieux et le sommet des monts 
sourcilleux , et de prier dans des basiliques sans or- 
nements et sans murailles l'Être tout-puissant , qui 
n'est honoré qu'imparfaitement dans des sanctuaires 
élevés par la main des hommes. Venez donc comparer 
vos colonnes, vos temples grecs ou gothiques, desti- 
nés à abriter des idoles , avec l'air et la terre , ces 
temples de la nature , et gardez-vous de circonscrire 
la prière dans une étroite enceinte. 

XCII 

L'aspect du ciel est changé ! — Et quel changement ! 
ô nuit, orages, ténèbres, vous êtes admirablement 
forts , et néanmoins attrayants dans votre force , comme 
l'éclat d'un œil noir dans la femme. Au loin, de roc en 
roc et d'écho en écho , bondit le tonnerre animé ! Ce 
n'est plus d'im seul nuage que partent les détonations ; 
mais chaque montagne a trouvé une voix , et , à travers 
son linceul de vapeurs , le Jura répond aux Alpes 
joyeuses qui l'appellent. 

XCIII. 

Et la nuit rè^^ne : — nuit glorieuse ! tu n'as pas été 
faite pour le sommeil ! Laisse-moi partager tes sauvages 
et ineffables délices , et m'identilier à la tempête et à 
toi'. Le lac étincelle comme une mer phosphorique , et 
la pluie ruisselle à grands fiots sur la terre ! Pendant 
quelque temps tout redevient ténèbres ; puis Ls mon- 
tagnes font retentir les éclats de leur bruyante allé- 
gresse , comme si elles se réjouissaient de la naissance 
d'un jeune tremblement de terre. 

XGIV 

Il est un endroit où le Rhône rapide s'ouvre nn 
passage entre deux rochers, semblables à deux amants 
que le ressentiment a séparés : bien que leur cceur soit 
brisé par cette séparation , ils ne peuvent plus se réu- 
nir, tant est profond l'abîme ouvert entre eux ! Et ce- 
pendant, lorsque leurs âmes se sont ainsi mutuelle- 
ment blessées, l'amour était au fond de la fureur 
cruelle et tendre qui est venue flétrir leur vie dans sa 
fleur ; puis ils se sont quittés : l'amour lui-même s'est 
éteint , ne leur laissant plus que des hivers à vivre et 
des combats intérienrs à se livrer, 
xcv. 

C'est là , c'est à l'endroit où le Rhône se fraie une 
issue , que les ouragans les plus furieux se sont donné 
rendez-vous. Ils sont plusieurs qui ont pris ce lieu 
pour théâtre de leurs ébats ; ils se lancent de main en 
main des tonnerres qui flamboient et éclatent au loin : 
le plus brillant de tous a dardé ses éclairs entre ces 
rocs séparés, comme s'il comprenait que là où les ra- 
vages de la destruction ont fait un tel vide , la foudre 
dévorante ne doit rien laisser debout. 



* L'orageauqufl ce passage fait allusion eut lieu le 13 juin «816, à minuit. Dans les mont.-ignes aciocérauaienne.s 
le Chimari. j'en ai vu (l.> plus terribles, mais aucun plus véntablenieiit be.iu. 



LE PÈLEIUNAGE DE CIÎlLDE-llAROLJ). CIL LU. 



iîl 



' XCVI. 

Cieiix, monta,?nes , neuve, vents, lac, éclairs! 
seul avec la nuit, les nua^^es, le tonnerre, et une Ame 
capable de vous comprenclre, vous méritiez bien ((ue 
je veillasse pour vous contempler. Le roulement loin- 
tain de vos voix expirantes est Téclio de ce (|ui ne dort 
jamais en moi, — si toutefois je dors L Mais où allez- 
vous , ô tempêtes ? Êtes-vous comme celles qui gron- 
dent dans le c<pur de Tbomme? ou bien, semblables 
aux aigles, y a-t-il là-liaut un nid qui vous attende? 

xcvii. 

Oh ! si je pouvais maintenant produire en dehors ce 
qu'il y a en moi de plus intime , et lui donner une 
forme ; — si je pouvais trouver une expression à mes 
pensées, et jeter ainsi âme, cœur, esprit, passions, 
sentiments faibles ou forts , tout ce que je voudrais 
avoir recherché, tout ce que je recherche, souffre, 
connais, éprouve, sans en mourir; — si je pouvais 
jeter tout cela daus un mot unitpie , et que ce mot fût 
une foudre , je parlerais ; mais cela n'étant pas , je vis 
et meurs avec mon secret , et je refoule ma pensée si- 
lencieuse comme l'épée dans le fourreau. 

XCVIII. 

L'aurore a reparu , avec sa rosée matinale , son ha- 
leine embaumée, ses joues roussissantes ; son sourire 
écarte les nuaices ; joyeuse comme si la terre ne conte- 
nait pas un seid tombeau , elle ramène le jour : nous 
pouvons reprendre la marche de notre existence ; et 
moi, ô Léman, je puis continuer à méditer sur tes 
rives, où tant d'objets réclament mon attention. 



Clarens ! doux Clarens ! berceau de l'amour sincère ! 
on respire dans ton air le soufiie de la pensée jeune et 
passionnée; tes arbres ontltur racine dans le sol de 
l'amour ; ses couleurs se rellètent sur les neiges de les 
glaciers, et les derniers rayons du soleil couchant y dépo- 
sent affectueusement une teinte de rose. L'amour nous 
parle encore jusque dans ces rochers immuables où il 
chercha un asile contre les agitations du monde, ses sou- 
cis, ses cuisantes douleurs, ses décevantes espérances, 
c. 

Clarens! tes sentiers sont foulés par des pas cé- 
lestes, — les pas de l'Amour immortel. Là s'élève 
pour lui un trône dont tes montagnes sont le marche- 
pied ; là le dieu est une vie et une lumière qui pénè- 
trent tout, et ce ne sont pas seulement les sommets 
.sourcilleux, les antres, les forêts, qui sont pleins de 
sa présence : la fleur s'épanouit sous son regard ; l'air 
est échauffé de son souf:"e , plus puissant que celui d'îs 
tempêtes dans leur moment le plus terrible^. 

CI. 

Ici tout est plein de lui : depuis ces noirs sapins 
qui sont là-haut son ombre, depuis les torrents dont il 
écoute la voix mugissante, jusqu'aux pampres ver- 
doyants semés sur la douce pente qui le couiluit au 
rivage ; là les flots obéissants viennent l'adorer et bai- 
ser ses pieds avec un doux murmure. La forêt, avec 
ses vieux arbres dont le tronc est blanchi par l'âge, 
mais dont les feuilles sont jeunes comme le plaisir, 
la forêt est encore à la même place qu'autrefois , et 
lui offre , à lui et aux siens , une solitude peuplée ; 



■•Le journal dans Ipquel Byron consignait pnur si sœur les 
détails lie sou voyage en Suisse s^e ti'rmine par ces paroles nié- 
lancûlii|u>-s ; — « P. uJai)tcctte tiuruée , qui a dun; treizi; jou.'-s, 
j'ai ét<^ hcuri.ux du côté du tcruiis , luurrux dans mon coni[)a- 
giio» de voy,-ge ( M. ',;ol)hou^el, lu arrux d.ins no're iicrspeclivr. 
exempt nicinc de ce? petits accidi-nts et délais qu'on rencontre 
en V'.yaS' aiit dans des pays moins sauvages que celui-ci. J'étais 
ninr.ilenii'nt l)ien dis|iosé : je suis un ami de la nature , un a^lmi- 
raleur du b''au ; je puis supporter la tali^ue et les privaiions, et 
j'ai vu qu'lques-uns des plus beaux sites du monde; nids an 
milieu de tout cela des s^ouve .irs amers, principalemi':it celui 
qui se ratta lie à des malliiurs rée!nti,ct qui me touchant de 
plus piè-, doit in'aerompagncr le rest-- de mes jours, mont pour- 
«tiivi jns(|u'en ce lieu; et ni les accords du berger, ni le fracas 
de l'avalancbe . ni li' torrent . ni la mont igne , ni le glacier, ni le 
Diiige . n'ont |)u un Siul mo.nent .dlé;;i'r mon ca-ur du poids qui 
l'oppresse, ni me mettre à mêriiede perdre mon misérable indi- 
vidualisme dans la niaj-sli;. la pui-saoce et li gloire (pji bril'aicnt 
au-dessus de ma iêle,à me."» pieds et autour de imii. » 

' En juillet «8rr. . jai fait un voy /gc au'our du lac de Genève; 
j'ai examiné avec intérêt et altenlion tous les lieux célébrés par 
Housscau dans s(»n //eluhp , et je puis afiirmer (juil n'a rien exa- 
géré. Il serait diflicile de voir Clarens et tous les lieux qui l'en- 
tourent, Vc\ey, <;lnd<in, Boverct . Saint-Gingo, la Medierie, 
Eivan. et le KluVie, sans être obligé d'avouer qui; ces sites étaient 
on ne peut nnruxadapiésaux personnages et aux événenienlsdonl 
Rouss au a peupb" ce* lieux Mais ce n est pas Inut. V.e seniiment 
qni s'ait i lie à lout ce (|ui eiiloui c Clarens et aux rocher-t Ojipo- 
ats de la Mi illerje est d'un ordre plus élevé ' l plus va>le ipic la 
«ympaihie pnur u le p.ission iiidiviilui'll<; ; c'est le seniim- ni di; 
reilsicnce de l'anir/iir dans sa capacité la plus étendue ei la ;.ln.s 
«uldime, et de notre particip.ition à ses bienf.iils et à sa gl ire. 
C'est le grand principe de l'univers, qui pour être condensé n'en 



est pas moins m.inifesfe , et dont nous sentons que nous faisons 
partie sans pour cel i hésiter à perdre notre individualité et à 
nous confondre dans la beauté de l'ensemble. — Lors même qne 
llousseaun'.iurait jamais ni écrit ni vécu, ces lieux ne réveille- 
raii'nt pas moins les n]ê;ncs assoelalions d'idi'cs. lîn les adoptant 
il a ajouté à rinlérél de son omrage; par ce choix il a prouvé 
qu'il sentait leur beauté, mais ils ont fait pour lui ce (pi'.uicun 
être liuuiai.'i n'eût pu faire pour eux. — J'ai eu le boulieur ou le 
malheur, comme ou vou Ira , de traverser le lac par un temps 
d'orage en allant de la Meilleric , où nous séjournâmes ipielque 
t( inps, jusqu'à iaiul-Gingo; la tempête ajoutait à la magu ficenee 
du spectacle (jui nous entourait , bien qu'elle fit courir des dan- 
g'TS à notre l;aleau , qui était pelit et trop < liargé Nous étions 
jusienient dans celle partie du lac d'où celui de Saint-Preux et 
de madame de VVolmar gagna la Meillerie pour être à couvert 
de l'or.ige. Vm arrivi.nf sur le rivage de SaintG:ngo Je vis que le 
vi-iit avait été assez vi dent pour déraciner (ineKpies vieuSt cliii- 
laig liers au bas de l.i monUT^re". Sur la haut' ur qui fiii face k 
Clarens fst un ch.iiean. Les cnlliius sont couvertes de vignes et 
entrecou.iées de quelques peiils bois d'un effet très-pitloiesque. 
Il y en av.dt un (ju'on noiiiin.dl 1 ■ bosquet de Jute ; il a élé coupé 
par les moines de S linl-lternard , auxquels le terrain apparte- 
nait, et converti eu vig- oblen. Néanmoins les habitants de Cla- 
rens contimient à montrer la pl.iee qu'il ocenp lit en l'appelant 
du nom ipù l'a consacré et lui .survivra. Hoiisseaii n'a pas été 
heureux pnur la con.servallon des lieux où il avait placé ses 
créaliiiiis iil('Mli.s. Le prieur du (ïrai.d-.Salut-!)ernard a abattu 
quelipies uns de ces bois pour obb-nir quel(|iies tonneaux de 
vin d(> plus, et Uunaparic a fait sauter une partie des rochers 
de la Meillerie pour améliorer l.i roule du Siinplon. La rnule est 
excdlenc, mais je ne puis parla^er l'opinion que j'ai enicudu 
l'tpriiuer, qii'- la route vaut mieux ipie les souvenirs. Il, 



il2 



(H'.UVRF.S DE BYRON. 



eu. 



Une solitude peuplée crabeilles el d'oiseaux, et de 
mille objets aux formes enchanteresses , aux couleurs 
variées, qui, libres et pleins de vie, r.ndorent par 
des sons plus doux que des paroles, et déploient inno- 
cemment leurs ailes joyeuses; la source nuu-niurante , 
la cascade sonore, l'arbre balançant son feuillap;e, la 
rose en bouton , vivante image de la beauté, tout cela , 
ouvraire de lauiour, forme un mélange harmonieux et 
un imposant ensemble. 

cm. 

Ici, celui qui n'a jamais aimé s'initie à cette science 
et fera de son C(rur une llamme ; celui qui connaît ce 
tendre mystère aimera davantage , car c'est ici la re- 
traite de l'amour ; c'est ici que l'ont exilé les tour- 
ments de la vanité et les dissipations d'un monde im- 
posteur; car il est dans sa nature d'avancer ou de 
périr: il ne demeure pas stationnaire ; ou il décline, 
ou il devient une félicité iunnense , qui , dans son 
éternité , peut rivaliser avec les clartés immortelles. 

civ. 

Ce n'est pas dans un but de fiction que Rousseau 
choisit ce séjour et le peupla d'affections ; mais il jugea 
que la passion ne pouvait assigner de plus digne séjour 
aux êtres purifiés, enfants de l'imagination. C'est dans 
ce lieu que le jeune Amour dénoua la ceinture de sa 
Psyché , et il le sanctifia par un charme ineffable. Sé- 
jour de solitude, d'enchantement et de mystère, où 
tout est suave : les sons , les parfums , les couleurs ! 
ici le Rhône a étendu sa couche ; les Alpes se sont 
élevé un trône. 

cv. 

Lausanne ! et toi, Ferney I vous avez abrité des noms 
auxquels vous devez le vôtre ' ; mortels qui , par des 
routes périlleuses , ont cherché et trouvé le chemin 
d'une gloire immortelle. C'étaient des intelligences gi- 
gantes(iues. Ils voulurent , comme autrefois les Titans , 
entasser sur des doutes audacieux des pensées capables 
d'attirer le tonnerre et le feu du ciel assiégé de nou- 
veau , si toutefois l'homme et ses recherches pouvaient 
provoquer de la part du ciel autre chose qu'un sou- 
rire. 

cvi. 

L'un était tout inconstance et tout feu , versatile 
comme un enfant dans ses désirs , mais esprit varié : 
tour à tour gai, grave; sage, insensé; historien, 
poëte et philosophe, il se multipliait au milieu des 
hommes , véritable Protée du talent. Mais il excellait 
surtout à manier l'arme du ridicule , qui , à sa voix . 
allait, plus rapide que le vent, abattre l'ennemi désigné 
à ses coups, tantôt immolant un fat, tantôt ébranlant 
un trône. 

CVII, 

L'autre , profond et réfléchi , creusait laborieusement 
sa pensée, et chaque année de nouvelles études 
venaient ajouter à sa sagesse. Homme de méditation, 



riche de science , il donnait à son arme un tranchant 
acéré , sapant des dogmes solennels par de solennels 
sarcasmes. Roi de l'ironie, armé de ce puissant talis- 
man , il frappa au co'ur de ses ennemis , dont la rage , 
fille de la cruauté, se vengea de lui en le condamnant 
à l'enfer : réponse éloquente, et qui résout toutes les 
dif/icultés. 



Cependant , que leurs cendres reposent en paix ; 
car s'ils ont commis des fautes, ils les ont expiées. 11 
ne nous appartient pas de les juger, encore moins de 
les condamner. Un jour peut-être ces mystères seront 
révélés à tous , — ou bien la crainte et l'espoir s'en- 
dormiront sur le même oreiller ; mais alors nous ne 
serons plus et notre poussière sera la proie des vers ; 
et quand elle se ranimera , selon notre croyance , ce 
sera pour être pardonnée ou pour subir le châtiment 
qu'elle aura mérité. 

cix. 

Mais laissons là les ouvrages des hommes pour lire 
de nouveau dans celui que le Créateur déploie devant 
moi ; et terminons cette page qui s'alimente de mes 
rêveries, et que j'ai dijà trop prolongée. Les nuages 
suspendus au-dessus de ma tèle se dirigent vers les 
blanches Alpes ; il faut que je les franchisse , et que 
j'examine tout ce qui sera accessible à mes regards, 
pendant que je gravirai ces immenses et colossales ré- 
gions , où la terre soumet à ses embrassements les 
puissances de l'air. 

ex. 

Italie! Italie ! quand le regard te contemple , l'âme 
s'illumine soudain de la lumière des siècles. Depuis le 
fier Carthaginois qui faillit te conquérir jusqu'à la 
dernière auréole de guerriers et de sages qui glorifie 
tes annales sacrées , tu servis de trône et de tombe 
aux empires ; et aujourd'hui encore c'est de Rome 
impériale , de la cité aux sept collines , que coule la 
source éternelle à laquelle vont s'abreuver les âmes 
dévorées de la soif de connaître. 

exi. 

J'interromps ici une tâche reprise sous de funestes 
auspices : — sentir que nous ne sommes pas ce que 
nous avons été , estimer que nous ne son^mes pas ce 
que nous devrions être ; — armer son cœur contre lui- 
même; cacher avec un soin superbe l'amour comme 
la haine, tout ce qui , — passion , sentiment, projet, 
douleur ou zèle , — constitue notre pensée dominante, 
c'est là pour l'âme une rude épreuve : n'impoite, — 
elle est faite. 

exil. 

Quant à ces paroles , ainsi revêtues de la forme poé- 
tique , il se peut que ce ne soit qu'une ruse innocente, 
qu'un coloris jeté sur les scènes fugitives qui passent 
devant moi , el que je voudrais saisir pour distraire 
im instant mon cœur ou celui des autres. La jeunesse 
est altérée de gloire. — Mais je ne suis pas assez jeune 



' VoUiiccl Gilihon. 



LK PKLKUINAGK DE ClIILDK-liAllOLD. — CIÎ. !V. 



H3 



pour considérer le blâme ou le sourire des hommes 
comme un arrèl d<ifinitif d'obscurité ou de gloire ; 
qu'on se souvienne de moi ou cpTon m'oublie ; seul je 
me suis tenu, seul je me tiendrai. 

CXIII. 

Je n'ai point aimé le monde , le monde ne m'a point 
aimé ; je n'ai point llatté son soufile fétide , ni ployé un 
genou patient devant ses idoles , ni façonné mon vi- 
sage au sourire, ni fait de ma voix un écho adulateur. 
Dans la foule , les hommes ntmt pu me prendre pour 
l'iui de leurs ; j'étais au milieu d'eux, je n'étais point 
l'un d'eux. Enseveli dans mes fK-nsées , je ne parta- 
geais pas leurs pensées ; et c'est ainsi que je serais en- 
core si mon âme ne s'était armée de résolution et 
domptée elle-même. 

cxiv. 

Je n'ai point aimé le monde , le monde ne m'a point 
aimé ; mais séparons-nous en ennemis loyaux. Je crois, 
bien (|ue mon ex[)érience me dise le contraire , qu'il y 
a encore des paroles vraies , — des espérances qui ne 
lrom[>ent pas , — des vertus indulgentes, et qui ne 
tendent pas des pièges aux cœurs fragiles ; je crois 
aussi (ju'il en est qui s'appiloient sincèrement sur les 
douleurs d'autrui' ; qu'd en est un ou deux ici-bas qui 
sont presque ce qu'ils paraissent ; que la bonté n'est 
pas un mot, ni le bonheur un rêve. 

cxv. 

Ma fille! c'est avec ion nom fjue ce chant a com- 
mencé ; ma (ille, qu'avec ton nom enc(»!e il se lenuine. 

— Je ne te vois pas, — je ne t'eniends pas; — mais 
nul n'est plus absorln'-en toi ; tu es l'amie vers laquelle 
.se projettent les oi)d)res de nios années à venir. Peul- 
(^tre ne vrrras-ln jamai^ mon visage, mais ma voix se 
mêlera à les rêves, elle pénétrera jusqu'à ton co'ur 

— quand le mien sera glacé, — et ses accents s'élève- 
ront vers toi du fond même de la tombe de ton père. 



Aider au développement de ton esprit , épier l'aube 
de tes joies enfantines , — te regarder croître sous mes 
yeux, — te voir saisir la connaissance des objets , — 
qui tous sont encore pour toi des merveilles , — l'as- 
seoir légèrement sur mon genou , imprimer sur ta joue 
charmante le baiser d'im père, — tout cela sans doute 
ne m'était pas réservé , et pourtant lout cela étaitdans 
ma nature : il y a là ijuelque chose qui me le dit. 

CXVII. 

Cependant, dût-on te faire un devoir de me haïr, 
je sais (|ue tu tuaimcras ; dûl-on le cacher mon noui , 
conune im mot empreint encore de <lésolalion, comme 
un litre anéanti ; dût la lond)e se fermer entre nous , 
n'importe , — je sais que tu m'aimeras. Quand on es- 
saierait d»; faire sftrtir de ton être loul le sanj: qui est 
à rnoi , et (|irr>ri y parviendrait, — tout serait inutile, 
— tu ne m'(n aiuierais [)as moins, tu conserverais 
eacore ce sentiment plus fort, que la vie. 



Enfant de ma tendresse, — quoi(|ue née dans l'a- 
rnertume et nom rie dans les angoisses ; ce furent là 
les éléments de Ujn père , — ce sont aussi les tien.*». Leur 
iniluence t'entoure d(^à. — Mais ton feu sera plus mo- 
déré et tes espérances f)lûs brdlantes. Doux soit le som- 
meil de ton berceau ! Du sein de l'océan , et (Ui som- 
met des monts où niainlenant je respire, j'appellt- sur 
toi toute la félicité dont je me dis en soiq)irant que tu 
aurais été pour moi la source 



LE PÈLERINAGE DE CIULDE-HAIlOLD. 



Cimt QI ATltlfeVE. 



VUlo ho TotCôna , I^mbordla, Ronugna , 
Quel Monte the dl\lde, e <|iiel ciie serra 
Ilalla, e un mare e l'aUro, f lie la bagna 
Ari'itto, s.itira m. 



A JOHN IIOBIIOUSE. 



Mon chkbHoiiiiouse, 



Venise, 2janv!er liSI? 



Apres un intervalle de huit ans entre la composition des 
premiers ch mis de Childr-llarold et celle du dernier, la 
«jnclusion de ce poëme va étie soumise au jugeme/it du pu- 
hlic. En me séparant d'un aussi vieil ami , il est naturel que 
je m'adresse h un autre j)lus ancien et plus cher encore, 
qui a vu la naissance et la mort du premier; n celui dont la 
société et l'amilié éclai!«';c , je cr.iis pouvoir le dire sans in- 
gnitilude, m'ont été plus utiles que toute Ij faveur publi- 
que (lu'.'i pu me vyloii- (^liilrlr-llnrold, à celui oue |';ii en:::;M 
longlemps, qui a été le compagnon d • nies voja^es, qui 
m'a soigné dans 1.1 m;dudie , œnsulé dans l'affliction, que 
j'ai vu heureux de mon l.onhi u; cl férue d,ins mes adver- 
sités, sincère dans ses conseils, iiilre|)ide dans le |)er:i; à 
un ami souvent éprouvé, et resté toujours lidéle, à \ou8, 
eufin. 

Ici je passe de la fiction ii la ^érité , el en vous dcdi.uit 
aujourdtiui rju'il est awnplel, ou du n;oins terminé , ce 
p<jëme , le plus long el le jilus fortement pensé de mes ou- 
vrat'es, je désire me faire honneur d'- ma longue intimité 
avec un homme de science , de talent , de caractère et d'hon- 
neur. Des âmes t Iles que les nôtres ne donnent ni ne re- 
çoivent des compliments adulateurs; mais les louanj^es de 
la sincérité ont de tout temps été iM'rmiwg à l'amitié. Ce 
n'est ni pour vous ni pour les autns , mais pour soulager 
un co'ur trop peu hahilué à la hiinveillnnce des hommes 
pour l'accueillir a\ee froideur, que j'essaie ici de consigner 
vos l)ormes qualités, ou plutôt les a^antages dont je leur 
suis redevalilc. Le jour même de la date de celte lettre, qui 
est l'anniversaire du joui' le plus malheureu\ de ma vie 
passée, mais qui n'est plus capahie d'empoisonner mon 
existence .'• Vt-nise tant qui- j'auiai la rcsso^jrre de votre 
amitié et de mos facultés; ce jour même sera désormais 
pour vousel pour moi la source d'un plus agréaMe souve- 
nir; car il nous rafipiilera ft tous deux eettc expression de 
ma r'ConnaisAance pour un zMe inf itigalile , (el que peu 
d'homm'« ei-onl éprouvé, et d(»nl nul ne peut être lohjct 



' t Pans l'adversité de non «ml» , • dit Laroclieroucaiill , t nou» Irouvon» toujour» quelque cho»c qui ne nous dépljli pa». • 

H 



ii4 



OEUVRES DE BYRON. 



sans avoir une id(?e plus avuiifagcnsc de ^esp^cc humaine et 
de lul-mcme. 

Il nous a été donné de parcourir ensemble, i\ diverses 
époques , les contrées illustrées par la chevalerie, l'histoire 
et la fable : — rEspapne, la Grèce, TAsie-Mineure et rit;tlie; 
et ce qu'Athènes et Constantinople furent pour nous il y a 
quelques années , Venise et Rome l'ont été plus récemment. 
Mon poëme aussi, ou mon pèlerin , ou tous deux, m'ont 
accompagné partout : peut-être trouvera-t-on excusable la 
vanité qui me fait revenir avec complaisance sur une com- 
position (jui me rattache en quelque sorte au lieu où elle a 
été produite et aux objets que j'ai essayé de décrire; et 
(pielque indigne qu'elle paraisse de ces contrées magiques 
et mémorables, et fort au-dessous des anticipations loin- 
taines et des impressions immédiates, cependant, comme 
gage de mon respect pour ce qui est vénérable et de mon 
enthousiasme pour ce qui est glorieux, la composition de 
ce poëme a été pour moi une source de plaisir , et je ne 
m'en sépare qu'avec une sorte de regret dont j'étais loin de 
nie croire encore susceptible pour des objets imaginaires. 

Quant !! la matière du dernier chant , le pèlerin y joue 
un moindre rôle que dans ceux qui précèdent ; et dans ce 
rule , il n'y a qu'une ligne imperceptible, si même il y eu a 
une , qui le sépare de l'imtcur parlant en son nom. Le fait 
est que j étais fi'.tigué d'établir une ligue de démarcation que 
chacun était décidé à ne point apercevoir : semblable au 
Chinois du Citoijen du Monde de Goldsmith , que personne 
ne voulait prendre pour un Chinois , c'est en vain que je 
soutenais et m'imaginais avoir établi une distinction entre 
l'auteur et le pèlerin ; le désir même que j'avais de conser- 
ver cette différence, et mou désappointement dele trouver 
inutile , paralysait tellement mes efforts dans la composi- 
tion, que je me décidai à l'abandonner entièrement, et c'est 
ce quej'ai fait. Les opinions qui se sont formées et pour- 
raient se former encore à ce sujet sont maintenant chose 
indifférente; c'est l'ouvrage qu'il faut juger et non le poète; 
et l'auteur, qui n'a dans sou esprit d'autre ressource que 
la réputation durable ou passagère que ses travaux litté- 
raires lui ont faite , mérite de partager le destin des au- 
teurs. 

Dans le cours de ce quatrième chant, j'avais eu l'inten- 
tion , soit dans le texte, soit dans les notes , de parler de 
l'état actuel de la littérature italienne , et peut-être aussi des 
mœurs de cette nation; mais, resserré par 'es limites que 
je m'étais imposées, je vis bientôt que le texte suffirait à 
peine à contenir le labyrinthe des objets extérieurs et les 
réflexions qu'ils suggèrent ; quant aux notes, à l'exception 
d'un petit nombre , et des plus courtes , c'est à vous que 
j'en suis redevable , et nécessairement elles ont dû se bor- 
ner b donner l'intelligence du texte. 

C'e.4 d'ailleurs une tâche déHcate et peu agréable que 
de disserter sur la littérature et les mœurs d'une nation si 
dissemblable ; cette tâche exige une attention et une impar- 
tialité qui nous feraient un devoir de nous méfier de nos 
propres jugements , de les différer du moins , et de mûrir 
davantage nos renseignements ; et néanmoins nous étions 
des observateurs attentifs, et famiUarisés avec la langue et 
les mœurs du peuple au milieu duquel nous avons derniè- 
rement habité. L'esprit de parti, en littérature comme en 
politique, parait cire porté ou avoir été porté à un toi état 
de violence, que l'impirtialité serait presque impossible à 
un étranger. Il me suffira donc, pour le moment , de don- 
ner ici une citation dans la belle langue de l'Italie : — « Mi 
» pare chc in un y.acse tidlo pactiro , rhc rnntc la lingua 
» lapm nobile, ed insieme la piii dolce, tutte h'. v\e c'A- 



» verse si possono leniare , e rhe sinchl' lapaMa di Al- 
» t'icric di Monts non a pcrd:i!o l'an!ho vulurc , i;i tulle 
» essa dovrebbeessrre la prima.» L'Italie possède encorede 
grands noms : — Canova , Monti , Ugo Foscolo, Pinde- 
monfe, Visconli , Morelli , Cigognara , Albrizzi , Mezzo- 
phaiiti , Mai , Mustoxidi , Aglictti et Vacca assureront à la 
génération actuelle une place honorable dans les diverses 
branches des aits, des sciences et des belles-lettres; dans 
quelques-unes même ce sera la première place : il n'y a en 
Europe, dans le monde entier, qu'un Canova, 

Alfieri a dit quelque part que « la pwnta tiomo nasce 
» pill robitsta in Italia che in qualunque altra terra — e 
» che gli itessi atroci delitli che visi commellono ne sono 
» una prova. » Sans souscrire à la dernière partie de cette 
proposition, doctrine dangereuse, dont on peut de prune 
abord contester la justesse par une observation bien simple, 
c'est que les Italiens ne sont pas plus féroces que leurs voi- 
sins; il faudrait être volontairement aveugle ou singulière- 
ment ignorant pour n'être pas frappé de l'extraordinaire 
capacité de ce peuple , ou, si ce mot est admissible, de ses 
capahililés! et en effet, quelle facihlé d'intelligence! quelle 
rapidité de conception ! quel génie ardent ! quel sentiment 
du beau ! et, malgré les révolutions fréquentes, les ravages 
de la guerre et de longs siècles de découragement, quelle 
soif insatiable d'immortalité , l'immortalité de l'indépen- 
dance ! Nous mêmes, lorsque, faisant à cheval le tour des 
murs de Rome, nous entendîmes la simple lamentation du 
chant du laboureur: « Ro?iia/ Uomn! liomal Roma non 
» è pik corne era prima , » il était difficile de ne pas remar- 
quer le contraste de ce chant mélancolique avec le beugle- 
ment bachique et les grossiers chants de triomphe dont ré- 
sonnaient les tavernes de Londres à l'occasion du carnage 
de Mont-Saint- Jean , de cette victoire qui livra Gênes , l'I- 
talie, la France et le monde à des hommes dont vous avez 
vous-même exposé la conduite dans un ouvrage digne des 
beaux jours de l'histoire : 

< Non movero mal corda 

Ove la tutba di sue élance assorda. > 

Ce que l'Italie a gagné à cette dernière vente de nations, 
il est inutile à des Anglais de s'en informer, jusqu'à ce qu'on 
sache si l'Angleterre y a gagné quelque chosede plus qu'une 
armée permanente et la suspension de r//«6casco?-;ji/s. C'est 
assez pour eux de s'occuper de leurs propres affaires; quaut 
à ce qu'ils oiit fait à l'étranger, et surtout dans le Midi, « en 
vérité, je vous le dis, ils en seront récompensés, » et cela 
avant qu il soit longtemps. 

Vous souhaitant , mon cher Hobhouse, un heureux et 
agréable retour dans ce pays , dont nul ne saurait avoir à 
cœur plus que vous les véritables intérêts , je vous dédie ce 
poëme, maintenant complet; et je me dis encore une fois , 
pour la vie , J 

Votre reconnaissant et affectionné ami, fl 

BYRON. 



J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs' ; j'avais ;i 
ma (U-oiîe un palais, à ma gauche une prison j;,- Jj 
voyais -ses édifices s'élever du scindes flots comme a;i 1f 
coup de ia baguette d'un magicien. Dix siècles éten- 
dent autour de moi leurs ailes nébuleuses, el une gloire 
mourante sourit à ces temps déjà éloignés où plus 
d'une nation conquise tenait ses regards fixés sur les 



* Voir h la fin de ce chant la note historique n" 



LE PÈLERINAGE DE CÏIILDE-IIAROLD. - CH. IV. 



HB 



palais de marbre du lion ailé , où Venise était assise 
en reine sur le trône de ses cent îles. 
II. 

On dirait la Cybèle des mers , fraîchement sortie 
de l'océan , se dessinant sur l'horizon aérien avec sa 
tiare d'orgueilleuses tours , sa démarche majestueuse , 
comme la souveraine des eaux et de leurs divinités. Et 
elle l'était vraiment : — les dépouilles des nations for- 
maient la dot de ses fdles , et les perles de l'inépui- 
sable Orient tombaient dans son giron en pluie étince- 
lante ; eue était vêtue de pourpre , et les monarques 
croyaient grandir leur majesté en s'asseyant à ses 
banquets. 

III. 

A Venise. les chants du Tasse' n'ont plus d'échos, 
et le gondolier rame silencieux ; ses palais tombent 
en rumes sur ie rivage , et il est rare que la musique 
s'y fasse entendre : à Venise, ces temps ne sont plus; 
maisla beauté y est toujours; les empires s'écroulent, les 
arts s'éteignent , — mais la nature ne meurt pas : elle 
n'a pas oublié que Venise autrefois lui fut chère, qu'elle 
était la banque de l'univers , le bal masqué de l'Italie. 

IV. 

Mais pour nous , elle a un charme plus puissant 
encore que sa renommée historique , que son long 
cortège de puissantes ombres , qui , voilées de tris- 
tesse , pleurent sur l'empire évanoui de la cité veuve 
de son doge ; notre trophée à nous ne périra pas avec 
le Rialto : Shylock , le Maure et Pierre résisteront aux 
outrages du temps 1 Ce sont les clefs de la voûte ! et 
tout aurait disparu , qu'ils repeupleraient pour nous 
la rive solitaire. 

V. 

Les êtres fils dt la pensée ne sont pas d'argile ; im- 
mortels par essence, ils créent et multiplient en nous 
un rayon plus brillant, une existence plus chère. Ce 
que le destin refuse à notre vie monotone , dans no- 
tre esclavage mortel , ces créations du génie nous l'ac- 
cordent; elles exilent d'abord, puis remplacent ce que 
nous baissons ; elles arrosent le cœur qui a vu périr 
ses premières fleurs , et comblent le vide qu'elles ont 
laissé en en faisant naître de nouvelles. 

VI. 

C'est là le recours de la jeunesse et du vieil âge ; 
l'espérance y conduit la première ; l'autre y cherche 
un refuge contre son isolement. Ce dernier motif a 
produit bien des pages, et peut-être celle qui est 
maintenant devant moi : pourtant il est des choses 
dont la réalité puissante éclipse nos régions de féerie ; 
leurs formes et leurs couleurs sur[)assent en beauté 
notre ciel fantastique et ces constellations étranges 
dont la Muse est habile à peupler son monde imaginaire . 

VII. 

J'en ai vu ou rêvé de semblables ; — mais n'y pen- 
sons plus. Ces choses sont venues à moi comme des 
vérités, elontdisparu comme des songes : quoiqu'elles 



aient pu être d'abord , elles ne sont maintenant que 
des rêves; je pourrais les remplacer, si je voulais; 
mon imagination abonde encore en créations comme 
celles que j'ai cherchées et quelquefois trouvées; re- 
nonçons-y également. — La raison , qui se réveille en 
moi, repousse comme insensées ces illusions trop 
chères; d'autres voix me parlent, d'autres objets 
m'entourent 

VIII. 

J'ai appris les langues des autres peuples, et aux 
yeux des étrangers je n'ai point passé pour un étran- 
ger ; les changements n'affectent point un esprit qui 
sait être lui-même ; il n'est ni dur de se créer, ni difli- 
cile de trouver une patrie dans le genre humain , ou 
même, hélas! en dehors. Cependant je suis né là oil 
les hommes sont fiers d'avoir vu le jour, et ont raison 
de l'être; laisserais-je donc derrière moi cette île, in- 
violable asile du sage et de l'homme libre , pour aller 
sur des bords lointains chercher un autre foyer ? 

IX. 

Peut-être l'ai-je aimée avec ardeur; et si je dois 
laisser ma cendre dans un sol qui n'est pas le mien , 
mon esprit y reviendra, si l'âme, dégagée du corps, 
peut se choisir un sanctuaire. J'embrasse l'espoir de 
vivre dans la mémoire de mes descendants , dans la 
langue de mon pays natal. Si cette espérance , que 
j'aime à nourrir, est trop présomptueuse ; si ma gloire 
doit, comme ma destinée, grandir d'un jet précoce 
pour se flétrir ensuite ; si les ténèbres de l'oubli 
X. 

Doivent interdire à mon nom l'entrée de ce temple 
où les nations honorent la mémoire des morts illus- 
tres ; eh bien ! soit ! que les palmes décorent une tête 
plus haute , et qu'on grave sur ma tombe l'épitaphe da 
Spartiate : « Sparte possède nn grand nomb-re de ses 
fils qui vaJeiii mini.r que lui-, » En attendant, je ne 
réclame point de sympathie, je n'en ai pas besoin. Les 
épines que j'ai recueillies proviennent de l'arbre que 
j'ai planté. Elles m'ont déchiré, et je saigne. J'aurais 
dû prévoir quel fruit naîtrait d'une telle semence. 

XI. 

L'Adriatique, aujourd'hui veuve, pleure son époux. 
Son hyménée annuel ne se renouvelle plus ; et le 
Bucentaure se moisit, parure oubliée de son veuvage! 
Saint-Marc voit encore son lion ' occuper le lieu qu'il 
occupait jadis; mais il n'est plus qu'une dérision 
amère de son pouvoir flétri , sur cotte place glorieuse 
qui vit un eilipereur paraître en suppliant, et les mo- 
narques contempler d'un œil d'envie Venise reine des 
flots , épouse à la dot .sans égale. 

XII. 

Où .s'humiliait le monarque de Souabe, règne au- 
jourd'hui le monanpie d'Autriche''; celle ville où 
s'agenouillait un empereur, un empereur la foule à 
SOS fiicds; dos royaumes deviennent do sinq)los pro- 
vinces, des cités souveraines entro-choquent leurs 



* Voira la fin do ce chant la noie tiiMori |iie n" II. 

' C'eut la 1 jipousc de la mtre de Brasidas , général lacédémo- 



nien , A ceux qui loimient flrvnnt elle la mémoire de son fils, 
», ' Voir Ici noies historiques n'" III, IV. 

8. 



HG 



ŒUVHKS DK 1ÎYIU3N. 



fers. Les nations arrivées à l'apo^jée de leur puis- 
sance ont à peine -senti les rayons du soleil de la gloire, 
que soudain elles se dissolvent et roulent en bas 
comme l'avalanche détachée du flanc de la montagne ! 
Oh ! une heure seulement du vieil aveugle Dandolo, 
du chef octogénaire , du vainqueur de Byzance' ! 

-Mil. 

Devant le porti(ine de Saint-Marc brillent encore ses 
coursiers d'airain , et l'or de leurs colliers rélléchit 
les rayons du soleil; mais la menace de Doria ne 
s'e^t-elle pas accomplie? ne sont-ils pas bridés-? — 
Ah ! Venise vaincue et conquise , Venise pleure ses 
treize siècles de liberté , et , comme une j»lante ma- 
rine, disparait sous les Ilots d'où elle est sortie! 
Mieux vaudrait pour elle être ensevelie sous les va- 
gues, et fuir dans les profondeurs de Sa. tombe ces 
ennemis étrangers de qui sa soumission achète un 
repos déshonorant. 

XIV. 

Jeune, elle était brillante de gloire, une nouvelle 
Tyr ; son mot le plus vulgaire lui avait été donné par 
la victoire : « Le Planteur du lion''» qu'à travers le 
fer et la flamme elle porta triomphante sur terre et 
sur mer; faisant de nombreux esclaves sans cesser 
d'être lUjre, et formant le boulevard de l'Europe 
contre les Ottomans : je t'en atteste. Candie, rivale 
de Troie, et vous , flots immortels qui vîtes la bataille 
de Lépante! Ce sont là des noms que le temps et la 
tjTannie ne parviendront pas à effacer. 

XV. 

Brisées coimme des statues de verre , les nombreuses 
images de ses doges sont réduites en poudre ; mais le 
vaste et somptueux palais qui leur servit de résidence 
atteste encore leur ancienne splendeur. Leur sceptre 
rompu et leur glaive rouillé ont passé aux mains de 
l'étranger. Ces édilices déserts , ces rues solitaires , ces 
visages du Nord , qui doivent te rappeler fréquemment 
la nature de ton esclavage '' et la qualité de tes oppres- 
seurs, jettent comme un nuage de désolation sur 
ton enceinte charmante , ô Venise ! 

XVI. 

Quand les armées d'Athènes furent vaincues à Sv- 
racuse , et que des milliers de soldats enchaînés subi- 
rent le^sort de la guerre, ils durent leur délivrance 
à la muse de l'Attique ; ses chants furent leur seule 
rançon loin de la terre natale. Voyez! pendant que 
leur voix fait entendre l'hymne tragique, le char du 
vaimjueur subjugué s'arrête ; les rênes échappent de 
sa main , — son cimeterre oisif sort du fourreau , — il 
coupe les liens de ses captifs , et leur dit de remercier 
le poëte de ses vers et de leur liberté. 

XVII. 

C'est ainsi, ô Venise! qu'à défaut de titres plus 



sacrés, quand même ta glorieuse histoire serait ou- 
bliée , le culte sacré que tu rends à la mémoire du 
barde divin , ton amour pour le Tasse , auraient dii 
briser les liens qui t'enchaînent à tes tyrans; ta des- 
tinée est une honte pour les nations , — et pour toi 
surtout, Albion! La reine de l'océan ne devait pas 
abandonner les enfants de l'océan ; que la chute de 
Venise te fasse pensera la tienne, en dépit du rempart 
de tes ilots. 

XVIII. 

Je lai aimée dès mon enfance. — Elle était pour moi 
la cité de mon cœur, la ville enchantée s'élevant du 
sein de la mer comme un temple aux colonnes liquides, 
le séjour de la joie , le bazar des richesses. L'art ma- 
gique d'Otway, de Radcliffe , de Schiller, de Shak- 
speare s, avait gravé dans mon esprit son image ; et 
bien que je l'aie trouvée dans son deuil , elle ne m'en 
est pas moins chère, plus clière , peut-être, aux jours 
de son affliction qu'alors qu'elle était aux regards du 
monde un spectacle et une merveille 

XIX. 

Je puis la repeupler à l'aide du passé , et son pré- 
sent a encore de quoi occuper le regard , la pensée 
et la méditation mélancolique , plus même que je n'en 
demandais et que je n'espérais en trouver ; et parmi 
les jours les plus heureux qui sont entrés dans la 
trame de mon existence, il en est, ô Venise ! qui se sont 
teints de tes couleurs. S'il n'était des sentiments que 
le temps ne peut engourdir, ni la douleur ébranler, 
tous les miens seraient maintenant muets et glacés. 

XX. 

Mais les plus hauts sapins des montagnes^ croissent 
sur les rocs les plus élevés et les moins abrités ; leurs 
racines poussent dans une pierre stérile , sans que la 
moindre parcelle du sol les soutienne contre le choc 
des ouragans ; et cependant leur tronc s'élance intré- 
pide et insulte aux hurlements de la tempête, jusqu'à 
ce que sa hauteur et ses proportions soient dignes 
des montagnes dont les blocs de sombre granit ont 
vu naître et grandir l'arbre gigantesque. De la même 
manière l'âme peut vivre et croître. 

XXI. 

L'existence peut se prolonger, et la vie et la douleur 
jeter de profondes et solides racines dans vies cœurs 
nus et désolés : le chameau marche muet sous les 
plus lourds fardeaux ; le loup meurt en silence. Pro- 
fitons de l'exemple qu'ils nous donnent. Si des ani- 
maux d'une nature inférieure etsauvage savent souffrir 
sans se plaindre , nous qui sommes foraiés d'une argile 
plus noble , sachons souffrir comme eux ; ce n'est 
d'ailleurs que pour un jour. 

XXII 

Toute souffrance détruit ou est détruite, — fût-ce 



\^ Voir les notes tiistoriques numéros V, VI, 

• C'est-à-dire le lion de Saint-.Marc, l'étendard de la républi- 
que. De liant! Leone, ou Plantfurdu lion, on a fait Pantaleon 
ou Pantalon . nom d'un personnage grotesque de la comédie ita- 
lienne. 

< Voir à la tin de ce chant la note historique n" vil. 



8 Denise sauvée , les Mystères d'Udolphe, l'Arménien, le 
Marchand de Venise, et Othello. 

• Il y a dans l'anglais tannen ; pluriel de tanne ; c'est une es- 
père de sapin des Alpes, qui ne croit que dans les parlies lc« plus 
rocailleuses. Il s'élève à une grande hauteur. 



LE PÈLEKINAGE DE CIÎlLDE-ÎIAROLD. — CH. IV. 



117 



par le patient; dans les deux cas elle a un terme : — 
quelques-uns, remis et pleins d'un nouvel espoir, re- 
tournent au point d'où ils sont venus ; — ayant le 
même but en vue , ils reconmiencent à liler la même 
trame ; d'autres , abattus et courbés , les cheveux 
blanchis , le fi'ont hâve , sont flétris avant le temps , 
et périssent avec le roseau qui leur servait d'appui ; 
d'autres enfin appellent à leur aide la religion , le tra- 
vail , la guerre , la vertu ou le crime , selon que leur 
âme fut faite pour s'élever ou pour ramper. 

XMII. 

Mais toujours et sans cesse les douleurs comprimées 
laissent après elles un vestige semblable à la picp'ire 
du scorpion ; à peine perceptible , il n'en est pas moins 
imprégné d'une vive amertume ; et la cause la plus 
légère peut faire retomber sur le cœur le poids qu'il 
voudrait secouer pour toujours : ce sera un son , — 
une vibration musicale , — une soirée d'été — ou de 
printemps , — une fleur, — le vent , — l'océan , — 
qui viendra tout à coup rouvrir nos blessures, et tou- 
cher la chaîne électrique dont les sombres anneaux 
nous enlacent. 

XXIV. 

Et nous ne savons ni comment ni pourquoi , et 
nous ne pouvons suivre jusqu'au nuage qui le recèle 
la trace de cet éclair de lame ; mais nous sentons la 
commotion qui se renouvelle, et nous ne pouvons 
effacer la flétrissure et le noir sillon qu'elle laisse 
après elle , alors qu'au moment où nous y pensons le 
moins , et à propos des objets qui nous sont le plus 
familiers, elle évoque soudain à notre vue les spectres 
qu'aucun exorcisme ne peut écarter, — les cœurs 
froids , — les infidèles , — peut-être les morts aimés , 
ceux que nous avons pleures, que nous regrettons, 
trop nombreux encore malgré leur petit nombre. 

XXV. 

Mais mon âme s'égare ; il faut que je la rappelle 
pour méditer parmi les tombeaux : qu'elle vienne 
donc, ruine vivantf^ au milieu des ruines, remuer la 
poussière d'empires écroulés et de grandeui's ense- 
velies sur une terre qui fj* la plus puissante de toutes 
aux vieux jours de sa domination , qui est encore et 
sera éternellement la plus belle ; moule admirable où 
la main céleste de la nature jeta le type des héros et 
des liommes libres, des belles et des vaillants , — des 
maîtres de la terre et de l'onde ; 

XXVI. 

République de rois , citoyens de Rome ! Et depuis, 
ô belle Italie ! tu fus et tu es encore le jardin du 
monde, la patrie du beau dans les arts et la nature. 
Même dans ta solitude , qui est semblable à toi ? Il 
n'est pas jusf|u'à tes herbes parasites qui ne soient 
1 belles; la fertilité des autres climats est moins riche 
([ue ton sol inculte. Ta chute même est glorieuse , 



et ta ruine est empreinte d'un charme pur et ineffa- 
çable. 

XXVII. 

La lune est levée ; pourtant il n'est pas nuit : le 
soleil, à son déclin, partage avec elle l'empire du fir- 
mament, l'n océan de gloire inonde les cimes bleuâ- 
tres des montagnes du Frioul ; le ciel est sans nuage , 
mais un arc-en-ciel de mille couleurs se déploie à 
l'occident , où le jour va rejoindre l'éternité du passé , 
pendant qu'à l'orient l'humble croissant de Diane 
flotte dans l'air azuré, — île des bienheureux*. 

XXVIII. 

Une seule étoile est auprès d'elle, et règne avec 
elle sur la moitié du riant empyrée ; cependant cet 
océan de lumière soulève ses vagues brillantes et en 
couvre le sommet des monts de la Rhétie. On dirait 
que le jour et la nuit luttent ensemble , jusqu'à ce que 
la nature vienne interposer son autorité ; — la pro- 
fonde Brenta roule mollement ses flots teints de la 
couleur pourprée d'une rose naissante dont l'éclat 
rayonne sur l'onde mobile. 

XXIX. 

Le miroir liquide réfléchit la face du ciel avec 
toutes ses nuances variées et magiques , depuis les 
derniers feux du jour jusqu'aux clartés naissantes 
des étoiles. Mais la scène cliange. Une ombre plus 
pâle jette son manteau sur les montagnes; le jour qui 
finit meurt comme le dauphin, à qui chaque convul- 
sion communique une couleur nouvelle : celle qui 
accompagne son dernier soupir est la plus charmante 
de toutes ; — puis — tout est fini , — et un gris 
sombre la remplace. 

XXX. 

Dans Arqua est une tombe; — là, dans un sarco- 
phage élevé, reposent les ossements de rainant de 
Laure; là viennent ceux qu'ont charmés ses chants 
harmonieux , les pèlerins voués au culte de son génie. 
Il lui fut donné de créer unie langue et de relever son 
pays de la honte imprimée à son nom par le joug stu- 
pide de ses barbares ennemis. Les pleurs harmonieux 
dont il arrosa l'arbre dépositaire du nom de sa niai- 
tresse lui ont assuré à lui-même l'immortalité^. 

XXVI. 

Arqua , un village des montagnes , le vit mourir ^ et 
a recueilli sa cendre ; c'est là qu'il passa ses derniers 
jours et descendit la vallée de la vie. Les villageois 
sont fiers (c'est là une légitime fierté, et qui les iio- 
nore) de montrer à l'étranger sa maison et sa sépul- 
ture, toutes deux empreintes d'une simplicité véné- 
rable , plus en harmonie avec ses chants (pie ne le 
serait tine pyramide érigée sur sa tombe, 
xwii. 

Et le doux et tranquille hameau (|u'il habita semble 
fait toiït exprès pour celui (jui, déçu dans ses espé- 



' Cnlln (lcs.-;ri|ilion ppiit srmbifîr ranlaslii|iic oti pxasRiëeà ceux telle <|ne nous en avons \n plus d'une dans nos promenades sur 
i|ii! ii'on! pis vu nu fiel d'()ri'*it on d'Italie ; Cfpond.iiit c'est une le» bords de la Urenta , prés de la Mira, 
repr»*»' ni ilion lill-'rale et nicui" iiisuffisanle d une s<>iré<! d'aofti. I ', ' Voir les ootes hislorKjnes numéro» VIM, IX. 



118 



ranees pénétré an sentiment de sa mortalité , a cher- 
ché un refuge à I'oni])re de cette verte colline. De là 
on aperçoit encore de loin les cités bruyantes ; mais 
leur éclat se déploie en vain aux regards ; il ne saurait 
plus vous tenter; et puis il y a assez de bonheur et 
de joie dans les rayons d'un beau soleil 

XXXIII. 

Qui dore les montagnes , les feuilles , les fleurs, et 
brille dans le ruisseau murmurant ; auprès de son 
onde , les heures fortunées s'écoulent limpides comme 
elle , dans une calme langueur qui ressemble à la pa- 
resse, et pourtant a sa philosophie. Si c'est dans la 
société que nous apprenons à vivre , c'est la solitude 
qui nous enseigne à mourir. Là, nous n'avons point 
de flatteurs ; la vanité ne nous y prête pas son secours 
illusoiie ; l'homme est seul à lutter avec son Dieu , 

.\XXIV. 

Et aussi peut-être avec des démons * qui énervent la 
force des meilleures pensées , et choisissent pour leur 
proie les cœurs mélancoliques ; ceux-ci, marqués dès 
leur naissance d'un signe de tristesse , se plaisent à 
vivre au sein du découragement et des ténèbres ; se 
ci'oyant prédestinés à duicurablesinaux , ils voient du 
sang dans le soleil, à leurs yeux la terre est une 
tombe , la tombe un enfer, et pour eux l'enfer est as- 
sombri encore. 

XXXV. 

Ferrare^j l'herbe croît dans tes larges rues, dont 
la symétrie ne fut pas faite pour la solitude ; on dirait 
qu'une malédiction pèse sur la résidence de les sou- 
verains, sur cette antique maison d'Esté, qui pendant 
si longtemps maintint sa domination dans ses murs ; 
sur ces princes, tour à tour, et selon les caprices d'un 
despotisme étroit , prolecteurs ou tyrans des hommes 
ceints du laurier que le front du Dante seul avait 
porté avant eux. 

XXXVI. 

Le Tasse est tout à la fois leurg loireet leur honte ! 
Ecoulez ses accents! puis allez visiter sa cellule! 
Voyez de quel prix Torqualo a payé sa gloire ! Voyez 
le séjour qu'Alfonse assigna à son poète. Le miséra- 
ble despote ne put réussir à courber le génie outragé 
dont il voulut éteindre le flambeau ; en vain il le 



a-:uvai£S de byuon. 

plongea dans un enfer on il l'environna de mania- 



ques, son immortelle gloire dissipa les nuages, et 
aujourd'hui ce nom 

XXXVII. 

Est entouré des larmes et des hommages des siè- 
cles; pendant que le tien , Alfonse! pourrirait dans 
l'oubli, et se perdrait dans l'ignoble poussière elle 
néant où est descendue ta race orgueilleuse, si tu 
ne formais dans la destinée du poète un anneau qui 
nous oblige à penser à ta perversité impuissante. 
Alfonse ! comme nos mépris accompagnent ton nom ! 
comme ils te dépouillent de toute ta magnificence 
ducale! Né dans un autre rang, c'est à peine si tu 
aurais été digne de servir d'esclave à celui que tu as 
fait gémir. 

XXXVIII. 

Toi ! né pour manger , être méprisé , puis mourir 
comme meurent les brutes , auxquelles tu ressemblais , 
si ce n'est que ton auge était plus splendide, et plus 
vaste ton étable ; Ltij / le front ridé par les chagrins , 
mais ceint d'une gloire qui rayonnait alors et brille en- 
core aujourd'hui à la face de tous ses ennemis, delà 
bande de la Crusca et deceBoileau. envieux acharné, 
s'efforçanl d'abaisser tout ce qui faisait honte à la 
lyre discordante de sa patrie ' , lyre de laiton aux sons 
monotones et par qui les dents sont agacées ! 

XXXIX. 

Paix à l'ombre outragée de Torquato ! Vivant ou 
mort, sa destinée fut de senir de but à la haine et 
à ses flèches empoisonnées , dont aucune ne l'attei- 
gnit! O triomphateur! aucun chantre moderne ne l'a 
surpassé. Chaque année amène à la vie des milliers 
d'hommes ; mais combien de temps l'océan des géné- 
rations roulera ses vagues , sans que toute cette multi- 
tude innombrable réunie nous offre un génie comme 
le lien! En condensant tous ces rayons épars, on 
n'en formera pas un soleil. 

XL. 

Tout grand que tu es , tu as des égaux dans tes 
devanciers, dans tes compatriotes, les chantres de 
l'enfer et de la chevalerie i le premier , c'est le barde 
toscan, l'auteur de la Divine Comédie; l'autre est le 
digne rival du Florentin , le Scott du Midi * , le mé- 



* La lutte peut s'établir avec les démons tout aussi bien qu'a- 
vec nos bonnes pensées. Satan a choisi le désert pour la tentation 
de notre Sauveur, et notre Jobn Locke, dont l'âme était si pure, 
a préléré l<i présence d'un enfant à une seule étude complete. 

» En avril 1817, lord Byron visita Ferrare, parcourut le châ- 
teau , la cellule, etc. , et écrivit quelques jours après la Lamen- 
tation d\i Tasse. Dans une lettre écrite à un ami il dit : ~ « Un 
Ferrarais m'a demandé si je connaissais lord Byron , une de tes 
connais-anc s, maintenant à Naples. Je lui ai répondu que non, 
ce qui était vrai dans les deux sens , car je ne connaissais pas cet 
imposteur, et d'autre part on ne se connaît pas soi-métue. Qui 
fut é.onné, ce fut lui , lors([u'oa lui apprit que j'étais lord Byron 
en propre original. Un autre ma demandé si je n'avais pas traduit 
le Tasse. Voilà ce que c'est que la gloire ! comme elle est bien in- 
fjrméel comme el!e est illimitée ! Je ne sais pas ce qu'éprouvent 
les antres à cet égard, mais moi je sais que je ne suis jamais mieux 
vu ni plus à mon aise que lorsque je me suis débarrassé de la 
niicunc ; eile me pc^j comme l'armure sur le dos du champion du 



lord-maire; je me débarrassai en un instant de tout le falras litté- 
raire en répondant que ce n'était pas moi, mais mon homonyme 
qui avait traduit le Tasse, et, grâce à Dieu, j'avais si peu l'aii d'un 
poë(e, que tout le monde me crut sur parole. » Lettres de Byron. 

' Voir à la lin de ce chant la note historique n" X. 

* « Scott , » dit lord Byron dans son journal manuscrit de t82l, 
« est certaiiicnient l'écrivain de l'époque le plus remarquable. Ses 
romans forment im nouveau genre de littérature , et sa poésie , 
malgré le système erroné dans lequel elle est conçue , est aussi 
bonne , sinon meilleure , que celle de tout autre poëte vivant ; 
elle n'a ces>é d'èire aussi poptdaire qiie parce que le vulgaire, fa- 
tigué d'entendre appeler Aiistide le juste et Scott le meilleur de 
nos écrivains, l'a ostracise. Je ne connais .-lucune lecture qui me 
plaise autant que celle de ses ouvrages. Je l'aime aussi pour la 
noblesse de son caractère , le charme de sa couversaiion et la 
bienveillance personnelle qu'il m'a témoignée. Pnisse-t-il prospé- 
rer, car il le mérite.» Dans une lettre écrite à sir AV aller en 1822, 
U dit : — « Je vous ai beaucoup plus que des oWigalions ordinaires 



LE PÈLERIN.VGE DE ClULDE-IIAKOLD. — Cil. IV. 



l'îU 



nestrel dont la baguette magique sut créer un inonde 
nouveau , et , comme rAriosle du Nord , chanter la 
guerre et l'amour, les dames et les preux chevaliers. 

XLI. 

La foudre arracha du front de l'Ârioste ' le laurier 
de fer dont il était couronné , et la foudre eut raison , 
car la couronne tressée par la gloire appartient à l'ar- 
bre que respecte le feu du ciel '^ , et cette trompeuse 
imitation ne faisait que déparer le front du poëte ; si 
toutefois la superstition s'en afflige, qu'elle sache 
qu'ici-bas la foudre sanctifie tout ce qu'elle a frappé : 
— cette tête est maintenant doublement sacrée '. 

XLII. 

Italie ! ô Italie ! toi qui as le don fatal de la beauté , 
devenu pour toi un douaire funèbre dans le présent et 
le passé, sur ton front charmant la honte a creusé de 
douloureux sillons, et tes annales sont gravées en 
caractères de flamme. Hélas ! dans ta nudité que n'es- 
tu moins belle , ou que n'es-tu assez forte pour reven- 
diquer tes droits et rejeter de ton sol les brigands qui 
viennent en foule répandre ton sang et boire les larmes 
de ta détresse ! 

XLIII. 

Alors, ou tu inspirerais un salutaire effroi, ou, 
éveillant moins de désirs , tu coulerais des jours hum- 
bles et paisibles , et nous n'aurions pas à déplorer tes 
charmes fiuiestes ; alors les Alpes ne vomiraient pas 
dans tes plaines des torrents armés ; les hordes hos- 
tiles de vingt nations s(X)liatrices ne viendraient pas 
se désaltérer dans les eaux sanglantes du Pô ; le glaive 
de l'étranger ne serait pas \a seule et triste défense , 
et , victorieuse ou vaincue, tu ne deviendrais pas l'es- 
clave de tes amis ou de tes ennemis *. 

XLIV. 

Dans les voyages de ma jeunesse , j'ai parcouru 
l'itinéraire de ce Romain , l'ami de la plus haute 
intelligence de Rome, l'ami de Tuliius ^ : pendant 
que mon navire, poussé par une fraîche brise, rasait 
le brillant azur des flots , je vis Mégare en face de 
moi ; derrière était Égine, lePiréc à ma droite, à ma 
gauche Corinthe. Penché sur la proue, je contemplai 
cet ensend)le de ruines , placé là devant moi , tel cpie 
son aspect douloureux avait jadis frappé ses regards; 



XLV. 

Car ces ruines, le temps ne les a pas relevées ; seu- 
lement à leurs côtés s'élevaient çà et là des habitalions 
barbares , qui font qu'on environne de plus de regret 
et d'amour les chélifs et derniers rayons de leur s[»leu- 
deur au loin dispersée , et les débris mutilés de leur 
grandeur évanouie. Le Romain, dans son temps, vit 
ces tombes , ces sépulcres de cités qui excitent une 
douloureuse admiration , et sur une page que les siè- 
cles nous ont transmise, il a consigné la leçon morale 
tirée de son pèlerinage 

XLVI. 

Cette page est maintenant devant moi, et sur la 
mienne les ruines de sa patrie viennent s'ajouter à 
la masse des étals expirés dont il déplorait le déclin, 
et moi la désolation. Toutes les ruines d'alors existent 
encore, et maintenant , hélas! Rome, la Rome impé- 
riale, abattue par l'orage, est couchée dans la même 
poussière et les mêmes ténèbres! et nous passons devant 
le squelette de sa ligure titanique « , débris d'un au- 
tre monde , et dont les cendres sont encore chaudes I 

XLVII. 

Et cependant, Italie! le bruit de tes humiliations 
doit retentir et retentira chez toutes les nations du 
globe ; renie des beaux-arts , comme autrefois de la 
guerre , alors ta main nous protégeait , et elle nous 
guide encore ; mère de noire religion, devant qui les 
nations se sont agenouillées pour obtenir les clefs du 
ciel! l'Europe, repentante de son parricide, peut le 
délivrer encore , et , refoulant les flots des Barbares , 
elle obtiendra de loi le pardon de ses torts, 

XLVIII. 

Mais l'Arno nous appelle aux blanches murallk-s où 
l'Athènes de l'Élrurie réclame et obiient un intérêt 
plus doux pour ses magiques palais. Au milieu de son 
amphithéâtre de collines, elle recueille ses blés , ses 
vins , ses huiles ; et là , tenant en main sa corne pleine, 
l'Abondance bondit , joyeuse et vive. Sur les rives où 
l'Arno promène en souriant ses ondes, le commerce 
donna nais.sance au luxe moderne, el la science, 
sortant de son tombeau , vit luire pour elle une nou- 
velle aurore. 



pour (les courtoisies littéraires et des témoignages couimuns d'a- 
mitié , car vous vous êtes dérangé en 18)7 pour mVibliger lorsque 
cela exigeait non-seulement de la bouté, mais du courage- Un 
témoignage aussi honorable que le viMrc aurait été fl.iUeur pour 
moi dans tous les temps; mais à cette époque critique, alors 
que— tout le monde et sa femme, — cotimie dit le proverbe , 
essayaient de me fouler aux pieds , il avait rncori,- plus de prix à 
mes yeux, si cVftt été un arlic'c littéraire ordinaire , qucUpie élo- 
quent et llatleiir qu'il fflt pour ufi . j en aurais été charmé et re- 
(u)iinaissant. mais il ne m'aurait pas tuuclié connu': l'a fait la 
bicnv( illance extraordinaire de vntre procédé. » 

*, *, ' Voir i la (in de ce chant les notes historiques n°> XI 
XII. XIII. 

* I.es stances XI, II et XLIII sont à peu d'excep'ions prô< une 
tradurtion du fameux sonnet de Filxaja : — ■ Italia , Italia, ù tu 
cui fe') la sorte ! • 

i La lettre célébrti dv Servius S -^liciu» à Cicéron sur la mort 



de sa fille décrit comme il était alors, et comme il est encore au- 
jourd'hui , un tableau que j'ai eu souvent l'occasion de voir ca 
Grèce en différents voy.igi s tant par mer que par terre. — « A 
mon retour d'Asie, pendant que je faisais voile d'Égiiif à Mé- 
gare, je me mis à contempler l'aspect des pays environnan's ; 
.j'avais derrière moi Égine. Mégare en face, le Pirée à droite , 
Cormtlie à gauche : toutes villes autrefois illusiresel florissantes, 
et qui gisent aujourd'hui renversées et ensevelies sous leurs ru'- 
nes A cette vue je ne pus mempécherde inc dire : Ili'ias ! pauvres 
mortels ipie nous somnu's! nous dont la vie est si courte , com- 
bien nous nous tourmen'ons lorsque l'on de nos amis vient 1 
mourir ou à être lui' , cepeu'laiit que les cadavres de t.int de cités 
ciMélirrssout ici l't.ilés à me» reg.irds '. » 

• C'est l'o^'gio qui. du haut du C ()ilole. jetant les ycrx si r les 
ruines d(! Home, s'écrie: — « Ut vinic vnini Ai'cvve. iivilata , 
jiroulriita jnrrlimldt gitjnnlci cadaverit cutrupli (ilqve un- 
((((/lie r.rcsi' » • 



120 



ŒUVRES DE BYllON. 



XLI.X. 



C'est là que Cythérée aime encore sous le marbre , 
et remplit de sa beauté l'atmosphère qui l'entoure ' : 
en la contemplant dans cet aspect plus doux que lam- 
brosie , nous aspirons une portion de son immorlalilé ; 
le voile des cieux est à demi soulevé ; nous restons 
immobiles sous le charme; dans les contours de ce 
beau corps, dans les traits de ce visage, nous voyons ce 
que peut produire le génie de l'homme là où défailli- 
rait même la nature ; et nous envions à l'antiquité 
son enthousiasme idolâtre , et la flamme innée qui a 
pu inspirer un tel chef-d'œuvre. 

L. 

Nous regardons , puis nous détournons la tête sans 
savoir où, éblouis et enivrés de tant de beauté, jus- 
qu'à ce que le cœur 2 s'égare dans l'excès de son admi- 
ration; là, — là pour toujours, — enchaînés au char 
de l'art triompliant , nous sommes ses captifs , et ne 
pouvons nous résoudre à nous éloigner. Ah ! nous 
n'avons pas besoin des termes scientifiques , pitoyable 
jargon des marchands de marbre , à l'aide duquel le 
pédantisme prend la sottise pour dupe ; — nous avons 
des yeux , du sang, des artères , un cœur, qui confir- 
ment le choix du berger dardanien. 

LI. 

Ps "est-ce pas sous cette forme, ô Vénus! que tu 
apparus à Paris, ou à Anchise plus fortuné encore? 
Ou est-ce ainsi que , dans tout l'éclat de ta divinité , 
tu vois à tes pieds ton vaincu , le dieu de la guerre ? 
Appuyé sur tes genoux , ses yeux tournés vers toi re- 
gardent ton visage comme un astre , et se repaissent ^ 
du céleste incarnat de tes joues , pendant que de tes 
lèvres , comme d'une urne , coule une lave de baisers 
brûlants sur ses paupières, sur son front, sur sa bouche. 
LU. 

Enivrés, et plongés dans l'extase d'un muet amour, 



ne trouvant pas môme dans toute leur divinité de quoi 
exprimer ou accroître le sentiment dont le cœur est 
plein , les dieux deviennent de simples mortels , et 
l'homme compte dans sa destinée des instants com[)a- 
rables aux plus brillants de la leur ; mais bientôt l'ar- 
gile terrestre revient peser sur nous de tout son poids : 
— n'importe; nous pouvons rappeler ses visions, et 
avec le passé ou le possible , créer des formes rivales 
de cette statue, et images des dieux sur la terre. 
LUI. 
Je laisse au savant, au connaisseur, à l'artiste et à 
celui qui le singe * , le soin de faire comprendre à no- 
tre ignorance la grâce de cette courbe , la volupté de 
ce contour : que ces gens-là décrivent ce qui est indé- 
crivable. Je neveux pas que leur souffle fétide ternisse 
l'onde limpide où pour toujours se réfléchira cette 
image, miroir fidèle et pur du rêve le plus ravissant 
que le ciel ait fait luire sur l'âme recueillie. 

LIV, 

Dans l'enceinte sacrée de Santa-Croce reposent des 
cendres qui la rendent plus sacrée encore ^, et qui se- 
raient à elles seules un gage d'immortalité , quand 
même il ne resterait que le souvenir du passé et cette 
poussière, reste d'esprits sublimes maintenant ren- 
trés dans le chaos : ici sont déposés les ossements de 
Michel-Ange, d'Alfieri s, et les tiens, ô Galilée! 
amant malheureux des étoiles ; ici l'argile de Machia- 
vel retourna à la terre d'où elle avait été tirée '. 

LV. 

Voilà quatre génies qui, comme les quatre éléments, 
suffiraient à la création d'un monde. Italie! le temps, 
qui a déchiré en mille endroits ton manteau impérial, 
refusera et a refusé à toute autre contrée la gloire 
d'enfanter des grands hommes du sein même de ses 
ruines. Il y a jusque dans ta décadence je ne sais 



* Vijir à la tin de ce cliant la note historique n° XIV. 

» En 1817, le poète vi.>ita Florence en allant à Rome. —«Je 
n'y passai qu'un jour , dit-il ; néanmoins j'allai voir les deux ga- 
leries dont on sort ivre de beautés ; la Vénus est plutôt un objet 
d'admiration et d'amour ; mais il y a des statues et des tableaux 
qui pour la première fois m'ont dunné une idée de ce que cer- 
taints gens ente ndent par leurs déclamations sur Ct^s deux arts , 
les plus artificiels de tous. Voici ceux qui m'ont le plus frappé : 
la Maîtresse de Raphael , portrait ; la Maîtresse du Titien ; une 
Vénus du Titien dans la galerie de Médicis; la Vénus ; une Vénus 
de Canova dans l'autre galerie; la Maîtresse du Titien est aussi 
dans l'autre galerie; c'est-à-dire dans la galerie du palais Pitti; 
les Parques de Michel- Ange, tableau; l'Autinous, l'Alexandre, 
et un ou deux groupes en marbre fort peu décents; le Génie de 
la mort ; une figure endormie , etc. , etc. J'allai aussi visiter la 
chapelle Médicis , brillante friperie , gâchis varié de pierres coû- 
teuses , destinées à consacrer la mémoire de cinquante carcasses 
pourries et oubliées. Elle n'est pas achevée, elle ne le serajsmais.» 
Nous trouvons la note suivante au sujet d'une seconde visite aux 
galeries en 182» , de compagnie avec l'auteur des Plaisirs de la 
mémoire : — « Mes premières impressions ont ét^ confirmées , 
mais le nombre des visiieurs était tmp grand pour me permettre 
d'apprécier quoi que ce fiit convenablement. Au tnommt où nous 
étions plus de trente ou quarante entassés dans le Cabinet de 
Perle» et autres colifichets, dans un coin de l'une des galeries , 
je dis à Rogers qu'il me sembla!! être au vinlon. J'entendis un 
Anglais effronté dire à la femme à lapielle il donn.iit le bras , en 
r."gardanl la ^'^iis du Titien : « Sur ma parole, voilà t|i;i est vrai- 
nieni fort beau. » Dans le pal.iis Pirti je n'oubiiai nas la recom- 



mandation que Goldsmith fait aux connaisseurs , de dire que les 
tableaux eussent été meilleurs si le peintre se ftit donné plus de 
peine , et de louer les ouvrages de Pierre Perrugin. 

* OçiOaXiuivf èffriôv. 

I Alqae oculos pascat ulerque suos. » 
OviD., imor., lib. U. 

* Huit jours seulement avant de visiter la galerie de Florence , 
le poète écrivait à un ami : — • Je ne connais rien à ia peinture, 
soyez-en iùr. De tous les arts c'est le plus artificiel rt le moiu» 
naturel ; c'est celui à propos duquel il est le plus facde d'en im- 
poser à la sottise humaine. Je n'ai jamais vu de ma vie une statue 
ou un tableau qui n'ait été une lieue au moins en-derà de mon 
idée et de mon attente ; mais j'ai vu beaucoup de montagnes , de 
mers , de fleuves et de sites , et deux ou trois femmes qui allaient 
une lieue au moins au-delà. » Lettres de Byron. 

5, «, ' Voir à la fin de ce chanties notes historiques numé- 
ros XV, XVI, XVII. 

[L'église de Santa-Croce contient beaucoup d'illustres ruines; 
les tombeaux de Machiavel, de Michel-Ange, de Galilée et d'Al- 
fieri en font l'abbaye de Westminster de l'Italie. De ces tombeaux 
je n'ai admiré que leur coutenu : celui d'Alfieri est lourd, et tous 
me '-embl nt surchargés. Que faut-il de plus qu'un buste et un 
nom , et peut-être une date pour les gens brouillés avec la chro- 
nologie, comme moi, par exemple? Mais toutes vos a'iég.iries 
et tous vos panegyriijues sont d'un ennui infernal, et pires que les 
longues perruques que les sculjiteurs plaçaient sur les têtes ro- 
maines sous les ri'gnes de Charles H, Guillaume cl Antie. 
Jjii 1res de Byron. <8I7. 



À 



LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. — CH. IV. 



121 



quelle divinité qui la dore et la rajeunit de ses rayons; 
ce qu'étaieni, autrefois tes grands hommes, Canova 
l'est aujourd'hui. 

LVI. 

Mais OÙ reposent les trois enfants de TÉlrurie, le 



comme des mausolées élevés par la Muse , est foulée 
avec plus de recueillement et de respect que le marbre 
qui recouvre la tête des rois. 

LXI. 

Aux rives de l'Arno , dans ce temple splendide des 



Dante , Pétrarque , et , presque leur égal , le barde de arts où la sculpture rivalise avec sa sœur à la palette 

la j)rose, le génie créateur qui écrivit les Cent JS'ou- variée, d'autres objets encore parlent au cœur et aux 

relies d'amour? Où ont-ils déposé leurs ossements, yeux; d'autres merveilles y brillent , mais ce n'est pas 

ces hommes qui ont mérité d'être distingués dans la pour moi ; car j'ai accoutumé ma pensée à habiter avec 

mort , comme ils l'ont été dans la vie , de l'argile du la nature dans les campagnes, plutôt qu'avec l'art dans 

commun des mortels? Sont-ils réduits en poussière, les galeries. Une œuvre divine obtient toujours l'iiom- 

et les marbres de leur patrie n'ont-ils rien à nous mage de mon âme ; néanmoins elle en exprime moins 

apprendre sur leur compte? Ses carrières n'ont-elles qu'elle n'en ressent, car l'arme qu'elle manie 
pu fournir la matière d'un buste? N'ont-ils pas confié 
à son sein le dépôt de leur cendre filiale? 

LVIl. 

Ingrate Florence ! le Dante repose loin de toi ', et 
comi'je Scipion , il a refusé sa cendre au rivage qui 
l'outragea 2. Tes factions, dans la fureur des discor- 



LXII. 

Est d'une autre trempe ; et je me sens plus à l'aise 
aux bords du lac de Trasimène, dans ces défilés 
fatals à la témérité des Romains. Ici j'évoque le sou- 
venir des ruses guerrières du Carthaginois, et son 
adresse à attirer ses ennemis entre les montagnes cl la 



HL-^ civiles, proscrivirent le barde dont le nom adoré mer; là succomba le courage réduit au désespoir; là 
scia à jamais et vainement environné des regrets de les torrents, grossis par des Hots de sang, et deve- 
ieurs enfants et de remords séculaires. Le laurier qui 
couronna le front vainqueur de Pétrarque ^ à son 
heure suprême avait grandi au loin sur un sol étran- 
ger; tu ne peux revendiquer ni sa vie, ni sa gloire, 
ni sa tombe vainement violée. 

LVIII. 

Mais .sans doute Boccace * a légué sa cendre à sa 
patrie? elle repose à côté de celle de ses grands hom- 
mes , et des voix harmonieuses et graves chantent 
riiymne des morts sur celui à qui la Toscane doit sa 
langue de sirène, cette musique dont les intonations 
sont des chants, cette poésie parlée ?rs on; — l'hyène du 
bigolisrae a renversé sa toml>e ; une place lui est même 
refusée parmi les morts obscurs : on ne veut pas que 
le passant l'honore d'un soupir qui s'adresserait à lui ! 

LIX. 

Leur cendre illustre manque à Santa-Croce ; mais 
Ils y brillent par leur absence même , comme autre- 
fois , dans le cortege triomphal de César , l'image 
alisente de Rrutus n'en rappelait que mieux à Rome 
le plus vertueux de ses fils. Combien tu es plus heu- 
reuse , ô Ravenne ! sur ton vieux rivage , dernier rem- 
part de l'empire croulant , repose la cendre révérée de 
l 'immortel exilé ; — Arqua aussi conserve avec un no- 
ble orgueil et un soin jaloux ses poelicjues vestiges, 
pendant que Florence , les yeux en pleurs , redemande 
en vain les morts qu'elle a proscrits. 

LX. 

Que nous fait sa pyramide de pierres précieuses ' ? 
le porphyre, le jaspe, l'agate, les perles et le marbre 
de toutes couleurs où sont incrustés les ossements de 
ses ducs-marchands? La rosée qui, étincelant à la 



nus des rivières, sillonnèrent la plaine brûlante, au 
loin semée des débris des légions, 

LXIII. 

Semblables à une forêt abattue par les vents des 
montagnes ; et tel fat l'acharnement de ce combat , 
telle cette frénésie de la guerre qui ne laisse à l'homme 
de sensations que pour le carnage , qu'un tremblement 
de terre ne fut point remarqué par les combattants ^ ! 
Personne ne s'aperçut que la nature chancelait sous 
ses pieds , et ouvrait un sépulcre pour ceux à (pii leur 
bouclier servait de drap mortuaire : tant elle absorbe 
tout , la rage qui pousse les unes contre les autres les 
nations en armes ! 

LXIV. 

La terre était pour eux comme une banjue dont le 
rapide roulis les emportait vers léternité ; autour d'eux 
ils voyaient l'océan , mais ils n'avaient pas le temps de 
remarquer les mouvements de leur navire ; les lois de 
la nature étaient suspendues en eux : ils ne ressenti- 
rent pas celte terreur qui règne partout alors (pie les 
montagnes tremblent , cpie les oiseaux , abandonnant 
leurs nids renversés , plongent au sein des nuages 
pour y trouver un refuge , que les troupeaux mugis- 
sants s'abattent sur la plaine onduleuse , et que l'é- 
pouvante de l'homme ne trouve point de voix. 

LXV. 

Rien différent est le tableau qu'offre aujourd'lmi 
Trasimène : son lac est tme nappe d'argent; sa 
plaine n'est sillonnée (fue par la charrue pacifique ; ses 
arbres séculaires s'élèvent épais comme autrefois les 
cadavres entassés où sont maintenant leurs racines. 
Mais un ruisseau , à l'onde faible , au lit étroit , a 



clarté des étoiles , infuse une douce fraîcheur au gazon ; emprunte son nom à la pluie de .sang de celte fatale 
sous lerpiel dorment les morts de qui les noms sont ' journée, et le S(Oi(/t(jiift/o nous indique l'endroit ou 



', ' Voir à la fin de cccliTit les note» Iiislori.iiies iiimi(?- J '.',» Voira la fiiide ce diantic.» notes liisforiqurs numéros XX, 
ro!» XVIII. MX. XM, XXII. 

• Voir à la lin ^\<■ ce dnnt la note historique l° .\XlII 



i22 

le saiiç des Uoinains abreuva la terre ei leignil les 
eaux indignées ' ! 

LXVl. 

Mais toi , ô Clitunine ! de ton omle charmante -, le 
plus pur cristal où jamais la Naïade soit venue se mirer 
et baigner son beau corps sans voile , tu arroses tes 
rives lierbeuses , où vient paître le blanc taureau ; 
Ole plus pur des lleuves! que ton cours est limpide! 
que ton aspect est serein ! sans doute le carnage ne 
profana jamais cette onde ; elle a toujours servi de bain 
et de miroir aux jeunes beautés. 

LXVII. 

Près de ta rive fortunée , un temple , aux propor- 
tions légères et délicates ^, s'élève , pour consacrer ta 
mémoire , sur la pente douce de la colline ; à ses pieds 
coule ton onde paisible ; souvent on y voit bondir le 
poisson aux écailles brillantes , qui habite et se joue 
dans les profondeurs de ton cristal transparent ; par- 
fois un nénuphar, détaché de sa tige , fait voile et s'a- 
bandonne au courant de l'onde murmurante. 

LXVIII. 

Ne passez pas sans rendre hommage au génie de ce 
lieu I Si dans l'air un plus douxzéphir vient rafraîchir 
votre front, c'est lui qui vous l'envoie , si sa rive s' em- 
belHt d'une plus riante verdure, si la fraîcheur de 
ces beaux lieux passe à votre cœur, si ce baptême de 
la nature en efface pour un moment l'aride poussière 
d'une vie importune, c'est lui que vos prières doivent 
remercier de cette suspension de vos ennuis. 

LXIX. 

Entendez ces eaux qui mugissent ! De ces hauteurs 
escarpées , le Vélino s'élance dans le précipice qu'ont 
creusé ses Hots ! Imposante cataracte ! Rapide comme 
l'éclair, la masse éblouissante écume et bondit dans 
l'abîme ébranlé ! Véritable enfer des eaux, où la vague 
hurle et sifUe au milieu des tortures d'une ebullition 
sans fin; la sueur d'agonie arrachée à ce nouveau 
Phiégéton s'attache en llocons aux noirs rochers qui , 
sur les bords du golfe, lèvent un front horrible, 
inexoral)le. 

LXX. 

Elle monte en écume jusqu'au ciel, d'où elle redes- 



ŒUVRES DE BYRON. 

cend en pluie continue. Ce nuage intarissable de douce 
rosée forme , pour le pays d'alentour, un avril perpé- 
tuel , et une verdure toujours fraîche y brille de l'éclat 
de l'émeraude. — Comme ce gouffre est profond 1 
comme le gigantesque élément bondit de roc en roc ! 
Dans le délire qui le transporte , il écrase les rochers , 
qui , usés et fendus par ses terribles pas , laissent voir 
d'effroyables ouvertures à travers lesquelles 

LXXI. 

S'élance l'immense colonne d'eau ; on la prendrait 
pour la source d'une jeune mer, arrachée au tlanc 
des montagnes dans l'enfantement douloureux d'un 
monde nouveau; on ne soupçonnerait pas qu'elle 
donne naissance à des ondes pacifiques , qui serpen- 
tent en murmurant dans la vallée : — tournez la tête I 
voyez-la s'avancer comme une éternité qui va tout en- 
gloutir dans son cours, enivrant l'œil d'effroi, — ca- 
taracte sans égale*, 

IXXIl. 

Belle dans son horreur ! mais suspendue sur cet 
abîme, au-dessous des rayons brillants du matin, de 
l'un à l'autre bord , Iris étend son arc radieux au sein 
de l'infernale tempête ; on dirait l'espérance assise au 
chevet d'un mourant ; ses teintes n'ont point subi d'al- 
tération , et pendant qu'autour d'elle tout est agité 
par le délire des eaux, elle conserve sa sérénité , et 
l'éclat de ses couleurs n'en est point terni ; on croirait 
voir, au milieu de cette scène de désolation , lamour 
suivant d'un oeil calme et serein les transports de la 
démence. 

LXXIII. 

Me voici de nouveau dans les forêts des Apennins , 
ces Alpes enfants, qui exciteraient mon admiration 
si déjà n'avait frappé mes regards l'aspect plus impo- 
sant des Alpes maternelles , où sur des rocs plus es- 
carpés le sapin se balance , où rugit le tonnerre des 
avalanches; mais j'ai vu le Jungfrau lever son front 
couvert de neige , vierge de pas humains ; j'ai vu de 
près et de loin les glaciers du Mont-Blanc; j'ai entendu 
les roulements de la foudre dans les montagnes de 
Chincari , 

LXXIV. 

Les anciens monts Acrocérauniens ; j'ai vu sur le 



■• «Le cristal paisible réfléchissait les montagnes de MoiitP-Pul- 
cinia, et les oies sauvages effleurant son ample surface louchairnt 
les eaux de leurs aibs rapides , laissant drrrière elles des cercles 
et des silbns de lumières brillant d'un éclat tranquille. A mesure 
que nous avancions . des tableaux intéressants se succédaient , et 
chaque changement excitait un nouveau ravissement. Et pourtant 
n'était-ce pas dans ces lieux tranquilles qu'Anuibal et Flaminius 
s'étaient mesures? n'était-ce pas une teinte de sang qu'on aper- 
cevait sur le lac d'argent de Trasimène? » H. w. Williams. 

» Aucun livre de voyage n'a oublié de s'étendre en longs dé- 
tails sur le temple du Clitumne , entre Foligiio et Spoietio , et il 
n'est point de site et de paysage, même en Italie, qui mérite plus 
d'être décrit. (Voir à la pace 33 des illustrations historiques du 
quatrième chant de ChVde- Harold, par M. Hobliouse, le détail 
de L dilapidation de ce temple. ) 

' Ce petit joyau est situé sur le penchant d'une rive qui do- 
mine une onde limpide prenant sa source à quehpies centaines 
«leti'isrs ilf Spoletto. Le temple, «lui f.iit face à la rivière, est 
d'une forme oblouguc et de l'ordre corinthien. Quatre colonnes 



soutiennent le fronton ; leurs fûts font en forme de spirale . de 
manière à représenter des écailles de poissons ; les bases «ont ri- 
chement sculptées. Dans l'intérieur de l'édifice est une chapelle 
dont les murs sont couverts de plusieurs centaines de noms , 
parmi lesquels nous ne reconnûmes aucun nom anglais. .S? peut- 
il que ce temple classique, célébré par Dryden et Adtlison, soit peu 
visité par nos compatriotes! Il deviendra intéressant pour les 
voyageurs à venir par le souvenir des beaux vers de lord Byron 
qui coulent avec autant de suavité que l'onde charmante qu'il» 
décrivent. H. w. Williams. 

* J'ai vu la « Gascata del M.jrmore » de Terni deux fois à dif- 
férentes époques ; Inue, du soninut du pré(;ipice , et l'au're , du 
fond de la vallée. Cette dernière vue est bien préférable si le 
voyageur n'a du temps que pour une seule; mais sous tous les 
rapports, soit d'en haut, soitd'ui bas, celte vue vaut toutes les 
cascades et tous les torrents de la Suisse réunis. Le Staubach , le 
Kdcheubach, le Pisse-Vache . la chute d'Arpcnah,etc., ne sont 
(jue df's ruisseaux en c miparaison. Je ne puis parler de la chute 
de Schal'fousc , ne l'.ivaiil p,is eu'.'ore vue. 



1 



LE PËLEHINAGK DK ClllLDK-HAUOLD. — Cil. IV. 4r> 

ments sont des malheurs d'un jour! — un monde est 
à vos pieds , aussi fragile que voire poussière ! 



mont Parnasse voler les aigles , qui seml)laient les gé- 
nies de ce lieu prenant leur essor vers la gloire , tant 
était grande la hauteur à laquelle ils s'élevaient ; j'ai 
contemplé l'Ida avec les yeux d'un Troyen : TAlhos , 
l'Olympe , l'Etna , l'Atlas , ont diminué à mes regards 
l'importance de ces collines , à l'exception des cimes 
solitaires du Soracte ', qui maintenant n'a point de 
neige , et a grand besoin de la lyre d'Horace 

LXXV. 

Pour le recommander à notre souvenir ; il s'élève 
du milieu de la plaine comme une vague partie de 
loin , et qui, sur le point de se briser, reste un instant 
suspendue. Que d'autres interrogent leur mémoire , 
en exhument avec ravissement des citations classi- 
ques, et fassent redire aux échos des sentences latines ; 
j'ai trop abhorré dans mon enfance l'ennuyeuse leçon 
apprise à contre-cœur, récitée mot pour mol , pour 
me plaire aux vers du poëte, et répéter avec plaisir 

LXXVl. 

Ce qui me rappelle la potion nauséabonde infligée 
chaque jour à ma mémoire. Vainement le progrès des 
années m'a enseigné depuis à méditer ce que j'avais 
appris; l'impatience de mon jeune âge a enraciné 
mes premiers dégovits ; ces chefs-d'œuvre ont perdu 
pour moi leur fraîcheur et leur charme avant que 
mon esprit pût goûter ce qu'il eût peut-être recher- 
ché de lui-même si on lui eût laissé la liberté de choi- 
sir ; il est trop tard maintenant pour guérir mes anti- 
pathies , et ce qu'alors je détestais , aujourd'hui je 
l'abhorre. 

LXXVII. 

Adieu donc , Horace , toi que j'ai tant haï , non par 
ta faute , mais par la mienne ; c'est un malheur que 
de comprendre , sans les goûter, tes chants lyriques , 
que de connaître tes vers sans les aimer. Et pourtant 
nul moraliste ne nous révèle avec plus de profondeur, 
notre vie courte et chétive ; nul poëte ne nous ensei- 
gne mieux les secrets de son art ; nul ne manie avec 
plus d'enjouement les traits de la satire , pénétrant la 
conscience, et sans blesser notre cœur, y éveillant 
ime émotion salutaire. Et cependant adieu. Je te quitte 
sur la cime du mont Soracte. 

LXXVIII. 

O Rome ! ô ma patrie ! ô cité de l'âme ! les orphe- 
lins du cœur doivent se tourner vers toi , mère soli- 
taire d'empires expirés ! ils apprendront alors à ren- 
fermer dans leur sein leurs chétives douleurs. Que sont 
nos maux et nos souffrances ? Venez voir les cyprès , 
entendre le hibou , et frayer votre chemin sur les dé- 
bris des trônes et des temples , vous dont les tour- 



LXXIX. 

La Niobé des nations ! la voilà debout ^ ! Mère sans 
enfants , reine découronnée , muette dans sa douleur, 
ses mains flétries tiennent une urne vide dont les siè- 
cles ont dispersé au loin la cendre sacrée , la tombe 
des Scipions ne renferme point maintenant leur pous- 
sière. Les sépulcres menées sont veufs de leurs hé- 
roïques habitants : vieux Tibre ! tu continues à cou- 
ler à travers un désert de marbre ; lève-loi ! et de tes 
vagues jaunes fais un voile à sa détresse. 

LXXX. 

Le Goth, le chrétien, le temps, la guerre, l'inon- 
dation, l'incendie, ont alwissé tour-à-tour l'orgueil 
de la cité aux sept collines ; elle a vu les étoiles de sa 
gloire s'éteindre une à une , et les rois barbares fouler 
sous les pieds de leurs chevaux la route par laquelle 
le char des triomphateurs montait au Capilole ; tem- 
ples et tours se sont écroulés sans laisser de trace : — 
chaos de ruines ! qui se reconnaîtra au sein de ce 
vide, et, éclairant d'un pâle rayon ces fragments 
obscurs , dira : « Là était , là est , » abrs que partout 
règne une double nuit? 

LXXXI. 

La double nuit des siècles et de l'ignorance , fille 
de la nuit , a enveloppé et enveloppe encore tout ce 
qui nous entoure ; là , on ne marche qu'en tâtonnant. 
L'océan a sa carte, les astres ont la leur, et la science 
les déroule dans son vaste giron ; mais Rome est un 
désert oil nous n'avanrons qu'à l'aide de souvenirs (|ui 
souvent nous égarent ; soudain nous battons des 
mains et nous écrions : vEureha!» Nous croyons 
découvrir quelque chose , et nous n'avons devant nous 
qu'un mirage trompeur de ruines. 

LXXXI 1. 

Hélas ! où est-elle la cité superbe ? Où sont les trois 
cents triomphes ' , et le jour ou le poignard , dans la 
main de Brutus , surpassa en gloire l'épée ilu conqué- 
rant? Qu'est devenue la voix de ïullius, la lyre de 
Virgile, le burin éloquent de Tite-Live ? Mais Rome 
revit dans les. écrits de ces trois hommes; tout le 
reste — est mort. Malheur à notre terre ! nous ne 
reverrons plus dans son regard l'éclat dont il brillait 
alors que Rome était libre! 

LXXXIII. 

toi , dont le char roulait sur la route de la for- 
tune, victorieux Sylla ! toi qui commenças par vain- 
cre les ennemis de ton pays avant d'écouter la voix 



* vides ut alla slut nUc candidum 

Soracte 

EJoBicK, ode IX, livre I, 

> J'ai passé quelques Jours dans Rome la merveilleuse. Je suis 
enchanté de IVotne. Cette villi; efface la Grèce , Constantinople , 
les anciens , les tnodcrnr.s, tout eu un mot, du moins tout ce (|iie 
j'ai vu. Mais Je ne puis dcfciire, jt ucc (piiriiKi^ im|ire>sioiissont 
toujours fortes et conrus( s, puis tua uu'uioirr f.iit un clioix dans 
ce chaos et y met du lordie, comme ladhlanC'' dans un paysage, 



en un mot elle fait un tout, bien que les objets soient moins dis- 
tincts. Urpuis mon arriver j'ai monté à cheval Ions les jours pen- 
dant la iilus grande p;ulie de la journée. J ai été k Aibaiie , à ses 
lacs, au sonunotdu mont Albain , à l<"rascaii , Aricia, etc. Pour 
ce qui est du Colysi'e, du l'aniliéon , de Saint- Pierre , du Vati- 
can , du ui'iut l'aliilin , etc., elc— ilcht impossible de les con 
cevoir . il faut les voir. Leitres de liijron. Mai, 1817. 

» t)rosius porte à trois cent vingt le noiubre des triomphes. 
Ce témoignaKc est adopté par Tanvinius, et celui de ce dernier 
par M. Gibbon et autres écrivaius modernes. 



12i ŒUVRES DE BYRON. 

de ta colère et de venger tes injures ; toi qui laissas 
s'accumuler la mesure de tes ressentiments jusqu'à 
ce que tes aiijles planassent sur l'Asie abattue ; — toi 
qui d'un regard anéantissais des sénats, — toi qui 
fus Romain encore, malgré tous tes vices , car avec 
«ne sérénité expiatoire tu déposas plus qu'une cou- 
ronne terrestre , — 

LXXXIV. 

Le laurier dictatorial, aurais-tu pu deviner à quelles 
chétives proportions serait réduit un jour ce qui fai- 
sait de toi plus qu'un mortel , et que Rome serait 
jetée si bas par d'autres que par des Romains , elle 
qui était proclamée éternelle , dont les guerriers ne 
s'armaient que pour vaincre ; elle qui couvrait la terre 
de son ombre superbe , et dont les ailes déployées 
louchaient aux deux bouts de l'horizon ; — elle , enfin , 
qu'on saluait du nom de toute-puissante ? 

LXXXV. 

Le premier des victorieux, ce fut Sylla; mais notre 
Sylla , Cromwell , fut le plus sage des usurpateurs : 
lui aussi il balaya devant lui des sénats ; pendant que 
sa hache , équarissant le trône , en faisait un billot. 
— Immortel rebelle ! Voyez ce qu'il en coûte de 
crimes pour être libre un moment et vivre dans la 
postérité ! Mais sa destinée recèle une grande leçon 
morale : l'anniversaire de deux victoires le vit mou- 
rir; le jour où il avait conquis deux royaumes le vit , 
plus heureux , rendre le dernier souffle * . 

LXXXVI. 

Le trois septembre, qui l'avait fait roi , sauf la cou- 
ronne , le fit doucement descendre du trône de la 
force, et rendit son argile à la terre maternelle. La 
fortune , en cette occasion , n'a-t-elle pas montré que 
la gloire , la puissance , tout ce que nous prisons le 
plus et que nous poursuivons à travers tant de fati- 
gues , tout cela est à ses yeux un bien moins pré- 
cieux que k tombe ? Si nous pensions comme elle , 
que la destinée de l'homme serait différente ! 

LXXXVII. 

Et toi , statue imposante ^ qui subsistes encore dans 
les formes austères d'une majestueuse nudité ; toi 
qui, au milieu des cris des meurtriers , vis tomber à 
tes pieds César sanglant, César s'enveloppant des 
plis de sa toge pour mourir avec dignité, victime of- 
ferte en holocauste sur tes autels par la reine des 
dieux et des hommes, la puissante Némésis! Est-il 
mort en effet , et toi Pompée aussi ? Qu'avez-vous été 
tous deux ? Vainqueurs de rois sans nombre, ou sim- 
ples marionnettes de théâtre ? 

LXXXVIII. 

Et toi , que la foudre a frappée, nourrice de Rome^ ! 
louve , dont les mamelles de bronze semblent verser 
encore le lait de la victoire dans cette enceinte où , 
monument de l'art antique, tu apparais à nos regards : 



puisa son courage à ta sauvage mamelle; sillonnée 
par le feu céleste de Jupiter, et les membres noircis 
encore par la foudre , — tu n'as donc point oublié tes 
devoirs de mère ? tu veilles donc encore sur tes im- 
mortels nourrissons ? 

LXXXIX. 

Oui ! — Mais ceux que tu as nourris sont morts; 
ils ne sont plus , ces hommes de fer ; on a bâti des 
villes avec les débris de leurs sépulcres. Imitateurs 
de ce qui causait leur effroi , les hommes ont versé 
leur sang ; ils ont combattu et vaincu , et , plagiaires 
serviles des Romains , ils ont marché de loin dans 
la même voie ; mais nul n'a élevé sa puissance à la 
même hauteur; nul, si on en excepte un homme or- 
gueilleux, qui n'est point encore dans la tombe, 
mais qui, vaincu par lui-même , est aujourd'hui l'es- 
clave de ses esclaves. — 

xc. 

Dupe d'une fausse grandeur, espèce de César bâ- 
tard , il a suivi d'un pas inégal son antique modèle ; 
car l'âme du Romain avait été jetée dans un moule 
moins terrestre ^ ; avec des passions ardentes , il 
avait un jugement froid et un immortel instinct 
qui rachetait les faiblesses d'un cœur tendre , mais 
intrépide ; parfois c'était Alcide filant aux pieds de 
Cléopâtre , — mais bientôt , redevenu lui-même , 
xci. 

Il venait , voyait , vainquait ! Mais l'homme qui , 
traitant ses aigles comme des faucons dressés par le 
chasseur, leur apprit à fuir à la tête de ces bataillons 
gaulois qu'il avait tant de fois conduits à la victoire; 
l'homme dont le cœur était sourd , et semblait ne ja- 
mais s'écouter lui-même ; cet homme-là était étrange- 
ment organisé. Il n'avait qu'une faiblesse , la dernière 
de toutes, — la vanité. — Il y avait de la coquet- 
terie dans son ambition. — Il tendait — à quoi ? Que 
voulait-il? Qu'il le dise lui-même ! 

XCII. 

H voulut être tout ou rien. — Ne pouvait-il pas at- 
tendre que la tombe lui assignât son niveau ? Encore 
quelques années , et il eût irrévocablement partagé 
le destin des Césars que foulent nos pas : c'est donc 
pour en venir là que le conquérant élève ses arcs fl*: 
triomphe ! c'est pour cela que le monde est inondé 
coumie autrefois d'un déluge de sang et de larmes ! 
déluge universel , où l'homme infortuné ne trouve 
point d'arche de ralut , et dont les eaux ne baissent 
que pour déborder encore ! — Grand Dieu ! en^oyez- 
nous votre arc-en-ciel ! 

XCIII. 

Quel fruit recueillons-nous de notre stérile existence? 
Nous avons des sens étroits , une raison fragile , une 
vie courte ; la vérité est une perle qui se plaît dans les 
profondeurs de l'Océan ; toutes choses sont pesées dans 



—•mèreau cœur fort île grand fondateur des Romains ' linjuste balance de la coutume; l'opinion est une 



* Le 3 septembre , Cromwell remporta la victoire de Dunbar ; 
Tannée rlerisuite il gagna la célèbre bataille de Worcester, et 
quelques aimées après, dans ce même jour, qu'il avait tou- 



jours regardé compie le plus licurcux pour lui, il mourut. 
a, ', * Voir à la fin de ce chant tes notco liisloriqnes numé- 
ros XXIV, XXV, XXVI. 



LE PÈLCUÎÎVAG!: DE CIIl 

reine toute-puissante , dont le voile ténébreux enve- 
loppe la terre : si bien que le bien et le mal ne sont que 
des accidents , et les honnnes tremblent que leur juge- 
ment ne devienne trop éclairé , qu'on ne leur fasse un 
crime de leurs libres pensées , et que la terre n'ait trop 
de lumière. 

xciv. 

Et c'est ainsi qu'ils végètent dans l'inertie et la mi- 
sère, pourrissent de père en fils et de siècle en siècle , 
orgueilleux de leur nature avilie, et meurent en léguant 
leur démence héréditaire à la race nouvelle des es- 
claves à venir ; ceux-là combattront à leur tour pour le 
choix des tyrans : plutôt que d'être libres, ils verseront 
leur sang comme des gladiateurs, dans la même arène 
déjà couverte des cadavres de leurs frères , jonchée 
des feuilles du même arbre, 
xcv. 

Je ne parle pas des croyances de l'homme. — C'est 
une question qui reste entre l'homme et son Créateur. 

— Je parle de choses avérées , patentes et publiques ; 

— de choses dont chaque jour , chaque heure est té- 
moin. — Je parle du double joug qu'on nous impose, 
des intentions avouées par la tyrannie , de l'édit ful- 
miné par les rois de la terre , devenus les copistes de 
celui qui naguère humilia leur orgueil . et les reveilla 
en sursaut sur leur trône, homme couvert d'une im- 
mortelle gloire si à cela se fût borné son bras puissant. 

xcvi. 
Les tyrans ne peuvent-ils donc être vaincus que par 
des tyrans ? La liberté ne pourra-t-elle trouver un 
champion et un fils semblable à celui que Colombie 
vit apparaître alors que , nouvelle Pallas , elle naquit 
tout armée , vierge courageuse et pure? Ou de telles 
âmes ne croissent-elles que dans le désert . dans les 
profondeurs des antiques forêts , auprès des cataractes 
mugissantes, sur cette terre où la nature , mère affec- 
tueuse , sourit à Washington enfant? La terre ne ren- 
ferme-t-elle plus dans son sein de telles semences, ou 
l'Europe de tels rivages? 

XCVII. 

Mais la France s'enivra de sang pour vomir le crime, 
et ses saturnales ont été funestes à la cause de la li- 
berté ; elles le seront dans tous les siècles et dans tous 
les climats; car les jours de sang dont nous avons été 
témoins, le mur de diamant élevé par l'ambition 
entre l'homme et ses espérances , et le drame honteux 
joué dernièrement sur la scène du monde, sont deve- 
nus le prétexte d'une oppression éternelle, qui dé- 
pouille de sa fleur l'arbre de la vie , et condamne 
l'humanité au pire des destins, — à une seconde chute. 

XCVIII. 

Néanmoins, ô liberté ! ta bannière en laml)eaux 
continue à flotter, et, pareille à la foudre , elle s'a- 
vance contre le vent ; le clairon de ta voix, aujourd'hui 
affaiblie et mourante , retentira plus fort après la 
tempête. Ton arbre a perdu ses fleurs; son écorce, 
mutilée par la hache, seml)lerudeet flétrie; mais il a 



LDL-Ii.\ilOED. — Cil. IV 



123 



conservé sa sève , et ses semences sont déposées pro- 
fondément jusque dans le sol du iSord : attendons ; 
un printemps meilleur amènera des fruits moins 
amers. 

xcix. 

Il est une vieille tour ronde et d'un style sévère, 
forte comme une citadelle ' ; ses remparts de pierre 
suffiraient pour arrêter la marche d'une armée. Elle 
s'élève solitaire, munie encore delà moitié de ses cré- 
neaux , avec le lierre qui la couvre depuis deux mille 
ans, guirlande de l'éternité ! qui jette sur les débris 
du temps la parure de son vert feuillage. — Qu'était 
cette forteresse? Quel trésor est enfoui et caché dans 
ses caveaux ? — Le tombeau d'une fenune. 



Mais qui était-elle , cette reine des morts qui a un 
palais pour tombe ? Fut-elle chaste et belle , digne de 
la couche d'un roi, — ou plus encore , — d'un Ro- 
main? De quelle race de guerriers et de héros fut-elle 
mère ? A quelle fille transmit-elle sa beauté ? Conunent 
a-t-elle vécu? — Comment a-t-elle aimé? — Comment 
est-elle morte? Est-ce pour consacrer la mémoire d'une 
destinée plus que mortelle, qu'on l'a ainsi honorée et 
déposée dans cette magnifique sépulture, où n'ose- 
raient pourrir de vulgaires dépouilles? 

CI. 

Fut-elle de celles qui aiment leurs époux , ou de 
celles qui aiment l'époux d'un autre ? car il s'est trouvé 
de ces femmes-là , même dans les temps antiques , si 
nous en croyons les annales de Rome. Eut-elle la gia- 
vité de Cornélie , ou l'air léger de la gracieuse reine 
d'Egypte? Aima-t-elle le plaisir, — ou lui fit-elle la 
guerre , inébranlable dans sa vertu ? Inclina-t-elle aux 
tendres sentiments du cœur, ou , plus sage , refusa- 
t-elle d'admettre l'amour dans ses douleurs ? — Car 
les affections sont ainsi. 

cil. 

Peut-être qu'elle mourut jeune ; peut-être qu'elle 
succomba sous des chagrins bien plus lourds que la 
tombe colossale qui pèse sur sa cendre légère. Un 
nuage s'étendit sur sa beauté ; la tristesse empreinte 
dans son œil noir annonça par avance le destin que le 
ciel réserve à ceux qu'il aime, — une mort prématu- 
rée ; et cependant le soir de sa vie s'embellit de l'éclat 
du soleil couchant, clarté maladive, hespérus des mou- 
rants , qui imprime à la joue fanée le rouge de la feuille 
d'automne. 

cm. 

Peut-être aussi qu'elle mourut âgée, — après avoir 
survécu à tout , à ses charmes , à ses proches , à ses 
enfants. — Les longues tresses de ses cheveux blancs 
lui rappelaient encore «pielque chose de l'époque ou 
leurs boucles élégantes faisaient son orgueil , où l'éclat 
de sa beauté attirait sur elle l'envie, l'admiration et les 
regards de Home. — Mais où s'égarentnos conjectures ! 
— Tout ce que nous savons, c'(i»1«jueMétellaest morte 



* Allusion an tombeau de Cecilia .Metella, aiipclé Cnpo di Dove. Vuir à ce sujet Us illub.ralioos histariquci. 



i^ 



ŒUVRES 



réponse du plus riche des Romains : et voilà le monu- 
ment que lui a élevé l'orgaeil ou ramour de son époux ! 
civ. 
tombe ! je ne sais pourquoi , mais en restant ainsi 
près de loi, je me fiijure que j'ai connu celle que tu 
recouvres ! et le passé me revient en mémoire. Une 
harmonie connue arrive jusqu'à moi ; seulement le ton 
en est changé et solennel , comme lorscpie le vent nous 
apporte le prolongement lointain du tonnerre expirant. 
Je suis tentédem'asseoir àcôié de cette pierre tapissée 
de lierre , et d'y rester jusqu'à ce que mon imagination 
échauffée ait donné un corps à mes pensées, et évoqué 
des formes du sein de ces flottants débris du naufrage 
des temps ; 

cv. 

Jusqu'à ce qu'avec les planches éparses sur les ro- 
chers, elle m'ait construit une nacelle d'espérance pour 
affionter une fois encore l'océan, et le choc des vagues 
bruyantes, et le mugissement sans fm qui assiège la 
rhe solitaire où est venu échouer tout ce qui nous 
était cher. Mais lors même que des débris de la tem- 
pête je parviendrais à me construire une barque gros- 
sière , où tournerais-je ma proue ? A l'exception de ce 
qui est ici , il n'est point de patrie, d'espérance, de vie 
qui puisse me sourire. 

cvi. 

Que les vents hurlent donc ! leur harmonie me ber- 
cera , tempérée la nuit par le cri de hiboux , tel que je 
l'entends maintenant à travers l'ombre qui commence 
à s'étendre sur la demeure de ces oiseaux des ténèbres ; 
ils se répondent les uns aux autres sur le mont Pala- 
tin , ouvrant de grands yeux gris et brillants, et battant 
des ailes. — En un tel lieu , que sont nos chétives dou- 
leurs ? — Je ne saurais compter les miennes, 
cvii. 

Le cyprès , le lierre et le violier entrelacés en masse 
compacte, des buttes de terre amoncelées où furent 
jadis des appartements, des arceaux écroulés, des frag- 
ments de colonnes , des voûtes comblées , des fresques 
dans des souterrains humides où les hiboux viennent 
chercher les ténèbres de la nuit : —sont-ce des temples, 
des bains , des salles ? Prononce qui pourra; tout ce que 
les recherches de la science lui ont fait découvrir, c'est 
que ce sont des murs. — Voilà le mont impérial ! Ainsi 
tombent les puissants '. 

CVIIl. 

C'est là la moralité de toutes les histoires ; c'est l'é- 



DE BYllON. 

ternelle répétition du passé. D'aboro la liberté, ptiis la 
gloire ; — après elle , la richesse , le vice , la corrup- 
tion ; — enfin la barbarie. Et l'histoire , avec tous ses 
vastes volumes , n'a qu'wjie seule page ; — et c'est ici 
surtout qu'il faut la lire, ici où la tyrannie fastueuse 
accumula tous les trésors, toutes les délices que pou- 
vaient désirer les yeux, les oreilles, le cœur, l'âme, 
toutes les jouissances exprimables. — Mais arrière les 
paroles ; approchez ! 

cix. 
C'est de l'admiration qu'il faut ici , — c'est de l'en- 
thousiasme , — du mépris , — du rire , — des larmes ; 

— car ici il y a place pour tous ces sentiments divers. 

— Homme! balancier suspendu entre un sourire et 
une larme , des siècles et des empires sont entassés 
dans cet espace ; cette montagne aplanie soutenait une 
pyramide de trônes , et les ins.gnes de la gloire la cou- 
ronnaient d'un tel éclat , que les feux du soleil y pui- 
saient une splendeur plus vive 1 Où sont maintenant 
ses palais d'or? Où sont ceux qui osèrent les con- 
struire? 

ex. 
Tullius fut moins éloquent que toi , colonne sans 
nom, dont la terre recouvre la base! Où sont les lau- 
riers qui paraient le front de César ? Couronnez-moi 
avec le lierre de sa tombe. A qui assignerons-nous cet 
arc-de-lriomphe ou cette colonne que j'ai devant moi? 
A Titus? A Trajan? Non, — mais au temps : tro- 
phées , colonnes , il déplace tout en se jouant ; la statue 
d'un apôtre s'installe sur l'urne impériale , où des cen- 
dres dormaient, sublimes 2, 

CXI. 

Dans leur sépulture aérienne , sous le ciel bleu de 
Rome , voisines des étoiles : l'esprit qui les animait 
était digne du séjour des astres. Il fut le dernier qui 
donna des lois à la terre entière , au monde romain ; 
nul après lui ne soutint ce fardeau , nul ne conserva ses 
conquêtes. Il fut plus qu'un Alexandre ; exempt d'in- 
tempérance , pur du sang de ses amis , son front serein 
brilla sur le trône de toutes les vertus. — Aujourd'hui 
encore le nom de Trajan est adoré '. 

CXII. 

Où est la colline des triomphes, le haut lieu où Rome 
embrassait ses héros? Où est la roche Tarpéïenne, 
digne terme où venait aboutir la trahison, promontoire 
d'où le traître précipité guérissait son ambition ? Est- 
ce bien ici que les vainqueurs déposaient leurs dé- 



' Le mont Palatin n'est qu'une masse de ruines , particulière- 
nent du côté qui fait face au cirque Maximin. Le sol mdme se 
tjoiupose de débris d'ouvrages en biiijues. 

[ La voix de xMarius ne fit pas entendre sur les ruines de Car- 
tilage des accents plus lugubres et plus solennels que ceux du 
pèlerin au milieu des autels bri^és et des statues renversées de sa 
riv?lc victorieuse. L'évcque HÉnEB.] 

* La colonne Trajane est surmontée d'une statue de saint Pierre, 
et celle de saint Paul est placée au-dessus de la colonne Auré- 
lienne. 

» Le nom de Trajan était devenu proverbial parmi les Romains 
pour exprimer le meilleur des princes , et il serait plus facile de 
trouver un prince d'nn caractère tout S fait op()osé que il'eti ren- 



contrer un qui possédAt toutes les lieureuses qualités assignées à 
cet empereur. — « Quand il monta sur le trône , dit l'iiistorien 
Diou , il avait une grande vigueur de corps et d'âme. L'âge n'a- 
vait affaibli aucune de ses facultés; l'envie et la calomnie l'avaient 
respecté. Il lionorait les gens de bien, et les appelait auxemplois. 
Ils n'étaient donc point pour liù des objets de crainte et de haine. 
Il n'écoutait point les df^lateurs ; il ne se livrait pointa la colère; 
il s'abstenait également de toute exaction et de tout châtiment 
injuste. Il aimait mieux être aimé comme liomme qu'honoré 
omine souverain. Il était affable avec le peuple , respectueux 
envers le sénat , et chéri de l'un et de l'autre. Il n'inspirait de 
crainte qu'aux ennemis de son pays. » 



LE PÈLERINAGE DE CHfLDE-HAROLD. — CIL IV. 



VII 



pouilles? Oui; et là-bas, dans cefle plaine, dr.rmenl 
mille ans de factions réduites au silence. Voilà le l-'o- 
riini qu'ont illustré tant dinnnortels acct-nls; — dans 
l'air éloquent, la parole de Cicéron respire encore! 

CXIII 

Champ de bataille où régnèrent la liberté, les fac- 
tions, la gloire , le carnage : là s'exhalèrent les passions 
d'un peuple fier, depuis la première heure de sa domi- 
nation naissante jusqu'au jour où le monde n'offrit 
plus rien à conquérir; mais, longtemps avant cette 
époque, la liberté s'était voilé le visage, et l'anarcbie 
avait usurpé ses attributs; jusqu'à ce qu'un soldat au- 
dacieux pût impunément fouler aux pieds un sénat 
d'esclaves muets , ou acheter les voix vénales de lâches 
plus vils encore. 

cxiv. 

Détournons nos regards de tous ces tyrans , et re- 
portons-les vers le dernier tribun de Rome, vers toi 
qui voulus effacer de son front des siècles de honte; 

— toi, l'ami de Pétrarque, — l'espoir de l'Italie, 
I\ienzi!le dernier des Romains! Tant qu'il poindra 
une feuille sur le tronc flétri de l'arbre de la liberté , 
qu'elle serve à décorer la tombe de l'orateur du Fo- 
rmn , — du chef du peuple, — de ce nouveau Numa , 

— dont le règne , hélas ! fut trop court. 

cxv. 

Égérie ! douce création d'un mortel * qui , pour re- 
poser sa tète , n'a rien trouvé sur la teiTe d'aussi beau 
que Ion sein idéal; qui que tu sois, ou aies été, — 
jeune aurore aérienne, nymphe imaginaire d'un amant 
au désespoir; ou peut-être beauté terrestre , objet des 
hommages d'un adorateur au-dessus du commun des 
hommes; où que tu aies pris naissance, tu fus une 
belle pensée revêtue d'une forme charmante. 

cxvi. 

La mousse de ta fontaine e^t encore arrosée par ton 
onde pure, ton onde élyséenne. Ta grotte protège le 
cristal limpide dont la surface, que n'ont point ridée 
les ans , rélléchit le doux génie de ce lieu ; les œuvres 
de l'art ne déligurent plus cette verte et sauvage rive ; 
tes ondes délicates ne dorment plus emprisoimées dans 
le marbre; elles jaillissent doucement , avec un suave 
murmure, de la base de ta statue brisée, et serpentent 
'çà et là ; la fougère et le lierre 

CXVIl. 

Rampent entrelacés dans un beau désordre; les ar- 
bres en fleurs couvrent comme d'un vêtement les col- 
lines verdoyantes; le lézard aux yeux vifs frétille dans 
le gazon , et les chants des oiseaux de l'été .saluent votre 
passage; des Meurs aux fraîches couleurs , aux genres 
variés , semblent vous conjurer de susjx'ndre votre 
marche, et leurs mille teintes forment coinnie une vaste 
féerie qui danse au soufilede la brise; la violette odo- 
rante, caressée par le soufilc du ciel, .semble dans ses 
yeux bleus réiiéchir son azur. 



CXVITI. 

C'est ici, dans cette retraite encliantée, que tu lialii- 
tas, Égérie ! ici que battait ton cœur céleste en enten- 
dant de loin les pas de ton mortel adorateur; minuit 
étendait son dais étodé sur ces mystérieu.ses entrevue'^, 
et t'asseyant auprès de ton bien-aimé, qu'arrivait-il 
alors? Cette grotte semble formée exprès pour recev(Kr 
une déesse amoureuse , pour servir d'asile à un saint 
amoiu-, — le plus ancien de tous les oracles. 

CXIX. 

As-tu donc en effet, répondant à sa tendresse , uni 
un cœur céleste à un cœur d'homme, et partagé avec 
d'immortels transports cet amour qui meurt comme 
il naît, avec un soupir? Ton art a-t-il pu les renrh-e 
immortels, donner la pureté du ciel aux joies de la 
terre, sans émousser le dard, lui ôter son venin, — 
cette satiété qui détruit tout , — et déraciner de l'àme 
les herbes mortelles qui l'encombrent? 

cxx. 

Hélas! nos jeunes affections s'épanchent en pure 
perte , ou ne fécondent qu'un désert : il n'en sort qu'un 
luxe funeste de plantes parasites, qu'une ivraie hâtive, 
gâtée au cœur bien que charmant la vue, que des 
Heurs dans le sauvage parfum desquelles nous ne res- 
pirons que des agonies, des arbres qui distillent du 
poison ; ce sont là les plantes qui naissent sous les pas 
de la passion , alors qu'elle prend son vol dans le désert 
du monde, haletante et en quête de je ne sais quel 
fruit céleste interdit à nos vœux. 

CXXl. 

amour ! tu n'es point un habitant de ce monde : 
— séraphin invisible , nous croyons en toi ; c'est une 
religion qui a pour martyrs les cœurs brisés ; mais 
jamais l'œil nu ne t'a vu , jamais il ne te verra tel que 
tu dois être. L'esprit de l'homme t'a créé, comme il a 
peuplé les cieux, avec les rêves de son imagination et 
de .ses désirs; cette forme, cette image qu'il a donnée 
à une pensée, poursuit sans cesse l'àme altérée, — 
bridante , — fatiguée , — torturée , — déchirée. 

CXXII. 

L'esprit languit amoureux de son propre ouvrage , 
et s'éprend d'une fiévreuse passion pour des créai ions 
mensongères : — où sont, où sont les formes (|u'a sai- 
sies le génie du sculpteur? Dans lui seul. La nature 
peut-elle rien montrer d'aussi beau ? Où sont les char- 
mes et les vertus que nous imaginons dans la jeunesse, 
que nous poursuivons dans l'âge nnu-, paradis que nous 
nous désolons de ne pouvoir atteindre, qui égare le 
pinceau et la i)!ume, et dé.sc^^pèro l'écrivain qui tente 
de le reproduire? 

CXXIII. 

L'amour est un délire : — c'est la démence du jeune 
âge; — mais le remèdeest encore plus amer; (piand nous 
v(»yons s'évanouir lun après l'autre les charmes dont 
nous avions revêtu nos idoles, quand nous ne voyons 
que trop clairement qu'elles n'avaient de mérilc et de 



* Voir à 1.1 fin (]o rr rli int In n )lr liKloriiin^ rr \.\\ II. 



128 



OEUVRKS DE BYHOIV. 



beauté que dans l'œuvre idéale de notre imagination , 
nous n'en continuons pas moins à rester sous le charme; 
nous nous sentons entraînés, et, après avoir semé le 
vent, nous recueillons la tempête; le cœur opiniâtre, 
une fois son alclùmie commencée , se croit toujours à 
deux doigts du trésor qu'il convoite : — il n'est jamais 
plus riche que lorsqu'il touche à la misère, 
cxxiv. 
Nous nous flétrissons dès notre aurore, sans cesse 
haletants, — défaillants, — malades; notre but nous 
échappe, — notre soif n'est point étanchée, et cepen- 
dant jusqu'au dernier moment, au bord même de notre 
tombe , un doux fantôme nous attire , image du bon- 
heur que nous avons cherché dès le commencement ; 

— mais c'est trop tard, — et nous nous sentons dou- 
blement maudits. Amour, ambition, avarice, — tout 
cela est même chose , tout cela est illusoire , — tout 
cela funeste , — également funeste ; — sous des noms 
différents , ce sont les mêmes météores , et la mort est 
la fumée soml)re où s'évanouit leur flamme. 

cxxv. 
Il en est peu , — il n'en est point qui trouvent ce 
qu'ils aiment ou auraient pu aimer ; le hasard , un con- 
tact aveugle , et l'impérieux besoin d'aimer, ont écarté 
des antipathies — qui reviendront bientôt, enveni- 
mées encore par des loris irrévocables : et la Circon- 
stance, déesse stupide qui se méprend sans cesse, 
armée de sa baguette crochue , évoque et fait naître 
les maux qui nous menacent; l'espérance, touchée 
par son talisman , tombe en poussière , — cette pous- 
sière que tous nous avons foulée. 

CXXVI. 

Notre vie est une fausse nature. — 11 n'est pas dans 
l'harmonie des choses , ce cruel arrêt, ce stigmate in- 
délébile du péché , cet immense upas , cet arbre dont 
l'ombre donne la mort, qui a pour racine la terre, 
pour feuillage et pour branches le ciel , d'où découle 
sur le genre humain une pluie de calamités , — la ma- 
ladie , — la mort , — l'esclavage , — lous les maux 
que nous voyons — et , plus cruels encore , tous ceux 
que nous ne voyons pas ; — blessures incurables qui 
palpitent dans l'ànie, — douleurs toujours nouvelles 
que nous portons au cœur. 

CXXVII. 

Toutefois pensons hardiment ; — c'est un lâche 
abandon de la raison que d'abdiquer notre droit de 
penser ; c'est notre unique et dernier refuge ; ce droit , 
du moins , je veux le conserver : en vain depuis notre 
naissance cette faculté divine est enchaînée , torturée , 

— claquemurée , bâillonnée , emprisonnée , élevée 
dans l'ombre , de peur que le jour de la vérité ne perce 
jusqu'à elle; un temps vient où la lumière, avant 
que nous soyons préparés à la recevoir, brille à nos 
regards d'un éclat trop vif; car le temps et la science 
guérissent la cécité. 

CXXVIII. 

Arcades sur arcades ! On dirait que T\ orne, rassem- 
blant tous les trophées de son histoire , a voulu réunir 
dans un seul monument tous ses arcs triomphaux; 



c'est le Colysée ; la lune semble un flambeau placé la 
exprès pour l'éclairer ; il n'y a qu'une lumière divine 
qui soit digne de briller sur cette mine de méditations, 
mine longtemps explorée, toujours inépuisable; le 
sombre azur d'une nuit d'Italie, ce firmament dont les 
teintes 

CXXIX. 

Ont une voix et nous parlent du ciel , flotte au- 
dessus de ce vaste et merveilleux monument, et ombre 
sa gloire. Un sentiment respire dans les choses de la 
terre que le temps a courbées , là où il a appuyé sa 
main , mais brisé sa faux ; il y a dans les créneaux en 
ruines une puissance, une magie devant laquelle le mo- 
derne palais doit incliner sa magnificence, et attendre 
des siècles ce qu'eux seuls peuvent lui donner. j 

cxxx. 1 

O temps ! qui embellis les morts , qui ornes les rui- 
nes ; baume unique , seule consolation du cœur qui a 
saigné, réformateur de nos jugements erronés, seule 
pierre de touche de la vérité et de l'amour, — seul 
philosophe , car les autres ne sont que des sophistes , 

— loi dont la justice, bien que différée, trouve tou- 
jours son heure; ô temps, qui nous venges ! j'élève vers 
toi mes mains , mes yeux , mon cœur ; accorde-moi 
une grâce ! 

ex XXI. 

Au milieu de ces débris où tu t'es fait un temple, 
tout plein d'une divine tristesse, parmi des offrandes ,. 
plus dignes de toi, j'ose apporter la mienne : ce sont Éj 
les ruines de mes années , faibles en nombre , mais 
abondantes en vicissitudes. — Si jamais tu m'as vu 
trop présomptueux, ne m'entends pas; mais si j'ai 
porté avec calme la bonne fortune, et réservé ma 
fierté pour l'opposer à la haine , qui ne me vaincra ja- 1 
mais, fais que je n'aie pas vainement porté cet acier ] 
dans mon cœur. — Eux, ne pleureront-ils pas j 

CXXXII. 

Et toi, qui n'as jamais laissé impunies les injustices 
humaines, puissante Némésis ! loi qui appelas les Fu- 
ries du sein de l'abîme , et les envoyas hurler et sif- 
fler autour d'Oreste en punition de la vengeance déna- 
turée infligée par son bras, vengeance qui eût été 
juste de la part d'une niaiii moins chère ; — dans ccLie 
enceinte où l'antiquité t'offrit longtemps; ses hom- 
mages ; — ici où tu as autrefois régné, je t'évoque du 
sein de la poussière ! N 'entends-tu pas la voix de mon 
cœur? Éveille-toi! il le faut, tu le dois! 

CXXXIII. 

Ce n'est pas que les fautes de mes pères ou les 
miennes ne m'aient peut-être mérité la blessure dont je 
saigne intérieurement; et si une main juste me l'eût 
infligée , je la laisserais librement couler ; mais la terre 
ne boira pas mon sang; c'est à toi que je le consacre. 

— Je le confie ma vengeance ; l'occasion s'en présen- 
tera ! et si je ne l'ai point exercée moi-même, par res- 
pect pour... — n'importe; — je dors, mais toi, tu 
veilleras. 

cxx.xiv. 

El si j'élève aujourd'hui ma voix, ce n'est pas que 



LE PÈLERINAGE DE CUU)VAlA':.i)U). — CH. iv, 



129 



je recule devant la souffrance : qu'il parle, celui qui 
m'a vu courber le front , ou (jui a remarijué (jue les 
tourments de mon âme l'aient laissée plus faible. Mais 
je veux déposer ici un souvenir de moi... Les paroles 
que je trace en ce moment ne se disperseront pas dans 
les airs, alors même que je ne serai plus que pous- 
sière ; l'avenir donnera satisfaction à la colère prophé- 
tique (jui m'a dicté ces vers, et il est des tèles sur 
qui j.'èsera le poids de ma malédiction ! 
cxxw. 
Ma malédiction sera de leur pardonnei-. — TS'ai-je 
pas eu , — je t'en prends à témoin , ô terre! ô ma 
mère! et loi aussi, ô ciel! — n'ai-je pas eu à lutter 
contre ma destinée? IN'ai-je point souffert des choses 
qu'il m'a fallu pardonner? IN'a-t-on pas desséché mon 
cerveau , déchiré mon cœur, sapé mes espérances , 
flétri mon nom , gasjiille la vie de ma vie ? Et si je n'ai 
pas été poussé jusqu'au désespoir, c'est que je n'étais 
pas complètement fait de rarj5nle qui pourrit dans les 
âmes de ceux au-dessus desquels je plane. 

CXAXVI. 

Depuis les plus graves outrages jusqu'aux petites 
perlidies, n'ai-je pas vu de quoi les êtres à face hu- 
maine sont capables ? Depuis l'effroyable rugissement 
de la calomnie écumante, jusqu'au chuchotteiiient 
d'une vile coterie de reptiles distillant adroitement 
leur venin , Janus à double visage , qui , suppléant à 
la parole par le langage des yeux , savent mentir sans 
dire un mot, et à l'aide d'un haussement d'épaules 
ou dun soupir affecté , font accepter à des sots leurs 
calomnies silencieuses * ? 

CXXXVII. 

Mais j'ai vécu , et n'ai pas vécu en vain : mon es- 
prit peut perdre de sa force , mon sang de sa chaleur, 
mon cdij)^ peut succomber jusque dans ses efforts 
pour dompter la douleur ; mais il y a dans moi quelque 
chose contre lefjuel ia douleur et le temps ne peuvent 
rien, quelque chose qui vivra quand je ne serai plus. 
Ce je ne sais quoi d'immatériel , auquel ils ne songent 
pas , semblable au souvenir des sons d'une lyre 
muette, planera sur leur àme attendrie, et éveillera 
dans des cœurs aujourd'hui de marbre le tardif re- 
mords de l'amour. 

CXXXVIII. 

Le sceau est apposé. — Maintenant salut ! redoutable 
divinité sans nom, mais toute-puissante, qui erres 
dans cette enceinte à l'heure sombre de minuit ; toi 
dont la présence inspire un recueillement bien diffé- 



rent de la crainte , tu te plais aux lieux où des murs 
en ruines sont couverts de leurs manteaux de lierre , 
et tu donnes aux ruines un charme de solennité si 
intime et si profonde , que nous nous idenlilions avec 
ce qui a été , nous faisons partie du tableau dont nous 
devenons les invisibles témoins. 
cxxxix. 
Ces lieux ont entendu le bourdonnement des na- 
tions empressées , le murmure de la pitié ou les accla- 
mations bruyantes, au moment où l'homme tombait 
immolé par l'hoaune. Et pourquoi immolé ? pourquoi? 
parce que tels étaient les lois du cirque sanglant et le 
bon plaisir impérial. — Pourtpioi non? Qu'importe, 
si nous devons servir de pâture aux vers, (pie nous 
tombions sur un champ de bataille ou dans un cirque? 
Tous deux ne sont que des théâtres où pourrissent les 
principaux acteurs. 

CXL. 

Je vois le gladiateur étendu devant moi ; sa main 
soutient le poids de son corps ; — son front mâle con- 
sent à la mort, mais dompte la douleur; sa tète pen- 
chée s'affaisse par degrés ; à son flanc une large bles- 
sure laisse échapper une à une les dernières gouttes 
de son sang, pesantes comme les premières d'une 
pluie d'orage; voilà maintenant que l'arène tourne 
autour de lui. — lia cessé de vivre avant qu'ait cessé 
de retentir la clameur inhumaine qui salue le misérable 
vainqueur. 

CXLI, 

11 la entendue , mais il l'a dédaignée. — Ses yeux 

étaient avec son cœur, et son cœur était bien loin 2. 

Il n'a point regretté la vie qu'il perdait, la victoire 

qui lui échappait : — ses regards se reportaient vers 

sa hutte grossière , sur la rive du Danube ; la jouaient 

ses petits barbares, \a était leur mère, l'épouse du 

Dace , — et lui , leur père , é^jorgé pour amuser les 

Romains' ! — To'.ît cela traversait sa pensée pendant 

que coulait son sang ! — Sa mort restera-t-elle sans 

vengeance ? Goths , levez-vous , et venez assouvir 

votre fureur ! 

cxl:î- 

Mais ici où le meurtre respirait la vapeur du sang ; 
ici où la foule des nations encombrait toutes les issues 
et mugissait ou murmurait comme le torrent des mon- 
tagnes , selon (|ue ses Ilots jaillissent ou serpentent ; 
ici où des millions de Romains rendaient , par leur 
approbation ou leur blâme, un arrêt de vie ou de 
mort , jeu cruel de la populace*, ma voix seule retentit 



• intrc les stances CXXXV et GXXXVI nous trouvons dai.s le 
manuscrit original C'llc qui suit : 

• Si iLinlonncr c est ent;issrr des charbons ardents sur la fêle de 
ses ennemis. c.)nimel)ieu lui-niôincra dit, mon pardon à moi sera 
lin volcan (jni st-lcvcra p'us li.iul que rolynipe sur les Titans 
foudroyés , \t\v9. haut que l'Atlios ou (|iie l'Ktna enfl.immé. — Il 
est vr.ii que C'nix qui m'ont [liqué nYlaientque des reptiles; miis 
qui Inflise dis blessures plu:» douloureuses que la dent du ser- 
pent ? Le lion peut ("-ire louruienté par le moucheron.— Qui suce 
le sang de ceux qui dorment? — L'aigle? — Non ; la chauve- 
•ourit. > 

> Que la statue admirable qui a suggéré cette image soit un gla- 
diateur, comme 00 l'a soutenu , contrairement i l'avis deWinkcl- 



mann; un héraut grec, comme ce célèbre aidiquaire l'affirme po- 
sitivement ; ou un portc-lmuclier Spartiate oti barbare , selon l'o- 
pinion do son éditeur Italien, ce doit être assurément une copie 
de ce chef-d'ii'uvre de CtésilaOs répréscnlant « un homme blessé 
et mourant , exprimant d'une manière parfaite la quanlilé de vie 
qui lui restait encore. » Monif.iuron et Maffcy ont cru que c'était 
la statue idenlicjue ; mais celle statue était de bronze. Le Cladin- 
tcur était autrefois dans la villa l.uilovizi, et fut achetée par Clé- 
ment XII. Le bras droit a été entièrement restauré par Michel- 
Auge. 

', ' Voir à la fin de ce chant les notes historiques numé- 
ros XXIX, XXX. 



ISO 



œUVIlES DE BYRON. 



en ce monicnt ; — la '"aible lueur ilos étoiles ne tombe 
que sur une arène vide , — des j^radins écroulés , — 
des nuirs affaissés , — et des galeries où le bruit de 
mes pas est répété par des échos sonores, 
ex LUI. 
Des ruines , — et quelles ruines ! de leurs débris 
on a construit dos murs , des palais, presque des villes ; 
et oepenilant , (luand on passe devant l'énorme scjue- 
lette , on se demande ce qu'on a pu lui enlever. A-l-on 
dépouillé cotte encemle, ou l'a-t-on seulement dé- 
blavée? Hélas ! quand on approche du colossal édifice , 
la destruction étale aux regards ses blessures : elle ne 
supiKirte point la clarté du jour, dont l'éclat est trop 
brillant pour tous les objets que le temps et l'homme 
ont dévastés. 

CXLIV. 

ISIais quand la lune , ayant atteint la plus haute des 
arcades , s'y arrête doucement ; quand les étoiles scin- 
tillent à travers les fentes des ruines , et que la brise 
nocturne balance silencieusement l'immense guirlande 
de lierre qui couronne les murs grisâtres , comme le 
laurier sur le front chauve du premier des Césars < ; 
lorsque dans l'air brille une lumière douce et sereine 
dont la vue n'est pas éblouie , alors les morts s'élèvent 
dans cette magique enceinte : des héros ont foulé ce 
sol , c'est sur leur cendre que vous marchez. 

CXLV. 

a Tant que sera debout le Colysée, Rome sera de- 
» bout ; quand tombera le Colysée , Rome tombera ; 
» et avec Rome tombera le monde-. » Ainsi s'expri- 
maient , en présence de cette vaste muraille , les pèle- 
rins d'Albion , du temps des Saxons, que nous appe- 
lons anciens ; et ces trois choses mortelles sont encore 
sur leurs fondements , sans la moindre altération : 
Rome et sa ruine irrévocable , le monde , cette vaste 
caverne — de voleurs , ou de ce qu'on voudra. 

CXLVI. 

Simple , majestueux , sévère , austère , sublime ; — 
basili(iue de tous les saints , temple de tous les dieux , 
depuis Jupiter jusqu'à Jésus ;— monument que le temps 
a épargné et embelli-; toi qui lèves un front trant[uille, 
pendant qu'autour de toi les arcs de triomphe et les 
empires s'écroulent ou chancellent, et que l'homme, 
à travers une route d'épines, marche à la poussière du 



tombeau ; — dôme glorieux ! dois-tu durer toujours? 
Sur toi le temps a brisé sa faux, les tyrans leur verge 
de fer , — ô sanct uaire et patrie des arts et de la piété , 
— Panthéon ! orgueil de Rome ! 

CXLVII. 

Monument de jours plus glorieux et de ce que l'art 
a de plus noble , dégradé , mais parfait encore, ton en- 
ceinte imprime à tous les cœurs un recueillement reli- 
gieux ; tu offres à l'art un modèle : pour celui que 
l'amour de l'anticiuité conduit à Home, la gloire verse 
ses rayons à travers l'ouverture de ton dôme ; pour les 
âmes religieuses , voilà des autels ; et ceux qui hono- 
rent le génie peuvent reposer leurs regards sur les 
images des grands hon}mes dont les bustes l'entou- 
rent *. 

CXLVIII. 

Voici un cachot : à travers l'ombre obscure qu'a- 
perçois-je^? Rien, Regardons encore! Deux ombres 
se dessinent lentement à ma vue. — Fantômes de 
l'imagination 1 Non, je les vois distinctement : — c'est 
un vieillard et une femme jeune et belle, fraîche comme 
une mère qui nourrit , et dans les veines de laquelle le 
sang se tiansforme en nectar. — Mais que fait-elle ? 
Pourquoi ce sein découvert , cette mamelle blanche et 
nue? 

CXLIX. 

Un lait pur gonfle ces deux sources de vie , où sur 
le cœur et dans le cœur d'une femme nous avons 
puisé notre premier, notre plus doux aliment, alors 
que l'épouse heureuse d'être mère, dans l'innocent 
regard de son enfançon , ou dans le petit cri qu'arrache 
à sa lèvre agacée , non la douleur, mais un léger délai , 
aperçoit une joie que l'homme ne peut comprendre , 
et sur sa tige naissante voit poindre les feuilles de son 
jeune bouton. — Ce que le fruit sera plus tard , — je 
l'ignore : — Caïn était lils d'Eve. 

CL. 

Ici c'est à un vieillard que la jeunesse offre pour 
aliment le lait qu'elle en a reçu : — c'est envers son 
père qu'elle acquitte la dette de sang contractée a sa 
naissance. Non , il ne mourra pas tant que dans ces 
veines chaudes et cliarmantes le feu de la santé et 
d'un sentiment sacré alimentera ce fleuve nourricier, 
ce Nil de la nature, auquel l'Egypte ne saurait com- 



* Suétone nous apprend que César fut singulièrement flatté ilu 
décret du sénat qui l'autorisait à porter en toute occasion une 
couronne de lauriers. II était cliarmé , non de montrer qu'il était 
le vainqueur du monde, mais de caclur qu'il était chauve. A 
Rome . un étranser eût eu de la peine à deviner ce motif, et nous 
aussi sans l'aide de l'historien. 

» Ce trait est cité dans la Decadence et la Chute de l'emfire 
romain , comme preuve que le Colysr e était enlier lorsque les 
voyageurs anglo saxons le virent à la fin du septième ou au com- 
mencement du huitième siècle. On peut voir une notice sur le 
Colysée dans les Illuatratious liistoriqves , p. 263. 

' < Quoiqu'on ait enlevé lout le bronze , excepté l'anneau né- 
cessaire pour maintenir l'ouverture supérieure , quoiqu'elle ait 
plusieurs fois été cxposffe à des incendies et aux inondations du 
Tilire , et que la pluie y pendre , aucun monument aussi ancien 
n'a été aussi bien conservé que ceUc rotonde. Le culte païi-n la 
trausmL-^e presque sans altération au culte actuel , et les niclies 



en étaient si bien appropriées pour recevoir des autels chrétiens , 
que Michel-Ange , qui recherchait avec empressement les beanlés 
antiques, en adopta le dessin dans l'église catholique. > L''talie, 
par Forsyth . p. <37. 

■• Le Panthéon est aujourd'hui occupé par les bustes des grands 
hommes, ou plutôt des hommes distingués de Rome moderne. 
L'éclatante lumière qui, passant par la grande ouverture circu- 
laire placée au sommet de la voûte , tombait jadis sur la réunion 
de toutes les divinités , éclaire aujourd'hui uu nombreux a sem- 
blage de mortels dont un ou deux ont été presque déifiés par la 
vénération de leurs compatriotes. 

5 Cette stance et les trois suivantes font allusion à 1 histoire de 
la femme romaine allaitant son père. Dans l'église de Saiut-Nicolas 
in Caiceie , on montre an voyageur le lieu où l'on prétend que 
ce fait s'est | a^sé.Voir dans \esIlluitrntions histûrii]ues,p.293, 
les raisons ipii fout douter de laulhenticité de ce récit. 



LE PÈLERINAGE DE CrilLDE-IIAROLD. — CîL IV. 



iM 



parer le sien. A ce sein affectueux bois , bois la vie ,ô 
vieillard! le ciel même n'a pas de breuvage si doux. 

CLI. 

La fable de la Voie Lactée n'a pas la pureté de cette 
bisloire ; c'est une constellation dont les rayons sont 
plus doux; et la sainte nature triomphe bien plus 
dans ce renversement de ses lois que dans l'abime 
étoile où brillent des mondes lointains. — O la plus 
sainte des nourrices ! nulle jïoulte de ce pur nectar ne 
se perdra : toutes iront au cœur de ton père , retour- 
nant à leur source pour y ramener la vie , comme nos 
âmes affranchies vont se réunir au grand Tout. 

CLII. 

Tournons -nous vers le môle d'Adrien', impé- 
rial plagiaire des pyramides de la vieille Egypte, 
copiste colossal de leur difformité ; lui dont le caprice , 
prenant les énormes constructions du Nil pour mo- 
dèle , condamna l'artiste à bâtir pour des géants , et à 
élever cet édifice pour recueillir sa vaine poussière, 
sa cendre chétive. Connne le philosophe sourit de 
pitié en voyant à une œuvre aussi gigantesque une 
aussi mince origine ! 

CLIII. 

Mais voici le dôme 2, — l'admirable et vaste dôme 
auprès duquel le temple de Diane ne serait qu'une 
cellule, — temple majestueux du Clnist, élevé sur la 
tombe de son martyr ! J'ai vu la merveille d'Ephèse : 
— ses colonnes étaient éparses dans le désert , l'hyène 
et le chacal s'abritaient à leur omlire ; j'ai vu la cou- 
pole de Sainte-Sophie refléter sur sa masse brillante 
les rayons du soleil , et j'ai promené mes regards dans 
son enceinte sacrée pendant que l'usurpateur musul- 
man y faisait sa prière. 

CLIV 

Mais toi ! entre tous les temples anciens et modernes, 
tu t'élèves seul et sans rival , sanctuaire digne du Dieu 
saint, du vrai Dieu. Depuis la ruine de Sion, alors 
que Jéhovah abandonna la cité de son choix , de toutes 
les constructions terrestres élevées à sa gloire , en 
est-il d'un aspect plus sublime? Majesté, puissance, 
gloire, force, l)eauté , tout est réuni dans cette arche 
élernelle du vrai culte. 



CLV. 



Entrez : vous n'êtes point accablé de sa gran- 
deur''; et pourquoi? Elle n'est point diminuée ; mais 
votre âme , aurandie par le génie de ce lieu , a pris des 
proportions colossales , et ne peut se trouver à l'aise 
que dans le sanctuaire qui consacre les espérances de 
son immortalité ; et vous , un jour viendra que , si 
vous en êtes jugé digne , vous verrez votre Dieu face 
à face comme vous voyez maintenant son Saint des 
saints , et vous ne serez point anéanti par son regard. 

CLVI. 

Vous avancez ; — mais à chaque pas que vous faites, 
l'édifice s'élargit , comme une montagne élevée dont 
la hauteur semble croître à mesure que vous la gravis- 
sez. Sa gigantesque élégance vous faisait illusion. Le 
vaste édifice augmente , — en conservant la beauté de 
ses proportions; — l'harmonie se joinfà l'immensité; 
de riches marbres , — des tableaux plus riches encore, 
— des autels où brvilent des lampes d'or, — et ce 
dôme orgueilleux , édifice aérien qui rivalise avec les 
plus beaux monuments de la terre, bien que leurs 
fondements s'appuient sur un sol solide , — et qu'il 
semble , lui , appartenir à la région des nuages . 

CLVII. 

Vous ne voyez pas tout. Il faut décomposer ce 
grand tout , et contempler chaque partie séparément ; 
de même que l'océan creuse dans ses rivages mille 
sinuosités qui toutes méritent nos regards , de même 
ici il faut concentrer votre attention sur chaque objet 
isolé, maîtriser votre pensée jusqu'à ce que vous ayez 
gravé dans votre mémoire ses élofjuentes proportions , 
et dérouler graduellement ce t;»bleau glorieux que 
dès l'abord vous n'avez pu saisir dans son ensemble , 

CLVIII. 

Non par sa faute, mais parla vôtre : nos sens exté- 
rieurs ne peuvent percevoir les objets que progressi- 
vement. Nous ne pouvons trouver d'expression pour 
nos sentiments les plus intenses ; de même cet imposant 
et resplendissant édifice trompe d'aliord notre vue 
éblouie , et défie par sa grandeur sans égale la petitesse 
de notre nature, jusqu'à ce que, grandissant avec 



' I.ecliàtPau Saint-Ange. 

■" I.Yi^lise (le Saiiit-l'iorre. 

> • Jp nie rappelle parfaitement , t dit sir Josluia Reynolds , 
t liî (lésappoiiitrnient que j'éprouvai lors de ma première vivite 
^11 Valicjii. J'en lis l'aveu à un étudiant , mon collègue, dont la 
caii.icili' m'iiispirail liraucoup do conliance. Il m'avoua de son 
(•.'iif'ipie les ouvrages de Raphaël avaient produit «ur lui le même 
«ff't.oM plutôt n'en avaient produit aucun, (^cla me soulagea 
l)caiicoup, et ayant pris des informations auprès de mes cama- 
ra les, je sus que li's individus à qui la nature paraissait avoir 
refuM- la faculté di' Ronter ces (t'uvres divines étaient les seuls qui 
cii'-senl la prétention d'être transportés à leur première vue. Je 
d >is dire néanmoins à ma louange rpie, désappointé et morlilié de 
Mie trouver ausii froid en présence des ouvrages de ce grand 
maître , je ne supposai pas et n'imaginai pas un seul moment <|ue 
le nom de ftapliaël et ses admirables lablcaiix en particnlier 
dusenilcur répidation îi l'ignorance et aux préjugés d(s Immmeii; 
tout au Contraire , mon indifférence cnuiiiaif'e h re que j'aurais 
dû éprouver fut l'une des circonstances les plus liutriiliatitcs 



dans lesquelles je me sois jamais trouvé; je me voyais entouré 
d'ouvrages exécutés d'après des principes qui m'étaient totalement 
ini'onnus. Je sentis mon ignorance et j'en eus lionfe. Toutes 1rs 
notions erronées sur la peiuture que j'avais amenées d'Angle- 
terre , où l'art était arrivé à sein plus bas degré ( il était inqjo^sible 
qu'il fût ptis bas, devaient cire totalement effacées de mon esprit; 
il fallait, comme ledit l'Kvangile, que je devinsse petit enfant. Je 
regirdai donc sans me lasser les ouvres de ce grand peintre; 
j'affectai même de sentir leur niérite et de les admirer plus que je 
ne faisais réellement, En peu tic temps un nouveau goi'it et une 
licrcei^tion nouvelle commencèrent à m'ap|iarattrc , et je me 
convainquis (pie je mêlais primitivement formé mie fausse opi- 
nion de la perfection de l'art , et que llaphaël méritait le haut 
rang qu'il occupe dans 1 ailmiration du monde. La vérité est que 
si ses onvrag>'s avaieiit été' tels que je m'attendais h les voir, ils 
auraient contenu des beautés superficielles et séduisantes , mais 
tpii eussent été très-loin de leur procurer la grande réputation 
qu'il" ont si longtcm|is et si justement obtcuuc. » 



y. 



ISa ŒUVRES DE BYRON 

lui , notre âme s'clève peu à peu au niveau de l'objet 
qu'elle contemple. 

CLIX. 

Arrètez-Aous et instruisez-vous ; il y a dans cet exa- 
men plus que la satislaction de la surprise , plus que 
le recueillement inspiré par )a sainteté du lieu , plus 
que l'admiration pour l'art et les grands maîtres qui 
élevèrent un monument supérieur à tout ce que le 
passé a jamais pu exécuter ou concevoir ; la source du 
sublime découvre ici ses profondeurs ; l'esprit de 
riiomme peut y puiser, en recueillir le sal)le dor, et 
apprendre ce que peuvent les grandes conceptions du 
génie. 

CLX. 

Allons maintenant au Vatican , assister au spectacle 
de la douleur ennoblie dans les tortures de Laocoon ; 
— allons-y voir la tendresse dun père et l'agonie d'un 
mortel , réunies à la patience d'un Dieu : — inutile 
est la lutte, inutile l'effort du vieillard contre les 
nœuds redoublés et la redoutable étreinte du dragon ; 
la longiie et venimeuse chaîne rive autour de lui ses 
vivants anneaux, — l'énorme reptile accumule dou- 
leur sur douleur et étouffe les cris de ses victimes. 

CLXI. 

Ou bien voyez le dieu à l'arc infaillible , le dieu de 
la vie, de la poésie et de la lumière, — le soleil sous la 
forme bumaine ! On lit sur son front radieux la victoire 
qu'il a remportée ; la flèche vient d'être décochée , 
brillante de la vengeance d'un immortel : un beau | 
dédain anime ses yeux et gonfle ses narines. La puis- 
sance et la majesté éclatent dans toute sa personne , 
et son seul regard nous révèle un dieu. 

CLXII. 

Mais ses formes délicates , — qu'on dirait rêvées 
dans la solitude par l'amour de quelque nymphe, 
dont le cœur soupirait pour un immortel amant et 
s'absorbait dans cette vision ; — ses formes expriment 
tout ce que notre imagination , dans son vol le plus 
aérien , a jamais pu créer de beauté idéale, alors que 
toutes les pensées étaient des envoyés du ciel , — des 
rayons d'immortalité rangés autour de nous en cercle 
étcilé, pour se réunir ensuite et réaliser l'bnage d'un 
dieu. 

CLXIII. 

Et s'il est -sTai que Prométhée ait ravi au ciel le 
feu qui nous anime, il a acquitté notre dette, l'artiste 
au génie duquel ce marbre poétique a conféré une 
immortelle gloire ; — si la main qui l'exécuta est mor- 
telle , elle ne l'est pas , la pensée qui le conçut : le 
temps lui-même lui a donné une consécration sainte ; 
il ne lui a pas réduit en poussière une seule boucle de 
sa chevelure. — Les années n'ont point laissé sur lui 
leur empreinte , et il respire encore la flamme divine 
que mit en lui son auteur. 

CLXIV. 

Mais où est-il , le pèlerin héros de mon poëme , celui 
dont le nom présidait autrefois à mes chants ? Il me 
semble qu'il est bien lent à se montrer. Il n'est plus : 



— voilà ses dernières paroles. Son pèlerinage est ter- 
miné , ses visions finies ; il rentre lui-même dans le 
néant , — si toutefois on a jamais pu le classer parmi 
les êtres qui vivent et souffrent , s'il a jamais été autre 
chose qu'une création imaginaire. — N'en parions 
plus; — son ombre se perd dans le gouffre de la des- 
truction , 

CLXV. 

Qui enveloppe dans son redoutable linceul ombre , 
substance , vie , tout ce qui est notre partage ici-bas , 
et étend sur le monde ce grand voile noir à travers 
lequel toutes choses apparaissent comme des fan- 
tômes ; et un nuage s'abaisse entre nous et tout ce qui 
a brillé, jusqu'à ce que la gloire elle-même n'est 
plus qu'un sombre crépuscule , et fait luire à peine 
une mélancolique auréole sur U limite des ténèbres ; 
lueur plus triste que la plus triste nuit, car elle 
nous trouble la vue , 

CLX VI. 

Et nous envoie dans l'abîme nous enquérir de ce 
que nous serons quand notre être sera réduit à quelque 
chose de moins que sa misérable essence actuelle, et 
rêver de gloire , et effacer la poussière d'un vain nom 
que nous ne devons plus entendre ; mais , ô pensée 
consolante ! nous ne devons plus redevenir ce que 
nous avons été : c'est vraiment bien assez d'avoir 
porté une fois ce fardeau du cœur, — du cœur dont la 
sueur était du sang. 



CLXVII. 

Silence! Une voix s'élève de l'abîme! Entendez- 
vous cette longue , sourde et effrayante clameur, pa- 
reille au murmure lointain d'une nation qui saigne 
d'une blessure profonde et incurable ? Au milieu de 
l'orage et des ténèbres , la terre s'entr'ouvre béante ; 
des fantômes nombreux voltigent sur le gouffre. Il en 
est un qu'on distingue de la foule; on dirait une 
reine, quoique son front soit découronné; elle est 
pâle , mais belle ; dans sa douleur maternelle , elle 
étreuit un enfant auquel son sein est inutile. 

CLXVIII. 

Fille des rois , où es-tu ? Espoir de plusieurs na- 
tions , es-tu morte ? La tombe ne pouvait-elle l'ou- 
blier, et prendre une tête moins majestueuse et moins 
chère? Au milieu d'une nuit de douleur, lorsque, 
mère d'un moment, ton cœur saignait encore sur ton 
enfant , la mort fit taire pour jamais cette angoisse : 
avec toi se sont envolés et le bonheur présent et les 
espérances dont s'enivraient les îles impériales ! 

CLXIX. 

L'épouse du laboureur devient mère sans danger 
pour sa vie ; — et toi , qui étais si heureuse , si ado- 
rée ! — Oh ! ceux qui n'ont point de larmes pour les 
rois , pleureront sur toi ; la Liberté, dont le cœur est 
gros oubliera toutes ses douleurs pour une seule; 
car elle a prié pour toi , et sur ta tête elle voyait son 
arc-en-ciel. — Et toi aussi , prince solitaire , désolé ! 
— ton hymen devait donc être inutile ! époux d'une 
année! père d'un mort! 



LE PÈLERINAGE DE CHILDE-HAROLD. - CH. IV. 



133 



CLXX. 

Un cilice fut ton vêtement de noces; le fruit de ton 
hymen n'est que cendres ; dans la poussière est cou- 
chée la hlonde héritière du trône de ces îles , celle 
qu'adoraient des millions de cœurs! Comme nous 
avions remis entre ses mains tout notre avenir ! Rien 
que nous n'espérions pas qu'il piit luire pour nous , 
nous aimions à penser que nos enfants obéiraient à son 
enfant , et nous la bénissions , elle et la postérité que 
nous attendions d'elle , et cette espérance était pour 
nous ce qu'est l'étoile aux yeux du berger. — Ce 
n'a été qu'un rapide météore. 

CLXXI, 

Pleurons sur nous et non sur elle ' ; car elle dort 
en paix. Le souffle inconstant de la faveur populaire; 
la langue des conseillers perfides , ces voix menson- 
gères qui depuis la naissance de la monarchie ne ces- 
sent de tinter leur glas fatal aux oreilles des rois, 
jusqu'à ce que les nations, poussées au désespoir , cou- 
rent aux armes ; l'étrange fatalité - qui abat les plus 
grands monarques , et , faisant contre-poids à leur 
toute-puissance, jette dans le bassin opposé de la ba- 
lance un poids redoutable qui tôt ou tard les écrase, — 

CLXXII. 

C'eût été peut-être là sa destinée; mais non, nos 
cœurs se refusent à le croire : si jeune, si belle , bonne 
sans effort, grande sans un seul ennemi; tout à 
l'heure épouse et mère , — et maintenant là ! Que 
de liens ce moment fatal a brisés ! Depuis le cœur de 
ton royal père jusqu'à celui du plus humble de ses 
sujets s'étend la chaîne électrique de ce désespoir 
dont la co.nmotion, pareille à celle d'un tremblement 
de terre, est venue accabler un pays qui t'aimait 
comme aucun autre n'eût pu t'aimer. 

CLXXIII. 

Salut , Némi ' ! toi , caché au centre de coUines 
ombreuses, dans un site si retiré que l'ouragan qui 
déracine les chênes, force l'océan à franciiir ses 
limites , et porte son écume jusqu'aux cieux , épargne 
à regret le miroir ovale de ton lac limpide. Calme 
comme la haine longtemps couvée, sa surface a un 
aspect froid et tranquille que rien ne peut troubler ; 
il est comme roulé sur lui-même : ainsi dort le ser- 
pent. 

CLXXIV. 

Près de là , dans une vallée voisine , brillent les 
flots de l'Albaiio , qu'un léger intervalle sépare à peine 



♦ I La mort de la princrsse Charlotte a été ressentie même ici 
( Venise) ; TAnRlt^terre doit en avoir été ébranlée jusque dans ses 
fondements. Le destin de cette pauvre fillu e»t dduloureiix sons 
tous les rapports, mourir à \ingt-uu ans eu donnant lej<jur à un 
fiU, princesse actuelle et relue future . et cela au mom. nt où elle 
commençait à étf; heureuse, à jouir de l'existence et des espé- 
rances qu'elle faisait naitre ! Je suis véritablement affligé. < 
Lettres rfe liyron. 

»Marie mourut sur l'échafaud; Elisabeth, dedouleur; Charles- 
Quint, ermite; L<juis XIV, bancpjcrctullfr d'arpent et de Rloire ; 
CromwrU , d'inquiétude; entiii le plus faraud de tous, Napuléuu. 
vit prisonnier. Ou pourrai! ajmitcr a cette liste beaucoup d'aulrcs 
Duins également illustres et malLcureux. 



du lac de Nérai ; — dans le lointain serpente le Tibre, 
et le vaste océan baigne celte côte du Latium , théâ- 
tre de la guerre épique du pieux Troyen dont l'étoile, 
remontant sur l'horizon, se leva sur les destinées d'un 
empire ; — à droite on découvre la retraite où Tullius 
venait se délasser des agitations de Rome ; — et là-bas, 
derrière ces montagnes qui bornent l'horizon , était 
cette femie sabine où Horace fatigué allait chercher 
le repos ■*. 

CLXXV. 

Mais je m'oublie. — Mon pèlerin est arrivé au terme 
de sa course ; lui et moi nous devons nous séparer : 
— eh bien ! soit. — Sa tâche et la mienne sont presque 
achevées ; pourtant jetons sur la mer un dernier re- 
gard. Les flots de la Méditerranée viennent expirer à 
ses pieds et aux miens , et du sommet du mont Albain 
nous contemplons maintenant l'ami de notre jeunesse, 
cet océan qui a déroulé sous nous ses vagues depuis 
le rocher de Calpé jusqu'aux lieux où le sombre Euxin, 

CLXXVI. 

Baigne les côtes d'azur des Symplegades : de lon- 
gues années , — longues , bien que peu nombreuses , 
ont passé depuis sur tous deux ; des soulfrances et 
des larmes nous ont laissés à peu près au point d'où 
nous étions partis. Toutefois, ce n'est pas en vainque 
nous avons parcouru notre carrière mortelle : nous 
avons reçu notre récompense, — et c'est ici que nous 
la trouvons ; car la douce chaleur du soleil nous ravive, 
et dans la terre et l'océan nous trouvons des joies 
presque aussi pures que s'il n'existait pas d'hommes 
pour en troubler le charme. 

CLXXVII. 

Ohl que ne puis-je habiter au désert, sans autre 
société qu'une femme, génie de ma solitude! que ne 
puis-je alors oublier tout le genre humain , et n'aimer 
qu'elle , sans haïr personne ! vous , éléments ! — 
dont la noble inspiration m'élève au-dessus de moi- 
même , — cette compagne , ne pouvez-vous me l'ac- 
corder? Me trompé-je, quand je crois qu'il existe 
quelque part de tels esprits, bien qu'il nous soit rare- 
ment donné de les rencontrer? 

CLXXVIII. 

11 est un charme au sein des bois solitaires , un ra- 
vissement sur le rivage désert, une société loin des im- 
portuns , aux bords de la mer profonde , et le mugis- 
sement des vagues a sa mélodie : je n'en aime pas 
moins Ihonnne , mais j'en aime davantage la nature 



' Le vill.ige de Némi était auprès de la retraite aricienned'Egé- 
rie. Il a conservé jusqu'à nos j.iurs la désignation du Bosquet, à 
cause des arbres qui ombragent le temple de Diane. Némi n'est 
distant qu" d'une petite promenade à cheval de l'excellente au- 
berge d'Albauo. 

* Toute la pt nte du mont Albain est d'une beauté iacomparable. 
Du couvent situé sur U point le plus élevé et qui a succédé au 
temple de Jupiter Latiauus , la vue embrasse tous les objets men- 
tiouués dans ceUe stance , la Méditerranée , tous les lieux où se 
passrul les événements de la demie; c moitié de Y Enéide, et la 
Cote depuis l'einboucbure du Tibre jusqu'au promontoire do 
Circé et au cap de 1 erraciue. Voir à la fiu de ce chaut la nolo 
historique u' XXXI. 



134 



OCUVUES DE BYKON. 



après ces enti-evues avec elle. Je m'y dépouille de tout 
ce que je suis, de tout ce que j'ai été , pour me con- 
fondre avec l'univers ; ce que j'éprouve alors , je ne 
pourrai jamais rexprimer , et toutefois je ne puis le 
taire entièrement. 

CLXXIX. 

Déroule tes vagfes d'azur, profond et sombre 
océan ! D'innombrables flottes te parcourent en vain : 
sur la terre l'homme marcpie son passage par des 
ruines; sa puissance s'arrête sur tes bords. Tous les 
naufrages qui surviennent sur la plaine liquide sont 
ton œuvre; il n'y reste pas l'ombre des ravages de 
l'homme : à peine si la sienne se dessine un moment 
sur ta surface , alors qu'il s'enfonce comme une goutte 
d'eau dans tes profonds abîmes , en poussant un gé- 
missement étouffé, privé de tombeau, de cercueil, 
d'honneurs funèbres , et ignoré. 

CLXXX. 

Tes routes ne portent point l'empreinte de ses pas ; 
•— tes domaines ne sont point sa proie. — Tu te sou- 
lèves et le repousses loin de toi : la force méprisable 
qu'il applique à la destruction de la terre , tu la dédai- 
gnes ; l'écartant de ton sein , tu le fais voler avec ton 
écume jusqu'aux nuages ; là , tu l'envoies, en te jouant, 
éperdu et tremblant vers ses dieux , dont il attend 
sou retour dans quelque port voisin ; tu le rejettes sur 
la plage : — qu'il y demeure. 

CLXXXI. 

Ces armements (pii vont foudroyer les remparts des 
cités bâties sur le roc , épouvanter les nations et faire 
trembler les monarques dans leurs capitales ; ces levia- 
thans de chêne aux gigantesques flancs , qui font pren- 
dre à ceux qui ont ciéé leur argile le vain titre de sei- 
gneurs de l'océan, d'arbitres de la guerre, que sont-ils 
pour toi? un simple jouet : nous les voyons, comme 
le flocon de neige , se fondre dans l'écume de tes flots, 



qui anéantissent également l'orgueilleuse Armada ou 
les dépouilles de Trafalgar. 

CLXXXII. 

Tes rivages sont des empires où tout est changé, 
excepté toi.— Que sont devenues l' Assyrie , la Grèce , 
Rome, Carthage '? Tes ilôts b;ittaient leurs frontières 
aux jours de la liberté , comme depuis sous le règne 
de plus d'un tyran ; leurs tcrriloires obéissent à l'é- 
tranger , plongés dans l'esclavage ou la barbarie ; leur 
décadence a transformé des royaumes en déserts ari- 
des : — mais en loi rien ne change , si ce n'est le 
caprice de tes vagues. — Le temps ne grave aucune ride 
sur ton front d'azur. — Tel que le vit l'aurore de la 
création , tel nous te voyons encore. 

CLXXX III. 

Glorieux miroir où la face du Tont-Puissant se ré- 
fléchit dans la tempête; calme ou aj,ilé, — soulevé 
par la brise ou par l'aquilon, glacé vers le pole, som- 
bre et agité sous la zone torride ; — tu es toujours im- 
mense, illimité, sublime; — l'image de l'éternité, — 
le trône de l'Invisible ; de ton limon sont formés les 
monstres de l'abùne ; toutes les zones t'obéissenl ; lu 
l'avances terrible, impénétrable, solitaire. 

CLXXXIV. 

Et je l'ai aimé , océan ^ ! Dès mon jeune âge , mes 
plaisirs étaient de me sentir sur ton sein , bercé au 
mouvement de tes vagues ; enfant , je jouais déjà avec 
tes brisants , — j'y trouvais un secret délice ; et si dans 
la fraîcheur de ton onde j'éprouvais un sentiment de 
terreur , c'était une crainte pleine de charme ; car j'é- 
tais comme ton enfant , de près ou de loin je me con- 
fiais aies flots, et ma main jouait avec ton humide 
crinière comme je fais maintenant. 

CLXXXV. 

Ma tâche est achevée ', — mon chant a cessé, — 
ma voix a fait entendre son dernier son ; il est temps 



* Quand lord Byron écrivit cette stance il avait sans doute pré- 
senta la pensée le passage .suivant du Johnson de Bosweil ; — 
« Dînant un jour avec le général Paoli , et parlant de son projet 
de voyage en Iialie , Johnson dit : « Un homme qui n'a pas ("lé en 
Italie doit sentir qu'il lui manque quehjuc chose , et qu'il n'a pas 
vu ce que tout homme instruit doit voir. Le grand but de tons les 
voyages est de voir les rivages de la Méditerranée. Sur ces rivages 
ont été les quatre grands empires du monde , les Assyriens , les 
Perses , les Grecs et les Romains. Toute notre religion , presque 
toutes nos lois, presque tous nos arts, presque tout ce qui 
nous élève au-dessus de la condition des sauvages nous est venu 
des rivages de la Méditerranée. — Le général oljserva qneia Mé- 
diterranée serait un beau sujet de poëme. » Boswull , vol. III , 
p. 400. 

' On pourrait peut-être lire ce passage sans émotion, si on ne 
savait que lord Byron décrit ici ses sentiments et ses habiiudes 
personnelles; c'est le tableau simple et vrai de ses penchants et de 
ses amusements depuis son enfance , alors qu'il écoutait le bruit , 
et suivait de l'œil les agiralion*; de l'océan du Xord sur les rives 
ora?euses de l'Aberdeenshire. Ce dut être pour lui un changement 
terrible et violent que de se voir arracher à l'âge de dix ans à cette 
solitude adaptée à sa na'ure; — à l'indépendance, si conforme à 
son génie lier et contenipiatif, à cette nature empreinte d'une 
rudesse grandiose , — de se vot jeté au milieu de l'égoïsme mon- 
dain , du poli affecté et de la fatuité repoussante d'une gran le 
école publique. Comliicn de fois l'enfant (riste sombre et indigné 
dut regretter l'air vif et l Ilots bruyants d s lieux où son enfance 



rêvait des goûts simples et aspirait la santé de l'àmc! Quelque 
histoire de revenant ou de sfconde vue. quelque relalion des 
exjiloits de Bobin Ilood, ou quelque rt'cit bien effrayant des hauls 
faits d'une troupe de brigands , combien il cul préféré tout cela à 
Horace , à Virgile, à Monière , dont on faliguail ses ortides et 
son intelligence! Je serais liante decroire que c'est à la conuni.i in 
occasionnée par ce brns.pie changenieat que do t ■ i;re attribuée 
une grande partie de l'excentricité de la vie de lord Byron. Ce 
quatrième chant est l'œuvre d'un esprit qui avait étudié avec 
beaucoup de soin et a- ait digéré ce qu'il avait appris avec une 
vigueur intense et une grande profondeur de réflexion. Ce sont 
là des sentiments qui n'ont rien de superficiel et qui ne peuvent 
être que le résultat de longues méditations. 

Quiconque lira ce chant et ne sentira pas les grandes vertus et 
la puissance gigantesque de l'esprit de son auteur, donnera, selon 
moi, la preuve d'une complète insensibdité de cœur et d'une 
grande stupidité d'intelligence. Sir E. Bkïdges. 

° Après nous avoir montré son pèlerin au milieu des scènes les 
plus frappantes de la grandeur et de la décadence terrestres, après 
nous avoir enseigné à mépriser comme lui la mutabilité , la va- 
nité et le vide des grandeurs humaines , c'était une idée digne du 
gén'e de Byron de terminer en amenant le pèlerin et son lecteur 
au bord de l'Océan. C'est là que nous pouvons apercevoir une 
imagp de l'abîme terrible et immuable de l'éternité, dans le sein de 
laquelle tant de choses sont toniMes et où toute chose doit tomber 
un jour, — cette éternité où viendront s'éteindre pour toujours 
le dédaiu et le mépris de l'homme , et la mélancolie des grandes 



LE PÈLERINAGE DE GHILDE-IIAUOLD. - CH. IV. 



m 



de rompre le charme de ce rêve prolonsé. Je vais 
éteindre la torche qui allumait la lampe de mes veilles, 

— et ce qui est écrit est écrit : — que n'ai-je mieux 
fait ! Mais je ne suis plus ce que j'ai été ; — mes visions 
voltigent moins palpahles devant moi, — et la flamme 
qui vivait dans mou intelligence est pâle, faible et 
vacillante. 

CLXXXVI. 

Adieu ! Ce mot doit être prononcé , il l'a déjà été : 

— il prolonge l'instant de la séparation ; — cependant, 

— adieu! O vous! qui avez suivi le pèlerin jusque 
dans sa dernière excursion , si l'une de ses pensées 
vous revient en mémoire, s'il vous reste de lui le 
moindre souvenir , il n'aura pas en vain porté les san- 
dales et le bourdon. Adieu ! Que les douleurs , s'il en 
fut, soient pour hii seul; — que pour vous soit la 
morale de ses chants ! 



APPENDICE AU CHANT QUATRIÈME. 

NOTES HISTORIQUES. 
I. 

LES PRisos d'État de vemse. 

J'étais è Venise sur le poatdcs Soupirs; J'avais à ma droite un palais, 
& ma 0aurhe une prison. Stance i. 

La communication entre le palais ducal et les prisons de 
Venise est un pont ténébreux, ou pour mieux dire une gale- 
rie couverte, élevée au-dessus de l'eau, et partagée au moyen 
d'un mur de pierre en un passage et une cellule. Les pri- 
sons d'état, appelées /joi;i ou puits, étaient creusées dans les 
épaisses murailles du pulais; le prisonnier condamné à mort 
était conduit par la galerie , et de là introduit dans le se- 
cond compartiment ou cellule, et là il était étranglé. La 
porte basse à travers laquelle on introduisait le prisonnier 
dans la cellule est aujourd'hui murée, mais le corridor sub- 
siste toujours, et il est eiicoie connu sous le nom de pont 
des Soupirs. Les pozzi sont sous le plancher de l'apparte- 
ment qui est au bas du pont; primitivement ils élaient au 
nombre de douze; mais lors de la première entrée des Fran- 
çais, les Vénitiens bouchèrent à la liàle et détruisirent les 
plus horribles de ces puits. Cependant on peut encore y 
descendre par une trapj)e et ram|)er le long des trous, îir- 
rèté à chaque pas par les décon^bres, deux étages au-des- 
sous du premier. Ceux qui sentent le besoin de se consoler 
de la ruine des patriciens trouveraient là la fin de leurs 
regrets; à peine un rayon de lumière perce-t-il ces étroites 
galeries qui conduisent aux cachots; ceux-ci .sont plonges 
dans une obscurité complète ; une petite ouverture d;ins le 
mur laissait seule |)enélrer l'air humi Je des corridors, et 
servait à introduire la nourri ;urc des prisonniers. Une 
planche de bois, élevée d'un pied au-dessus du .sol, formait 
leur lit. Nos guidas nous ont appris qu'on n'accordait ja- 
mais la grâce d'une bougie. Les cellules ont cinq pieds de 
long, deux et demi de large et sept de hauteur. Elles sont 



toutes les unes au-dessus des autres, et la respiration est 
quelquefois gênée dans les plus basses. Lorsque les répu- 
blicains descendirent dans ces abominables repaires, ils ne 
trouvèrent qu'un seul prisonnier; il était renfermé, dit-on, 
depuis seize ans; mais les habitants de ces cachots avaient 
laissé sur les murs des témoignages de leur repentir ou de 
leur désespoir , qui sont encore visibles et méritent d'être 
remarqués à cause de leur touchante vérité. Quelques-uns 
des détenus paraissent avoir été coupables de crimes rela- 
tifs à l'église , et quelques-uns , au contraire, avoir ap- 
partenu au clergé , soit d'après leurs signatures, soit d'a- 
près les cloches et les beffrois qu'ils ont gravés sur les murs. 
Le lecteur ne peut être facile de connaître quelque échan- 
tillon des pensées inspirées par une aussi épouvantable soli- 
tude. Voici trois de ces inscriptions, aussi exactement repro- 
duites qu'on peut le faire en ne possédant qu'un crayon : 

J 

Non II (Idar ad alcuno, pensa e tari 
Se fugir vuoi de' splonl liisldle e laccl ; 
Il pi'ntirll, pentirtl nulla glova, 
Ma ben Ul valor tuo lavera prova. 

I0U7 a dl 2 genaro fui retento 

p' la bestlemraa p' aver dato da 

mnnziar a un morto J^couo 

GKIÏTI scrlsse. 



Un parlar poro et 
Negarc pronto et 
Un pcnsar al Une puô dare la vlla 
Anoi allrl meschlnl. 

IG03, Eco Jons BAPTISTA 
adecclesiam Cortellarliu. 

3 

De chl ml Odo guardami dio 

De chl non ml fldo ml guardero lo. 



Le copiste a reproduit sans les corriger les solëcismes ; 
quelques-uns d'entre eux , cependant , peuvent bien ne pas 
exister, car ces inscriptions ont été gravées au milieu des 
ténèbres. On peut observer seulement qu'il faut lire dans 
la première inscription bcstemmia et mangiar. Ces lignes 
auront été probablement tracées par un prisonnier retenu 
pour quelque imjjiété commise dans des funérailles; Cortcl- 
larius est le nom d'une paroisse située sur la terre ferme 
près de la mer; euRii l''s dernières initiales signifient évi- 
demment Vira la sanla chiesa katholica romana. 



IL 

CBAÎITS DES GO?IDOLIEnS. 
A Venise , les lUants du Tasse n'ont plus d'écbos. Stance m. 

Les chants si renommés des gondoliers, formés de stances 
prises dans la Jérusalrm du Tasse , ont cessé avec l'indé- 
pendance de Venise. On trouvait aisément autrefois et même 
encore aujourd'hui des éditions de ce poème avec le texte 
original d'un cîM, et de l'autre les variations vén;lieiint;.>, 
telles qu'elles étaient cliantées par les bateliers. La stance 
suivante peut servir à montrer combien diffèrent entre eux 
l'épopée toscane et les chants alla barcariola : 



âmesel l'a-ltation drs polils rsprit"». Il n'y avait qu'un véritiblc 
poëlp <lf riioitiine et de la nalur<- qui os.1l dure ainsi son pclTl- 
n.iRR. I.i grande imaiîR <lii pèlfrin s'associe birn avec le rocher 
dcCal|ii*. l's l'-mpIfH hrisi^s d'Aihètvs on les fragments RiRan 
le»|iicstlc Rome; mais si nous personnilioni celle s^mlire cnia- 
tiuu , !>i DULis ranimons , si nous la dutonj> d'une existence réelle , 



oil pniirrnns-noiis mieux nous fieiircr sa prf'sence h.iliilucllo 
(in'aii boni des vaRucs miiRis-antes? C'est aiuii qu'ilomért; rcprc*- 
s< nie Arliille an moment on 'I est inconsolalde de la ni irl de 
l'alrorle. C'est aiii«i qu'il nous peint le desi'spoir p.itern<^l <le 
Chrysés : • Vr: iaxtw/ z-xpa fti-ta ToiyfioiiSoio fiot/aî»;;^. » 
Le yrofe.sseur WlLsO.M. 



136 



ŒUVRES DE BYRON. 



OHIGLVU. 

Caiilo Tarme PIclosc c "I capltano, 
Chc 'I gr.in sepolcro libéré ill Crislo : 
Molto egll opr6 col seuiio.e cou la mano; 

Kollo sorfri uel glorloso acqiiislo : 
F. In \nn l'Iufeinoa lui s'oppese, e In vano 

L'arruù d'AsIa e dl I.lblii II popol mislo, 
Clic-ll c\ef' glldic favore, e soltoul sanll 
Scgul rlilussc I siioi conip;ij;nl enantl. 



L'arfle pletose de cantar gho vogla 

E do Gurri tdu la ImtDortal braura 
Clie alQci r bi libera ro sliassla, e dogla 

Del uostro huon Gesù la sepollura , 
De voczo mondo unito e de quel nogla 

Mlssler Pluton non Iba bu mol paura 
Dlol haaglulù e I compagne sparpagnal 
Tultl 1 gb' i ba messi insleme i dl del Ual. 

Quelques-uns des vieux gondoliers chantent encore par- 
fois une st;ince de leur poëte familier. 

Le 7 janvier l'auleur (!e Childc-Uarold et un autre Anglais, 
le rédacteur de ces notices, se promenèrent au Lido avec 
deux chanteurs , dont l'un était charpentier et l'intre gon- 
dolier. Le premier se [ihiça à la proue , le second à l'autre 
extrémité du bateau. Un momcot après avoir quitté le quai 
de la Piiizetta ils commencèrent à chanler, et conliuuèrent 
jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à l'ile; ils nous donnèrent 
entre autres échantillons la Morl de Clorïnde et le Palais 
d'Annide, et ils chantèrent, nou pas les vers vénitiens, 
mais le pur toscan. Le charpentier cepend;mt, qui était le 
plus habile des deux et qui était houvent obligé d'aider son 
compagnon , nous dit qu'il élai; en éiat de traduire l'origi- 
nal. Il ajouta (ju'il pouvait réciter plus de trois cents stan- 
ces, mais qu'il n'avait pas le courage (il se ser\itdu mot 
morhin ) d'en apprendre de nouvelles ou même de chauler 
celles qu'il possé<iait. «Il faut qu'un homme ait du bon temps 
à lui pour apprendre ou pour chanter, et,» ajouta ce pauvre 
diable, « voyez mes habits, je meurs de faim.» Ces pa- 
roles nous émurent {lus que le chant, qui ne peat paraître 
agréable que quand on y est habitué. Le récitatif était 
criard, aigre et monotone; le gondolier soutenait sa voix 
en posant sa main sur un des côtés de sa bouche ; le char- 
pentier y joignait quelque pantomime, et l'on voyait qu'il 
se contenait sans pouvoir dissimuler l'intérêt qu'il prenait 
à l'action du poëme. Ils nous apprirent que les gondoliers 
n'avaient pas seuls le pri\i'ége de chanter les vers du 
Tasse; on rencontre parmi les i lus basses classes des hommes 
qui savent par cœur plusieurs stances; mais ils les récitent 
rarement, et jamais d'euÂ-mémes. 

Il {saraît que ce n'est pas l'habitude des gondoliers de 
ramer et de chanter en même temps. On n'entend plus les 
vers de la Jérusalem sur les canaux de Venise; il n'en est 
pas de même de la musique proprement dite; et les jours 
de fête, les étrangers qui habitent dans un quartier éloigné 
ou qui ne connaissent pas assez l'italien pour distinguer les 
mots peuvent s'imaginer que les g ndoles retentissent en- 
core des chants du Tasse. L'écrivain dont on a publié les 
notes de voyage dans les CAiriosités de la Littérature nous 
pardonnera de le citer pour la seconde fois, car, à l'excepiion 
de quelques phrases trop ainbiiieuses et extravagan'.es il 
nous a transmis une description aussi agréable qu'oxac;e. 

• A Venise les gondoliers savent par coeur de longs 
passages de l'Arioste et du Tasse , et souvent ils les cli;.n- 
tent avec une mélodie toute parliculièrc ; mais ce talent 
semble aujourd'i;ui devenii- moiis commun , et ce n'est 
qu'avec beaucoup de peine que je pus trouver deux per- 
sonnes qui me récitassent ainsi un pass;.ge du Tasse. Je 
dois ajouter que feu M. Berry me chanta un jour un frag- 
ment du Tasse à la manière, ni'nssura-i-il , des gondolieJ'S. 

» Ils sont toujours deux, et cli.Mitentaltern.tiiveinent une 



strophe. ISous en connaissons à peu près les airs d'après 
Rousseau , qui les a fuit imprimer avec ses chansons. II 
n'y a à proprement parler point de mélodie, c'est une sorte 
de milieu entre \c canto ferma et le rojifo fujurato , tantôt 
se rapprochant du premier par le récitatif et la déclauia- 
tion, tiiniôt du secoud dans les roulades où chaque syllabe 
est répétée avec des fioriliires. 

» J'(ntrai dans la gondole à minuit; un des chanteurs se 
plaça à l'avant, l'autre à l'ariièrc. Nous nous dirigeâmes 
vers Saint-Georges. Un d'eux couimença ; lorsqu'il eut 
ache\é sa ttrophc, l'autre reprit, et ils continuèi-ent en 
alternant ainsi successivement. Les mêmes notes revenaient 
sanscessf invariable ment; mais suivant le caractère de la stro- 
phe ils la réci :aiont avec plus ou moins d'emphase. En.général, 
cependant, les sous étaient durs et cria-ds; on eût dit qu'à la 
manière des Barbares ils faisaient consister la beauté du 
chaut dans la force de la voix. Ils cherchaient à se surpasser 
en vigueur des poumons ; aussi, bien loin de ressentir aucun 
plaisir de cette musique , enf< rmé comme je l'élais dans le 
foud de ma gondole , je me trouvai fort mal à mon aise. 

» Mon compagnon, auquel je fis part de mon déplaisir , 
homme fort jaloux de conserver la réputation de sis com- 
patriotes , m'assura que ces chants étaient délicieux, enten- 
dus à distance. Pour en jnaer par nous-mêmes nous des- 
cendîmes sur le rivage, laissant un dis chanteurs dans la 
gondole, tandis que l'autre s'éloigna d une centaine de pas. 
Ils commencèrent alois à chanier en se répondant. Je me 
promenai de l'un à l'autre, me tenant toujours loin de celui 
qui commençait. Je m'arrêtais par moments pour les écou- 
ter tous les deux. 

» Là commençî un spectacle digne d'attention : la décla- 
mation vt héniente et les sons criards ne frappaient l'oreille 
que de loin ; les transitions rapides , qui par leur nature 
même étaient chantées sur des tons plus bas, ressemblaient 
à des soupirs plaintif) succédant ; ux cris d'une violente dou- 
leur; le second gondolier , qui écoulait attentivement, com- 
mençait aussitôt après le premier et lui répondait sur un 
ton plus doux ou plus passionné , selon que le sujet Texi- 
geait. Les canaux silencieux, les palais élevés, l'éclat de la 
lune , l'ombre projetée par quelques gondoles qui erraient 
çà et là , tout ajoutait à la singulière émotion de cette scène; 
au milieu de tant de circonstances il est facile d'apprécier 
le carac;ère de cette puissante harmonie. Ces chants sont 
surtout couvenablemenl placés dans la bouche d'un vi?ux 
marin tolitairc couché dans sa barque et attendant des 
voyageurs. L'ennui de celte po.^'ilion est souvent diminué 
par les chants et les légendes poétiques gravés dans sa mé- 
moire. Il crie alors de toutes ses forces; sa voix s'étend au 
loin sur ce tranquille miroir ; tout est calme autour de lui; 
il peut se croire solitaire au sein même d'une grande et po- 
puleuse cité. Point de bruit de voitures ou de piétons ; par 
moment une silencieuse gondole passe près de lui à peine 
entend-on le frémissement des rames. 

» Tout à coup dans le lointain une voix connue ou incon- 
nue lui arrive; la mélodie et les vers lient sur-le-champ 
ces deux hommes étrangers l'un à l'autre; l'un devient 
l'écho de l'autre tt s'étudie à se fa're enten 're aussi loin que 
sou compagnon, par une convention tacite ils alternent vers 
pour vers. Quoique ces ch.msons durent des nuits enlièri's, 
ils continuant sans ê:re fitigués, et ceux qui pasnMil près 
d'eux prennent part à cet amusement. Ces luttes de ch nt 
sont plus agréables à distance; elles posèdenl un charme 
iutiiii ei provociuent à la solitude. Le ton général est plain- 
tif, et par moment on ne peut retenir s; s lirines. :\!on coni- 
p;:giion, (lui étnt d ail turs d'une orgaiiisation Irès-délicate, 
me. 'it naïvement : — « È siJi.o?' rc rOi-ie quel nmto in- 
I /c/îfrisce emo^fo viii quando lo cvnîano mcg'io. » J'appris 



LE PÉLEUINàGE DE GIIILDE-HAROLD. ~ GH. IV. 



157 



qaeles femmes du Lido , cette longue suite d îles qui sépa- 
rent l'Adriatique des lagunes ', surtout les feniiucs des dis- 
tricts de Malamocio et de Palestrina, chantaient de la même 
manière les vers du Tasse. 

• Elles ont l'habitude , lorsque leurs maris vont pêcher 
à la mer, de s'asseoir le long du rivage , le soir , et de 
pouss; r ces chants avec la plus grande force jusqu'à ce que 
chacune entende au loin son mari lui répondre '. » 

L'amour de la pêche et de la musique forme le caractère 
distinctif des Vénitiens de toutes les classes, même parmi 



Grec revendiqua et établit d'une fa^on inattaquable les droits 
de ses concitoyens sur ce monument. 'M. Mutoxidi a trouvé 
des conlradicteu;s, mais aucune réponse sérieuse. Il parait 
donc irrévocablement prouvé que les chevaux sont de file 
de Chio et ont été transportés à Constarlinople par Théo- 
dose. La science lapidaire est un des amusements favoris des 
Italiens, et plusieurs littérateurs ont ajouté ce talent à leur 
gloire. Un des meilleurs ouvrages sortis de la typographie 
de Bodoui est un immense volume d'inscriptions toutes re- 
cueillies par son ami Pr.cciandi. Plusieurs avaient été prè- 



les fils harmonieux de l'Italie. La ville seule peut alimenter \ parées pour le retour des chevaux. Il faut présumer qu'on 

n'a pas choisi la meilleure lorsqu'on vient à lire la suivante, 
iuscirte en lettres d'or au-dessus du porche de la cathédrale: 



à la fois deux et même trois salh s d'opéra d'un public nom- 
breux , et il y a peu d'événenents dans la vie privée qui 
ninspircnt un sonnet, soit imprimé, soit manuscrit : un mé- 
decin ou un avocat prend-il ses degrés, uu prêtre prêche-t il 
sou premier sermon, un chirurgien réussit-il dans une opé- 
ration, uu arleqniu annonce-t-il une dernière représeutntion 
à bénéfice , a-ton à vous féliciter d'un mariage , d'une nais- 
sance, du gain d'un procès., on invoque les Muses, qui 
fournissent toujours fidèlement le même nombre de syl- 
labes, et ces triomphes faciles couvrent de placards blancs 
ou colorés les murs delà ville. La moindre révérence d'une 
prima donna fait pleuvoir un déluge de tributs poétiques 
du haut de ces régions supérieures d'où il ne s'échappe dans 
nos théâtres que des cupidons ou des ouragans neigeux. Il 
y a dans la vie même d'un 'Vénitien une poésie qui est sans 
cesse alimentée i ar les surprises et les changements dont 
se nourrit la fiction et qui diffèrent si profondémeut de la 
nionotouie taciturne des hommes duuord.Leursamusements 
sont transformés en devoirs , leurs devoirs tempérés par les 
amusements, et chaque événement, étant considéré comme 
faisant partie de la vie, est annoncé et mené à terme avec la 
iiiême insouciance et la mên.e ga'eté. La Gozctiede Venise 
termine invariablement ses colonnes parce triple avertisse- 
ment : 



Exposition du saint-sacrement dans l'éylise de... 

THÉAThES. 

Saint-Moïse. — Opéra. 

Saint-Benedick. — Comédie de caractères. 

Saint-Luc. — Bclâchc. 

Quand on songe au prix que les catholiques attachent à 
leur sunbole, on |»eut penser que peut-être serait-il mieux 
placé ailleurs qu'entre une charade et une pièce de théâtre. 



III. 

LE LIO.N ET LES CDtYACX DE SAHT-MARC. 

Salut-Marc volt encore son lion occuper le lieu qu'il occupait jadis. 

stance xi. 

Le lion dans son voyage aux Invalides a perdu l'Évangile 
que soutenait une de ses pattes , aujourd'hui de niveau avec 
l'autre. Les chevaux aussi sont venus reprendre la place 
incommode doi'i ils étaient paitis, et ils sont comme autre- 
fois a demi aichés sous le portique de l'église -S;iiiit-Marc. 
Leur histoire , après des discussions infinies, est enfin suf 
fisnmmcnl connue. L'avis et les doutes de Krizzo et de Za- 
nctli, et plus n'cemnant du comte Leopold Cigognara, ten- 
dai' ut àlrur attribuer une origine romaine et à ne les fiiiie 
remonter que jiiscpi'à ISéron. Mais M. de Schelegel sur- 
^iot, qui apprit aux Vénitiens le prix de leur trésor, et un 



QUATCOn EQUOULM SIGNA A VE>ET1S BYZANTIO CAPTA 

AD TEMP. D. MAH. A. R. S. MCCIV POS.TA QL'^ 
nOSTlLIS CLPIDITAS MDCCCIII ABSTLLEllAT FRANC I IMP 
PACIS ORBl VkTM TBOPHl LM MDCCCXV VICTOR REDCXIT. 

Il n'y a rien a dire du latin , mais on peut observer que 
l'injustice des Vénitiens lorsqu'ils ont enlevé ces chevaux à 
Constantinople était au moins l'égale de celle des Français 
qui les emportèrent à Paris , et qu'il aurait été plus i r j- 
deut d'éviter toute alius on à cette spoliation. Lu piiuce 
apostolique se serait i)eut-être opposé à ce qu'on plaçât sur 
la princ pale entrée d'une égbseniétropulitaine une insciip- 
tion rappelant uu triomphe é. ranger à la religion. Il n'y a 
que la jjaci/icflfio)! dit iiioudc qui puisse faire excuser uu 
pareil cou Ire -eus. 

IV. 

SOUMISSION DE l'iMPEHEIR BAUBEBOLSSE AU PAPE ALEXANDRE III, 
OÙ s'humiliait le monarque deSouabe régne aujourd'hui le monarque 
d'AulrUhe. Cette ville où s": geaouillall un empeitur, un empereur la 
foule à SCS pieds. Slaiice su. 

Après de nombreux et inutiles efforts de la part des Ita- 
liens pour secouer entièrement le joug de Frédéric Bnrbe- 
rousse et les vaines tentatives de ce prince pour gouverner 
en maître absolu les possessions cisalpines , ces luttes san- 
glantes qui duraient depuis vingt-quatre ans furent heu- 
reusement terminées à Venise. Les articles du traité a^ aient 
été arrêtés à l'avance entre le pape Alexandre III et Barbe- 
rousse, et le premier, muni d'un sauf-conduit , s'était rendu 
de Venise à Fer rare en compagnie des andiiissadeurs du 
roi de Sicile et des consuls de la ligue lombarde. Il restait 
cependant plusieurs points à vider, et peiulant (jui Iqucs 
jours on crut la paix impossible. Dans ces conjonctures on 
annonça tout à coup que lemijcrciir venait d'arriver à 
Chiozïa , à enviroi, quinze miHes de la capitale. Les Véni- 
tiens se soulevèrent en tumulte et insistèrent pour l'amener 
immédiatement dans la ville. Les Lombards s'alarmèrent 
et partirent pour Trévise; le pape lui-même n'était pas 
sans crainte si Frédéric eût avancé soudainement de son 
côté ; mais tout fut sauve , grâce à la prudence et à l'habi- 
leté du doge N'baslienZiaui. Plusieurs pourparlers furent 
échangés entre la capitale cl Chiozza ; à la fin l'empereur 
se relâcha sur ses exigences , et « ijuittant la férocité du 
lion , prit la d.juceur de l'agneau'.» 

Le sauicdi , 2.'> juillet de l'année H77, le* galères véni- 
tiennes transi)ortèrent tu grande pompe Frédéric de 
Chiozza au Lido, à un mille de Venise. Le lendemain 
nialiu le pape, accompagné desandiatsadeurs siciliens, des 
(uvoycs 1 iiibards qu'il avait rappelés et d un grand con- 
cours de peuple , se rendit du palais pidriarcal à l'église 



• I/auteiirvculdire /.ï<îo, rjui n'tot pas une suite ililcs, mais 
uiu- Rrarulfi ilc ; de littiiti , Pi v gc. 

* Citiiosit' s de la l.Utciolinr , vol. II. p. i:i6, éd. (807, d 



' Qu 1)US auJiiis , imperalor, opérante ro uni corda priiiri[iMni 

.sinit villi , et (|ii<iimIo viilt I iillu-r iii(-lliial, icoidua fcritatt; dc- 

P'i>ili, ov iiiiii in.itiBiictudiiiCtn induit, linuiualdi SalerUitaui 
Chu.nicun , iip. cripl. m', ildl. , t. VU , p. 21\i. 



13^ 



ŒUVUKS DE BYRON. 



Saint-Marc, et là rcmpcrciir et ses partisans furent solen- 
nellement absous de l'exeitminuiiicatiou pron;mcée contre 
eux. Le cliancelier ilc l'enipiie abandooua au nom de son 
maître les antipapes e! leurs adhérents. Aussitôt après , le 
doge, suivi d'une graud;.' assistance de clergé et de laûjups , 
monta à bord des galères, et se diiigeant vers Frédéric, 
le condureit en gi an le pompe du Lido à la capitale. L'em- 
pereur descendit de la galère au quai de la Piazetia; le 
doge , le patriarche , les évoques et le clergé, le peuple de 
Venise avec ses croix et ses drapeaux, niaichèrent solen- 
nellement devant lui jusqu'à l'église Saint-Marc. Alexandre 
s'assit devani le vestibule de la basilique , entouré de ses 
prélats et cardinaux, assisté du patriarche d'Aquilée, des 
arche\èques et évéques de la Lombardie , tous en grand 
appareil et revêtus de leiu's ornements pontificaux. Fré- 
déric approcha , et , touche par le Saint-Esprit , honorant 
le Tuul-Puissant dans la personne d'Alexandre , oubliant 
sa dignité et se dépouillant de sou manteau , il se prosterna 
de tout le corps aux pieds du pape. Alexandre, les yeux 
remplis de larmes, le releva avec bouté, l'embrassa , le 
bénit à l'iustant même. Les Allemands de sa suite cbantè- 
rent à haute voix : Te Deum laudamus. L'empereur alors 
prenant le pape par la main droite le conduisit à l'église , 
et ayant reçu sa bénédiction retourna au palais ducal. Cette 
cérémonie humiliante fut recommencée le lendemain ; le 
pape, à la prière de Frédéric, officia en personne à l'é- 
glise Saint-Marc ; l'empereur retira une seconde fois son 
manteau impérial, et prenant une baguette à la main, of- 
ficia comme yorte-terge à la tèle des laïques du chœur et 
précédant le pontife à l'autel. Puis l'empereur s'assit au pu- 
pitre dans l'attitude de quelqu'un qui écoute. Le pontife, 
touché de cette marque d'attention (car il savait que Fré- 
déric ne pouvait comprendre un seul mot de ce qu'il allait 
dire ), ordonna au patriarche d'Aquilée de traduire son ser- 
mon latin en allemand. Ensuite on chanta le Credo. Fré- 
déric déposa son offrande et embrassa les pieds du pape. 
Lorsque la messe fut achevée il le conduisit par la main à 
son cheval blanc; il tint l'éperon et aurait conduit lui-même 
le cheval par la bride le long de l'eau; mais le pape se con- 
tiuta de sa bonne volonté , et le renvoya eiï lui donnant af- 
fectueusement sa bénédiction. Telle est la substance du 
récit de l'archevêque de Salerne, qui était présent à la céré- 
monie, et dont le récit est confirmé par plusieurs témoigna- 
ges contemporains. Tout cela ne m'aurait pas semblé digne 
d'être rapporté en détail, si la liberté n'eût triomphé en même 
temps que la superstition. Les états de Lombardie obtinrent 
la confirmation de leurs privilèges, et Alexandre eut raison 
de remercier le Tout-Puissant qui courbait devant un vieil- 
lard infirme et désarmé l'orgueil d'un potentat redouté'. 



HENRI DÀNDOLO. 

Ohl nne heure seulement du vieil aveugle Daudolo, du chef octogé- 
naire, du vainqueur de Byzance, Stance m. 

Le lecteur se rappellera aussitôt l'exclamafion des Hig- 



landei's écossais : — « Ah ! rien qu'une heure de Dundee.» 
Henri Dandolo, quand il fut élu doge en 1 192, était âgé de 
quatre vingt-cinq ans. Lorsqu'il guidait les Vénitiens à la 
pi'ise de Constantinople, il avait conséquemmeut quatre 
vingt-dix-sept ans. Ce fut h cet ;ige qu'il réunit au t'tre et 
aux possessions de doge de Venise le quart et demi de tout 
l'empire de Romanic ^ comme on appelait alors l'empire 
romain. Les trois huitièmes de cette conquête furent con- 
servés dans les diplômes jusqu'à lélectioude Giovanni Dol- 
fino , qui emploie encore cette expression dans l'an- 
née 1537\ 

Dandolo conduisit en personne le siège de Constan- 
tinople; deux vaisseaux , le Paradis et le Pèlerin, fu- 
rent liés ensemble, et un pont ou une échelle fut jetée du 
haut des vergues sur les remparts. Le doge fut un des pre- 
miers à s'élancer dans la ville. Alors fut accompUe , selon 
les Vénitiens , la prophétie de la sibylle d'Erythrée : « Une 
réunion de puissants aura lieu sur les flots de l'Adriatique; 
un chef aveugle les conduira ; ils entoureront le bouc; ils 
profaneront Byzance ; ils fouilleront ses remparts ; ses dé- 
pouilles seront partagées; un nouveau bouc bêlera jusqu'à 
ce qu'ils aient mesuré et parcouru cinquante -qua Ire pieds 
neuf pouces et demi^. » 

Dandolo mourut le \ «r juin 1 205, ayant gouverné trente 
ans quatre mois et cinq jours, Il fut enterré dans l'église de 
Sainte-Sophie, à Constantinople. Il est assez singulier que 
le nom de l'apothicaire rebelle qui reçut l'épée de doge et 
renversa l'ancien gouvernement en 1796-7 était précisé- 
ment Dandolo. 



VI. 



Ik GCEBBE DE CBtOZZà. 

Mais la menace de Dorla ne s'est-elle pas accomplie? Ne sont-Ils pas 
bridés ? Stance iiii. 

Après la perte de la bataille de Pola etla prise de Chiozza, 
le 16 août 1379 , par les armées réunies des Génois et de 
François de Carrare , seigneur de Padoue , les Vénitiens 
se virent réduits à une position désespérée. Un ambassa- 
deur fut envoyé vers les vainqueurs avec une feuille de 
papier blanc, pour les prier de dicter telles conditions 
qu'il leur plairait, en ne réservant aux Vénitiens que leur 
indépendance. Le prince de Padoue penchait pour écouter 
ces propositions ; mais les Génois , qui après la victoire de 
Pola avaient poussé le cri : à V'enise ! à Venise ! et longue 
vie à Saint-Georges ! étaient décidés à anéantir leor an- 
cienne rivale, et Pierre Doria , leur commandant en chcî, 
répondit aux suppliants: « Au nom de Dieu, mcsseigneurs 
de Venise , vous n'obtiendrez point la paix du seigneur de 
Padoue et de notre république de Gênes que tous n'ayez 
mis une bride à ces i;hev;mx sans frein qui se tiennent sous 
le portique de votre église de Saint-Marc. Lorsque nous 
les aurons bridés nous vous laisserons en paix. Tel est notre 
plaisir et celui de notre république. Quant à nos frères de 



* Consultez Romuald de Salerne , cité plus haut. Dans un second 
sermon prêché par Alexandre le i" août , devant l'empereur, il 
compare Frédéric à un enfant prodigue, et lui-même au père qui 
pardonne. 

' Gibbon a omis un œ important lorsqu'il prit Romani au lieu 
de Romania [Chute et Décadence, eh. 61, note 9). Le titre 
conquis par le doge est ainsi spec. fié dans la chronique de son 
successeur homonyme, le doge André Dnndolo : — « Ducoli 
tilulo addidit quarlœ pnrlia el dimidiœ lotius imprrii Pioma- 
niœ. » '. And. Dandolo, Cliron.,c. Ill, j). 37. ap. script rer. 
ital., t. XII. p. 531.) Le nom de Rumnnia cM conservéda'.s les 
actes publics des doges. Les possessions contineiitules des Grecs 



en Europe étaient généralement désignées sous le nom de Ro- 
manie , et ce nom est encore appliqué aujourd'hui à la Thrace 
par les Turcs, 

» Voypz la Continuation de la Chronique de Dandolo. p. 498. 
Gibbon parait croire, d'après Sanudo , que ce titre fut employé 
postérieurement à Del^tino , qui dit cependant : — « Il quai titolo 
si vsà fin al doge Giovanni Dandolo. » Voir les f^ics des ducs 
de Fenise, ap. script, rer. ital.. t. XXII, p 330. 6H. 

4 Fiet potcntiura in aijuis Adriaticscongregnt o, c.-eno pr.-c.lucc, 
cum ambl;;cu-! ; By.«nntinm proiihan.ibimt , siiolia dispcrgcninr. 
IlirciJS no^us !>alab t usque-dum LIV pedes et IX pollices semis 
nraîmensurali discurrant. Chronic, ib., p. 3. 



Li: PÈLEIllJNAGE DE CIIILDE-IIAROLD. — GII. IV. 



130 



Gcnes que vous avez amenés avec vous pour nous les ren- 
dre, remmenez les, cnr dans peu de jours, je l'espère, 
j'irai moi-même les tirer de prison eux ei tous les autres.» 
Les Génois s'avancèrent jusqu'à Malaraocco , environ 
cinq milles de la capitale; mais la grandeur du péril et l'or- 
gueil de leurs ennemis rendirent le courage aux Yéuitiens, 
qui firent des eff irts prodigieux. Les sacrifices individuels 
furent nombreux et out été soigueiisement enregistrés par 
leui's histoiiens. Victor Pisaui fut mis à la tète de trente- 
quatre galères ; les Génois abandonnèrent Malamocco et se 
retirèrent à Chiozza en octobre; mais ils serrèrent une 
seconde fois Venise , qui fut réduite à l'extrémité. Sur ces 
entrefaites, le l^"^ janvier 1 580 arriva (^arlo Zcno, qui avait 
été croiser sur les cotes de Géoes avec quatorze galères; 
les Vénitiens se trouvèrent à leur tour assez forts pour 
assiéger les Génois. Doria fut tué le 22 janvier par un bou- 
let de pierre pesant 175et lancé par u::e bombarde nommée 
la Trévisane. Chiozza l'ut iu-, eslie de tous les cotés; ciuq 
mille auxiliaires , parmi lesquels étaient quelques condot- 
tieri anglais commandés par le capitaine Gec.ho, joignircut 
les Vénitiens. Les Génois, à leur tour, demnndèreutnciipi- 
tuler, ce qui leur fut refusé. Enfiuils se reudirent à discré- 
tion , et le 24 juin 138» le doge Contarini lit son entrée 
triomphale à Chiozza. Quatre mille prisonniers, dix-ueuf ga- 
lères, plusieurs petits vaisjeaux ou barque-, toutes les armes, 
les muuitiuus , enfin le matériel de l'expédition, tombèrent 
entre les mains des vainqueurs, qui, sans la réponse in- 
exorable de Doria ', auraient accepté avec joie de voir leur 
domination réduite au territoire de Venise. Le récit de ces 
combats est tout entier dans un ouvrage appelé la Guerre 
de Chiozza, écrit par Daniel Chinazzo, qui se trouvait à 
^ enise à cette époque \ 



VII. 

VEMSE sous LE GOUVERNEMENT DE i'AUTRICDE. 

Ces rues solllalies, ces \lsages du nord qui doivent te rappeler fré.- 
qucmmeut la nature de ton esclavage et la quolllè de les oppresseurs. 

Stance xv. 

La population de Venise à la fin du dix-septième si'Tle 
s'élevait à près de deux cent mille âmes; au dernier recen- 
sement fait il y a deux ans elle n était que de cent trois mille, 
et elle diminue tous les jours. Le commerce et les emplois 
du gouvernement, celte source inépuisable delà grandeur 
vénitienne, ont cessé simultanément. Beaucoup de de- 
meures patriciennes sont désertes et finiraient par dispa- 
raître graduellement, si le gouvernement, alarmé par la 
démolition de soixante-dix palais pendant les deux der- 
nières années qui viennent de s'écouler, n'avait expressé- 
ment défendu cette triste ressource de la pauvreté. Tout 
ce qui reste de la noblesse véuiiienne est aujourd'hui dis- 
persé et confondu avec les richc5 juifs sur les bords de la 
Brenta, dont les palais tombent également on ruines. Du 
gpntihtomo rencto il ne reste aujouid'hui que le nom. Il 
n'est plus que l'ombre de lui-inèm" , mais il est poli et affa- 
ble. Il faut excuser ses plaintes , elles sont fondées '. Quels 
qu'aient été les vices de la république et quoique les étran- 



gers prétendent que, selon le cours ordinaiie des choses 
de ce monde, le moment fatal de la mort était arrivé, ou ne 
doit point s'étonner de rencontrer chez les Vénitiens le 
même amour pour leur patrie. Jamais les sujets de la répu- 
blique ne se sont ralliés aussi unanimement autour de l'éten- 
dard de Saint-Marc que lorsqu'il lut déployé, hélas ! pour 
la dernière fois. La lâcheté et la perfidie de quelques pa- 
triciens qui opinaient pour une fatale neutralité ne trouvè- 
rent point d'imitateurs. Certes la génération actuelle ne 
peut regret;er les formes aristocratiques et un gouverne- 
ment despotique; mais ils ne songent qu'à la perte de leur 
indépendance. Ils soupirent à ce souvenir, et celle pensée 
arrête pour un moment leur bonne humeur pei pétuelle. 
On peut appliquer à Venise ces paroles de l'Écriture, qu'elle 
meurt tous les jours. Cette décadence est si universelle, 
est si évidente, qu'elle de\ient un sujet de douleur pour 
l'étranger, qui ne peut s'accoutumer à voir toute une na- 
tion expirer en quelque sorte devant ses yeu>v. Cette créa- 
tion artificielle , étaut privée du moteur qui lui donnait le 
mouvement et soutenait son existence, doit tomber pièce 
à pièce et mourir plus r.ipidemcnt qu'elle ne s'est élevée. 
L'horreur de l'esclavage , qui pou!>sait les Véuitiens vers la 
mer, les a depuis leurs désastres rappelés sur terre, où 
ils s'effacent parmi la foule d( s nations sujettes, et ne pré- 
sentent pas au moins l'hmniliant spectacle de tout un peu- 
ple courbé sous des chaînes récentes. Leur vivacité, leur 
affabilité, et cette heureuse insouciance que peut seul don- 
ner le tempérament ( car la philosophie le tenterait eu vain ), 
ont survécu à ces infortunes; mais plusieurs détails dans 
les c;!stumes et les mœurs se sont peu à peu perdus , et les 
nobles , avec cet orgueil commun à tous les Italiens , qui 
ont été maîtres jadis, ne peuvent être amenés à déguiser 
leur nuUité. Ce luxe, qui était une preuve et formait une 
partie de leur autorité, ils croiraient l'avilir en en ornant 
leurs fers. Ils abandonnent la sphère qu'ils occupaient aux 
yeux de leurs concitoyens. Y demeurer eût paru une sorte 
de consentement et une insulte à ceux qui souffraient des 
mêmes maux. Ceux qui sont restés dans la capitale avilie 
semblent plutôt des ombres qui visitent les lieux de leur 
ancienne puissance que des hommes qui les habitent. Toute 
reflexion sur ceux qui les ont asservis est interdite à celui 
qui est nationalement l'allié et l'ami des vainqueurs. On 
peut cependant convenir sans se compromettre que, pour 
ceux qui ont perdu leur liberté, des maîtres (juels qu'ils 
soient sont toujom-s odieux , et l'on peut dire sans se trom- 
per que celte impuissante aversion des Vénitiens neces.sera 
que le jour où Venise disparaîtra dans la boue de ses canaux 
déserts. 



VIII. 



Les pleurs harmonleuj dont II arrosa l'arbre déposUalre du nom de sa 
maîtresse lui ont assuré à lul-méiuc l'IiuniortHllle. Stance m. 

Louanges soient rendues à l'esprit pénéirani d'un Lco,s- 
sais;uous connaissons Laure aussi peu (ju'auparavanl4. 
Les découvertes de l'abbé de Sade, ses triomphes, ses 



* • Alla fe di Pic , signori Veneziani , non haverete mai pace 
dal signnrc di Padoua ne dal nostro coinniuue dl Gciiova se pri- 
mieramente non mcltemo le hriKlie a (|iieiii vo^tri cavallisfrriiati, 
clie fono su la reza ùA vosiro evanfii'li>la S. Marco. Infreuati che 
pli avrrin) , vi farcmo .st.irc in iiiir)iia pare e ()uc>ta è I.» intcnziune 
nostra edel nostro commiuic. Qucsti niiei fralclli Genuvcsi che 
havete nienati con voi per donarci , non li voglio : rinienatrgll 
iudiclro. pereliè io iutendo da qui a poclii giumi vcuirgii a 
I iscuuler dalle vostre prigloui e lor; e gli iiUrt. » 



= Chronica délia Gucrra di Chiozza ,scr\pï. rer. ital., f. XV, 
p. 699, 804. 

» Nonnulloriim è nobilitate Immens.T .«sunt opes, adeô ut vix 
acslimari possint id quod è trihus è rehus oritur parciinotda , 
Coniniercio atiiue his cnioliitnpntis ipi.T è reptd)!. pereipiiint, (|n.-c 
hanc ob caiisam di iiliuna fore creditur. Voir de Princiitatibus 
llaliœ Troclatus, «'d. 1631. 

* Voyez un lissai histr>riqur et critique sur la vie ri le ra- 
raclàre de Pétrarque , et une Dissertation sur une hypothèse 



140 



ŒUVRES DE BYRON. 



plaisanteries ne peuveul plus aujourd'hui ni iuslruire ni 
amuser '. Il serait injuste néanmoins de regarder ces mé- 
moires comme un roman dans le genre do Eclisaire et des 
Incns, (juoitiue tel soil ra\is dudoetcur Be;ittie, nom illus- 
tre, mais de pou danUirité dans le cas dont il s'agit >, Le 
travail de l'abbé de Sade n'a p:!S été perdu, quoique son 
anumr, comme cela résulte de toutes les passions , l'ait 
rendu ridicule '. L'hypothèse qui accabla les Italiens au 
milieu de leurs dél)ats et enlraîna à sa suite les critiques 
les moins intéressés a disparu. ISous avons un autre motif 
pour croire i|ue le paradoxe le plus singulier, le plus 
agré^ible, et qui passait naguère pour imthentique, fera 
désormais phice à l'aucieune opinion , cjui reparaît sur la 
scène. 

Il semble d'abord que Laure naquit, vécut, mourut et 
fut entem-e, non à Avignon, mais à la campagne. Les eaux 
delà Sorgue , les bois de Cabrières, peuveut revendiquer 
leiMS droits, et la Bastie,si consulté, peut encore être 
entendu avec complaisance. L'hyiothèse de l'abbé ne re- 
pose que sur deux arguments : le sonnet sur parchemin, 
la médaille trouvée dans le tombeau de la femme Hugo de 
Sade, et la note mnnuscrile mise sur le ]'irgUe de Pétrar- 
que, aujourd'hui dans l:i bibliothèque Anibroisienne. Si ces 
preuves étaient auiheutiques, le sonnet aurait été écrit, la 
médaille fondue, frappée et déposée daus l'espace de douze 
heures, et ces derniers devoirs auraient été rendus à un 
Gidavre qui mourut de la peste , et fut poi'té dans le tom- 
henu le jour même de sa mort. Ces témoignages sont trop 
décisifs ; ils prouvent non le fait , mais l'imposture. Ou le 
sonnet , ou la note manuscrite doit être une falsification. 
L'abbé les cite tous les deux comme inattaquables sous le 
rapport de l'authenticité. La conséquence à déduire est fa- 
tale: — c'est que l'un et l'autre sont évidemment faux 4. 

Secondement, Laure ue fut jamais mariée et était plutôt 
une vierge altière qu'une tendre et prudente épouse, qui ho- 
nora .\vignon en la rendant le théâtre d'une honnête pas- 
sion à la française , et joua pendant vingt-un ans sa petite 
comédie de faveurs et de refus h:ibilement ménagés vis- 
à-vis du premier poète de son siècle ^ 

Ce serait en vérité peu galant d'attribuer onze enfants à 
uue femme sur la foi d'une abréviation mal inierprétée et 
d'après l'avis dun hbraire ^. Il est cependant satisfaisant 



de penser que l'amour de Pétrarque n'étiiit pas entière- 
ment platonique : le bonheur qu'il souhaitait de posséder 
une seule fois et pour un moment n'était pas assurément 
d'une nature intellectuelle 7, et l'idée d'un projet de ma- 
riage, dessein très-prosaïque , avec celle qu'il ai>pelait une 
nymphe aéiienne , perce dans cinq ou six endroits de ses 
sonnets'*. L'amour de Pétrarque n'était ni plnlonique ni 
poétique , et si dans un passage de ses ouvrages il l'appelle 
amore veementeissimo ma unico sed oneslo , il con'ésse 
dans une lettre à un ami que cette passion, qui l'absorbait 
entièrement et dominait son cœur, était coupable et per- 
verse ». 

Peut-être aussi était-il simplement effrayé de voir ses dé- 
sirs si coupables , car l'abbé de Sade , qui certainement 
n'aurait pas été scrupuleusement délicat s'il avait pu prou- 
ver sa descendance de Pétrarque comme de Laure , est 
forcé d'entreprendre une justification en règle de sa ver- 
tueuse grand'mère. Quant à ce qui concerne le poète, 
nous n'avons pour garant de son innocence que la con- 
stance de ses poursuites. Il nous apprend dans son èpUrc à 
ta postérité que parvenu à sa quarantième année il avait 
non-seulement eu horreur toute action déshontête , mais 
même qu'il n'en avait souvenir d'aucune*". Cependant la 
naissance de sa fille naturelle ne peut être reculée plus loin 
que sa trente-neuvième année, et ou la mémoire ou la 
moralité du poète lui firent défaut lorsqu'il se rendit cou- 
pable de ce ^OHif- pas ou lorsqu'il oublia de se le rappeler ". 
Le plus faible argument en faveu'* de la pureté de son amour 
a été sa permaneneè ; ^isqn'il dura plus longtemps que 
l'objet même de sa passion. La réûexion de M. de la Bastie , 
que la vertu seule est capable de produire des impressions 
que la mort ne peut effacer, est un de ces mots que cha- 
cun admire et dout chacun est à même de sentir la faus- 
seté du moment où il descend dans son propre cœur ou 
qu'il évoque les passions humaines ".De telsapophtliegmes 
ne prouvent rien pour Pétrarque ou en faveur de la vertu, 
excepté auprès des esprits jeunes ou faibles. Celui qui est 
à peine sorti des langes de la première ignorance et de la 
surveillance de son tuteur ne peut être édifié que de la vé- 
rité, mais celui-là >julement. Cette prétention de venger 
l'honneur d'un indi^idu ou d'une nation est ce qu'il y a de 
plus futile, de plus fastidieux et de moins instructif, quoi- 



historique , de l'abbé de Saile; le premier parut vers 1784 , 
l'autre est inséré dans le premier volume des Trannactions de 
la Société royale d'Edimbourg , et tous deux ont été réunis 
dans un ouvrage publié sous le premier de ces deux 'itrcs par 
Bjllanlyneen )8tO. 

* Mémoire pour la vie de Pétrarque. 

> yie de Beattie , par M. W. Forbes, vol. II, p. 106. 

' M. Giljbou appelle ce mémoire un travail d'amour (voir 
l'Histoire delà décadence ,ch. 70, n° 1). et il le poursuivit 
avfc confijnce et délice. Tout compilateur d'uu ouvrage très-vo- 
lumineux est forcé de croire beaucoup de critiques sur parole ; 
c est ce qui est arrivé à Gibbon , mais moms souvent qu'à tout 
autre. 

* Ce sonnet avait déjà éveillé le soupçon d'Horace Walpole. 
Voyez la Lettre à Jrarion. 1763. 

5 • Par ce pi tit manège, cette alternative de faveurs et de 
rigueurs bien ménagées, une femme tendre et sage amuse pen- 
dant vingt-un ans le premier poète de son siècle sans faire la 
moindre brèche à sin honneur. » Mémoire pour la vie de Pé- 
trarque, préface aux Français. L'éiiiteiir italiru de l'édition de 
Pclr-irque publiée à Londres , qui a tr.Kluit lord Woodhouselee, 
rend femme tendre et sofje par raffinata civctta. Riflessioni 
inlortio a madona Laura , f. 2ôi , vol. Ill , éd. ISH. 

* Dans un dialogiie avec Siiiil Augustin Pétrarque a décrit Laure 
comme ayarst le corps épuis- par de fréquents ptuhs ; les ancien» 
éditeurs ont lu et \mptimé perturbationibus ; mv.s M. Carpero- 



nier, bibliothécaire du roi de France en 1762, qui vit le manu- 
scrit àla bibliothèque de Paris, affirma qu'on lit et qu'on doit lire 
parlubus exhaustum. De Sade ajouta à ce nom ceux de 
iMSI. Boudot et Bejot, et dans toute la discussion sur ce plubs il 
montre une véritable fourbe lit'éraire. Voyez R'flessioni, p. 267. 
On invoqua l'autorité de saint Thomas d'Aquin pour décider ■:: 
l'amante de Pétrarque était une chaste vierge ou une épouse 
continente. 

7 pigmallon , quanto lodartl del 

Delta Imaslna lu.î se mille volte 

N'avestI quel ch' i' sol una vorrel. 

Sonett. 58 quanto gumse a Simon t'allo c:>nceUo 
Le rime , part. I, p. 189, éd. Ven. 1756. 

» Voir liiflessioni , p. 291. 

• Quelle rea e perversa passione che solo tutto mi occupava e 
mi regnava nel cuore. 

*" Azione disonesta , ce sont ses propres expressions. 

** Aquesta confessione cosi siucera diede forse oceasione una 
nuova caduta ch" ei fece Tiraboschi, Sloiia, t. 3 , 1. -4 , part. Il, 
p. 4<J2. 

" i 11 n'y a que la vertu seule qui soit capable de faire des ira- 
pressions que !a mort n'efface pas. » M. de Bimard , baron de la 
Basile, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et 
Bellc'i-Lcttres pour 1740 et 17.51. Voye? aussi Riflessiuiii , 
p. 295. 



LE PÈLERINAGE DE CIIILDE-ÎLVUOLD. 



Cil. iV. 



141 



que ces genres de twvaux soient toujours mieux vus de la 
critique qu'une froide impartialité, qu'on ne manque pas 
d'attribuer ;:u malicieux désir de rabaisser un grand homme 
aux proportions ordinaires de l'humanité. Après tout, il 
est préstmiable que notre historien avait ses motifs pour 
persister dans son hypothèse favorite, et si elle sauve l'au- 
teur, elle n'épargne pas la maîtresse encore inconnue de 
Pétrarq'.u;'. 



rx. 



PETRinoUE. 
Arqiiale vit mourir et a recueilli sa cendre. Stance ixit. 

Pétrarque se retira à Arqufi en 1570, immédiatement 
après son retour de Rome, où il avait vaineniout tenté de 
voir le pape Urbain V; et, à l'exception de la célèbre ex- 
cursion qu'il fit à Venise en compagnie de Francesco TSo- 
villo da Carrara, il parait avoir passé les quatre dernières 
années de sa vie daus cette charmante solitude , ou à Pa- 
doue. Pendant les quatre mois qui précédèrent sa mort, il 
resta dans un état de continuelle langueur, et le 19 juil- 
let 1574 au matin on le trouva mort dans sa bibliothèque , 
sa tête penchée sur un livre. Parmi les précieuses reliques 
d'Arquà , on montre encore sa chaise , qui , grâce au res- 
pect que l'on a toujours eu pour chaque objet appartenant 
à ce grand homme , est probablement plus authentique que 
les prétendues reliques deShakspeareà Stratford sur Avon. 

Arqua (car la dernière syllabe est accentuée daus la pro- 
nonciation, et nous nous sommes efforcés de la conserver 
dans le vers anglais) est située à douze milles de Padoue et 
à trois milles en droite ligne de la grande route de Ilovigo, 
au sein des montagnes Euganéennes. Après une marche de 
vingt niiuutes à travi'rs une piairie unie et couverte d'ar- 
bres, vous rencontrez un petit lac bleu, limpide et très- 
profond, et la base d'une chaîne de collines et de coteaux 
émnillés dt vignobles et de vergers étincelants de grena- 
diers, de sapins et de toutes sortes d'arbres fruitiers. Des 
bords du lac la route serpente dans les montagnes, et l'on 
aperçoit bientôt l'église d'Arciun à travers une ouverture 
située entre les deux chaînes de collines qui semblent en- 
tourer le village. Les maisons sont jetées <à distance les unes 
des antres sur les versants de !;: montagne; celle du poète 
s'élève sur un petit monticule auquel on parvient par deux 
routes et d'où l'on aji-^rçoit non-seulement les jardins qui 
émaillent les vallons immédiatement au-dessous, mais de 
vastes plaines couvertes de bois , de mûriers et de saules 
réunis en massifs par les festons de la vigne; quelques cy- 
pres élevés, et dans le lointain les clochers des villes jus- 
qu'aux bouches du Pô et aux côtes de l'Adriatique. Le cli- 
mat est plus chaud sur ces montagnes volcaniques, et les 
vendanges y commencent une semaine plus tôt que dans les 
plaines de Padoue. 

Pétrarque est couché plutôt qu'enseveli dans un sarco- 
phage de marbre rouge soutenu par quatre pil istres repo- 
sant sur un piédestal élevé, (pii le distingue de tous les autres 
loml)eaux. Ce monument attire l'attention par sa majesté; 
mais il sera bientôt recouvert par quatre lauriers récem- 
ment plnntés. La fontaine de Pétrarque (car ici tout porte 
son nom) jaillit de terre sous une voûte artificielle, un peu 
nu-dessous de l'église, et fournit abondamment, même 
dans les temps de séeheiesse , ces eaux si douces qui ont fait 
la réputation des montngnes Euganéennes. Elle serait plus 



recherchée si elle n'était par moments entourée de guêpes 
et de frelons. Cette ressemblance est la seule qui puisse 
être trouvée entre le tombeau de Pétrarque et celui d'Ar- 
chiloque. Les révolutions ont épargné depuis des siècles ces 
vallées isolées, et la seule violence commise à l'égard des 
ceudres de Pétrarque a sa source non dans la haine , mais 
dans l'admiration. On tenta de dérober ce trésor au sarco- 
phage; un des bras fut emporté par un Florentin à travers 
une fente qu'on montre encore aujourd'hui. Cette tentative 
n'a point été pardonnée, mais elle a servi à identifier le 
poète avec le pays où il était né et où il n'a point voulu de- 
meurer. Un petit paysan d'Arquà, auquel on demandait qui 
était Pétrarque , répondit que ceux du village connaissaient 
toute son histoire , mais que lui ne savait qu'une chose, c'est 
que c'était un Florentin. 

M. Forsyth ^ n'a pas été tout à fait exact lorsqu'il a dit 
que Pétrarque netait jamais l'etourné en Toscane depuis 
son enfance. Il parait (in'il passa à Florence dans son voyage 
de Parme à Rome et à son retour en t5."iO; qu'il v fit un 
assez long séjour pour se lier avec les plus distingués de ses 
habitants. Un Florentin, honteux de l'aversion du poète 
pour sa ville niiale, s'est empressé de relever cette grave 
erreur dans un voyageur d'ailleurs accompli, dont il connaît 
et respecte le talent remarquable, l'immense érudition et le 
goût délicat, joints à cette simplicité de manières qui est 
universellement reconnue comme la marque la plus cer- 
taine, quoiqu'elle ne soit pas infaillible, du véiitable génie. 
Tout ce qui concerne l'amant de Laure a été scrupuleu- 
sement enregistré : on montre à Venise la maison où il lo- 
gea. Les habitants d'Arezzo, afin de décider l'ancienne 
controverse qui s'est élevée entre leur ville et Ancise. 
ville voisine où Pétrarque fut conduit à l'âge de sept 
ans et où il hiibita jus lu'à sa dix-septième aunée, ont 
indiqué par une longue inscription le lieu où naquit leur 
grand citoyen. On lui a élevé un m muinent dans la cha- 
pelle de Sainte-Agathe à Parme : il était aichidiacre d' ce 
chapitre , et s'il ne fut mort sur la terre cirangcrc , la place 
de son tombeau y était réservée. Voici rinscrii)tiou qu'on y 
lit: 

D. O. M. 

FBANCISCO PETRARCHjE 

PARMENSI AIlCIIiniACOlVO 

PARENTIBUS PR;ECL\RIS f.E^EHK PER ANTrQUO 

ETTniCES, CUBISTIAN.E SCHIPTORI EXIMIO 

ROMAN.E Lnr.ci: restititohi. 

ETRUSC.E PIU>CII'I 

APBIC.E OC CAIIMEN UVC I^ lIltBK Pi HACTIM BEGIBUS ACCITO 

S. P. Q. R. LACREA DOiXATO 

TAMI VIKI 

JUVENILIl'M JUVEMS SKNILICM SENEX 

STl DIOSISSIllCS 

COMES MCOI.AllS CA^0MC^1S CICOr.NARtIS 

MAHMOHEA PR0XIJ1A ABA EXCITATA 

IBIQIE CO.NDITO 
m\'X JANUAKI.F, CBDKMO CORPOBB 

H. M. P. 

SUPFECTllM 

SEn INPRA MRRITIM FR A:\CISCI SEPILCHRO 

SUMMA U/EC IN JT.m. IFFERHI IHANDANTIS 

SI PARM* OCCIMBKRET 

EXTERA MORTE HEfc' NOBIS EREPTI. 

Une autre inscription surmontée d'un buste lui a été faite 



« Et 8i la • erlu et l.i piuloiir de Lanm furent inexor.ihlei», il po<r | r.il.hon , ffUtnirr de la ddcndntrr .cl. .\X . vol. X!I. l'eut- 
«rda et put se vanter d'avoir possédd la nym|)lic di; la poésie. I ftte In si r«l-ll mis ici \wvrq,ioiriuc. 

I ' fu-man/Krs sur l'Ilalie. p 9J, note de la seconde édition. 



11^2 



OEUVRKS DE BYRON. 



ù Pavieennu^moirodii séjo.irqii'il fit dans celte ville en 1369 
avec songoiulie Rross.iiio l.esi.irconst<inces politiques, (|ui 
ont pour longt'.Miips intorc'it aux Italiens de s'occuper des 
vivants , leur ont fait rei)orter leur attention sur les morts. 



A la face de tous ses eiinomls, delà bande de la Crusca, et deccBol- 
le«u, etc. Stance ixitiii. 

Peut-être le distique dans lequel Boileau se montre si 
injuste euvers le Tasse est-il une des nontbreuses preuves 
de l'opinion que j'émets ici sur l'harmonie de!apoi'sic fran- 
çaise : 

A Malherbe, à nacan préférer Théophile, 

Et le cllnquaut da Tasse à tout l'or de Virgile. 

Le biographe Serassi ', dans sa tendresse pour la répu- 
tation des deux poètes, s'est empresse d'observer que le 
satirique avait rétracté ou plutôt développé sa censure , et 
qu'il avait reconnu dans la suite l'auteur de la Jérusalem 
comme un génie sublime, vaste, et heureusement né pour 
les plus nobles inspirations de la poésie. Nous ajouterons 
que la rétractation est loin d'etre si explicite, au moins si l'on 
s'en rapporte à l'anecdote toile qu'elle se trouve dans l'abbé 
d'Olivet'. La sentence prononcée contre lui parle père Bou- 
hours ' n'est mentionnée ici que pour confondre le critique 
dont le biographe italien n'a point cherché à découvrir, ou 
peut-être n'a point voulu admettre la palinodie. Quant à 
l'opposilion que la Jérusalem rencontra dans l'académie de 
la Crusca , qui déclara Tasse incapalile d'entrer en compa- 
raison avec Arioste, et inférieur au Boiardo et à Puici , on 
peut attribuer cette injustice offlcielle à l'influence d'Al- 
phonse et de la cour de Ferrare. Léonard Salviati, qui con- 
duisit presque seul toutes ces attaques, fut évidemment in- 
fluence par le désir d'obtenir les bonnes grâces de la maison 
d'Esté ^; il pensa que le moyen le plus direct était d'exalter 
la réputation d'un Jeune poète aux dépens de son rival, alors 
prisonnier d'état. Les espérances et les efforts de Salviati 
peuvent servir à nous expliquer lopinion de ses contempo- 
rains à l'égard du poète emprisonné, et combler notre in- 
dignation pour son geôlier royal ^. Le détracteur du Tasse 
obtint, comme il l'avait prévu, la récompense de ses criti- 
ques : il fut appelé à la cour de Ferrare; mais, malgré les 
panégyriques qu'il composait pour la famille de son royal 
ami ^, il se vit bientôt délaissé et mourut obscur et pauvre. 
L'opposition de la Crusca cessa au bout de six ans de con- 
troverse , et si l'académie dut son premier renom au bruit 



qti'avait fait cet injuste paradoxe , il est prob ible que dan» 
l'intérêt de sa propre réputation elle dut plutôt adoucir 
qu'aggraver rejn])risonnemcnt du malheureux i)oëte 7. Sa 
justificatiouet celle de son père, car tous deux étaient en- 
veloppés dans les attaques de Sahiati , remplirent plusieurs 
de ses heures solitaires. Le prisonnier aurait été i)eu em- 
barrassé de répondre à des accusations où , entre autres 
griefs , se trouvait celui d'avoir omis, par malice , dans sa 
comparaison entre la France et l'Italie, de parler du dôme 
de Sainte-Marie del Fiore , à Florence '. Le dernier bio- 
graphe d'Arioste semble vouloir recommencer cette dis- 
cussion, en mettant en doute le jugement qi^e le Tasse a 
porté sur lui-même, 1 1 qui est cité par Serassi dans sa bio- 
graphie»; mais Tiraboschi avait pour toujours clos la riva- 
lité '" en prouvant qu'entre Arioste et Tasse il n'y avait 
point de comparaison possible, mais que c'était une question 
de goiit particulier. 



XI. 



la foudre arracha da front d'Arioste le laurier de fer dont 11 était cou- 
ronné. Stance lu. 

Avant que les restes d'Arioste eussent été transportés de 
l'église des Bénédictins dans la bibliothèque de Ferrare, le 
buste qui surmontait sa tombe fut frappé de la foudre , et 
une couronne de laurier en fer fondue par le même acci- 
dent; cet événement a été mentionné par un biographe du 
dernier siècle ".La translation de ces cendres sacrées, le 
6 juin 1804 , fut un des plus brillants spectacles de la répu- 
blique italienne, qui dura si peu. Pour consacrer le souve- 
nir de cette cérémonie, on ressuscita les intrepidi , autre- 
fois si fameux, et on les rassembla en académie ariostéenne. 
La vaste place au milieu de laquelle se déploya la procession 
fut alors appelée place d'Arioste. L'auteur de rOr/a>ido est 
nommé par les Ferrarais jaloux l'Homère de Ferrare , et 
non de l'Italie ". La mère d'Arioste était de Reggio, et la 
mnison dans laquelle il naquit est distinguée par une in- 
scription où l'on lit : Qui naque Ltidoiîco .4riosfo il 8 set- 
iembre dell anno 1574. I^Iais les Ferrarais, sans tenir compte 
du hasard qui le fit naître hors de leur pays , le réclament 
pour le leur. Ils possèdent ses cendres, ils montrent son 
fauteuil , son écritoire et ses manuscrits : 

Bic illiut arma 

Hic cumis fuit 

La maison où il vécut , la chambre où il mourut , sont (ié- 



* La Fila del Tasso , 1. Ill . p. 2g4 , t. 2 ; éd. Bergamo. t790. 

' Histoire df* l'Académie française depuis 1632 jiiS(|u'à 1700, 
par l'abbé d'Olivet. p \%\. éd. d'Amstenlam 1730. « Mais ensuite, 
venant à l'usage qu'il a fait de ses talents , j'aurais montré que le 
bon sens n'est pas toujours ce qui domine chez lui, • p. (82. 
« Boileau dit qu'il n'avait pas changé d'opinion ; j'en ai si peu 
changé , » dit-il , c:c., p. 181. 

' La Manière de penser dansh-s Ouvrages de l'esprit, second 
dialogue, p. 89, éd. de 1692. Pliilantbe est pour le Tasse et dit 
dans la conversation: « De tous les beaux esprits que I'ltiTe a 
portés , le Tasse est [lent-être celui qui pense !e plus noblement n 
Mais Bouhours , qui semble parler par la bouche d'Eudoxe , finit 
par cette absurde conclusion : « Faites valoir le T.isse tant qu'il 
TOUS plaira; je m'en liens, pour moi, à Vir.îll-*. > Ihid., p. 162. 

4Z/1 Vita , l. III, p. 90, t. II. l.e lecleur anglais pr ut prendre 
on'- idée d*; lopposiiion de 1 ac uléinie de la Cni.sca dans la Fie 
du Tnwe.parle dicteur Bl.ck.vol. il. ch. XVII. 

5 Pour les prciive> plus élcndiicset déjisivea , nous l'espérons, 
que le Ta-^se no fut ni (lus ni moins i\n'un prisonnier d'e'lat , 
cou-ii\te7.\esEelaircissemcnts historiques du IF^ chant de 
Childe-f/aroUl. 



' Orazioni funebri délie lodi di don Luigi cardinal d'Est:.., 
délie lodi di donno Alfonso d'Esté. Voir la Vita, * II, 1. Ill, 
p. 96-98. 

' Elle fut fondée en 1582, et la réponse de l'académie au caraffa 
de Pellegrino fut publiée en 1384. 

• Cotanto potè sempre in lui il veleno délia sua pessima volonta 
contra la nazion florentina. La Fita , t. Il , I. Ill , p. 96. 

9 La Fila di M. L. Jriosto, scrilta dall' al fate Girolamo 
Barufaldi Giuniore. Ferrara, 1807, 1. III, p. 2j2. Voy. Histo- 
rical Illustrations . p. 26. 

'0 Storia dellLeU., I.III ,t. VII . part. III, p. 1220, sect. -S. 

*' « Mi raccontarono que' monacich'essendocaduto un fulmine 
nella loro chiesa schianto esso dalle tempie la corona di Lauro a 
que r iinmortale poeta. » Op di Bianconi , vol. 111, p. 176, éd. 
Miiano. 1802. Lettera al signor Guido Savini arcifisiocrito sull' 
Indole de un fulmine caduto in Dresda l'anno 1739. 

*■ Appassionato ammiratore ed invitto apologista dell' ornera 
ferrarrse. Ce titre fut d abord donné au Tasse , et il fut cité , à la 
confusion des TassisU. Fila d'Jriosto , 1. III . p. 262. 



LE PÉLERIINAGE DE CIIILDE-HAROLD. — Cil. IV. 



145 



rignéos pnr son tombeau , que l'on y a replacé , et par une 
inscription récente '. 

Les Ferrarais sont encore plus jaloux de leurs droits de- 
puis que Denina ( pour des motifs qui , selon leurs apolo- 
gistes , ne leur sont pas inconnus) a osé ravaler, quant aux 
productions de l'esprit, leur pays et leur climat à l'égal de 
l'incapacité béotienne. Un in-quarlo a été lancé pour ré- 
pondre au cnlonmiateur , et ce supplément aux Vies des 
illuslrcs Ferrarais par Burotti a été considéré comme une 
réponse triomphante au Quadro storico staiiiUco dellAUa 
Italia. 



XII. 



ANCIENNES SLPEBSTITIONS RELATIVEMENT AU TONNERRE. 

Cnr la rouroune tressée par la gloire appartient à l'arbre que respecte 
Je feu du ciel. Stance m. 

L'aigle , le veau marin , le laurier ^ et la vigne blanche ' 
étaient regardés comme les préservatifs les plus puissants 
contre la foudre. Jupiter choisit le premier, Auguste le 
second *, et Tibère ne manquait jamais de se couronner de 
laurier quand grondait le tonnerre ^. Ces superstitions se 
comprennent dans un pays où la baguette du coudrier n'a 
pas encùrc perdu, dans l'esprit des habitants, ses propriétés 
magiques, et peut-être le lecteur ne s'étonnera-f il pas 
qu'un commentiiteur de Suétone ait pris sur lui de réfuter 
gravement les vertus attribuées à la couronne de Tibère , 
en s'appuyant sur ce que peu d'années auparavant un lau- 
rier avait été frappé par la foudre dans Rome même ^, 



xin. 

1M foudre sanclICe tout ce qu'elle a frappé. Stance iti. 

Le l:iC Curtien et le figuier Ruminai dans le Forum, ayant 
été fra|)pés par lu foudre, furent regardés comme des ob- 
jets sacrés , et le souvenir de cet événement fut conservé 
par un pitteal ou autel qui ressemblait à l'ouverture d'un 
puits, une petite chapelle recouvrait cette ouverture, que 
l'on supposait avoir été creusée par la chute du tonnerre. 
On regardait comme incorruptibles les objets touché, on 
les corps tués par la foudre ?. Lorsque la mort ne s'en était 
pas suivie , l'homme qui avait été ainsi distingué par le ciel 
restait désigne au respect public ^. 

Quant aux victimes delà foudre, on les enveloppait dans 
des vêtements blancs , et on les brillait dans l'endroit même 
OÙ ils avaient succombé. Cettesuperstilion n'était point par- 
ticulière auxadorateurs de Jupiter : les Lombards croyaient 
aux présages tirés des éclairs, et un prêtre chrétien con- 
fesse que, par une aboiniu.ible adresse à interpréter la fou- 
dre, un devin prédit à Agilulf, duc de Turiu, un événe- 
ment qui se réalisa et lui donna une épouse et une couronne s. 
Il y avait cependant dans ce présage quelque chose d'équi- 
voque ; les anciens habitants de Rome ne le consid('raient 
pas toujours comme favorable , et comme les craintes cau- 
sées par la superstition durent plus longtemps que les con- 



solations qu'elle procure, il n'est pas étonnant que les Ro- 
in:rlns du siècle de Léon X aient été épouvantés par quelques 
orages faussement interprétés , au point de requérir les 
conseils d'un érudit, qui employa toute sa science sur le 
tonnerre et les éclairs pour leur prouver que le présage 
était au contraire favorable , depuis la foudre qui frappa les 
murs de Velitra jusqu'à celle qui , serpentant sur une porte 
de Florence, prédit le souverain pontificat à l'un de ses ha- 
bitants '». 



XIV. 



LA VENIS DE MEDICIS. 



C'est là que Cy thérce aime encore sous le marbre. Sla>ice ilh. 

La vue de la Vénus de Médicis rappelle sur-le-champ les 
vers du poème des Saisons, et la comparaison entre l'objet 
et la description prouve non-seulement l'exactilud- du por- 
trait, mais la tournure toute particulière de l'esprit du 
poète, et, si je puis m'exprimer ainsi, son imagination 
sexuelle. On peut tirer une conclusion semblable d'une 
autre description dans le même épisode de Musidora. !S"éan- 
raoins les connaissances de Thompson sur les privilèges de 
l'amour heureux ne paraissent pas avoir été très-éleudues, 
ou plutôt ;1 minquait de délicatesse. Ainsi sa nymphe re- 
connaissante apprend au pudique Pamon que dans des mo- 
ments plus heureux il pourra peut-être devenir le compa- 
gnon de son bain : 

The lime may come y ou need not fly 

Le temps pourra venir où vous ne fuirez pas 

Le lecteur se rappellera l'anecdote rapportée dans la J'ie 
de Johnson. 

Nous ne quitterons pas la galerie Florentine sans dire un 
mot du Rémouleur. Il semble extraordinaire que le carac- 
tère de cette statue si souvent examinée ne soit pas encore 
fixé, au moins dans l'esprit de celui qui a vu le sarcophage 
du vestibule de Saint-Pierre , hors des murs, à Rome, où 
tout le groupe de la fable de Marsyas n'a point été notable- 
ment eudommagé. 

L'esclave scythe qui repasse le canif est représenté exac- 
tement dans la même attitude que le célèbre rémouleur. 
L'esclave n'est pas nu; mais il est plus facile de concilier 
cette uiffércnce que de transformer , comme la fait L;.nzi, 
le couteau que tient à sa main la statue llorentine en un ra- 
soir, et d'y voir un barbier de Jules-César. ■>*'ink(lmann, 
examinant un bas-relief sur le même sujet, suit l'opinion 
de Léonard Aposlini, et son opinion suflirait pour faire 
pencher la balance, quand même la ressemblana^ ne frap- 
perait pas l'auditeur le moins attentif ". Parmi les bronzes 
de cette colleciion princière , on voit également l'inscription 
copiée et commentée par M. Gibbon '^ Notre historien ren- 
contra quelques difficultés, mais il n'abandunna pas son 
entreprise. Quel ne serait pas son mécontentement s'il ap- 
prenait anjourd hui que celte inscription est reconnue 
comme apocryphe ! 



* rarvaaed apla mlbl, srd nulliobnoxia, scd non 
Sordida , pnrla mco sed lameu tt:re domus. 

• Aqutia, vilulus marinus. et laurus fulmine non feriunlur. 
VliD..Nat Jlist.. 1. II. c. 53. 

'Colunidla, l X. 

4 Suetonius, Vil.Àufjvsl., c. XC. 

» Suetonius, Fil. Tib., c. LXIX. 

• Noie 2 , p. 400, éù. Lugd. «alav. . tcr,7. 

» Voy. J. C. biUlengcr, dt Terrœ Molu cl lutmtniLus, I. V, 
ch. Al. 



' Oudsi^ -/ipajvtuOeii ari/xftj £ST( oOsi xixi (oi'Osoi Ti'i-arai. l'Iut. 
Symposc. rid, Ualieng., «<*«/)/ a. 

• Pauli Dinconi de Geslis Lowjobard., I. III, c. XIV, p. 15, 
éd. Turin. \r>i5. 

"> S. P. Falcrinui df l'ulminum Significntioiiihus Drchim. 
ap. Cranium, /Jnliq. Horn. , t. V, p. ôJô. La thèse (4 ddressi c a 
Julien de .Médicis. 

<' Voy. Momtm. ant. inrd. , p.irt. I, c. Wll.n. XI.M, p. 50, 
cl Slorin dclle Arli , I. XI , C. 1 . t. 11 • p. 31 » , n. It. 

*' fiumina genks(juc aniiquœ Haliiv , p. 201 , éd. oct. 



Ui 



ŒUVRES DE BYROX. 



XV. 

MADAME DE STiEL. 
Dans l'enceiote sacrée de Sanla-Crofc reposent, etc. Stance lit. 

Ce nom rappelliM-a non-seulcmmit le souvenir de tons 
ceiu dont K's tombeanx ont fait de Scinta-Croce un lieu de 
pèlerinage . la Mecque de l'Italie, nviis de celle dont l'élo- 
quence anima ces cendres illustres, et dont la voix aujour- 
d'iiui est muette connue celle de l'héroïne qu'elle chanta. 
CoRi>>E n'est plus , et sur son tombeau viennent expirer la 
vanité, la ll.itterie, l'envie, (pii ont répandu des nuages 
trop brillants ou trop sombres autour dn génie dans sa car- 
rière, et troublé le regard paisible du criti()iiei!ési.itéressé. 
Son portrait a été embelli ou déllguré selon que l'amitié ou 
îa haiue ont tetui le pinceau. On ne peut guère attendre 
d'un contemporain un portrait impartial. La postérité im- 
mediate n'est peut-être point dis osée à accorder une juste 
etiraeà sa singulière capacité. La galanterie, l'amour du 
merveilleux, l'espoir d'a'^socier son nom à sa gloire, tous 
ces motifs , qui ont émousséla plume des critiques, doivent 
cesïer d'exister ; — les morts n'ont point de sexe, ils ne 
peuvent i>lus surprendre par de nouveaux prodiges, ils ne 
peuvent plus accorder limmurtalité. La femme a disparu 
dans Corinne , l'auteur reste seul, et on peut prévoir que 
l>eai!coup rachèteront leur indulgence primitive par ua ex- 
cès de sévérité qui, si l'on considère Is éloges extrava- 
gants dont elle a été l'objet , usiu-pera peut-être l'apparence 
de la justice. La postérité la plus reculée, car ses œuvres 
dureront jusque là , aura à se prononcer sur le mérite de 
ses différentes productions, et plus grande sera la perspec- 
tive, plus minutieux sera l'examen , plus juste la décision. 
Elle vivra de la vie des grands écrivains de tous les siècles 
et de tous les pays , elle s'associera à cette grande famille , 
et de cette sphère élevée répandra son éternelle influence 
pour le bonheur et l'instruction des hommes ; car l'individu 
disparaîtra peu à peu, en même temps qu'on apercevra da- 
vantage l'auteur. Quelques-uns cependant de ceux que les 
charmes d'un esprit naturel et d'une agréable hospitalité 
ont attirés aux cercles intimes de Coppet sauveront de l'ou- 
bli ces qualités , qui, quoi qu'on en ait dit, sont souvent 
plutôt refroidies que développées par les soins de la vie do- 
mestique. Quelqu'un sans doute reiracera cette grâce sans 
affectation qui embellissait les relations de famille, qu'il faut 
plutôt chercher dans le secret de l'intérieur que dans les 
rapports extérieuis, mais qui demande toute la délicatesse 
d'une affection réelle pour pouvr.ir y intéresser le lecteur 
indifférent. Quelqu'un sans doute peindra , sans avoir be- 
soin d'employer les éloges , cette aimal)le mailresse d une 
maison hospitalière , centre d'une société toujours variée 
et toujours agréable, qui, dépouillant toute ambition et 
toute prétention de briller aux dépens des autres par des 
artilices empruntés, n'existait que pour donner l'impulsion 
à tout ce qui l'entourait. La mère tendre et tendrement ai- 
mée, l'amie dont la générosité n'avait pas de bornes en res- 
tant toujours éclairée , la patronne charitable de toutes les 
infortunes , ne sera jamais oubliée par ceux (jnellea aimés, 
protégés et nourris. Sa mort sera pleurée par tous ceux 
qui ont connu sa bonté , et aux regrets de ses amis et de ses 
liaisons plus intimes , se joint ici la douleur sincère d'im 



étranger qui , au milieu des scènes sublimes du Léman, n'a 
jamais goûté un plai>ii" égal à celui de pouvoir admirer its 
qualités de l'incomparable Coriane. 



XVI. 



Ici sont déposés les osseracnls de Michel-Auge, d'AlQerl. 

Stance lit. 

Alficri est le grand nom de ce siècle : les Italiens, sans 
attendre la consécration centenaire, le regardenl coniaïc un 
jiocte class cpie. Sa mémoire leur est d'autant plus clière 
qu'il est le chantre de la liberté, et que cons.^quemment ses 
tragédies n'ont aucune protection à attendre de la part 
de leurs tyrans. Elles sont cependant en petit nombre, et 
très- peu sont susceptibles d'être jouées. Cicéron a obser\é 
que jamais les véritables sentiments des Romains ne se pro- 
duisaient avec plus de franchise qu'au théâtre '. 

Dans l'automne de 1816, un célèbre improvisateur donna 
une représcntr.lion dans la salle d'opéra , à Milan. La lec- 
ture des différents sujets proposés par les nombreux assis- 
tants était miutée avec indifférence et quelquefois accueillie 
par des plaisanteries; mais lorsqu'en ouvrant un des bulle- 
tins il lut : L'Apothéose de Victor Alfieri , l'assemblée en- 
tière poussa un cri d'i^pprobation , et les applaudissements 
continuèrent pendant quelques minutes. Le hasard ne dé- 
signa point Alfïeri , et le signor Sgricci se mit à débiter des 
lieux communs sur le bombardement d'Alger. 

Le choix des sujets n'est pas laissé au hasard, comme on 
pourrait le croire à la simple vue de la manière dont cela 
se passe; et la police non-seulement corrige le prospectus, 
mais , par un raffinement de précautions , elle corrige les 
chances du sort. La proposition de l'apothéose d' Alfieri 
fut accueillie avec d'autant plus d'enthousiasme qu'on savait 
bien qu'elle ne pourrait être traitée. 



XVII. 



MACHIAVEL. 



Ici l'argile de MachIaTCl fut rendue i la terre, d'où II avait été tiré. 

Stance uy. 

L'affectation de la simplicité dans une inscription tnmu- 
laire est cause que nous ne savons pas souvent si nous 
avons devant les yeux un tombeau, nu cénotaphe ou un 
sinsple monument élevé à sa mémoire. CeA ainsi qu'on n'a 
inscrit sur la tombe de Machiavel aucun renseignement re- 
lativement au lieu ou à l'époque de sa naissance et de sa 
mort, à son âge, à sa famille : 

TAJiTO NOMINI NCLLtM PAR ELOGRfi 
MCOLALS HACniAVEI.. 

Et d'abord on m comprend pas po ir quel motif la sen- 
tence précède le nom auquel elle se rapporte. 

On s'imagine facilement que le préjugé qui a fait du nom 
de IMachiavel une épithètc prove! biale d'iniquité n'existe 
plus a Florence. Sa mémoire a été persécutée , comme le 
fut sa vie , à cause de son inviolable attachement à la liberté, 
incompatible avec le nouveau système de despotisme qui 
succéda à la chute des républiques d'Italie. Il fut mis à la 



' La libre expression de leurs sentiments générenx sunécut à 
la perte de leur IIKerté. Titus, atni d'Antoine, leur donna des 
jeux dans !e théâtre de Pompée. Mais les Romains, malgré la 
pompe de ces jeux , n'outilièrent pas que Thninriie qui i; s tu g a- 
Cfiiit avait assassiné le tils dePoni|i;^e. Ils le ctiissérent de la scène 
avec des tniléJictious. Le sentiment moral du ppuple, lorsqu'il 
K produit spontanément, est toujours vrai. Les soldats eux- 



mêmes des trinmvirs se joignirent aux citoyens qui entouraient 
les chars de Lepidiis et de Plancus, leur reirocliant â grand* 
cris la proscription de l'^ur.'i frères. De Grrmanis. non de Gallis , 
liiicitpl'.nnt ct^'isiilcs.Vn" plaisanterie devint une accablante 
iuiure. f'elleii Palerciili I!ist.:l.n, C. 1. XXIX, p. 78, éd. 
Elzévir, «639. II)., \. II, c. LXXVII. 



LE PÈLERINxVGi: DK GHiLDE-llAllOLD. — G(I. IV. 



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torture sous prétexte de libertinage , c'est-à-dire pour avoir 
désiré relever la république de Florence ; et telle est 1 in- 
fliieuce des hommes intéressés à pervertir nou-seulenient 
la nature des actes , mais le sens des mots, que ce qui était 
autrefois j)a(rio(isme vint à signifier dehaucJie. ISous-nié- 
mes , n'avons-uous pas oublié l'ancienne signification du 
mot /i6mi/i(é, qui signifie dans certains pays trahison, 
et dans tous folie ? Quelle erreur plus grossière que celle 
d'avoir pris l'auteur du Prince pour un avocat de la tyran- 
nie ! Comment penser que l'inquisition aurait condamné 
son livre pour un pareil délit ? La vérité est (lue Machiavel, 
comme tous ceux contre lesquels on ne peut rien prouver, 
fut soupçonné d'athéisme. Le premier et le dernier des 
plus violents ennemis du Prince étaient tous deux jésuites. 
L'un d'eux persuada à l'inquisition benché fosse tardo de 
prohiber le Traité ; l'autre qualifie le secrétaire de la ré- 
publique florentine du titre de fou. Il a été démontré que 
le père Possevin n'avait jamais lu le Prince, et que le père 
Lucchesini ne l'avait pas compris. Il est évident cejjendant 
que de pareils adversaires ne se seraient pas opposés à des 
préceptes d'esclavage , mais qu'ils redoutaient les tendances 
évidentes d'un livre qui apprenait combien les inléréis mo- 
narchiques diffèrent de ceux des peuples. Les jésuites sont 
rétablis en Italie, et le diruier chapitre du Prince néces- 
sitera sans doute une nouvelle réfutation de la part de ceux 
qui s'emploient à façonner les esprits delà génération nais- 
sante aux principes du despotisme. Le chapitre porte pour 
titre : Esortnzione a liberare l'Italia dei Baibari, et finit 
par uu encouragement liberlin à la délivrance future de 
l'Italie : « ÎN'on si deve adunque lasciar passiare questa oc- 
» casione accioehè l'Italia vcgga doppo tanto tempo ap- 
» parire tm suo redentore. iNô posso esprimere cou quai 
» amore ei fusse ricevu'o in tutte quelle provincie che 
» hanno patito per queste illuvioni esterne , con quai sete 
» di vendett-» , con che ostinata fcde, con che lacrime. 
» Quali porte se li serrerc' eno ? Quali popoli neghereb- 
» bono la nbbedianza ? Quale Italiauo li uegherebbe l'osse- 

» quio? Au .ÎUNLNO PLZZA QLESTO BAHBARO DOMI.MO'.» 



XVIII. 



LE DAME. 

iDgrale Florence ! le Dante repose lotn de lot Stance LVit. 

Le Dante naquit à Florence dans l'année 1261. Il assista 
à deux balailles, fut quatorze fois envoyé en anibassade, 
et une fois élu prieur de la république. Lorsque le parti 
de Charles d'Anjou l'emporta sur les Bi tnchi , il était alors 
comme am